L'Humanité préhistorique

Chapter 12

Chapter 123,566 wordsPublic domain

Cette opération se faisait soit sur un rocher, soit sur une grosse pierre apportée dans le campement et auquel nous donnons le nom de polissoir. Nous connaissons des polissoirs des industries aurignacienne[149], magdalénienne[150], azilienne[151]: mais ces pierres ne servaient alors qu'au polissage des os et de l'ivoire, à la fabrication des aiguilles et des épingles. C'est au néolithique que commence le polissage de la pierre, il ne s'applique qu'à quelques instruments seulement, haches, erminettes, gouge, ciseau et casse-tête, dans le monde entier, couteaux et bracelets en Égypte seulement; et encore les instruments polis ne le sont-ils souvent qu'au tranchant. Toutefois il est à remarquer que dans le sud de l'Europe, en Italie, en Grèce et en Espagne les haches polies de silex font défaut[152] et qu'en Afrique du Nord elles semblent également manquer, ou du moins être extrêmement rares.

[Note 149: Grotte du Trilobite.]

[Note 150: Grotte de Combarelles.]

[Note 151: Grotte du Mas-d'Azil.]

[Note 152: XXVI, I, 512.]

Les polissoirs sont le plus souvent en grès dur; on en connaît cependant en granit, en quartzite ou en toute autre roche dure. Dans la Dordogne on a fréquemment employé des dalles de silex[153]. L'un des plus remarquables est celui dit «la pierre aux dix doigts» (fig. 76), de Villemaure, dans l'Aube[154].

[Note 153: Dr TESTUT, V (1888), 77.]

[Note 154: A. DE MORTILLET, _Les polissoirs de Villemaure (Aube)_, IX (1906), 44, fig. 26 et 27.]

Mais à côté de ces polissoirs fixes, sur lesquels on frottait l'instrument qu'on désirait achever, il est bon nombre de polissoirs à main et d'aiguisoirs qui certainement n'étaient pas destinés au polissage des outils de pierre, mais servaient pour l'os, l'ivoire ou la corne. On les rencontre en grand nombre dans les stations néolithiques; quelques-uns même sont percés et pouvaient être suspendus à la ceinture.

Le néolithique, vers son apogée, a connu les instruments perforés pour recevoir leur emmanchement, haches, marteaux, masses, casse-têtes, etc., qu'on rencontre dans tous les pays du monde. Ces armes presque toujours faites de pierre très dure, diorite, serpentine ou autre, ont été longtemps en usage, car on les trouve fréquemment avec des instruments de bronze; mais on aurait grand tort de les considérer comme représentant une époque[155] car, dans les diverses régions où elles se rencontrent, l'industrie énéolithique ne peut être considérée comme de la même antiquité. En Égypte et en Chaldée, les masses de formes diverses sont extrêmement anciennes et leur usage s'est, dans la Mésopotamie, conservé jusqu'à nos jours. Les Arabes des tribus, en effet, sont encore armés d'un casse-tête fait d'un court bâton muni, à l'une de ses extrémités, d'une grosse boule de bitume.

[Note 155: Comme le fait DÉCHELETTE, XXVI, I, 519.]

Quant à la perforation du trou d'emmanchement, elle se faisait, comme de nos jours encore, par rotation d'un foret circulaire, généralement creux, actionné, soit à la main, soit à l'aide d'un archet, agissant sur la pierre à percer; le sable mouillé jouait un grand rôle dans ce travail qui permettait aussi le forage des vases de pierre dure, cristal de roche, obsidienne, cornaline, etc... Certains bas-reliefs de l'ancien empire égyptien nous montrent des ouvriers occupés à ce travail (_fig. 77_).

