L'Humanité préhistorique

Chapter 18

Chapter 183,273 wordsPublic domain

À cette époque la crémation était en usage également dans l'Europe; mais, comme aux premiers temps, l'Asie ne l'adopta pas, ou du moins, nous n'en avons jusqu'ici rencontré aucune trace. Là, dans certaines régions, le nord-ouest de la Perse entre autres, on peut suivre les diverses phases de passage du grand dolmen au ciste, et les mobiliers funéraires vont en se perfectionnant au fur et à mesure que se complique la construction funéraire.

Si les primitifs habitants des montagnes qui bordent au sud-ouest la mer Caspienne ne brûlaient pas les morts avec leurs épouses comme on le faisait aux Indes, du moins semble-t-il que l'homme les emmenait avec lui dans l'autre monde. Une sépulture que j'ai eu la bonne fortune de découvrir à Véri (Talyche russe) en 1890, est explicite à cet égard.

Un ciste aux contours irréguliers (_fig. 153_) renfermait quatre corps[202]. À droite sont les restes de l'homme (n° 1), accompagnés de ses armes: une épée, quatre poignards, plusieurs têtes de lances et bon nombre de pointes de flèche; comme bijou, un torque et quelques perles, de petits disques d'or. À gauche de l'homme, au milieu de la tombe, sont deux crânes de femmes (nos II et III), entourés de perles, de disques d'or; chacune a son torque, et des bracelets l'accompagnent; les armes font complètement défaut. À gauche est un autre crâne féminin (n° IV), entouré des mêmes bijoux et, près de là, un miroir de métal. (Dans la figure 153, les vases ont été enlevés, afin qu'on se rende mieux compte de la position des objets et des squelettes.)

[Note 202: Tous les objets trouvés dans ce tombeau sont au musée de Saint-Germain.]

L'examen du mobilier de cette sépulture montre d'une façon très nette que les trois femmes avaient accompagné leur maître dans la tombe. La position des bijoux, l'ordre qui régnait dans leur distribution, et le fait qu'aucun vase n'avait été brisé, prouve que ces femmes avaient été mises à mort avant la fermeture de la chambre sépulcrale. Là s'arrêtent nos constatations: mais elles sont fort importantes quant aux cérémonies des funérailles, au temps du bronze dans cette région, car elles ouvrent la voie aux comparaisons avec les Indes, où existait depuis des temps fort reculés, sous une autre forme, le même rite du sacrifice des femmes. Cette tombe rappelle celles des Scythes dont parle Hérodote.

Les moeurs à ces époques étaient fort variées et souvent de la plus affreuse barbarie; ainsi M. Stolpe, savant suédois qui a étudié une caverne de l'île Stôra Carlso (Gotland), a constaté que les habitants de cette île aux temps néolithiques étaient cannibales[203]; et l'on trouve encore mention du cannibalisme en Europe à l'époque historique[204].

[Note 203: LII, 20.]

[Note 204: _Id._, p. 20, et pour la Suisse, LXVIII, 150.]

Mais les néolithiques se livraient encore à d'autres pratiques sur les morts, et ces usages ont laissé des traces. Ils découpaient des rondelles dans les crânes, les trépanaient, non pas dans le but chirurgical de cette opération de nos jours, mais pour en détacher des fétiches; car ces rondelles ils les perçaient de trous pour les suspendre ou les faire entrer dans leurs colliers[205]; et les Gaulois eux-mêmes pratiquaient encore cet usage. On a découvert en Bohême, dans l'oppidum de Stradonitz, un fragment de calotte crânienne orné de dessins géométriques gravés, témoin d'un usage qu'on retrouve de nos jours en Océanie.

[Note 205: Cf. G. DE MORTILLET, _Trépanation préhistorique_, I (1882), 144.]

Comme on le voit, les usages funéraires, aux temps préhistoriques, sont extrêmement variés; nous ne possédons de renseignements que sur fort peu d'entre eux, beaucoup nous échappent complètement.

En Perse, le Mazdéisme mit fin à la sépulture, et, dans le nord de l'Iran, aux tombes de l'industrie du fer, succèdent des cases pour l'exposition des cadavres[206]; ce n'est qu'avec la venue de l'Islam, c'est-à-dire au VIIe siècle de notre ère, que les tombes reparaissent. Or, l'on s'accorde pour assigner le XVe siècle avant notre ère pour l'apparition dans la Médie de la doctrine zoroastrienne. Cette date serait donc, à quelques siècles près, celle de la disparition des sépultures de l'industrie du fer dans ce pays, si toutefois les hommes de l'industrie du fer, dont nous avons retrouvé les sépultures, se sont convertis au Mazdéisme.

