Part 2
Marcant aida sa femme à descendre, à s'emmitoufler de fourrures, fit fermer le coupé à clef par le chef de train,--et ils gagnèrent le wagon-restaurant.
--Quel sale temps! Quel chien de temps! grommelaient les gens autour d'eux... On courait en frappant les pieds à chaque pas, fortement, sur les trottoirs d'asphalte gluante. Les hommes avaient les mains dans les poches, des bonnets et des casquettes qui leur couvraient les oreilles.
Des gens se heurtaient, parce qu'à force de relever jusqu'aux yeux les cols de fourrure et les cache-nez, on n'y voyait plus... Et c'étaient des demi-glissades, dans des viscosités fangeuses.
--Il faut avouer, dit Marcant, qu'il fait bien sale! Brr!... Tiens! Edouard!
Il serrait la main d'un député.
--Un camarade de l'Ecole de droit, dit-il à sa femme, dès qu'ils furent installés à leur table, dans le wagon-restaurant.
--Mais tu m'as présenté monsieur, dit-elle.
--Où cela, donc?
--Au dernier bal des Affaires étrangères, dit le député.
Les deux hommes aussitôt se mirent à causer, sans s'occuper davantage de la mère et de l'enfant--qui, de nouveau, se prirent à suivre des yeux le paysage monotone, les longues lignes d'horizon, mornes dans la bruine, indifférentes, sur lesquelles s'élevait çà et là la perpendiculaire d'un tronc de peuplier. Et le roulement saccadé des voitures, auquel se mêlaient des grincements, semblait la musique savamment appropriée à ce genre de tableau.
--Beau pays tout de même! fit Marcant. Il désignait des armées d'échalas grimpant à l'assaut d'un mamelon.
--Il y a mieux! fit le député. Vous allez dans le Midi, madame?... Est-ce pour la première fois?
--Pour la première fois.
--Alors, je vous en laisse la surprise... C'est dommage que vous ne soyez pas partis par le rapide du soir. Vous auriez eu la magique arrivée au bord de la mer, à neuf ou dix heures du matin:--la vue de Marseille au soleil... si toutefois vous trouvez le soleil...
--Ce sera pour demain.
--Allez voir la Corniche... au bout du Prado.
--Certainement, si nous passons la nuit à Marseille; mais peut-être, si ma femme n'est pas trop fatiguée, pousserai-je tout droit, cette nuit même, jusqu'à Saint-Raphaël.
On était au café. Marcant avait coutume, après le déjeuner, de fumer un cigare «bien gagné».
--Passons dans l'estaminet. Ma femme attendra ici. Quand elle a son Georges, elle ne s'ennuie jamais...
C'était vrai.
--Je ne t'ai pas demandé ce qu'a ta femme, pour mériter d'être emmenée dans le Midi? Rien de grave? C'est un prétexte, j'espère, sa maladie.
Marcant expliqua les choses. Elle avait pris un gros rhume et l'avait négligé. Maintenant le médecin craignait que l'extrémité d'un poumon ne fût légèrement atteinte. On ne l'avait même pas avertie, elle, pour ne pas l'effrayer. Ce voyage était un acte de prudence. On faisait de la médecine préventive. Il n'avait pas hésité. Leur fortune ne leur permettait aucune fantaisie. Jamais ils n'avaient voyagé pour leur plaisir. Ils s'étaient privés même d'un voyage à Dieppe ou à Trouville. Depuis leur mariage, ils n'avaient plus quitté Paris ni l'un ni l'autre. Elle ne connaissait même pas Fontainebleau. Le bois, c'était toute leur «nature» et Versailles l'extrême limite de leurs courses rustiques du dimanche. Mais vraiment les sites de Meudon et de Saint-Cloud étaient bien assez beaux pour suffire aux besoins de campagne d'un «rond de cuir», comme il s'appelait en riant. Pourtant, il se faisait une joie de la surprise qu'ils auraient, sa femme et lui-même, dans ce Midi dont on parlait tant, dans la patrie du «grand Tartarin, troun de l'air!» Et les _clichés_ s'échangeaient à plaisir.