Dès le temps des industries de la pierre éclatée, l'homme travaillait le bois; dans les dernières périodes, dans celles qui ont précédé l'apparition du métal, il abattait de gros arbres, dont il creusait le tronc pour en faire des pirogues[156], sortes d'auges allongées, rondes ou carrées aux extrémités. Il coupait aussi et taillait en pointe les pieux de ses villages lacustres et les poutres de ses habitations. Certes ce travail exigeait beaucoup de patience, nous le savons, ayant vu les Indiens de l'Amérique méridionale se livrer à ces travaux; mais on n'en parvenait pas moins à ses fins, tout comme si l'on avait disposé de haches métalliques. Le temps alors était le principal facteur de toutes les oeuvres, il l'est encore chez les peuples primitifs; les Indiens de l'Alaska polissent l'ivoire de morse en le frottant pendant des semaines et des mois dans le creux de leur main, et obtiennent ainsi un lustre que jamais ne produirait un procédé plus rapide.

[Note 156: Moringen et Robenhausen (Suisse), Saint-Aubin-en-Charollais (Saône-et-Loire), etc...]

DEUXIÈME PARTIE

LA VIE DE L'HOMME PRÉHISTORIQUE

CHAPITRE I

L'HABITATION

Nous ne savons rien de l'habitation des hommes antérieurement à l'apparition de l'industrie moustiérienne; les cavernes, cependant, étaient ouvertes; car, dans la plupart d'entre elles, on trouve à la base du remplissage des dépôts de résidus de la vie des animaux sauvages. On est donc amené à penser, soit que le pays n'était pas habité antérieurement à l'existence des moustiériens, soit, comme nous l'avons dit plus haut, que les industries chelléennes et acheuléennes sont contemporaines du moustiérien, répondaient à des besoins que n'avaient pas les populations troglodytes, et que Chelléens et Acheuléens se construisaient des hottes dans les pays dépourvus d'abris naturels. Il n'est pas possible, en effet, d'admettre que ces gens ne se seraient pas mis à couvert dans les grottes qui s'offraient à eux.

Les cavernes ayant conservé les vestiges provenant des générations qui s'y sont succédé, apportent des renseignements des plus précis quant à la vie des hommes paléolithiques et archéolithiques. Dans celles de Grimaldi (grotte des Enfants), les dépôts de remplissage s'accumulaient avant les fouilles sur 10 mètres environ de hauteur. À la base était une couche renfermant des coprolithes d'hyènes, puis s'étageaient neuf zones de foyers distincts, tous appartenant au quaternaire. Les couches profondes étaient caractérisées par la présence d'ossements du _Rhinoceros Mercki_[157], et cet exemple n'est pas isolé; car toutes nos cavernes ont été habitées de même manière, avec plus ou moins de régularité. Quelques-unes cependant, provisoirement abandonnées par l'homme, sont devenues, à nouveau, le repaire des carnassiers; puis elles ont été reconquises, et les foyers succèdent aux couches dans lesquelles les produits de l'industrie sont absents.

[Note 157: Cf. LXIV: _Historique et description_, par le chanoine DE VILLENEUVE; _Anthropologie_, par le Dr VERNEAU; _Géologie et Paléontologie_, par MARCELLIN BOULE.]

En dehors des cavernes, nous ne connaissons avec certitude rien de l'habitation des hommes durant les temps quaternaires; c'est avec les industries mésolithiques qu'apparaissent les premières traces de huttes bâties en plein air. Les kjoekkenmoeddings danois et les stations campigniennes montrent l'homme construisant ses abris en clayonnages de branches enduits de pisé, et ces huttes primitives le plus souvent sont groupées en villages et généralement défendues, soit par la nature, soit par des palissades. Ces maisons primitives étaient de petite taille, circulaires et offraient 2m, 50 au plus de diamètre. Dans certains cas, les unes servaient d'habitation et les autres de cuisine[158]. En général, les villages se trouvent à proximité des cours d'eau; car il ne faut pas oublier que, bien que s'adonnant à l'élevage et à la culture des céréales, les mésolithiques et néolithiques tiraient encore de la chasse et de la pêche une grande partie de leur subsistance. Bon nombre de ces agglomérations avoisinaient les gisements les plus importants de silex, d'obsidienne ou plus tard de métaux, causes de l'établissement de véritables fabriques pour l'exportation. Le sol devait fournir la vie et les groupes, chacun peu nombreux, trouvaient aisément leur subsistance autour des villages.

