L'Humanité préhistorique

Chapter 1

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L'ÉVOLUTION DE L'HUMANITÉ

SYNTHÈSE COLLECTIVE

PREMIÈRE SECTION

PRÉHISTOIRE. PROTOHISTOIRE

Dirigée par HENRI BERR

L'HUMANITÉ PRÉHISTORIQUE

ESQUISSE DE PRÉHISTOIRE GÉNÉRALE

Avec 1300 figures et cartes dans le texte

PAR

JACQUES DE MORGAN

ANCIEN DIRECTEUR DES ANTIQUITÉS DE L'ÉGYPTE

ANCIEN DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL EN PERSE

DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78. PARIS

* * *

TABLE DES MATIÈRES

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

PREMIÈRE PARTIE

L'ÉVOLUTION DES INDUSTRIES

CHAPITRE

I.--Les industries paléolithiques

II.--Les Industries archéolithiques en Europe

III.--Les Industries mésolithiques

IV.--Les Industries néolithiques

V.--Les Industries énéolithiques

VI.--Les Industries du bronze

VII.--Les Industries du fer

VIII.--Le Travail des matières dures

DEUXIÈME PARTIE

LA VIE DE L'HOMME PRÉHISTORIQUE

CHAPITRE

I.--L'habitation

II.--La Chasse, la Pêche, la Domestication du bétail et l'Agriculture

III.--Le Vêtement et la Parure

TROISIÈME PARTIE

LE DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX

CHAPITRE

I.--Les arts chez les peuples sans histoire

II.--Les Croyances religieuses, le Totémisme et la Magie

III.--La Figuration de la pensée

IV.--Les Relations des peuples entre eux

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

TABLE DES FIGURES

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AVANT-PROPOS

LA MAIN ET L'OUTIL

Le premier volume de l'Évolution de _l'Humanité_, tout à la fois, rattache l'homme à la nature et le montre qui s'en détache. Dans l'ascension des formes vivantes, on y voit apparaître la forme humaine. Or cette forme, sans doute, est le résultat de circonstances en nombre infini, dont M. Perrier--parmi celles que nous pouvons connaître--a relaté les principales; mais elle est aussi, elle est surtout le résultat de la tendance, de cette poussée interne qui constitue la vie même et qui, dans le cerveau humain, aboutit à la pensée.

«C'est notre besoin de savoir, de voir de plus haut et plus au loin, qui nous a fait atteindre à l'attitude verticale parfaite dont nous sommes fiers», dit M. Perrier[1]. «Par elle, les mains ont été complètement libérées de tout autre service que celui de la préhension et de l'exploration des objets, de la fabrication ou du maniement des instruments de défense. Grâce à ces derniers, les mâchoires ont tout à fait cessé de mordre et de déchirer, comme elles avaient déjà cessé de saisir, pour se borner à la mastication des aliments; elles se sont peu à peu, en raison de ce moindre travail, raccourcies et allégées[2].» La réduction des muscles élévateurs de la mâchoire inférieure a eu pour effet, à son tour, de mettre le cerveau plus à l'aise et de lui permettre un développement considérable. À la fois par un jeu de conséquences et par l'action persistante de la tendance initiale, le visage humain s'est peu à peu «préparé pour le langage et pour le sourire».

[Note 1: _P. 386_.]

[Note 2: _P. 382_.]

La _main_, le _langage_: voilà l'humanité. Nous croyons que ce qui doit être mis en lumière tout d'abord, dans cette oeuvre, ce qui marque la fin de l'histoire zoologique et le début de l'histoire humaine, c'est l'invention de la main--pourrait-on dire--et celle du langage; c'est le progrès décisif de la logique pratique et de la logique mentale.

Dans l'évolution humaine, si le milieu physique et le facteur race ont joué leur rôle,--considérable, et qui sera précisé,--l'élément logique leur sert de base. Si le milieu social a joué son rôle,--capital, et qui sera souligné,--bien loin qu'il ait créé la logique, il en est lui-même une manifestation: la société est un mode intensif de la vie, ébauché par l'animal, perfectionné par l'homme.