Marcant aurait pu ajouter, s'il eût jugé convenable de faire une confidence, qu'un frère de son père, enrichi dans les soieries, veuf sans enfant, lui avait depuis quelque temps montré de l'affection. Flatté d'avoir un neveu dans les affaires d'Etat, il s'était pris d'une belle passion pour le petit Georges, et, depuis un an, lui promettait son héritage trois fois par jour. En attendant, pour preuve décisive de sa sincérité, le bonhomme, après être allé voir le médecin d'Elise, les avait décidés au départ par son insistance appuyée d'une offre de six bons billets de mille francs à dépenser là-bas...--«La santé avant tout, vois-tu, avait dit l'oncle. Emmène ta femme. Ça fera du bien au petit. J'irai vous rendre visite un de ces matins... Avec tes six mille francs, vous avez pour six mois là-bas de bonne vie facile. Je n'ai plus de famille, moi... je ne veux pas vous perdre. S'il y a des oncles avares, chacun son vice. Moi, je suis gourmand. Vous me ferez des plats doux, Elise. Vous êtes remarquable dans le pudding...»
Marcant, de son oncle, ne soufflait mot, mais sur la santé de sa femme, il ne tarissait pas.
Le député, accoudé au chêne lisse des tables de l'estaminet roulant, écoutait à peine... Il rencontrait par hasard cet ancien condisciple avec qui il n'entretiendrait jamais aucune relation suivie; il allait descendre à Lyon; il l'avait interrogé par politesse sur la santé de madame Marcant... Il ne tarda pas à l'interrompre pour lui parler de tout autre chose. Il avait notamment une demande à faire aboutir à l'Intérieur: Marcant pouvait le servir, mieux que le ministre en personne... Et comme le moment était venu de quitter le wagon-restaurant, il demanda la permission de monter un instant dans le coupé de Marcant... On y serait donc quatre, mais l'enfant tenait si peu de place!... Il fut, avec madame Marcant, d'une politesse empressée, dans le trajet d'un wagon à l'autre.--C'étaient de banals «Prenez garde... oh! pardon! Par ici, madame». Marcant suivait, donnant la main à l'enfant...
Ils étaient quatre maintenant, dans l'étroit coupé. Mais madame Marcant n'avait point l'air nerveuse, ni même impatiente... Elle tiendrait son Georges à côté d'elle, tout contre elle. Il aimait tant cela! Et elle reprit sa rêverie calme, les yeux sur le paysage toujours plus morne et plus froid. Elle tenait Georges enveloppé dans son manteau de fourrure. Les hommes l'oublièrent. Le député se mit à assommer le chef de division en l'entretenant avec minutie des intérêts de la commune de Z, divisée en deux sections... La section B, qu'il soutenait, voulait s'ériger en commune indépendante. La section A y résistait de toutes ses forces.
--Ces questions-là ne sont pas toujours des plus simples, disait Marcant. La condition _sine qua non_, c'est que la section B puisse présenter un budget suffisant pour «voler de ses propres ailes». Le conseil d'Etat n'accueillera ses prétentions que si la condition est remplie. L'est-elle?
--La section séparatiste le croit.
--Mais l'autre conteste?
--Oui, car tout est dans la façon dont le partage sera fait, l'unique propriété territoriale de la commune étant tout entière sur le territoire de la section séparatiste.
--Heu! c'est tout à fait le cas d'une commune dont je viens d'examiner le dossier, répondait Marcant... La commune de La Garde-près-Toulon est composée de deux sections... Il y a bien vingt-cinq ans que la section du Pradet postule pour être érigée en commune. Elle finira par y réussir, sans doute, mais dans les conditions que j'ai dites. Ce sont des questions, je vous le répète, qui ne vont jamais sans difficultés. Un riche armateur de Marseille, M. Dauphin, s'est rendu acquéreur, dans la commune de La Garde, section du Pradet, d'une propriété sise au bord de la mer,--et depuis plus de trois ans, intéressé aux affaires de sa section, il m'accable de notes, de rapports et d'explications. Je la connais, votre question! La section du Pradet propose une soulte. Et votre section B?
--Ma section B offre une soulte, également.
--Mais la section A n'en voudra pas, si les avantages du bien territorial commun--droit par exemple pour les habitants pauvres de ramasser du bois mort--ne peuvent, à ses yeux, ce que je conçois, être remplacés par aucune somme une fois donnée?
--C'est bien cela. Ma section A refuse la soulte, affirma le député.