[Note 206: Cf. _Rech. archéol._ (1896), 13-125: XXXVI, IV.]

Le culte des morts n'était d'ailleurs pas, aux temps préhistoriques, la seule croyance religieuse; il en existait une multitude d'autres, mais la question des idées philosophiques, chez les peuples sans histoire, est l'une des plus obscures qui soient, parce que nous manquons presque complètement de documents sur lesquels il nous soit possible de baser même des hypothèses. Sauf pour les rites funéraires qui, nous venons de le voir, montrent que dans tous les pays l'homme s'est préoccupé de la vie future, nous sommes presque toujours contraints, pour nous faire une idée de ce qu'étaient les cultes primitifs, de faire usage des sources historiques et de remonter, par la pensée, au travers des âges, en nous aidant, mais bien faiblement, des rares objets préhistoriques qui semblent se prêter à l'interprétation. Cette excursion dans les origines historiques des croyances nous montre les religions infiniment variées, ce qui n'est pas sans compliquer encore la tâche du préhistorien. En effet, si nous constatons que les peuples d'une même région, en entrant dans l'ère historique, possédaient des croyances diverses, que devons-nous penser de ceux qui successivement, dans les temps plus anciens, ont foulé le sol de ce même pays?

Les religions naissent, prospèrent, parfois se répandent au loin, puis entrent en décadence et meurent. Seules, celles qui sont basées sur des principes vraiment philosophiques survivent; mais plus nous remontons dans le temps et plus nous nous éloignons des conceptions élevées, plus nous pénétrons profondément dans les pratiques de la superstition et de la magie; car l'être humain, devant l'impuissance de ses efforts sur les phénomènes alors incompréhensibles, guidé d'une part par la crainte, d'autre part par l'espérance, a forcément attribué la multiplicité des faits dépassant son intelligence à une foule de causes. Il en résulte des pratiques compliquées à l'infini: «l'homme peupla d'abord l'espace de forces libres, passionnées, susceptibles d'être invoquées et fléchies[207]». Ce n'est que beaucoup plus tard que vint la notion du dieu unique: parce qu'elle exigeait une généralisation des causes que seuls des esprits développés étaient aptes à concevoir.

[Note 207: RENAN, _Hist. du peuple d'Israël_. I, 27.]

Le domaine de l'incompréhensible, très vaste au début, se restreignit peu à peu au fur et à mesure du progrès intellectuel. La pléiade divine primitive, née de la multiplicité des phénomènes, reçut un maître et, chez quelques rares esprits plus affinés, naquit la conception d'une force supérieure à toutes les autres, les englobant. La notion du dieu unique était née: mais, dans beaucoup de religions, cette conception supérieure demeura le secret du clergé: c'est ce qui eut lieu en Égypte et probablement aussi en Chaldée, et c'est, fort probablement, de ces notions sacerdotales que les Hébreux tirèrent Yaveh. Mais dans toutes les religions orientales les anciens dieux n'étaient pas destitués, les clergés les conservèrent longtemps encore, parce que les peuples n'étaient pas assez développés pour qu'on pût les faire renoncer à leurs superstitions.

Chez tous les peuples dont nous avons pu étudier les origines religieuses, ou tout au moins remonter fort loin dans l'examen de leurs croyances, nous rencontrons le polythéisme. Égyptiens, Chaldéens, Élamites, Hellènes possèdent tous un panthéon compliqué. Il en est de même pour les peuplades que par nos découvertes géographiques du XVIIe et du XVIIIe siècles, nous avons été à même de surprendre en pleine civilisation préhistorique.

Chez les Sémites de la Chaldée, les Akkadiens, nous voyons l'idée de la divinité, dès les débuts, se rattacher aux astres, alors que pour les anciens habitants des pays du Tigre et de l'Euphrate, chez les Sumériens, la puissance incompréhensible appartient aux forces de la nature, conceptions différentes dans la forme, qui partaient du même besoin de s'adresser à quelqu'un ou à quelque chose pour conjurer le mauvais sort. Ces deux religions primitives n'avaient rien de philosophique, l'intérêt en était le mobile, et la superstition le guide.

