L'ibis bleu

Part 12

Chapter 123,777 wordsPublic domain

Pourtant, dans aucune de ses lettres, elle ne raconta à Marcant cette visite qui fut courte.

Quelques jours plus tard, Pierre lui proposa une promenade en bateau jusqu'au golfe Juan. C'était l'époque où les orangers sont en fleurs. En ce temps-là, ce pays embaume.

--Venez respirer ce parfum qui emplit tout le golfe. Cela est unique, disait-il, et, dans quelques jours, il serait trop tard.

Il s'agissait de partir de bonne heure, après le déjeuner, avec Georges, bien entendu. On reviendrait le soir avant la nuit. Cette partie ne pouvait se remettre. Il faut saisir le moment!

--La distance n'est rien avec le yacht... C'est une émotion inoubliable, celle qu'on éprouve dans ce beau golfe, à respirer l'odeur de la terre en fleurs!

Elle hésita beaucoup; il supplia:

--Faites-moi cette joie, de grâce?

--Mais c'est très compromettant... Que dirait mon mari?...

--Bah! ici!... Autant dire à l'étranger! au bout du monde! Qui le saura?... Votre mari permettrait, j'en suis sûr. C'est si simple.

Il ne songeait qu'à lui-même avec la légèreté du désir... Il ne songeait qu'à la joie qu'il aurait à recevoir à son bord, pour tout un long après-midi, cette jeune et jolie amie...

Hélas! son scepticisme murmurait tout bas en dessous: «Elle sait mieux que moi ce qu'elle a à faire!... Si elle consent, eh bien, c'est que tout est possible... _A Dieu vat!_...»

--Je vais écrire à mon mari, lui dire que je pars pour cette promenade...

Elle était très tentée. Le temps était délicieux. L'idée du golfe tout entier, mer, ciel et terre, empli de l'odeur des orangers l'enivrait par avance. Elle avait entendu parler de ces calmes soirées où toute cette contrée, comme les rives d'Espagne, embaume, enveloppée d'une senteur qui est comme le rêve nuptial de la terre, du ciel et de l'eau.

--Bah! vous écrirez à bord!... Le youyou est là... Si vous me mettez en retard, je ne peux plus répondre du retour avant la nuit!...

Il est parfois impossible à ceux-là mêmes qui se sont laissés prendre au charme de la faute, de comprendre comment, en eux, s'effacèrent, au moment décisif, les fortes objections de la sagesse.

Et pourtant, si la puissance des circonstances, de leur désir, de leur caprice, n'avait pas, durant le temps nécessaire, réduit à néant tous les obstacles, il y aurait de par le monde plus de regrets que de remords.

Elise appela Georges, lui expliqua ce qu'on allait faire. Contre toute attente, l'enfant voulut rester.

--... Je vais te dire, maman... L'autre jour, à bord du bateau, eh bien, j'ai eu un peu mal au cœur... et la mer était bien plus belle qu'aujourd'hui!

--Vous le voyez, mon ami, c'est impossible! Je le désirais pourtant bien,--depuis un instant... j'étais décidée!

Pierre, à ce mot, fut désolé. Un rêve, près de se réaliser, lui échappait!

En enfant gâté qu'il était, il ne put supporter cette contrariété.

--Non! non! il faut venir quand même. Je vous en supplie! Tenez! à peine arrivé au golfe, vous pourrez prendre, pour revenir ici, le chemin de fer... Ce n'est pas trois heures d'absence... Le bon petit cœur de Georges ne voudra jamais priver ni vous ni moi de ce grand plaisir...

Elise avait quitté son chapeau, son ombrelle, ses gants.

Georges intervint:

--Pour sûr, maman, je ne veux pas te priver de la belle promenade! Je m'amuserai autrement... Tu peux me laisser, va; je n'ai pas peur, avec Marion... Je m'amuserai bien tout seul, avec mon _Ibis Bleu_ à moi, jusqu'à ce soir!--Et puis j'ai ma leçon à prendre, et, avant, un grand, grand devoir à finir!

Aveuglée par le démon qui se charge d'aveugler ceux qu'il veut perdre, elle ne voyait plus les obstacles. La petite aventure la sollicitait. L'enfant, qui eût été la bonne raison de refus, si gentiment la poussait du même côté que son désir!... Son pauvre ami la regardait avec des yeux si suppliants!...

