L'ibis bleu

Part 4

Chapter 43,791 wordsPublic domain

--L'_Ibis Bleu_! l'_Ibis Bleu_, maman!... Papa, l'_Ibis Bleu_!

Le yacht, en effet, se balançait, non loin du rivage, à l'est de la rade d'Agay. Ses voiles carguées festonnaient ses vergues. Ni Marcant ni sa femme ne le reconnurent.

--Tu vois ton _Ibis Bleu_ partout, petit nigaud!

Leur attention d'ailleurs était saisie par l'apparition brusque, à l'entrée de la rade, d'un bateau étrange, sorte de cétacé portant sur son dos un balcon auquel se tenaient cramponnés quelques hommes, et soufflant une fumée noire. Il allait à grande vitesse, suivi d'un autre tout pareil qui, exactement filait sur son sillage, imitant tous ses mouvements.

C'étaient deux torpilleurs. Ils se suivaient à quelque cent mètres. Ils se rapprochèrent du fond du golfe, firent le rond, s'éloignèrent.

Les voyageurs, arrêtés, regardaient attentivement. Marcant avait tiré sa lorgnette de l'étui.

Un vieux pêcheur s'arrêta près d'eux et grommela:

--Où diable va-t-il passer si vite, celui-là? Il y a de la houle, sans que ça paraisse. De la terre, quand on n'a pas l'habitude, on ne sait pas comprendre si la mer est méchante... Ça ne tient pas la mer, ces carcasses-là! Ils ont beau dire, elle les leur prendra tous, l'un après l'autre, jusqu'au dernier. Je connais la rade, moi. Le premier a passé, c'est un miracle. Si l'autre suit la même route, il pourrait arriver qu'il se plante dans le ventre un bon bout du rocher qui est par là... Nom de «_pas Dieu_»!

Le torpilleur _230_, qui suivait son camarade, déjà disparu au tournant de la sortie, venait en effet, pris par une irrésistible lame de fond, de se clouer au rocher!

De l'endroit où était Marcant, on n'entendait rien, que le bruit de l'eau. L'avant du _230_ plongeait sous la vague. A l'arrière, sensiblement relevé, se réfugiait tout l'équipage autour du commandant.

--Mon Dieu! mon Dieu! que vont-ils faire? interrogea Elise.

Elle s'adressait au pêcheur; mais il n'était plus là.

L'homme avait dévalé vers la plage, et, déjà dans son «rafiot», il s'éloignait et, crispant ses deux pieds nus sur le banc du milieu, y arc-boutant ses jambes nerveuses, il suspendait aux avirons, solidement saisis, tout son corps oblique, alternativement assis et relevé...

En même temps, du bord de l'_Ibis Bleu_ se détachait une embarcation montée par un seul homme. C'était Dauphin. Le capitaine et l'équipage du yacht étaient à terre en ce moment.

Le petit Georges, au cri de sa mère, s'était blotti contre elle... Comme si on eût voulu la lui prendre, il la tenait à deux bras, les doigts accrochés aux plis de la robe--et regardait, là-bas, tout ce mouvement incompris.

--J'aimerais mieux ne pas assister à ça, murmura-t-elle. Le voir et ne rien pouvoir, c'est trop pénible!

--Que faire? dit Marcant. Nous n'y pouvons rien, en effet, mais comment ne pas regarder!

Ils avaient le cœur serré... La lorgnette de Marcant tremblait dans sa main. Il la remit dans l'étui. Elise se sentit faiblir de crainte pour ces gens en péril... Elle s'assit au bord du chemin et, attirant la tête de Georges sur ses genoux, elle couvrit de sa main les chers petits yeux qui se fermèrent, préférant à tout cette obscurité caressante...

On distinguait mal ce qui se passait là-bas.

Une troisième embarcation se portait au secours du torpilleur. C'étaient le capitaine et les hommes de l'_Ibis Bleu_... Un mouvement incompréhensible continuait autour du bateau en péril, sur les embarcations si mobiles elles-mêmes! Le premier des deux torpilleurs n'avait rien vu, déjà disparu derrière le tournant de la rade au moment où le second s'arrêtait net, s'échouait.

Marcant expliquait:

--C'est si instable, figure-toi, ces bateaux-là, qu'en se portant brusquement du même côté, les rares hommes qui les montent les balancent comme des escarpolettes!