En Égypte, il semble que deux cultes se soient mélangés celui des Aborigènes lybiens, de ces hommes que nous avons vus taillant la pierre, et celui des envahisseurs qui apportèrent avec eux la connaissance du cuivre; de cet ensemble sortit la religion pharaonique. Mais les vieilles coutumes survivaient encore aux temps grecs et romains. Tout avait été jadis dieu dans la nature, et chaque nôme conserva son dieu jusqu'aux premiers siècles de notre ère. C'était une survivance quatre ou cinq fois millénaire de la division du pays entre ces tribus dont nous voyons les insignes distinctifs figurer sur les vases peints préhistoriques. En Égypte comme en Chaldée chacun des dieux avait son emblème, son animal ou son objet privilégié, et chez les pharaoniques, le culte primitif des animaux s'était conservé, dernière trace du totémisme originel. On momifiait les chats, les chiens, les chacals, les crocodiles, les boeufs comme s'ils avaient été les dieux eux-mêmes.

Mais les Asiatiques, qu'ils fussent Sémites ou qu'ils appartinssent aux anciennes races, ont aussi vénéré la nature: les arbres, les sources, les fleuves, les montagnes; et ce culte semble être le plus ancien chez tous les peuples: nous le retrouvons dans l'Europe occidentale, chez les sauvages de nos temps, et bien certainement des recherches plus étendues amèneront à constater que dans tous les pays il a été la base, l'origine des cultes divers.

Dans l'étude des questions religieuses relatives à la préhistoire de l'homme, nous devrons donc rejeter la notion du dieu unique, et nous attacher seulement au naturisme, qu'il soit sidéral ou se rapportant aux phénomènes terrestres. Les astres et les étoiles, la foudre, l'orage, la pluie, le vent, le froid et la chaleur ont été quelque part et en quelque temps des dieux; les eaux, sources, lacs, rivières, les montagnes (_fig. 155_), les rochers, les arbres, en ont été également, de même que les animaux; mais ces cultes étaient très variés suivant les lieux et les époques. Contentons-nous de glaner dans ce milieu d'une diversité infinie, et de signaler ceux des cultes dont il nous est parvenu des témoins consentant à parler.

Tout d'abord au culte des morts, à la conception de l'anéantissement terrestre, nous devons opposer l'image de la vie, de la création, de la fertilité, de l'abondance, bonheurs personnifiés par la déesse chaldéenne Nana une forme de l'Astarté, des Hellènes.

Dans les couches profondes des ruines chaldéennes et susiennes, jusque dans celle qui renferme les vases peints de l'industrie énéolithique, on rencontre de grossières figurines de cette déesse (_fig. 156_, n° 1), voire même son emblème (_fig. 156_, n° 2); image qui, plus tard, dans les temps historiques, se montrera en abondance, sous forme d'ex-voto d'argile (_fig. 156_, n° 3). Or, cette image, qui symbolise la fertilité, nous la retrouvons en Égypte (n° 4), soit réelle, soit symbolisée (n° 5), suivant le goût égyptien, car jamais en Chaldée elle ne se montre sous cette forme. Puis elle disparaît de la vallée du Nil dès l'établissement de la civilisation pharaonique; mais ce n'est pas seulement en Égypte qu'elle est parvenue du pays des deux fleuves: on la rencontre à Hissarlik, dans les ruines de la seconde ville (n° 7), en Cilicie, à Adalia (n° 9), dans les îles grecques, à Chypre (nos 6, 10, 11 et 12), accompagnant l'industrie néolithique et jusque dans le bassin du Danube, à Kliçevac, près de Belgrade (n° 13). L'Orient tout entier et quelques pays de l'Europe ont vénéré la déesse mère, dispensatrice de la fertilité dans les champs, chez les animaux et chez les hommes.