La logique, rappelons-le, c'est autre chose, pour nous, c'est quelque chose de plus large que la finalité: c'est l'appropriation, qui peut être tâtonnante, qui peut être purement fortuite, de moyens à besoins--nés de la tendance [3]. Logique en acte, la vie retient l'utile, et ainsi s'adapte au milieu. Comme l'a montré Henri Bergson (car il y a une partie de son Évolution créatrice qui est indiscutable et qui résume, de façon heureuse et profonde, des données de science objective), la matière organisée a «la mystérieuse puissance de monter des machines très compliquées» et, par le moyen de ces appareils, de lâcher utilement l'énergie qu'elle accumule[4]. On peut la définir un mécanisme de formation intérieure, ou encore une «organisation qui s'invente elle-même». L'Histoire, dans sa plus large extension, est logique vécue,--avant d'être logique extériorisée (ou technique), logique collective (ou société), logique réfléchie (ou raison).

[Note 3: _Voir_ I, 'Introduction générale, p. XI, et ma Synthèse en Histoire pp. 141-226.]

[Note 4: L'Évolution créatrice, _p. 78_]

L'Histoire, tout entière, est essentiellement logique. Voilà notre hypothèse fondamentale, que l'oeuvre, dans son ensemble, devra contrôler par le libre travail de collaborateurs éminents. Et cette hypothèse commande notre plan.

* * *

Le sujet du présent volume, en son fond, c'est la _main et les prolongements de la main_. On ne saurait trop insister sur ce fait que, dans l'évolution de la vie, l'«instant décisif» se produit avec l'adoption par un être--qui devient l'homme--de la station debout, la libération des mains qui en résulte[5], et l'industrieuse activité que permet cette libération. Il y a dans l'usage de la main comme instrument la manifestation d'un important progrès psychique et la promesse d'importants progrès ultérieurs.

[Note 5: _Voir_ E. De Majewski, La science de la civilisation _(livre profond et original), p. 213_]

L'évolution primitive du psychisme ne peut être retracée, de façon approximative, que d'après le rapport qui existe entre le comportement des êtres--comme dit l'actuelle psychologie zoologique[6]--et le développement du système nerveux, ou plutôt de sa fleur cérébrale. On voit, dans «l'océan mobile des formes de vie», le cerveau, qui assure l'harmonie interne et préside aux relations extérieures, s'accroître et se perfectionner, à mesure que l'organisme se complique et, non seulement s'équilibre mieux avec le monde extérieur, mais a plus de prises sur lui.

[Note 6: _Voir_ H. Piéron, La psychologie zoologique, science du comportement animal _dans le_ Journal de Psychologie, _février et mars 1920_.]

Déjà chez les insectes, au cours de la période secondaire, le cerveau avait acquis un certain volume qui répondait à ce «savoir-faire» à peu près fixé qu'on nomme (d'un terme équivoque) l'_instinct_. Il y a là un psychisme inférieur, résultat (on a le droit de l'inférer) de la tendance et de la mémoire associative[7].

[Note 7: _Voir_ E.-L. Bouvier, La Vie psychique des Insectes.] ç Au cours de la période tertiaire, le psychisme se développe remarquablement chez les vertébrés. Avec les mammifères, des fonctions variées se solidarisent et se contrôlent par l'accroissement des hémisphères cérébraux. Cet accroissement, dans un crâne trop étroit, entraîne, surtout chez les primates, des plissements, des circonvolutions. Le cerveau se modifie plus, et plus vite, que le reste du corps. «Dans la progression des hémisphères cérébraux à travers les époques géologiques et les échelons zoologiques, c'est le lobe frontal, siège des associations les plus compliquées et des combinaisons mentales les plus appropriées, qui a grandi[8]»: il devient le centre intellectuel[9]. Le primate, chez qui est énorme le poids relatif du cerveau[10], a une faculté d'adaptation particulièrement souple; et celle-ci se manifeste surtout dans l'aptitude à la préhension de ses membres antérieurs, à pouce opposable, à ongles plats. Chez l'Hominien, les membres antérieurs, délivrés de la fonction locomotrice, sont réservés à cet office préhensile: et voici la main.