--Quelle folie!... C'est une vraie folie! dit-elle.

Elle était vaincue.

Georges lui tendit l'ombrelle, les gants. Pierre lui présenta son chapeau.

--Nous serons là-bas dans une heure... Dans deux heures et demie, par le train, vous pouvez être de retour!...

Elle installa Georges à sa petite table de travail, l'embrassa, comme à l'ordinaire quand il lui arrivait de sortir sans lui pour une courte promenade. Elle fit quelques menues recommandations à Marion, répéta qu'elle serait de retour avant deux heures, et partit.

Dix minutes plus tard, elle mettait le pied à bord de l'_Ibis Bleu_, et le petit Georges, ayant soulevé le rideau de sa fenêtre, la regardait, tout fier d'avoir si courageusement laissé sa chère maman partir ainsi sans lui!...--Mais c'était pour si peu de temps! il serait si content, tout à l'heure, à son retour! Et puis, de la ville de là-bas, elle lui rapporterait, pour sûr, quelque jolie surprise!

XVIII

A bord, tout de suite, elle fut distraite par les incidents de l'appareillage, par les mille détails du spectacle toujours nouveau qui les entourait.

Ce tête-à-tête pourtant la troublait.

Quand il lui proposa de descendre au salon un moment, pour les rafraîchissements--car, à cette heure du jour, le pont brûlait et le rouf était inhabitable,--elle n'osa refuser.

«Ce refus, pensait-elle, aurait laissé deviner son trouble.»

Là, au salon, elle sentit profondément combien elle avait tort d'y être. Tous ses gestes décelaient l'embarras; et lui, cela l'enchantait. Sur le pont, elle pouvait se croire dans la rue, à la promenade... il y avait les hommes, le capitaine. Ici, elle lui appartenait, c'était la maison, le _home_.

Pour rompre cet embarras du tête-à-tête, elle demanda:

--Lisez-moi des vers...

--Des vers?

--Des vers de vous, oui, dit-elle, vite, lisez, j'ai hâte! C'est un caprice... Et, un peu coquette:

--Allons, obéissez!

L'idée vint à Pierre de lui lire des vers, qu'il avait adressés à sa dernière maîtresse, à celle dont Elise connaissait l'histoire.

--Oui, oui, dit-elle, cela m'intéresse tant!

Tous deux continuaient à se croire un peu séparés l'un de l'autre par ces confidences qui, au contraire, les rapprochaient toujours davantage.

Il lut. A mesure qu'il lisait, elle se sentait frémir d'une terreur qui lui était douce, étrangement. La violence, bizarre pour elle, des expressions lui révélait quelque chose de nouveau en celui qu'elle écoutait, et qui avait su lui inspirer un sentiment d'affection profonde. Elle le voyait comme un être supérieur et se prenait à être obscurément jalouse de cette femme «mauvaise» qui, ayant eu à elle un être pareil, n'avait pas su le garder.

Pierre lisait:

L'ÉTRANGE AMOUR

Non je n'étais pas né pour cet amour étrange, Pour ces baisers d'enfer d'où l'espoir est absent, Mais pour voir, un matin, sur les lèvres d'un ange, Eclore de ma bouche une fleur de mon sang!

Malheureux! J'étais né pour la tendresse douce, Pour les retards sans fin entre deux bras fermés...

Elle l'interrompit:

--Vous voyez bien, il faut vous marier!... Tout ce qui n'est pas cela ne vaut rien et mène au malheur.

Il reprit:

Malheureux! j'étais né pour la tendresse douce, Pour les retards sans fin entre deux bras fermés, Non pas pour cet attrait singulier qui repousse, Et qui m'a dit comment les damnés sont aimés!

Mais puisque ce poison s'est glissé dans ma veine, Puisqu'un charme d'amour triste, étrange et mortel, Dans mon cœur écroulé, dont la tendresse est vaine, Brûle comme un feu noir sur un reste d'autel,

Soit! je t'entraînerai dans l'abîme où je tombe, Mon agonie en pleurs tordra tes noirs cheveux, Et comme le corbeau qui lie une colombe, Je t'étoufferai pâle, entre mes bras nerveux!

J'accepte cet amour, où veille une rancune, Et je t'emporterai quelque part dans l'obscur, Devant la mer sans fond, par une nuit sans lune, Pour que tout soit sinistre, et mon crime plus sûr!