Deux des bateaux accourus s'éloignèrent du torpilleur blessé, chacun emportant sans doute une fraction de l'équipage. Un seul demeura, le youyou de l'_Ibis Bleu_.

Marcant reprit sa lorgnette.

--Il n'y a sans doute plus à bord que le commandant, qui est à l'ordinaire un lieutenant de vaisseau, fit-il. En effet... regarde!

Il se sentait ému, à l'idée de cette attitude d'un commandant de navire que tout oblige à ne quitter son bord que le dernier.

Elle aussi était troublée d'une sorte d'admiration douloureuse. Elle se rappelait des lectures, et le chagrin de ces vaillants quand leur bateau, le bateau qu'on leur a confié, qu'ils aiment, vient à périr. Elle essaya de regarder avec la lorgnette que lui tendait Marcant. Elle entrevit en effet un homme qui passa du torpilleur sur le youyou.

--Il est sauvé! dit-elle.

--Mais non, fit Marcant. Il y a dans la petite barque l'homme venu du yacht, sans doute... mais le commandant du torpilleur est encore à son bord...

On voyait maintenant le torpilleur s'affaisser, englouti lentement, irrésistiblement, comme s'il se fût fondu, comme s'il eût été aspiré par l'eau, bouillonnante autour de lui;--et, très distinctement, sur ce bout de plancher oblique, un homme, en redingote noire,--par conséquent l'officier,--s'entêtait à demeurer seul.

--Ça l'ennuie de s'en aller, grommelait Marcant. Il le faut bien, pourtant!... Va-t'en donc, mon brave homme!... Sacrebleu! enfin!

La petite silhouette venait de passer sur le youyou, qui s'éloigna rapidement. Quelques instants après, ce qui émergeait encore du torpilleur plongea. Le haut de la cheminée resta visible aussi longtemps que l'arrière. A peine tout cela eut-il sombré que, sur ce point des vastes eaux, déjà semblable à tous les autres points de la mer houleuse, une éruption se produisit... Comme un monstre marin expirant, la bête de fer rendait sous les eaux son dernier soupir. L'air comprimé dans ses flancs s'en échappait en hoquets violents, remontait des fonds, lançant, avec des crachats d'écume et un dernier vomissement de fumée noire, quelques méconnaissables éclats de bois ou de fer, jaillis en fusées.

Elise pleurait.

--Un rude métier, tout de même! fit Marcant. Espérons qu'ils sont tous sauvés. Nous saurons ça tout à l'heure.

Toutes les embarcations de sauvetage avaient gagné la terre au plus près.

X

Le patron de l'hôtellerie s'efforçait de retenir ses hôtes.

--Vous aurez des détails sur le naufrage. Le commandant du torpilleur m'a fait retenir une chambre. Il viendra dîner ici. Dès demain les scaphandriers vont arriver de Toulon. Ce sera curieux. Des Parisiens, n'est-ce pas, madame, ne voient pas ça tous les jours?... Les chambres sont bonnes. De votre fenêtre, vous verrez le mouvement.

--Hôtel pour hôtel, fit Marcant, soit, nous resterons...

Il était commencé, le mouvement. De Saint-Raphaël, on accourait pour voir. Des batelets passaient, repassaient, sur le lieu du naufrage. On essayait d'apercevoir, au fond de l'eau, la carcasse échouée.

Il n'y avait pas eu mort d'homme. Deux blessés dans la machine, pas trop gravement. L'équipage campait à terre, secouru, entouré de soins et de gaieté par les pêcheurs de Saint-Raphaël et d'Agay. C'était à qui les aiderait, leur serait agréable et bon.

La nuit se fit.

--Il y a quelque part des fanaux qui ne s'allumeront pas ce soir! disait le vieux pêcheur assis dans la salle basse de l'hôtellerie, devant un verre de _torino_.

Un feu de pignes et d'épaves brûlait activement dans l'étroite cheminée regorgeante. Il faisait bon là dedans.

Elise, Denis et l'enfant, pendant qu'on faisait chauffer leurs chambres, étaient venus s'asseoir dans cette salle commune.

--C'est très amusant! fit observer Georges, toujours appuyé contre sa maman.

La nouveauté d'un voyage l'enchantait. L'aventure l'excitait au rêve. Il croyait vivre dans un conte qu'il ne comprenait pas bien, mais où il se sentait jouer, lui aussi, un personnage.

Elle lissait de sa main longue les jolis cheveux qui tombaient jusque sur les épaules de son fils.