[Note 8: E. Houzé, Les étapes du lobe frontal, dans le Bull. de l'Institut de sociologie Solvay, _février 1910, p. 93_.]

[Note 9: _Sur cette question, voir_ Gley, Physiologie, t. II, _pp. 1081 et suiv._]

[Note 10: _Le poids du cerveau étant égal à 1, le poids du corps est de 5 688 chez les Poissons, de 1 321 chez les Reptiles, de 212 chez les Oiseaux, de 100-60 chez les Anthropoïdes, de 36-22 chez l'Homme._ Houzé, _p. 94; cf._ Gley, _p. 1085_.]

Il est probable que, au cours de la période tertiaire, la différenciation progressive des saisons, l'absence des fruits pendant de longs mois, ont engagé certains primates, dont les membres antérieurs étaient plus courts que les postérieurs, à abandonner définitivement la vie arboricole, à se redresser, à marcher, à différencier les quatre extrémités des membres en pieds et en mains.

Le «besoin de savoir et de voir de plus haut», dont parle M. Perrier, tire de la station debout un avantage qui a certainement favorisé cette station. Mais le besoin de savoir, à l'origine, est tout pratique; il est greffé sur l'intérêt vital, immédiat. Comme il a provoqué la station debout et l'emploi de la main, c'est l'intérêt qui avive dans le cerveau la lumière de la conscience. La synthèse psychique produit la clarté, et la clarté augmente la puissance de synthèse. Tant bien que mal, la tendance peut se satisfaire dans la conscience la plus obscure; mais l'activité en s'éclairant devient plus sûre d'elle-même[11].

[Note 11: _Voir_ H. WALLON, Le problème biologique de la conscience, _dans la_ Revue Philosophique, _mars-avril 1921, p. 180._]

On a remarqué justement que les animaux sont spécialistes, que leur structure, adaptée à des conditions de vie bien déterminées, tout à la fois leur a procuré certaines supériorités dans des limites étroites, et les a fixés de façon presque définitive. Leur psychisme n'a que des «franges d'intelligence». L'homme échappe à la spécialisation morphologique. _Homo nudus et inermis_. Son lobe frontal pourvoit à tout, et sa main est l'extériorisation active du cerveau. Sans moyens défensifs ou offensifs spéciaux, sans crocs, sans cornes, sans griffes, sans carapace, sans écailles, il a la main,--instrument fortifié par l'usage locomoteur, assoupli, affiné par la fonction préhensile, et bientôt propre aux offices les plus divers, dans les circonstances les plus variées.

La main, par des informations--tactiles et musculaires--de plus en plus précises, qui s'associent aux sensations visuelles et les complètent, contribue efficacement à la connaissance du monde extérieur. Par la mimique, essai de langage elle active, de façon directe, le rapprochement des hommes. Elle l'active aussi de façon indirecte: elle leur permet de coopérer, grâce à une spécialisation d'un genre nouveau,--non plus spécifique et de structure, mais individuelle et de fonction. La société se développera, comme l'être vivant, par l'unité plus forte du composé dans la diversité plus grande des parties composantes.

Jusqu'où remonte cette main, qui accroît singulièrement le pouvoir d'une espèce privilégiée?--S'il est impossible de le préciser, il n'est pas douteux que ce soit très loin--à des milliers de siècles--dans le tertiaire. On a le droit d'affirmer, sans le pouvoir prouver, que plusieurs espèces d'Hominiens, parmi lesquelles l'espèce qui devait aboutir à l'_Homo Sapiens_, ont existé dans le pliocène, et même dans le miocène,--sinon plus haut. La terre n'a été encore que très imparfaitement fouillée: elle a fourni bien peu jusqu'ici à la paléontologie. «Les terrains pliocènes et miocènes nous réservent certainement de curieuses, de passionnantes découvertes... Un jour viendra où l'on découvrira un Hominien de petite taille, à la station à peu près droite, à la boîte cérébrale relativement très grande par rapport au volume total du corps, mais très inférieure, en valeur absolue, à celle de tous les Hominiens déjà connus[12].» L'histoire ancienne des historiens «n'est en réalité qu'une histoire ultra-moderne pour le préhistorien et à plus forte raison pour le paléontologiste[13]». Dans la plus ancienne histoire, l'histoire «hominienne», chaque centimètre cube et chaque pli du cerveau représentent des siècles d'une lente expérience, à laquelle répond l'ingéniosité croissante de la main[14].