--Est-ce que vous seriez un monstre? cria-t-elle en riant.

Mais ce rire était triste au fond. Elle se sentait en péril, comme environnée de flammes.

Il continuait:

Mes yeux, en profanant l'abîme de tes voiles, N'auront plus de ton corps que de vagues pâleurs... Nous roulerons au fond de la nuit sans étoiles, Crispés dans mes remords et noyés dans tes pleurs!

Elle cria encore:

--Quelle horreur! C'est un mauvais rêve! Mais lui, d'une voix soudainement apaisée:

... Oh! contemple leur joie et regarde la nôtre! Vois leur lampe attentive et leurs fronts rapprochés!... Chacun des deux amants sent le bonheur de l'autre; Ils ont des fronts sans tache et des cœurs sans péchés!

--Que c'est beau! dit-elle alors. Ah! cela n'est pas fait pour faire aimer la faute.

La dernière strophe l'enchantait, la caressait, la remit en confiance. Elle retrouvait tout à coup l'homme de devoir ou du moins de repentir.

--Je vous l'ai toujours dit, mariez-vous! reprit-elle. Vous comprenez si bien (ces derniers vers le prouvent) le charme des intimités, des intérieurs bien clos, l'honnêteté des amours fidèles... Ah! je n'y entends rien, mais ces vers me semblent très beaux.

--Nous sommes, par malheur, dix mille en France à en écrire comme ça, dit-il gaiement. Mais nous avons fait de la route, venez voir Cannes et le golfe.

Elle monta devant lui. Sur le pont, il lui offrit son bras...

--Cette femme, lui dit-elle alors tout à coup, avouez-le en toute franchise, vous l'aimez encore?

--En toute franchise (répondit-il honnêtement, et pourtant avec le désir d'agacer un peu la femme désirable qui l'interrogeait), il me semble parfois que je l'aime encore. D'abord, elle m'occupe beaucoup. Et puis, si j'en ai dit du mal (je ne sais plus), soyez assurée que je n'en pense pas un mot, au fond!... Et en tous cas je lui dois être reconnaissant du bonheur qu'elle m'a donné... Elle était libre et j'ai grand'peur d'avoir agi comme un sot!... N'en parlons plus!

Elise ne comprit pas pourquoi son cœur se serrait un peu.

--Vous l'aimez encore, je le savais, dit-elle en riant d'un rire forcé... Quand on n'aime plus, monsieur le poète, on ne garde pas... d'_inutile clef_!...

Il tira violemment sa montre et essaya d'arracher la fameuse clef, qui y était accrochée. Comme l'anneau résistait, il jeta le tout à la mer.

Elle ne comprit pas pourquoi son cœur, qui battait vite, battait plus à l'aise.

--Vous avez bien raison, dit-elle froidement. Il faut oublier.

XIX

Sur la mobile étendue de l'eau pailletée d'étincelles de soleil, l'île Sainte-Marguerite dormait... Cannes, comme accoudée sur la grande courbe de la plage, semblait une belle paresseuse. Les palmiers disaient l'Orient. La mer aimait la terre et la terre la mer.

La première bouffée du parfum des orangers vint à leur rencontre, lente, douce, pénétrante comme un aveu d'amour, comme une première caresse, aussi profonde que timide.

Ils avançaient, fendant cette eau harmonieuse et cet air embaumé qui, tous les deux, se déplaçaient à peine devant l'_Ibis Bleu_, grand oiseau de mer nageant avec une aile entr'ouverte.

Les rêveurs d'amour se taisaient. Ainsi, en grand silence, pendant une demi-heure, ils avancèrent vers la terre fleurie qui leur soufflait son haleine tiède, parfumée, d'un grand désir végétal...

Le bruit doux de l'hélice lente s'arrêta.

L'_Ibis_ paresseusement filait encore, ouvrant sur ses vagues, derrière lui, un grand éventail fait d'une écume blanche comme le duvet des cygnes. L'ancre fut repoussée du bord. Elle tomba dans l'eau un peu pâle, rose un peu, et sous sa chute, une gerbe de perles précieuses monta épanouie pour retomber en pluie merveilleuse.

Et à peine arrêté, le yacht au mouillage vira sur lui-même comme pour saluer tout le cercle de l'horizon.