[Note 158: ROLLAIN, _Habitations néolithiques du plateau des Hautes Brugères (Villejuif)_, I (1899), 204.]

Le mode d'existence des hommes à cette époque ne les portait généralement pas à bâtir de véritables cités: cependant certaines agglomérations peuvent prendre le nom de ville, tel est le camp de Chassey, dans la Côte-d'Or, qui ne couvre pas moins d'une douzaine d'hectares, et le Campigny (Seine-Inférieure), dont les huttes s'étendent sur trois ou quatre hectomètres carrés. Plus en aval, dans la vallée de la Bresle, près du village d'Incheville, un plateau portait également un camp campignien, probablement fortifié; et ce camp mesurait plusieurs centaines de mètres de longueur. Citons encore les bourgs de Catenoy (Oise); de Camp-Barbet, à Janville, dans le même département: celui de Peu-Richard, commune de Thénac, dans la Charente-Inférieure.

Quant aux fabriques d'instruments de pierre, elles variaient suivant la nature du sol et les besoins de l'exportation. Dans beaucoup de localités on taillait des armes et des outils de toutes formes, alors que dans d'autres on ne fabriquait que certains types. En Normandie et en Champagne, on polissait les haches; dans le Calvados et la Seine, on taillait les grattoirs. Le Grand Pressigny, nous l'avons vu, était un centre de fabrication des grandes lames.

Mais ce n'est pas seulement en France qu'on rencontre les restes d'agglomérations humaines des derniers temps de la pierre. En Belgique, dans la province de Liège, sont les traces de nombreux villages de ces temps[159]. En Italie, d'intéressantes découvertes ont été faites dans les Abruzzes, dans le Reggianais, dans les provinces de Mantoue, de Brescia, etc.[160].

[Note 159: Cf. MARCEL DE PUYDT, II (1888 à 1903).]

[Note 160: Cf. PIGORINI, XXI (1875), 175.]

Ce que nous connaissons des huttes de l'Allemagne nous montre que les moeurs qui ont présidé à la construction des habitations différaient de celles de nos pays. Les huttes étaient rectangulaires, construites en charpente garnie de treillages de branches, enduits de pisé, peint en diverses couleurs[161] d'ornements géométriques. En Bohême, en Hongrie, en Bosnie en Transylvanie et jusqu'en Roumanie on a relevé les traces de villages néolithiques; mais si l'on compare ces découvertes entre elles, on constate de sensibles différences, soit dans la construction des abris, soit dans la céramique, soit dans l'outillage de pierre, dont le principe reste cependant le même d'une manière générale.

[Note 161: Cf. LXXIV.]

Il est bien difficile de distinguer entre les maisons néolithiques et celles des gens en possession du métal, les goûts différaient suivant les contrées, suivant la nature des matériaux que la nature mettait à la disposition de l'homme et, d'ailleurs ces habitations ne peuvent être datées que par les objets qu'on rencontre dans leurs ruines. Les maisons de Megasa et Phaestos attribuées par MM. Dawkins et Mosso au néolithique sont, sans qu'aucun doute soit possible, énéolithiques, d'après les objets qu'elles contiennent, autant que par leur mode de bâtisses. De même à Orchomène les constructions avec soubassements en pierre et murailles en briques crues, appartiennent à une civilisation déjà fort avancée, dans laquelle le métal était certainement connu. C'est à tort que Schliemann les attribue au néolithique.

L'Europe était alors peuplée de tribus appartenant à des races très diverses, de moeurs très différentes, et les variations dans les usages, qui se feront sentir plus encore après l'apparition des métaux, en sont la meilleure des preuves.