--Voyez-vous!... C'est point par point l'affaire que je viens d'examiner, répondit Marcant. Je conclus dans mon rapport au partage équitable du bien territorial commun,--à condition, toujours, que le budget de la commune séparatiste soit suffisant...
Elle entendait tout cela, et, sur le même inépuisable sujet, bien d'autres choses encore. C'était là les ordinaires conversations de Denis avec les uns, avec les autres. Elle voyait la vie à travers une poussière de dossiers remués. Doucement elle regarda son petit Georges, et comme il avait fermé les yeux, tout blotti dans le pan de son manteau ramené contre elle, elle s'endormit à son tour, paisiblement.
IV
_Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!_
L'oiseau mystérieux qui, en son cœur, avait tenté de soulever ses ailes lorsqu'elle avait seize ans, les avait reployées pour ne plus les rouvrir jamais. Elle avait cru épouser le jeune homme qui lui avait donné cette émotion première. Elle en avait épousé, en réalité, un autre. Le Denis de vingt-sept ans n'était plus le Denis de la vingtième année. Il avait la même probité, il est vrai. Socialement, moralement même, il valait mieux sans doute, mais il avait perdu, au regard physique de l'amour, cet inexprimable attrait que la nature prête aux êtres vraiment jeunes, en des heures diverses, et qu'elle retire quand elle veut. Celui qu'Elise avait aimé était un adolescent que n'étaient pas parvenues à déprimer complètement huit ou neuf années d'internat universitaire. Celui qu'elle avait épousé était un jeune homme que cinq ans de ministère «pris au grand sérieux» avaient voûté et vieilli, assagi peut-être, mais beaucoup trop, et bien avant l'âge.
Elle ne s'en était pas aperçue!
--Elle est, grâce à Dieu, très province, disait Marcant, qui l'épousait à cause de cela, avec le dessein bien arrêté de la maintenir telle. J'épouse, disait-il, une femme pour moi!
Toujours aux côtés de sa mère attentive et tendre, n'ayant autour d'elle aucun terme de comparaison, point de confidences de petites amies, elle ne savait littéralement rien de l'amour; à peine ce que lui en avait appris l'émotion sourde et voilée d'un jour de promenade à Monceaux. Que la suite n'eût pas répondu à ce souvenir, que le bonheur n'eût pas grandi en elle avec les ans, cela ne l'étonnait point. Tant de gens répétaient si souvent autour d'elle: «La vie est triste, ma chère! Quand on se porte bien, voyez-vous, c'est le bonheur; il n'y en a pas d'autre: seulement, on ne s'en doute pas!»
Elle cousait, brodait, aux côtés de sa mère, l'aidait au petit ménage, allait avec elle à la promenade, pas trop loin, la bonne dame étant vite lasse. On voisinait avec une vieille demoiselle,--qui, à l'église, le dimanche, s'asseyait près d'elles,--chez qui on allait le soir de temps en temps passer une heure. C'était tout. Couchée à neuf heures et demie, levée à six ou à cinq, selon la saison, Elise croissait dans l'ombre comme un lis pâle mais plein de grâce. Longtemps sa mère l'avait vêtue de noir comme elle. Cela permettait des économies. D'une robe déchirée de la mère, on tirait aisément une robe intacte pour la petite.
Et dans cette ombre, obscurcie, par la veuve, d'un éternel souvenir de deuil, Elise était heureuse, d'abord par l'absence de maux, et puis par l'affection grave et tendre, un peu réservée dans l'expression, dont sa mère l'enveloppait. Si Elise n'avait pas eu son petit Georges quand mourut sa mère, elle n'eût pu se consoler sans doute. Un vide immense se serait fait dans son cœur, mais ce cœur chaste, profond, son amour maternel avait suffi à le combler, comme y avait suffi jadis l'amour filial, et elle aimait, de plus, son excellent mari. Pour lui, elle éprouvait une tendresse peut-être un peu trop tranquille. Elle l'aimait comme un bienfaiteur. Fiancé, elle l'avait aimé en bon parent. Il n'avait éveillé en elle aucune passion. Il avait laissé dormir le lac paisible et pur de cette âme de jeune fille... Jeune fille, en vérité, elle l'était encore! Elle ignorait encore qu'il y eût une volupté, noble et sacrée, mais impérieuse et souveraine. Le rêve qu'elle en formait parfois devant une œuvre d'art, une peinture, ou au théâtre, ou en écoutant de la musique, demeurait voilé... comme une révélation commencée, aussitôt reprise.