Extasiée, émue d'un bonheur physique, vaste et profond comme tout le ciel et toute l'eau, elle eut peur de sa joie, la sentit trop forte, toute-puissante, comprit qu'elle n'avait plus rien à faire là, qu'elle avait goûté en cette minute tout le charme promis et permis.

--Et maintenant, vite, partons! dit-elle.

Il ne chercha pas à la retenir.

--Armez le youyou! commanda-t-il.

Et ils allèrent vers le rivage, dans la petite embarcation du bord.

Ils n'étaient pas loin de la terre quand le train passa à grand tapage, soufflant sa fumée noire, sifflant comme l'ironie.

Elise fut consternée.

--Pourquoi s'affliger? dit Pierre. Retournons tout de suite à bord. A la nuit, vous serez chez vous.

Elle se taisait, fâchée, déconcertée, incertaine, embrouillant toujours davantage les idées, les sensations et les sentiments, à mesure qu'elle cherchait à les reconnaître en elle.

--L'enfant n'est pas seul, insistait Pierre, répondant aux préoccupations douloureuses qu'il devinait. La vieille servante le soignera bien, c'est un retard, un simple retard! Que voulez-vous faire?... Attendre ici un autre départ?... Mais ce serait quatre heures de perdues!

Ils retournèrent donc à bord.

Il se trouva qu'avec la permission du capitaine, le mécanicien était allé à terre.

--Il va revenir dans un instant.

En attendant, on leur servit à dîner sur le pont, dans le rouf vitré. Les stores étaient baissés, mais, dans le cadre de la porte grande ouverte, à l'arrière, on voyait, par-dessus le couronnement, l'eau scintiller, riche de mille tons fuyants et tendres...

L'animation de Pierre, la recherche jolie de la table surchargée de fleurs, finirent par distraire les yeux d'Elise. Quand elle eut mangé un peu, elle écouta, avec moins d'impatience, les explications détaillées qu'il répétait:

--Songez donc, quel enfantillage! Rien n'est si changé à votre projet. C'est, au lieu de deux ou trois heures, quatre heures d'absence, voilà tout... Vous savez bien que l'enfant s'endort, le soir, avant le dessert!... je le vois dormir d'ici... La vieille Marion est une mère... Du reste, nous allons partir... Voici l'homme qui rentre à bord...

Il appela le valet de chambre:

--Va dire que nous partons.

Elle se rassura à la fin. Qu'y avait-il, en effet, de si changé?

Le repas achevé, ils allèrent s'accouder ensemble comme au balcon, sur le couronnement, pour assister au départ, pour voir s'éloigner la rive et l'ombre monter.

Dans la grande paix du soir doré et pourpre la mer, calme, se berçait elle-même, d'un balancement doux, à sa propre chanson, d'une voix basse comme un soupir.

L'_Ibis_ se mettait en mouvement. Une brise toute faible, comme fatiguée, vint du rivage, et il leur sembla que la terre, avec tous ses parfums, se mettait à les suivre.

La nuit s'avançait aussi, de l'est, comme à leur poursuite, une nuit pâle, pâle comme un visage d'amante,--mystérieuse comme le fond des printemps et des rêves.

A côté du croissant fin, dans le ciel, une seule étoile brillait, perdue et fidèle.

Pierre entendit, derrière eux, qu'on marchait timidement... il la quitta...

Elise ne bougea point. Elle voulait ne rien perdre du spectacle, et surtout ne plus retourner avec lui, à l'intérieur.

C'était le capitaine... il était tout confus d'avoir à déranger son jeune patron, jusque dans ce recoin réservé où l'on était presque invisible à l'abri du rouf.

--On ne m'a pas donné la route. Où va-t-on? demanda-t-il.

--A Saint-Raphaël, après une pointe au large, répondit Pierre à voix basse.

Il revint s'accouder près d'elle, devant la beauté de la vie et du monde, devant la mer et la nuit où, obstinément, le parfum des orangers s'exhalait suave, perfide comme un charme...

XX

L'_Ibis_, dans la nuit croissante, s'en allait tout droit dans la haute mer. Comme un appel et comme un adieu déjà lointain, le parfum des orangers leur arrivait encore, par bouffées lentes, dans une tiédeur d'air délicieusement lourde.

Il leur semblait à tous deux qu'ils étaient hors du temps, hors du monde, loin, très loin des hommes!