Au dehors, un froid de nuit marine courait salubre, léger.

--Que nous sommes loin de la neige fondue, de la boue sale, du ciel triste! dit Elise. Comme on est bien ici!

Marcant lui prit la main.

--Alors, dit-il, je suis content. Je me reprochais déjà notre escapade... Si tu allais prendre froid!

Elle le regarda, reconnaissante.

--D'abord, je ne suis pas malade, et puis je vais mieux!

--Arrangez ça! dit-il.

Il riait, heureux simplement. Il reposa avec douceur, sur les genoux d'Elise, sa main qu'il avait prise.

--J'ai bien dit, mon ami. C'est la nuance.

Assis sur une chaise, tout près du fauteuil de sa maman, ses deux petits pieds sur le barreau de sa chaise, ses genoux hauts, ses mains dans les plis de la chère robe, Georges avait appuyé sa tête contre la poitrine bien-aimée, et, de ses yeux trop ouverts, il regardait le feu pétillant. Peu à peu, cela l'endormait, et des rêves, nés du réel, venaient en lui.

--Il y a des choses dans le feu, dit-il.

--Et quoi, mignon?

--Des choses qui dansent, fit-il en chantonnant, des petits esprits du feu, comme ceux des contes. Ils disent que le dîner sera bon. C'est eux qui le font, en dansant sous la marmite où est la soupe. Glou, glou, glou. Pendant que la marmite chante, les petits lutins dansent en rond par-dessous avec leurs lampes sur la tête... Et quand la marmite verse, bonsoir, elle éteint le feu!... Et alors la soupe est prête.

--Qu'est-ce que tu barbouilles là, mon petit?... Est-ce qu'il aurait la fièvre?

Déjà, elle s'inquiétait, et Marcant s'était levé, s'était agenouillé près de lui.

--Il dort, dit-il, ce sont des histoires qui lui reviennent.

Et pendant plus d'une heure, elle demeura immobile, retenant parfois son souffle pour ne pas remuer du tout, afin que le cher petit reposât.

--Assez, fit Marcant. Tu es fatiguée. Je vais l'emporter sur son lit...

--Il resterait là-haut tout seul?...

--Eh bien, sur ce canapé, alors.

--Nous sommes si bien comme ça! dit la mère.

Marcant se rassit.

A ce moment, un bruit de guitare entra dans le corridor de l'hôtellerie, accompagnant une voix d'homme qui chantonnait:

C'est les filles de La Rochelle Qu'ont armé un bâtiment, Pour aller faire la course Dedans les mers du Levant... Et lon lon la, Je n'ai pas de maîtresse; Je passe mon temps Fort joliment!

Le chanteur s'interrompit pour parler:

--Bonjour, madame l'hôtesse, votre fille est-elle belle?

La littérature de l'hôtesse, pas plus que celle de Marcant, ne reconnut dans cette question le commencement d'une célèbre ballade allemande.

L'hôtesse en riant répondait:

--Ma fille est encore à naître, monsieur Dauphin, et elle aura du bon sens que vous ne saurez pas encore ce que c'est!

--Bien répondu, femme! répliqua Pierre Dauphin avec une gaieté qui continuait à être littéraire. Et il reprit sa chanson.

La voix, un peu moins proche, était charmante dans la résonance de la salle voisine où s'était attablé le chanteur.

C'est une fine goélette Qui porte la voile au vent, La coque est en bois de rose Travaillé fort proprement... Et lon lon la, Je n'ai pas de maîtresse; Je passe mon temps Fort joliment!

La grand' voile est en dentelle La misaine en ruban blanc; Les filles de l'équipage N'ont pas plus de dix-huit ans... Et lon lon la, Je n'ai pas de maîtresse, Je passe mon temps Fort joliment!

--La jolie musique, maman! dit Georges qui, dès les premiers sons de la guitare, s'était éveillé tout heureux et qui penchait la tête pour prêter l'oreille, comme un oiseau qui en écoute un autre.

--Oui, murmura-t-elle.