[Note 12: M. BOULE, Les Hommes fossiles, _p. 175_.]

[Note 13: Ibid., p. 459.]

[Note 14: _Voir_ ibid., pp. 231 _et suiv., tout ce que peut apprendre l'étude de la surface endocranienne_.]

* * *

Dès l'époque où l'Hominien nous apparaît,--par des restes encore trop rares,--au début du quaternaire, dans le pleistocène inférieur et moyen, il est muni d'instruments artificiels[15]: c'est le paléolithique inférieur, la période du premier outillage--qui date, par conséquent, de centaines de siècles. Au pleistocène supérieur, après la dernière phase glaciaire, nous trouvons l'_Homo Sapiens_ fossile[16] et la civilisation déjà avancée du paléolithique supérieur. Avec le commencement de la dernière phase, holocène, nous avons affaire à l'_Homo Sapiens_ actuel[17]. Son activité fabricatrice, son génie inventif se manifeste si bien au cours du néolithique,--qui date de quelque 14 000 ans en Orient, de 9 000 ans dans nos régions,--puis à l'âge des métaux,--dont le point de départ varie également selon les pays,--que la technique essentielle a été constituée. «Les divers outils manuels, les premières machines élémentaires, les industries de première nécessité, filature, tissage, céramique, métallurgie; le roulage et la navigation, l'utilisation des animaux domestiques, les pratiques agricoles, la construction en pierre, toutes ces acquisitions sont antérieures à l'histoire[18].»

[Note 15: _Chelléen, acheuléen, moustiérien_: Homo Heidelbergensis, Homo Neanderthalensis.]

[Note 16: _Races de Grimaldi, de Cro-Magnon, de Chancelade._]

[Note 17: _Voir l'ouvrage cité de_ M. BOULE, _puissante et prudente synthèse (résumée par_ J. DE MORGAN _dans la_ Revue de Synthèse historique, _XXXI_, Les origines de l'homme),--_et le tome V de_ l'Évolution de l'Humanité.]

[Note 18: L. WEBER, Y a-t-il un rythme dans le progrès intellectuel? (Bibl. de la Soc. Franç. de philosophie, _février-mars 1914, p. 81_).]

Mais ce sont les premières inventions qui ont été décisives, quand la main, de plus en plus adroite, s'est employée à la fabrication d'instruments artificiels, qui la prolongeaient, pour la défense et l'attaque, pour la multiplication des utilités, pour l'amélioration de la vie. Complété par l'outil, l'organe d'action sur les choses devient lui-même instrument universel. Ou, plus exactement, c'est le cerveau qui le devient,--le cerveau qui se développe merveilleusement par l'effet même des outils que la main lui permet de réaliser. Et en même temps que s'accroît l'universalité de l'espèce, les facilités de spécialisation fonctionnelle de l'individu se trouvent accrues.

Comment ont été créés les premiers instruments? Problème évidemment insoluble pour qui voudrait une solution rigoureuse.

On a fait des hypothèses. La théorie de la projection spontanée,--d'après laquelle les hommes ont projeté le bras dans le bâton, le doigt dans le crochet, le poing dans la massue,--n'est pas très explicative. Que les instruments aient prolongé, à l'origine, et imité les organes, c'est assez évident: mais l'invention humaine est surtout dans l'utilisation des propriétés diverses de matières diverses et le façonnement de ces matières[19].

Il y a, au surplus, des inventions primitives, comme celle du feu, que la projection ne peut expliquer. Dès le début du paléolithique l'homme savait faire du feu; et c'est «l'acte humain par excellence, celui qui est à la base de tous les progrès futurs, qui contient en puissance toutes les civilisations, celui dont la découverte constitue le fait de génie le mieux caractérisé dont l'_Humanité puisse se vanter_[20].» Arme, lumière, agent modificateur des substances les plus diverses[21], le feu marque une date de la préhistoire, plus importante que toutes les révolutions de l'histoire. Prométhée est le grand révélateur.