_Nous avons respiré cet air d'un autre monde, Elise!_ . . . . . . . . . . . .

La marche du bateau, d'un rythme somnolent, assoupissait leur rêverie. Toutes les délices flottantes du printemps les accompagnaient, les berçaient dans l'irréel. La volupté de la nuit les troublait d'un même trouble...

Et lentement, lentement attiré par une force irréductible, le jeune homme appuya son front sur l'épaule de la jeune femme et, malgré lui, il songeait: «Que va-t-elle faire?»

Elle ne bougea pas.

Lentement, il prit sa main, et il songea: «Que va-t-elle dire?»

Elle ne parla pas.

Une autre qu'elle, inconnue d'elle, vivait en elle.

Elle demeurait étonnée et passive, comme fixée par une volonté étrangère--à son destin inéluctable aujourd'hui, mais qu'hier elle avait, sans se l'avouer, choisi.

Elle était responsable du passé, non plus du présent. Quelque chose errait autour d'elle, qui la dominait--et quelque chose naissait en elle, qui la dominait également. Le fatal était commencé. Il était trop tard pour le conjurer. Un acte de volonté ne pouvait plus que précipiter sa chute. Dans le présent plus rien n'était faute, et comme elle était toute au présent, aucun remords bienfaisant ne pouvait plus la secourir, en sorte que, libre de tout souvenir, elle se mit à être heureuse.

Et dans ce moment-là elle sentit qu'il approchait de sa nuque ses lèvres chaudes... Elle eut alors une suprême révolte, une envie désespérée de se retourner brusquement, de le regarder en face pour lui dire, de toute son énergie:

--Non! non! jamais!...

Et elle le fit... en sorte que le baiser, qu'il allait déposer sur son cou, tomba sur ses lèvres, y étouffa le refus inutile:

--Non! non!...

Elle chancela... Il la soutint de son bras enveloppant... il la pressa contre lui... Elle frémissait toute. Rien de pareil ne lui était connu... Le yacht roulait un peu. Elle crut qu'elle s'abîmait avec le navire, qu'elle descendait à travers des espaces sans fin où la suivaient tous les parfums de la terre et de la mer. Son cœur, brusquement épanoui comme la fleur des aloès, s'ouvrit avec un éclat doux, lançant dans toutes ses fibres, au fin bout de ses doigts et jusqu'à la pointe de ses cheveux, une électrique secousse qui la faisait à la fois et mourir et revivre. Elle ne pouvait plus rien vouloir, que le prolongement de cette sensation de néant heureux.

XXI

Marcant était en route. Il avait médité de surprendre joyeusement sa femme, de lui annoncer tous ses bonheurs à la fois. Il dut s'arrêter à Marseille, ayant à faire de vive voix à son collègue, le préfet des Bouches-du-Rhône, une communication officielle de la part de son ministre.

Cela l'ennuyait, empêchait son arrivée rapide à Saint-Raphaël, par le train de quatre heures qui lui paraissait le plus agréable. Arrivé par ce train-là il aurait eu le temps de faire une promenade à l'heure calmée, tout en bavardant, en racontant à sa femme quel renouveau se faisait en lui, et comment il entendait l'entraîner désormais dans une vie plus variée, plus pleine et en rapport avec sa situation nouvelle.

Il fut très contrarié d'avoir à s'arrêter, et il prit tout de suite, après son déjeuner, un méchant train omnibus qui, pour comble de dépit, partait avec trois heures de retard. Il calcula, très ennuyé, qu'il n'arriverait pas à Saint-Raphaël avant dix heures du soir, en supposant que ce train maudit n'éprouvât pas de nouveaux retards!... Attendre le train de minuit? il y songea... mais alors il arriverait à quatre heures du matin!--Surtout, que faire en attendant? Il partit donc, irrité du retard, mais si joyeux quand même du retour! «Si j'envoyais une dépêche?... Non, non, je veux la surprendre. Du diable si elle m'attend à pareille heure!»

Des impatiences le prenaient, qu'il n'avait jamais connues. Il sentait son esprit courir au-devant de la machine trop lente. Il croyait la regarder du dehors, et, forcé de n'aller pas plus vite qu'elle, il se retrouvait dans son wagon, toujours plus étonné de n'être encore que là!