En Asie, comme en Égypte, on représentait les dieux, on leur élevait des temples et des autels, alors que dans l'occident et le nord de l'Europe, il semble que des lois cultuelles interdisaient les images divines; car les temps néolithiques et ceux pendant lesquels florissait l'industrie du bronze ne nous ont laissé aucune sculpture religieuse. Seule une peinture rupestre de l'Espagne (_fig. 157_), qu'à tort, à mon avis, on a pensé pouvoir rapprocher de l'art magdalénien, nous montre soit aux temps néolithiques, soit plus tard, une sorte de cérémonie, une danse(?) de femmes qui paraît se rapporter au culte de Priape. Ces femmes portent de longues jupes, des coiffures étranges; leur poitrine est nue; elles font songer par leur costume aux représentations crétoises figurant également des danses rituelles (_fig. 158_). Mais ces peintures sont situées en Espagne, pays qui d'après H. Breuil n'ont pas été soumis aux influences égéennes. Il y a donc lieu de considérer cette scène soit comme purement indigène, soit comme étant d'origine africaine.

Le culte du soleil, très ancien en Chaldée et en Égypte, se montre, en Europe, dès les temps de l'industrie du bronze. Mais les objets que nous possédons, affirmant son existence dans nos pays, sont si conformes au mythe grec, qu'on est amené à penser que les instruments pour ses rites ont été inspirés par le monde hellénique.

On sait que les anciens faisaient parcourir l'espace diurne par le soleil dans un char attelé de chevaux (_fig. 159_, n° 2); puis que, pour se rendre du couchant au levant, le dieu quittant son char (nos 1, 2 et 10, disque solaire et char), naviguait alors dans une barque sur le fleuve Océan (nos 3 à 7, bateaux solaires).

Or, en Scandinavie, à Trundholm, on a trouvé un char rituel en bronze, attelé d'un cheval, portant le disque; et, en Irlande comme en Angleterre, plusieurs disques solaires en or ont été découverts (_fig. 159_, nos 8 et 9, le cygne). Puis, les mêmes pays du Nord ont fourni des gravures rupestres (en Scandinavie), et des lames de couteaux portant gravée la représentation de la barque solaire, et enfin une barque votive en or (Jutland). Le mythe se développe donc tout entier dans les pays Scandinaves. M. O. Montelius estime que le char de Trundholm appartient à la seconde phase du bronze scandinave qu'il place vers l'an 1300 av. J.-C. Or, à cette époque l'Hellade était depuis longtemps en relations avec les pays baltiques, par le commerce de l'ambre.

Mais si le cheval était l'animal solaire diurne, le cygne était celui qui tirait la barque de la divinité sur les flots; et si jusqu'ici l'image du cygne remorquant l'esquif n'a pas été rencontrée, du moins la figuration du cygne se trouve-t-elle abondamment représentée dans nos pays, dans le nord de l'Italie et l'Europe centrale, ainsi que dans les pays Scandinaves eux-mêmes, depuis les temps de l'industrie du bronze dans ces pays jusqu'aux siècles du fer, voisins des débuts de la période historique. De telle sorte que, si nous nous en rapportons aux évaluations des préhistoriens les plus compétents, le culte du soleil aurait été en honneur dans toute l'Europe pendant un millénaire et demi, pour le moins; il était répandu dans toute l'Hellade, en Égypte, en Chaldée, en Arabie et couvrait ainsi tout l'Ancien Monde. Plus loin, dans la Médie, il prenait une forme particulière, mais non exclusive comme on l'a pensé; car la doctrine de Zoroastre admettait les dieux secondaires, et bien des siècles après, quoi qu'ils fussent de fervents Mazdéens, les souverains sassanides, se disaient dans leur protocole _minutchétri men yezdân_, c'est-à-dire «issus des dieux».

Mais en Perse, le culte solaire était certainement de beaucoup antérieur à Zoroastre; car on rencontre dans les sépultures les plus anciennes le disque, le svastika et d'autres symboles reconnus aujourd'hui pour n'être qu'une stylisation de la figure du soleil. Le svastika figure sur les monnaies les plus anciennes de l'Inde, lingots poinçonnés qu'on attribue au VIIe s. av. J.-C.

Sur les vases funéraires peints de l'Égypte primitive, on voit très fréquemment figurer des barques (_fig. 160_); mais il ne faut pas confondre ces représentations avec celles ayant rapport à la course nocturne du soleil, il semble qu'elles soient les premiers témoins de l'usage pharaonique de transporter le mort à sa dernière demeure par voie fluviale. Cette coutume était encore en usage à la douzième dynastie; les barques funéraires, que mes fouilles de Dahchour ont fait connaître, en sont une indiscutable preuve. D'ailleurs les bas-reliefs égyptiens de toutes les époques témoignent de ce rite.