Pour qui regardait attentivement, cette froide jeune femme de trente ans avait, au coin des lèvres, une ombre, un rien inexprimable que la jeunesse ne pouvait voir sans ressentir la jeunesse. Il y avait là du sourire involontaire, de la passion qui s'ignore, du charme insaisissable et impérieux, de la perfidie qui n'est pas possible et qui pourrait bien devenir, un monde enfin, on ne sait quoi d'infini et de subtil, comme le parfum de désir enfermé dans le bouton clos d'une fleur et qui se révèle sans s'exhaler: le songe d'un rêve!
Ce qui se lisait au coin de cette bouche, c'était la toute-puissance virtuelle de la vie, enfermée dans l'admirable créature qui n'en savait rien encore.
V
Comment cela se faisait-il? C'est qu'il n'y avait eu entre eux que des affinités de jeunesse, non point de nature personnelle. Les bons sentiments avaient rendu ce ménage très convenablement heureux. Un jeune homme avait désiré une jeune fille... voilà quelle était leur histoire... Denis n'avait pas aimé Elise.--Mais alors, cette fidélité à la promesse de mariage?
Eh, mon Dieu! M. Denis s'était établi avec l'idée d'épouser une honnête fille qu'il connaissait bien, dont il se sentait sûr. Sa vue pratique, son goût pour la vie régulière, son respect pour la probité, l'aidaient à tenir la parole du fils Marcant. Son sentiment était honorable, sage, ému même dans la cordialité franche. Mais l'amour? l'amour qui fait réciter aux apprentis notaires des vers de Lamartine et leur donne un air inspiré, le grand élan du cœur vers tout un infini; ce remuement, au fond de soi, de tous les éléments de la vie mis en tumulte; l'oppression mystérieuse? De tout cela l'heure sans doute était passée. La jeune fille attendait un Denis qui ne revint pas. M. Denis, en sept ans, avait jeté par-dessus les Moulins rouges sa fleur de jeunesse. Une ferme volonté de travailler et de s'établir honnêtement le préservait des excès, des exagérations--mais il ne crut pas devoir garder, à une fiancée si lointaine dans l'avenir, une fidélité angélique. Aucun sentimentalisme ne l'y inclinait. Il fit comme les camarades, sans aucun remords et sans grande joie. Il en vint même, par mesure d'hygiène, à consacrer un jour, qui était le samedi, de huit heures à minuit, à des plaisirs raisonnés et méthodiques. L'essentiel avait été d'abord de passer de bons examens,--puis, une fois dans l'administration, d'avancer le plus vite possible, à force d'assiduité, de zèle, d'intelligence prouvée, de travail effectif.
En résumé, Denis Marcant était un modèle d'honnête homme moderne, le pendant au rebours de ceux qui oublient tout devoir pour ne se donner que du bon temps.
Il les connaissait bien, ceux-là, et les tenait en horreur. Il en avait autour de lui, dans ses bureaux... Albert des Lys, par exemple, qui écrivait en deux mots et avec un y son nom de Délis, le type du bureaucrate moderne, fignolé, pomponné, en habit tous les soirs, le gardénia à la boutonnière, grand metteur à mal de femmes du monde. Oh! ces femmes du monde! En parlait-il assez, ce Délis!--«Alors, lui disait Marcant avec son gros bon rire de roturier, nous ne sommes pas tous du monde? Moi, par exemple, je suis hors du monde? Je m'y suis égaré quelquefois, dans votre monde! On y est pour le moins aussi bête qu'ailleurs, et souvent beaucoup moins honnête!»
Il disait cela avant son mariage et sincèrement il s'indignait, Marcant, de la facilité de langage et de mœurs qu'il voyait tout autour de lui.