[Note 19: Voir L. WEBER, Le rythme du progrès, p. 259.]

[Note 20: BOULE, ouvr. cité, p. 460. Il cite lui-même RÉMY DE GOURMONT, Promenades philosophiques, 2e série, p. 11. Voir aussi P. LACOMBE, L'Histoire considérée comme science pp. 18O-185.]

[Note 21: La cuisson des aliments a eu des répercussions sur le cerveau: en diminuant encore les muscles masticateurs, elle a facilité l'activité frontale. Voir HOUZÉ, art. cité, p. 95.]

Car il y eut un Prométhée, des Prométhées, pour cette invention à deux degrés: conserver le feu spontané, créer le feu artificiel. Il faut insister, ici, devant les origines de l'industrie humaine, sur le rôle de l'intelligence et de l'individu. Suite de l'habileté manuelle, qui est suite elle-même de l'activité vitale et créatrice d'organes, une intelligence pratique, que meut l'intérêt, doit être distinguée nettement de l'intelligence théorique, de la curiosité désintéressée. Cette forme de l'intelligence qui tend à la «conquête des réalités», au savoir direct pour le pouvoir immédiat, est antérieure à la forme spéculative; ou, tout au moins, c'est la fonction utilitaire de l'intelligence qui a été longtemps prépondérante.

Cette faculté, que Voltaire appelait l'_instinct mécanique_ et dont le XVIIIe siècle a, le premier, souligné le rôle, est quelque chose, non de social, mais de spécifique, et qui se trouve chez tous les individus, quoiqu'à des degrés divers chez les divers individus. Prométhée, c'est le «Prévoyant», l'individu doué d'attention, capable de dissocier un élément d'un tout et de le faire entrer dans une combinaison pratique[22]: c'est celui qui a utilisé un tison d'un incendie allumé par la foudre, la propriété de deux branches frottées par le vent ou de deux cailloux entrechoqués par hasard. Et c'est celui, également, qui, remarquant la détente d'une branche pliée, par analogie avec le bras qui lance la pierre en vient à imaginer l'arc; celui qui, associant à l'oeuvre de l'ongle ou de la dent le tranchant d'un éclat de silex, invente le premier instrument externe: c'est celui qui sait voir ce que ne voyaient pas les autres (comme Galilée vit la lampe qui se balançait dans la cathédrale de Pise) et en tirer parti.

[Note 22: Voir PAULHAN Psychologie de l'invention; RIBOT, Essai sur l'imagination créatrice.]

L'imitation de ces initiatives et l'addition des progrès successifs sont tout autre chose que l'action de la société. Avec certains penseurs, nous posons ce principe que l'invention technique, à son point vif, pour ainsi dire, porte la marque de l'individu,--comme toute invention. Elle est née de l'expérience directe, au contact d'un cerveau et de l'univers[23].

[Note 23: Voir L. WEBER, Le rythme du progrès, p. 263. «_Les inventeurs (d'outillage), quoique la plupart du temps ignorés, méconnus ou oubliés, n'ont pas agi, dans leurs inventions, en fonction du groupe, ni en vertu de ses suggestions et de ses croyances, mais en vertu de leur propre spontanéité intellectuelle. L'invention matérielle est en soi la manifestation la plus pure (et aussi la plus simple et la plus ancienne) de l'intelligence individuelle, le_ proprium quid _de l'intelligence humaine spécifique.» Même si elle répond à un besoin social et comporte un concours social, l'invention matérielle est «en elle-même une pénetration individuelle dans le monde des réalités physiques, un corps-à-corps de l'intelligence avec la matière, qui ne s'exécute que par un seul, et par ce qu'il y a justement en lui d'irréductible à l'esprit collectif._» Cf. Bull, de la Soc. française de philosophie, _février-mars 1914:_ Y a-t-il un rythme dans le progrès intellectuel? _pp. 70_ (WEBER), _90_ (PARODI), _130_ (BELOT).]