Dans les plaines et les vallées fertiles et giboyeuses, l'homme devait se tenir en garde contre les animaux sauvages et aussi contre ses voisins; les luttes étaient alors incessantes entre les tribus, comme elles le sont encore de nos jours chez les nomades soit pour la possession des terrains de chasse et de pêche, soit pour celle des pâturages et des terres de culture. La sécurité n'était donc que très relative. Ne savons-nous pas qu'avant d'avoir été presque anéantis par les Européens, les Indiens des États-Unis étaient perpétuellement en guerre entre eux? Aussi voyons-nous presque tous les villages néolithiques entourés de murailles de défense. Malheureusement ces sites ayant été habités longtemps encore après l'apparition du métal, il est impossible d'attribuer d'une manière certaine aux néolithiques les fortifications dont nous reconnaissons les restes.

Toujours à la recherche de conditions d'existence plus favorables, les néolithiques, dans les régions des lacs, n'ont pas manqué de se mettre à l'abri de leurs ennemis en bâtissant leurs habitations sur l'eau. Malgré les moyens rudimentaires dont ils disposaient, ces hommes, abattant les arbres de leurs forêts, en firent des pieux qu'ils enfoncèrent dans la vase des lacs, puis sur ces pieux ils établirent un plancher plus ou moins étendu, et c'est là qu'ils construisirent leurs demeures. Ce procédé, ignoré dans nos pays avant l'apparition de la pierre polie, est encore en usage dans l'Extrême-Orient et l'Océanie. La baie de Singapoure m'en a fournit un frappant exemple: là, toute une population chinoise, composée en grande partie de pêcheurs, vit encore sur l'eau.

En Suisse, on compte aujourd'hui plus de deux cents palafittes[162]. Ces sortes de stations sont nombreuses dans nos lacs français des Alpes et du Jura; on en rencontre jusqu'en Écosse et en Russie.

[Note 162: LXVIII.]

D'ailleurs, la construction sur pilotis n'est pas réservée aux habitations bâties sur l'eau. Dans toute la Malaisie, les maisons sont établies sur pieux, et leur plancher est situé à quelques mètres du sol; c'est ainsi que les indigènes se protègent contre les miasmes et les animaux nuisibles. C'est sur ce même principe qu'ont été construits les terramares de la Haute-Italie[163].

[Note 163: Cf. O. MONTELIUS d'ap. L. PIGORINI, _Civ. prim. Ital._]

Quant aux _crannogs_ de l'Irlande et de l'Écosse, leur construction partait de la même conception; mais ce principe de se défendre par l'eau était réalisé sous une forme différente de celle des palafittes. Les crannogs sont des îlots faits de main d'homme produits par la surélévation artificielle de bas-fonds couverts d'eau en hiver, émergeant en été.

On conçoit que les habitants des palafittes aient jeté à l'eau tous les débris de leur vie, et que, bien souvent, des objets utiles soient tombés par mégarde. Aussi parmi la forêt des piquets encore plantés dans la vase, marquant la position des villages, la drague ramène-t-elle tout le mobilier de ces temps: instruments de pierre, de métal, os et bois travaillés, poteries, jusqu'à des fragments d'étoffes et de filets, des cordages, conservés par la tourbe, des pirogues creusées dans le tronc d'un arbre, des fruits, des graines, bref tout ce qui se rencontrait alors dans l'existence courante, et, grâce à ces innombrables restes, nous possédons mille renseignements sur la vie intime de ces populations.

Quant aux pilotis qui demeurent en place depuis tant de siècles, ils permettent de juger de l'importance des diverses agglomérations et d'établir le plan de leur contour.

À Robenhausen (en Suisse), sur le lac de Pfaeffikon, la surface de la bourgade était, à peu de chose près, d'un hectare et demi, et le village s'élevait à trois mille pas environ de la rive du lac. Un pont très long mettait en communication le bourg avec la terre.