Il se passait en elle quelque chose de tout pareil à ce qui troublait l'esprit de l'enfant. Nouveauté des lieux, aventure, poésie flottante, étrangeté, tout cela entrait tout à coup dans son âme où régnait l'habituelle monotonie de vivre... Il lui semblait, à elle aussi, qu'on lui contait un conte. Ses émotions se succédaient, abondantes. Quoi! avant-hier Paris, quitté pour la première fois! Et depuis hier matin seulement, toutes ces visions de bleu, de lumière, de bateaux en marche, d'activité puissante et joyeuse, puis de naufrage et de tristesse! Il lui semblait avoir vécu plus d'une année depuis deux jours. Et pourtant, non, c'était avant-hier. Le tableau qui l'avait visitée, le jour d'avant, à son réveil, s'était fixé en contours précis et en couleurs violentes dans son cerveau étonné et tout neuf... Il s'y était peint, photographié et gravé à la fois, ineffaçablement, sur une plaque sympathique où les images nouvelles ne parvenaient pas à le noyer. Au-dessus de tout le reste, il revenait à tout instant, remontait, repassait...

--Es-tu lasse?

--Non, je suis heureuse.

--A quelle heure dîne-t-on?

--Quand madame et monsieur voudront, fit l'hôtesse qui entrait. Je viens préparer les tables.

Elle en dressa deux. L'une avec trois couverts: celle de Marcant. L'autre avec deux couverts.

--C'est la table du commandant, dit-elle. Il causera avec son ami... Ça vous donnera des détails. Son ami, c'est ce gentil M. Dauphin qui, depuis deux mois, nous visite assez souvent... C'est un gros riche!... le fils d'un armateur de Marseille.

--Je sais, je sais, fit Marcant.

--Vous le connaissez? demanda familièrement l'aimable hôtesse.

--Je connais son père, dit Marcant, souriant de l'affabilité, du sans-gêne méridional.

--Alors vous pourrez causer. Et puis, sans ça, vous auriez fait sa connaissance!... C'est un monsieur comme vous. Mais, même avec nous autres, il n'est pas fier. Il est bien brave! Les pêcheurs d'ici l'aiment beaucoup. Jamais il ne passerait sans saluer le premier. A l'occasion, il leur envoie de bonnes bouteilles. C'est généreux... Et ça a des talents... Il a étudié. A bord, il mène, quand il veut, sa machine comme un mécanicien... L'autre jour, il a fait, sur notre terrasse, le portrait de la maison. Et puis, il chante beaucoup de chansons, et des vieilles, comme nos matelots. Avec la fortune, on sait tout.

Sur cette idée générale, l'hôtesse se reposa un instant. Elle réfléchissait, tout en remuant sa vaisselle, ses couverts, à la puissance de la fortune.

Les tables étaient prêtes. Elle jeta sur son œuvre un dernier coup d'œil, puis:

--J'ai oublié les salières!... Que vous dirai-je! je suis trop étourdie!

Elle ouvrit une armoire et en tira, avec les salières, un dessin épinglé sur un carton.

Elle vint à Marcant.

--Tenez, voilà la chose, le dessin qu'il a fait. Voyez! c'est tout en couleurs... Et sur sa guitare, il faut l'entendre! On aime la guitare par ici. C'est comme en Italie, comprenez! Est-ce qu'il n'a pas fait danser les filles, l'autre soir, dans cette salle... Si on a ri, «vous dites»! Ah! oui, on a ri! une vraie fête, quoi! au moment où personne ne s'y attendait!... Et pourtant, des fois, il a l'air beaucoup triste. Ça doit avoir des chagrins, comme de juste. Chacun les siens. La fortune n'abrite pas, de sûr!... Et des fois, c'est tout le contraire...

Elle revenait à son idée: «La fortune!...»

Marcant tenait la jolie aquarelle qu'Elise regardait aussi, penchée sur l'épaule de son mari.

La femme reprit le cours de son monologue:

--Le commandant vient d'arriver. C'est un ami de M. Dauphin, il paraît... Des amis d'école. Ils se tutoient. Le commandant n'est pas gai, pas trop malheureux non plus, puisqu'il n'y a pas mort d'homme et que, bien sûr, à l'opinion de tous nos matelots comme des siens, il n'y a pas de sa faute. M. Dauphin le console et lui dit, avec son accent parisien: «Je vas t'en jouer, des airs de guitare! Je vas t'en conter, des bêtises!» Et puis, il à fait venir de son bateau «des bonnes bouteilles» de vin de Champagne. Dame! il en a du bon... Vous en goûterez, je suis bien sûre!... A tout à l'heure, excusez-moi! Ma soupe doit se plaindre...

--Voilà mon moulin qui tourne! cria, du seuil, l'hôtelier, sévère.