Le rude gaillard était un bourgeois de ce matin. Le fils du colporteur n'avait pas encore affiné, autant dire corrompu, sa nature de paysan. L'amour, selon lui, c'était de travailler pour sa femme et d'avoir des enfants. Mais aussi, toute la légitime folie d'aimer, le bonheur d'en avoir conscience et de s'y arrêter un temps, il les confondait avec cette préoccupation maladive des raffinés qui ne pensent qu'au féminin et à ce qui s'ensuit, ne parlent que par allusion, spirituelle ou non, toujours suspecte, au même éternel sujet. Cette vibration perpétuelle de la corde sensible, pincée d'un mot à tout bout de champ, mettait cet équilibré hors de lui et il répétait souvent un proverbe populaire:
Brave qui le fait Coquin qui le dit!
Il avait assisté, en des recoins de salons mondains, à tant de _fleurts_ qui lui semblaient des indécences, que le monde lui paraissait moins aimable que son cabinet vert-olive du ministère. «--Et tous ces pauvres maris, disait-il souvent, qui s'imaginent qu'on ne leur a rien pris quand on à fleurté trois heures avec leur femme!... En voilà des endroits où je ne conduirai pas la mienne!» Ces endroits, c'était partout. Et, en vérité, sans les soirées officielles où il était convenable qu'elle parût, pour saluer les ministres et leurs femmes, madame Marcant ne se serait montrée nulle part.
Marcant, physiquement très fort, autoritaire, entêté, brutal, était, au fond, un passionné et un jaloux. Derrière ses théories morales et dans ses charges à fond de train contre la corruption du jour, il y avait une âpre passion de mari calme et conservateur,--mais sa passion ne se trahissait que par la violence de l'attaque contre l'Ennemi, jamais par l'expression ardente envers l'aimée. L'Ennemi, c'était le bal, la licence de langage, la grossièreté des hommes provoquée par l'accueil riant que lui font les femmes. Oh! la toilette! les raffinements de la toilette, l'impudicité subtile qui joue dans les moindres colifichets féminins, tout ce je ne sais quoi qui est le suprême du «genre» et qui ne vise qu'à appeler, qu'à irriter, à agacer le désir des hommes, l'imagination lasse des vieux, celle déjà blasée des jeunes, tout le moderne artifice de l'habillement féminin, dont l'essayeur à la mode éprouve d'abord sur lui-même l'effet aphrodisiaque, cela mettait Marcant dans des colères de chien de garde, risibles et touchantes à voir.
--Ça n'est pas ça, la distinction! hurlait-il parfois au fumoir, où on aimait à le lancer sur ce sujet «pour voir». Ça n'est pas ça, bien sûr. J'en ai connu, des femmes distinguées. J'en ai connu... deux ou trois! Elles sont mortes. Elles avaient entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Elles n'avaient donc plus d'âge. Elles n'étaient plus des femmes et elles étaient encore la Femme, par un étonnant prodige de distinction. Mais le diable n'y était pour rien;--et des jeunes filles qui auraient aujourd'hui ce qu'avaient ces délicieuses grand'mères seraient l'honneur de la France, tout simplement!
Et l'on riait:
--Courage, Marcant!
--Riez, riez, mes amis, et traitez-moi, si cela vous plaît, de paysan du Danube! Il n'en est pas moins vrai que la robe fendue du Directoire vous a donné Bonaparte. Elle vous le rendra, soyez tranquille!
--Eh! va donc, Marcant! J'aime ton boutoir!
Alors il chargeait:
--La femme honnête rivalise avec la cocotte. Mais qui donc payera la robe fendue des deux rivales? La petite épargne, messieurs, que le financier s'approprie avec la permission de tout le monde. S'il n'y avait pas tant de robes fendues, il n'y aurait pas tant d'agio... Vous embêtez le peuple, et vous le provoquez. Gare la vraie fin,--messieurs les «fin de siècle»!
--Oh! oh!
--Je ne suis pas suspect de socialisme, moi, n'est-ce pas?
--Eh! eh!
--Eh bien! je vous déclare que si j'étais forcé d'opter entre la corruption de tout en haut et la colère furieuse de tout en bas,--je trouverais honorable de descendre!...
--Ah! ah!
--Et quand le pétard éclatera, pendant que vous accuserez le gueux qui aura allumé la mèche, j'accuserai, moi, tous ceux qui auront allumé le gueux! En fin de compte, une société n'exerce légitimement le droit de répression que quand elle a su se discipliner elle-même...