Cette excitation durait depuis plusieurs jours. La nuit en wagon, de Paris à Marseille, l'avait exaspérée encore. Son imagination, endormie à l'ordinaire, était éveillée, toute neuve. Il se représentait à tout instant la surprise d'Elise, de Georges: «Quoi! te voilà!» On ne le reconnaîtrait pas d'abord, à cause du veston clair, du petit chapeau rond!... Et il riait dans sa barbe... «Mais oui, c'est moi!» Il serrait son Georges sur son cœur, se promettait de ne plus le sermonner si souvent, ne fût-ce que pour faire sourire plus souvent les yeux de la mère.

«La vie est si courte! je m'en suis aperçu à temps! il faut que je leur donne un peu de bonheur, du bonheur vivant, de celui qu'on éprouve dans le contact des choses naturelles... Tout n'est pas dans l'ambition, que diable! dans la vie sociale. Je vois bien qu'il est doux de jouir quelquefois, en se serrant les uns contre les autres, d'un coucher de soleil bien paisible, d'un beau paysage éclairé par la lumière renaissante du matin... J'aimais pourtant bien ça, dans ma jeunesse d'écolier, au temps où je visitais Monceaux avec la petite Elise! Comment se fait-il donc que, pendant si longtemps, je l'aie oublié?»

Son cœur fut remué de souvenirs. L'impression de son unique journée d'amour remonta en lui; il se sentit quelque chose d'étrangement doux, de bon, de troublé, dans la poitrine... «Allons, allons, il est temps encore, je vis! nous vivrons!»

Il ferma les yeux... Il crut se voir au balcon de la villa, près d'elle. Ce serait ce soir, ce soir même. Il lui dirait... Que lui dirait-il?... Il sourit encore: il avait trouvé! Il lui dirait simplement:

Nous avons respiré cet air d'un autre monde, Elise!. . . . . . . . . . . .

Et ils auraient encore seize ans et vingt ans ensemble.

Et alors, elle aussi, elle reverrait l'heure première de leur amour. Elle se mettrait à trembler. Il le sentirait bien, en lui prenant la main, la taille; et là devant cette mer paisible, sous les étoiles, il lui donnerait le baiser qu'en vérité il ne lui avait jamais donné, le baiser de l'amant...

Le train s'arrêtait... «Comment! encore!... Quelle charrette!»

Il était seul dans son wagon, il rouvrit les yeux en sursaut, regarda l'heure, le nom de la station: «Pignans!» Il consulta l'_Indicateur_. On n'avançait donc pas!...

Le train repartit. Il reprit son rêve. «Où était-elle en ce moment?... A sa fenêtre? Non. A la promenade? Non, elle ne sortait certainement pas le soir... Il faisait pourtant bien chaud, bien bon. Et Georges? Il jouait sur le tapis, avec son _Ibis Bleu_... Ce M. Dauphin, quel charmant homme! Mais pourvu que l'idée ne lui vienne pas de nous rejoindre à Naples avec son bateau, car nous allons partir pour Naples, avant huit jours!... Il ne faudra pas dire à M. Dauphin où nous allons... je veux être seul avec elle, avec mon enfant... Ah! la belle vie qu'on va mener, pendant trois mois!»

Entre deux stations, le train brusquement ralenti, à grand renfort de freins serrés, eut enfin un si brusque arrêt que tous les voyageurs furent poussés les uns sur les autres...

--Il ne manquerait que cela, un accident!

Ce n'était rien de grave... mais cinq minutes perdues lui parurent cinq siècles!

Aux Arcs, il s'aperçut qu'il avait faim... il mangea un morceau, en hâte, non sans maudire l'arrêt!...

A dix heures du soir seulement, on approchait de Fréjus. «Sera-t-elle couchée? Assurément. Je réveillerai Marion en lançant des petits cailloux là-haut, contre sa fenêtre qu'elle ouvrira: «Qui est là?»--«C'est moi, c'est monsieur... Faites sans bruit... ne prévenez pas madame... je veux la surprendre!» Et alors il frappait à la porte d'Elise, bien doucement, bien nettement, pour ne pas l'effrayer. «--Entrez!... dirait-elle. C'est vous, Marion?...» J'aurai Marion près de moi qui répondra, sur mon ordre: «Non, madame, c'est un monsieur!»--Qu'est-ce que vous dites là? vous êtes folle!»