Nous citerons encore l'importance rituelle qu'ont prise aussi bien dans l'Orient que dans nos pays la hache votive simple ou double (_fig. 162_) et le boeuf, dont on trouve soit l'image complète, soit la figuration des cornes seulement très fréquemment représentées; ces deux symboles sont, dans bien des cas, réunis; par conséquent ils correspondraient sinon à la même pensée, du moins à deux croyances très proches l'une de l'autre.

Ainsi, dans bien des cas, le naturisme, primitif s'est peu à peu transformé, l'idée première de la divinité sous sa forme réelle a disparu, et l'emblème des dieux a pris la place de la pensée initiale. C'est ainsi que sur les koudourrous chaldéens (bornes-titres de propriétés) nous voyons figurer indifféremment les dieux et leurs emblèmes; c'est ainsi également que sont nés les panthéons chez les Égyptiens, les Grecs, les Italiotes, etc...

Telles sont, dans leurs grandes lignes, toutes nos connaissances quant aux croyances religieuses chez les hommes avant l'Histoire. En ces temps la magie et la divination, issues du naturisme, jouaient un très grand rôle dans les rites; mais nous ne saurions entrer dans le détail de ces pratiques diverses; les documents font encore défaut.

CHAPITRE III

LA FIGURATION DE LA PENSÉE

Quand l'homme fut sorti de la vie uniquement matérielle, dès que son esprit s'affina quelque peu, il éprouva le besoin de fixer sa pensée, afin de la pouvoir transmettre par des signes intelligibles pour tous; et le premier moyen qu'il trouva fut de représenter par le dessin les idées simples qu'il concevait. Ce premier effort donna naissance à la pictographie représentative; mais bientôt le domaine de la pictographie devenant trop étroit pour répondre aux idées abstraites, même les plus simples, on y joignit la figuration conventionnelle, dont les tracés prirent rapidement une forme hiéroglyphique, et, grâce à son développement intellectuel, et aux progrès que chaque jour l'homme faisait dans toutes les branches de la pensée, bientôt cette écriture elle-même ne suffit plus à ses besoins, certains mots de son parler ne trouvant pas leur expression dans les figures dont il disposait et qu'il ne pouvait pas créer. C'est alors que, négligeant la signification représentative de certains signes, il ne leur accorda plus qu'une valeur phonétique, tout comme nous le faisons encore dans nos rébus. Ainsi naquirent les hiéroglyphes proprement dits, ceux de l'Égypte, de la Chaldée primitive, des Hétéens, de la Crète, de la Chine, du Mexique, etc., dont l'écriture se compose de signes mélangés représentatifs, idéographiques et phonétiques. De là, par des transformations successives des signes phonétiques, se forma l'écriture syllabique: tels le chinois, le cunéiforme des Achéménides, et de ces systèmes sortit la conception de l'alphabet.

Telle est l'évolution rationnelle de l'écriture. Quelques peuples seulement en ont connu toutes les phases; mais, à côté, se développa chez bien des tribus le mnémonisme, entièrement conventionnel, et dont, par suite, la clé s'est perdue en même temps que disparaissaient les hommes qui faisaient usage de ces moyens.

Aux temps quaternaires, la gravure et la peinture jouaient dans bien des cas probablement le rôle d'écriture pictographique simple; toutefois nous n'en pouvons être assurés; mais à côté de ces représentations artistiques, peut-être idéographiques, il existait aussi des aide-mémoire variés, dont fréquemment nous retrouvons des traces. Les galets coloriés du Mas d'Azil (_fig. 163_, nos 1 à 12), les os gravés de la Roche-Bertier (Charente) et de Lorthet (Hautes-Pyrénées) (_fig. 163_, nos 13 et 14) en sont d'indiscutables exemples[208]. Donc l'homme dans nos pays, dès la fin des temps quaternaires, usait de ces moyens mnémoniques dont se servent encore les tribus sauvages de l'Océanie, dont les Indiens du Nouveau Monde ont fait usage; et cette coutume semble avoir disparu lors de la naissance des industries mésolithiques, ou du moins nous n'en voyons plus de traces, dès que paraît le campignien, ainsi que pendant toute la durée des industries du bronze dans l'occident de l'Europe.

[Note 208: PIETTE, _Étude d'ethnographie préhistorique_, VI (1896), 385.]