Longtemps encore après l'apparition des métaux, les vieilles coutumes, quant à la construction des habitations, subsistèrent dans nos pays; nous possédons dans les bas-reliefs romains, surtout dans ceux de la colonne Trajane, des représentations très concluantes à cet égard; et quelques urnes funéraires de l'Étrurie et du Latium (_fig. 80_) nous donnent l'exacte reproduction des huttes de ces temps en ces pays. L'homme ne songea que beaucoup plus tard à construire des murailles pour ses habitations; son premier soin fut de faire usage de la pierre pour conserver les ossements de ses morts; ce n'est que longtemps après qu'il prit soin de protéger sa propre vie, en élevant des remparts de défense. Toutefois on doit remarquer que dans l'Orient méditerranéen les populations, dès les temps de l'industrie énéolithique, construisaient en pierres sèches les murailles de leurs habitations; qu'en Asie, on faisait usage de mottes irrégulières d'argile, à Suse entre autres, pour le rempart préhistorique, et que ce mode de construction se transforma rapidement en Égypte, et donna naissance à la brique dont les sépultures des dynasties Thiuites sont bâties; les tombes royales de Négadah et d'Abydos sont faites de briques crues. Quelque temps après, on employa même ces matériaux pour élever les remparts protecteurs des villes. Les murailles d'El Kab sont un bel exemple de l'architecture militaire primitive. Plus tard, sous la XIIe dynastie, les pyramides des Ousertesen et des Amenemhat se composaient encore d'un énorme noyau de briques crues, revêtu d'un parement de pierre; et, bien des siècles après, sous les Achéménides de Perse, tout était fait de grandes briques crues, maisons, palais et remparts, bien que la brique cuite fût déjà connue tout au moins depuis le temps des Patésis d'Élam. En Gaule, en Grèce, dans toute l'Europe, en Égypte même, la brique cuite n'est apparue, et ne devint d'un usage courant, que lors de la conquête romaine.

Les nomades de nos temps vivent sous la tente, abri fait de peaux, ou de toile grossière de crin, qu'ils chargent sur leurs bêtes, dès que les pâturages sont épuisés autour de leur campement; car à peine restent-ils quelques semaines sur le même point. Il en était certainement de même aux temps préhistoriques chez les nomades chasseurs ou pasteurs soit que le gibier fût épuisé, soit que l'herbe eût été mangée par les troupeaux. Or ces changements continuels ne laissent aucune trace durable; en quelques jours, la pluie et le vent disséminent les cendres des foyers; il ne reste sur le sol que quelques pierres demi-calcinées, et de rare objets oubliés ou abandonnés; c'est ainsi que s'expliquent les innombrables trouvailles d'objets isolés qu'on fait dans tous les pays, et que rien ne vient corroborer entre elles.

Les agglomérations préhistoriques, dans les divers pays, diffèrent beaucoup par leur taille: nous avons vu que la palafitte de Robenhausen mesurait environ 1 hectare et demi de superficie. Ces proportions se retrouvent dans quelques citadelles primitives; à Murcens (Lot), au mont Beuvray (Saône-et-Loire), les dimensions sont égales à celles de Robenhausen. Alise Sainte-Reine (Côte-d'Or) occupait une superficie de 9 700 ares; Gergovie, 7 000 ares; et la Rome palatine couvrait 1320 ares, alors que Tyrinthe n'était que de 200 ares, Athènes de 250 et Mycènes de 300.

Il est à remarquer que l'usage de s'établir dans des lieux élevés, de construire des acropoles entourées de murailles, paraît avoir été apporté par les peuples venus de la Sibérie; car toutes les grandes villes fondées par les peuples de vieille souche se trouvent dans les vallées au bord des cours d'eau. Thèbes, Abydos, Memphis, Our, Ourouk, Babylone, Suse, sont situées dans la plaine. Alors que Rome, Athènes, Ecbatane, Alise, et une foule de villes et de bourgades fondées par les nouveaux venus (Aryem) ont leur Acropole ou sont tout entières bâties sur les hauteurs. En Gaule les exemples du choix des hauteurs sont innombrables, l'occupation des îles et la construction des cités lacustres, des crannogs appartiennent au même besoin de protection naturelle des agglomérations.