XI

La femme s'en alla et, à la porte, rencontra Pierre Dauphin qui, ignorant la présence des «étrangers», arrivait, toujours chantant, la guitare au cou:

Et lon lon la, Je n'ai pas de maîtresse!

--Oh! pardon, fit-il, interloqué.

Et, d'un tour de bras rapide, il enleva sa guitare qu'il portait en bandoulière, suspendue à un large ruban blanc... Lui-même, vêtu d'un complet d'épaisse laine blanche, ressemblait à un Pierrot d'opéra. Il y pensa et fut gêné en rencontrant l'œil curieux de la jeune femme.

A ce moment, Georges demandait:

--Un peu voir l'image, papa!

Pierre vit qu'on regardait son aquarelle--ce qui acheva de le gêner. Il posa sa guitare sur le canapé et, ne sachant au fond quelle contenance prendre, bien qu'il parût parfaitement à son aise, il s'en alla.

--C'est de plus en plus curieux, tout ça! fit Marcant, qui se sentait, lui aussi, plus peut-être encore que sa femme, sorti complètement de sa vie.

--Est-ce que c'est Pierrot, maman? viens voir son joujou!

Georges s'était approché de la guitare et la regardait, émerveillé. Il y toucha. Elle rendit un son léger, joli, comme une plainte d'oiseau qui sommeille.

--Veux-tu bien laisser ça tranquille! cria Marcant qui courut à Georges pour le prendre par la main.

Pierre revenu, et suivi du lieutenant de vaisseau, enleva l'instrument, et en s'asseyant à sa table avec son ami:

--Voulez-vous voir mon joujou de près, mon petit homme?

Georges approcha hardiment. Pierrot lui plaisait. Arrivé près de lui, Georges s'arrêta, confus, le buste un peu rejeté en arrière. Pierrot lui passa la guitare au cou. Le ruban étant trop long, elle descendait plus bas que les genoux du petit garçon. Pierrot la reprit, accourcit le ruban, la replaça sur la poitrine de l'enfant:

--Vous êtes beau comme ça, dit-il, il faut en jouer.

Tous s'amusaient à cette jolie scène et, muets, s'oubliant les uns les autres, ils regardaient, et l'hôtelier avec eux.

Georges se mit à toucher les cordes.

--Pas trop fort! recommanda Marcant.

Les vibrations des six cordes, touchées au hasard, charmaient le petit; mais il regarda sa mère, et tout de suite:

--Merci, monsieur, il faut la reprendre; j'ai trop peur de la casser!

Avec ses grands cheveux sur son col marin, sa sveltesse de prince, sa douce voix, sa politesse inspirée par un regard de la Femme, et son embarras gracieux que la guitare trop grande rendait un peu comique, il était si charmant que--d'un involontaire mouvement d'enthousiasme jeune, paternel peut-être, artiste à coup sûr,--Pierre, s'étant dressé, le saisit par-dessous les bras et l'enleva en criant:

--Est-il gentil!... Est-il joli!... La voulez-vous, ma guitare?

--Oh! non.

--Pourquoi cela?...

--Je ne sais pas.

Remis à terre, l'enfant s'efforçait de sortir du grand ruban qui tranchait sur son velours sombre. Il ne pouvait pas. On riait.

Pierre l'aida, le tira de là, remit la guitare en place.

--Merci, monsieur.

Chacune des gentillesses faites à l'enfant remuait délicieusement le cœur de la mère.

--Il est très bien, ce monsieur.

La glace était rompue. On causa, d'une table à l'autre. L'officier contait le naufrage, tous les détails, le cri des chauffeurs blessés, la sensation du choc terrible, le sang-froid et le grand silence de l'équipage.

--Enfin, tout est pour le mieux. Personne n'est mort.

--Et vos effets? dit Marcant.

--Tous nos effets sont perdus. Je regrette certains objets qui étaient des souvenirs... Enfin, on verra ce que sauveront les scaphandriers... C'est égal, c'est des rudes moments tout de même! Allons, oublions ça un instant... Vous nous ferez l'honneur d'accepter une coupe de vin de Champagne, monsieur?

--Il serait peut-être convenable, dit Pierre, en réponse à la nuance d'hésitation qu'il devina chez Marcant,--de nous présenter les uns aux autres.

--Je vous connais... un peu, dit Marcant, mis à l'aise. Ou du moins, je connais monsieur votre père.

--Ah vraiment?

Tous deux échangèrent leurs cartes.