--Il est superbe! Bravo, Marcant!... Si tu disais ça à Fourmies, tu serais député du coup!...
--Fichez-moi la paix, tas de blagueurs!
Il sortait, furieux, un peu bourru avec sa femme, qu'il emmenait à l'heure où l'on arrive.
Après des sorties pareilles, il s'obstinait pendant des semaines à ne plus aller nulle part. Elle ne s'en plaignait pas. Elle s'était refait à Paris une vie de province, recevait quelques femmes d'employés et de chefs de bureau, au choix de Marcant,--et se contentait sur sa toilette des éloges de ces Parisiennes modestes, mais qui, pour porter joliment une robe bien troussée et bien moderne, valent des princesses. C'est là,--on le sait dans le monde entier,--le triomphe de toutes les Parisiennes. L'essayeuse des grands costumiers féminins n'est qu'une ouvrière qui donne aux reines des leçons de maintien, et qui pourrait dire: «... Voilà, Majesté, comme on porte une couronne...
VI
--_Marseille! Marseille!_
Le cri des employés retentissait avec un accent tout nouveau pour les Marcant.
Elise avait dormi beaucoup, passé Mâcon sans s'en apercevoir, à son grand regret.
A Lyon, le député fâcheux était descendu. Alors on s'était installé le plus commodément possible et tout le monde avait dormi. Marcant avait renoncé à allumer sa lanterne de wagon.
--Eh bien! filons-nous sur Saint-Raphaël? Es-tu assez forte?... Il faut aller où l'on va. Nous verrons Marseille une autre fois. Nous y viendrons exprès, avec l'oncle, s'il veut; ce sera bien mieux.
--Je suis très bien, j'ai trop dormi. Je me sens tout à fait bien. Tu as raison. Allons droit où nous devons aller. On se reposera beaucoup mieux avec le sentiment d'être au bout du voyage.
Marcant fit «suivre les bagages». Et, le chef de gare prévenu,--on repartit... Il était minuit. Ils n'avaient pas vu autour d'eux changer le paysage.
Au sortir de Lyon, ils avaient revu,--dans la nuit cette fois,--sous du brouillard rayé de pluie,--des ponts, des lanternes, des cheminées d'usine, un fleuve sale flamboyant çà et là de reflets glacés, et qui semblait, lui aussi, charrier toute la tristesse du ciel et de la terre, mêlée à ses eaux mornes. Et toujours des bruits de plaques tournantes, des coups de sifflet stridents. On pouvait croire n'avoir pas quitté Paris. La physionomie du coupé toujours le même perpétuait l'impression du départ. Avançait-on? On ne savait plus. Derrière les vitres des portières, du noir, du noir,--piqué çà et là par la lumière de quelque fenêtre lointaine, par des étincellements de réverbères. Puis, on fermait les yeux, et, au changement des sonorités, on se disait confusément: «Nous traversons une ville, un pont; nous suivons une tranchée, nous sommes sous un tunnel...» Et à cause du froid noir, on s'assurait parfois, machinalement, que les stores et les cadres capitonnés n'étaient pas retombés d'eux-mêmes.
Georges dormait avec, de temps en temps, de petites plaintes gentilles. Marcant ronflait consciencieusement, comme par devoir. Parfois elle se soulevait, les regardait tous deux d'un bon regard de tendresse rassurée, et, rencoignée à nouveau, reprenait le somme vague, imparfait, dans les trépidations. Puis, peu à peu, au bercement du tintamarre régulier des roues, elle s'était endormie pour ne plus se réveiller qu'à Marseille... Maintenant, on criait:
--_Toulon! Toulon!_
Ils entendaient cet appel, sans le comprendre, le confondaient avec tous les précédents.
Denis pourtant y attacha une importance de rêve, et dit, ou crut dire:
--C'est là qu'autrefois était le bagne.
Le train repartit. Il était deux heures. A quatre heures, sous un ciel d'une obscurité mate, ils entendirent crier:
--_Saint-Raphaël!_
L'omnibus d'un hôtel, prévenu par dépêche, les attendait. Le grand bourdonnement du rapide retentissait encore dans leurs oreilles, emplissait leur tête. On prit une chambre à deux lits pour la mère et le fils, une chambre contiguë pour Marcant. Et tous, harassés, étourdis, se rendormirent sans parler.
VII