CHAPITRE II

LA CHASSE, LA PÊCHE, LA DOMESTICATION DU BÉTAIL ET L'AGRICULTURE

_La chasse_.--Chez les peuples les plus primitifs, de nos jours, comme par le passé, la chasse, la pêche et la récolte des plantes et des graines sauvages sont les seuls moyens qu'a l'homme de se procurer sa nourriture; et il en était de même dans les phases les plus reculées de la préhistoire. Les débris qu'on rencontre dans les alluvions ne nous renseignent pas à cet égard en ce qui concerne la vie des populations qui taillaient les coups de poings chelléen et acheuléen, mais dans les cavernes, aux niveaux dits moustiériens, la grande abondance d'ossements des animaux qui, à l'état sauvage, peuplaient alors plaines, vallées et montagnes, ne laisse subsister aucun doute quant aux travaux des troglodytes. Ils étaient chasseurs et certainement aussi pêcheurs: la capture du gibier et du poisson était leur principale occupation.

Cependant la vie n'était pas aussi facile qu'on serait en droit de le croire; car, pendant toute la durée des temps quaternaires, l'homme avait à se mesurer avec de terribles adversaires, soit qu'il luttât contre eux pour assurer sa subsistance, soit qu'il eût à défendre sa propre vie; et ce n'est certainement pas avec l'aide seule des instruments grossiers de silex dont il disposait, qu'il pouvait se rendre maître des pachydermes, des rhinocéros, des bisons et de tous ces grands herbivores dont il faisait sa nourriture habituelle, qu'il était à même de vaincre l'ours et le lion. Assurément, de même que bon nombre de sauvages modernes, il faisait grand usage des lacets, des pièges, de ces fosses dont on use encore dans l'Indo-Chine pour capturer le tigre royal, et de plus, il fabriquait des armes puissantes de bois dur, des épieux, dont peut-être même la pointe était empoisonnée. Une tige de buis ou de chêne convenablement préparée devient, entre les mains d'un homme adroit et vigoureux, un moyen d'attaque très redoutable.

Chez les peuplades sauvages modernes, ces sortes d'armes, fort usitées, varient de forme et de nature suivant leur destination. La pique, le javelot, l'épieu garni d'une pointe de silex, d'os, de corne ou simplement d'un bois dur affilé, sont les principaux instruments de chasse des primitifs et, aux temps préhistoriques comme de nos jours, ils servaient aussi bien contre l'homme que pour abattre les animaux sauvages.

Dès avant l'introduction dans nos pays de l'industrie néolithique, l'arc et la flèche avaient certainement fait leur apparition; c'était un grand progrès sur le propulseur, car les projectiles atteignaient de grandes distances, jusqu'à quatre et cinq cents mètres (à l'époque romaine), et permettaient de frapper l'ennemi ou le gibier sans lui donner l'éveil. L'homme pouvait dès lors lutter contre le lion et l'ours sans exposer sa vie autant que par le passé. Cependant, dans les contrées chaudes, le chasseur n'avait pas affaire seulement aux grands carnassiers. En Égypte, le crocodile sortant la nuit des marais venait parcourir les villages en quête de proies, tout comme le font encore les alligators de l'Amérique centrale, et ni la flèche, ni l'épieu n'avaient d'effet sur leur armure. Ces monstres atteignaient parfois d'énormes proportions et, tandis que les habitants réfugiés dans leurs palissades n'osaient pas en sortir, le lion, quittant ses repaires du désert, venait rôder autour des huttes et des enclos du bétail. En Chaldée, le souvenir de ces luttes contre le roi des animaux est demeuré pendant des siècles très vif dans les esprits, la glyptique et la sculpture en font foi; alors que les bas-reliefs égyptiens des premiers temps historiques nous font assister le plus souvent (_fig. 81_) à des exploits cynégétiques plus pacifiques; ce sont généralement des chasses à la gazelle, à l'antilope, ou bien aux oiseaux d'eau, dans les marais. L'arc et le filet jouent le grand rôle.