Sans aucun doute, la vie sociale favorise de mille façons la technique: elle est instigatrice et propagatrice des inventions; mais elle les entrave aussi, bien souvent, par la tradition, la routine, le développement de pratiques illusoires liées à une spéculation inefficace[24],--tandis qu'une spéculation implicite est virtuellement contenue dans la technique la plus primitive.

[Note 24: Voir WEBER, _ouvr. cité, pp. 141 et suiv_.; VEBLEN. The Instinct of Workmanship (_cf_. HALBWACHS, Revue Philosophique, _mars-avril 1921_).]

Déjà l'organisme vivant est comme une intelligence en acte: «Tous nos organes supposent une sorte de connaissance du monde extérieur objectivée et matérialisée... Les poumons d'un quadrupède, les branchies d'un poisson sont en quelque sorte la connaissance du milieu où l'animal doit respirer; les pieds, les nageoires, les ailes sont une connaissance du milieu où les êtres différents ont à se mouvoir... Toute organisation, tout système suppose quelque chose d'analogue à la connaissance et qui permet l'existence et le fonctionnement du système, comme ils supposent quelque chose d'analogue au désir et à la volonté, une tendance qui en est l'essentiel, ainsi qu'elle est l'essentiel de l'activité humaine [25].»

[Note 25: PAULHAN, Sur le psychisme inconscient, dans le Journal de Psychologie, _février-mars 1921 p. 160._]

S'il y a une mécanique et une physique concrètes dans l'exercice des énergies musculaires, l'extension de ces énergies par la technique suppose une représentation suffisamment objective du monde matériel et, tout au moins, le sentiment net d'une certaine régularité dans les choses. Avant d'être conçue, la loi de causalité a été de mieux en mieux sentie par le déploiement de l'activité humaine dans un monde régi par cette loi et dont l'homme est partie intégrante.

La technique a précédé la technologie et, à plus forte raison, la science; mais elle a préparé l'une et l'autre, «La technique est mère de la logique rationnelle[26].»

[Note 26: RIBOT, Logique des sentiments, p. 27. Cf. ESPINAS, Les origines de la technologie.]

* * *

Bien plutôt que _Homo Sapiens_, l'homme aux origines, est Homo Faber. Et il demeure _Homo Faber_. Nous aurons à montrer plus tard que, décisif au début, le rôle de la technique est immense tout le long de l'évolution humaine[27]: l'homme est «ouvrier et ingénieur», «fabricant infatigable d'outils, d'instruments, de machines»[28].

[Note 27: _C'est la part de vérité qu'enferme le matérialisme historique ou économique_.]

[Note 28: P. LACOMBE. Rev. de Synth. hist., t. XXIV, p. 369. _Pour P. Lacombe, comme pour Weber, par opposition à Auguste Comte, la première phase de l'humanité est_ technique, _et non_ théologique.]

Paul Lacombe, ce vigoureux et original théoricien de l'histoire, qui faisait une place prépondérante à l'économique[29], devait donner à notre tome XX une préface où il aurait relié la technique de la préhistoire à l'Économie des Grecs et des Romains. Ce qu'il a écrit sur ces matières,--par exemple dans son _Histoire considérée comme science_,--certaines notes de son _Journal_, qui répondent à cette préoccupation, nous font vivement regretter un collaborateur si bien préparé. Non seulement il analysait avec une pénétrante ingéniosité cette évolution qui va des propriétés superficielles aux propriétés profondes des choses, et où peu à peu l'art et la science se dégagent de la technique; mais il mettait en lumière ce fait que dans l'histoire de la technique--chaine continue de l'histoire générale--la masse, la plèbe, joue sa partie, une partie capitale: «L'histoire de la technique ne serait pas l'histoire universelle, mais à coup sûr la plus universelle des histoires, puisque l'homme de tous les temps a été en grande masse un ouvrier [30].»

[Note 29: Sur Lacombe, voir H. BERR, L'Histoire traditionnelle et la Synthèse historique pp. 57-144.]

[Note 30: Journal, 22 oc. 1814.]