--Moi, fit le lieutenant de vaisseau, mes cartes sont au fond de la mer... en compagnie des cartes marines.

--Mon ami de collège, Edouard Legrain, ajouta Pierre, présentant l'officier d'un geste.

Et, à l'officier, il tendit la carte de Marcant.

--Vous acceptez notre verre de vin de Champagne, j'espère? dit l'officier.

--A condition, dit Marcant, que j'offrirai le second.

--Ce serait vraiment dommage! riposta Pierre. Vous ne trouveriez certainement pas ici, où pourtant la cave est bonne, de quoi faire oublier, je m'en flatte, le champagne de l'_Ibis Bleu_.

Les coupes se levèrent.

--Au renflouement du _230_!

--L'opération sera-elle difficile?

--Je ne crois pas. C'est pourquoi vous me voyez l'esprit libre. Et puis, je n'ai fait aucune faute.

--Avez-vous pensé à la mort, dans ce moment-là? interrogea Elise.

--Ma foi, non. On n'y pense pas. On pense à ses hommes... Et puis... la mort!...

Il eut un geste d'insouciance.

--La mort? interrogea-t-elle; et elle ajouta aussitôt: Tout le monde la craint.

--Mais non, madame.

--Ah?

--Il y a une bonne mort. Celle-là, on ne la craint pas.

--Et quelle est-elle?

L'officier portait la coupe à ses lèvres. Il arrêta ce mouvement, et, sans se donner la peine de souder par des mots sa réplique à la question, il dit simplement:

--Rien à se reprocher.

Tous éprouvèrent une légère secousse. Quelque chose de très grand venait de passer dans cette pauvre salle d'auberge. Elise sentit une petite larme piquer le coin de ses yeux. Marcant était conquis, sa prudence habituelle en défaut. Il se sentit une égale sympathie pour l'officier et pour l'homme qui avait un tel ami. Ah! mais, oui, on était bien, ici! et si loin du monde qu'il détestait!

L'officier savourait son champagne à petits coups.

--C'est beau, ça! dit tout haut, à la fin, Marcant qui réfléchissait.

--Quoi donc, monsieur?... demanda l'officier.

--Si vous croyez, riposta Pierre, qu'il s'est aperçu de son mot!... A ta santé, mon vieux camarade! Et vive la marine!

Dauphin et Marcant étaient presque dos à dos, forcés de se retourner à demi pour se parler. Ce mouvement permettait à Pierre de voir chaque fois la jeune femme. «Elle est diablement jolie et distinguée,» pensait-il. Nulle autre pensée ne lui venait. La présence d'une femme, jolie et jeune, mettait pour lui, dans cette salle d'auberge, un charme très subtil, bien connu, toujours le même, infiniment délicieux. Voilà tout. Le naufrage du torpilleur, l'activité salubre, le péril, lui avaient fait oublier un temps l'immersion du coffret qui contenait ses lettres d'amour. A de certains moments, il valait mieux qu'en de certains autres, il était dans un des meilleurs. Les milieux avaient très vite fait de l'impressionner, de le modifier. Aussi sa mère l'avait toujours averti du danger pour lui des fréquentations douteuses. Il était très femme.

--Et vous connaissez mon père, monsieur?

--Il est venu me voir au ministère.

--Pour sa section à ériger en commune, je parie.

--Justement! Il vous a donc mis au courant!

--Je le crois bien! il ne parle que de cela... Il faut te dire, Edouard, que mon père a acheté à la Garonne, près de Toulon, commune de La Garde, une fort belle propriété toute «complantée», comme disent les papiers timbrés, en palmiers de belle venue... Et il s'occupe, depuis cet achat, des affaires de sa commune avec un zèle extraordinaire... Nous en reparlerons, si vous voulez bien, monsieur, car je connais la question et je suis sûr de faire plaisir à mon père si je lui apporte, de votre part, quelque éclaircissement nouveau sur son affaire.

--Nous en reparlerons quand vous voudrez.

--L'équipage de l'_Ibis Bleu_ est là! annonça l'hôtelier, qui s'était mis en tenue de grand chef, blanc comme une hermine, de la tête aux pieds.

--Mon équipage? Permettez-vous qu'on le fasse entrer? demanda Pierre.

--Oh oui! oh oui! s'écria Georges.

--Georges! fit lentement la mère, grondeuse.

--Le commandant a quelque chose à dire à ces braves gens, ajouta Pierre. Et cela, j'en suis certain, vous amusera.