Part 9
Il pouvait être sept heures du soir; le jour ne baissait pas encore, mais le soleil, voilé par les chaudes vapeurs du couchant, jetait obliquement ses rayons plus vermeils. Il y avait des rubis dans le ciel, et le large paysage qui s'étalait au-dessous des fenêtres du _poêle_ se teignait de nuances pourprées.
D'un côté, la route s'appuyait à la muraille--brodée de mousse--qui décrivait les contours capricieux du parc. Par delà sa marge poudreuse, des champs de blé immenses, tondus par la moisson, des cultures, des carrés de prairie,--mouchetés de bouquets de peupliers,--se perdaient à l'horizon, sur la limite extrême duquel rougeoyaient comme des braises ardentes les vitres des maisonnettes basses du hameau. De l'autre,--en deçà du mur,--une véritable forêt groupait ses arbres touffus aux essences variées, avec un art qui eût fourni à l'abbé Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins descriptifs.
Que si le vent d'hiver avait troué les mailles serrées de ce rideau de feuillage, vous auriez vu apparaître, à travers les branches dépouillées, un coin de la façade blanche du château des Armoises,--du château morne, muet, aveugle, dont les persiennes closes et les perrons déserts attestaient l'absence du maître et le mélancolique abandon.
Mais l'été s'épanouissait. Partout, se développait une végétation harmonieuse et puissante.
On n'apercevait, sous l'épais couvert, que les étangs endormis dans la fraîcheur des gazons et les pelouses arrondies en pastilles d'un vert-clair, éclatant et lustré. Par-dessus le dôme des massifs, l'on ne découvrait guère que la pointe des tourelles en poivrières des Armoises, avec leur toit d'ardoises bleuâtres et leurs girouettes découpées dans le zinc en sujets de chasse ou en pièces de blason.
Il y avait, cependant, quelque chose de plus beau que toute cette nature en fête: c'était la jeune fille assise, dans le cadre fleuri de l'une des croisées, devant son _tambour_ de dentelière, et mêlant d'un doigt habile les fils de ses bobines et ses fuseaux.
Denise Hattier comptait vingt-six ans bien sonnés. Certes, elle avait été gaie aux jours fortunés de l'enfance. Dans ce moment même où nous la présentons à nos lecteurs, elle n'avait pas encore désappris à sourire, et son sourire était d'une douceur angélique. Mais je ne sais quoi, dans les lignes fières et charmantes de son visage, parlait de fatigue et de douleur. Il y avait un rêve sous ce front penché. La vierge avait perdu le repos des heures d'ignorance. Autour de ses grands yeux, des larmes avaient coulé,--de ces larmes amères et suaves qu'arrache la première angoisse d'amour...
Une auréole de bonheur paisible avait entouré la jeunesse de Denise. Son père et son frère l'adoraient. Elle était au milieu de cette petite famille comme une reine chérie, comme une idole vénérée.
La tendresse sans bornes du vieux garde l'avait mise sur un piédestal d'où elle dominait de trop haut ce qu'il lui eût été permis de choisir. Son cœur, qui cherchait où se prendre, n'avait découvert au-dessous de soi que des hommages timides et des respects embarrassés. Les galants de Vittel l'admiraient, en effet, d'en bas, et les trois gars du _Coq-en-Pâte_ n'avaient point, à cette époque, arrêté sur elle une idée qui se tournât si vite en féroce convoitise...
Puis, avec la tourmente révolutionnaire, le jeune marquis Gaston était arrivé aux Armoises. Et nous avons raconté comment la fillette l'avait aimé,--aimé jusqu'à faillir,--aimé d'autant plus que c'était un amour coupable, désintéressé, sans espoir, et qu'elle avait essayé de résister plus énergiquement à ses atteintes...
Pauvre Denise! Elle avait bien pleuré depuis! Et, pour pleurer, elle avait dû cruellement souffrir; car son âme se dressait contre le malheur aussi vaillante que l'âme d'un homme...
Nous avons dit que la belle dentelière s'était installée auprès d'une fenêtre ouverte. Parmi les épingles et les échevaux épars sur un tabouret placé à ses côtés, il y avait deux lettres décachetées et froissées comme si on les avait lues et relues souvent. L'une, dont l'adresse accusait une écriture fine, menue, déliée, élégante, portait le timbre de Strasbourg; l'autre, à la suscription couverte de caractères lourds, épais, vacillants, mal formés, était timbrée de Valincourt, commune rurale des environs de Chaumont.
Le regard de Denise cherchait ces lettres à chaque instant; il allait alternativement de celle-ci à celle-là; et, chaque fois qu'il les interrogeait, inquiet, anxieux, désolé, vous auriez remarqué que la sœur de notre ami Philippe pâlissait davantage, malgré les rouges lueurs qui ruisselaient du couchant.
Florence Arnould, debout à quelques pas, la contemplait en silence...
Par suite de quelles circonstances la Benjamine n'avait-elle pas mis à exécution son projet de quitter l'hôtellerie sanglante dont nous l'avons entendue entretenir la dernière victime des assassins de Vittel? C'est ce que vous apprendrez tout à l'heure. Toutefois, il convient d'expliquer sa présence au logis de Denise Hattier.
Lorsque feu Jean-Baptiste Arnould s'était rendu acquéreur du domaine des Armoises, le vieux houzard avait manifesté l'intention de quitter sur-le-champ le pavillon du garde. Mais l'aubergiste l'en avait empêché en lui tenant à peu près ce langage:
--Pourquoi vous en aller, compère? Si vous désertez votre poste, qui veillera sur les propriétés de nos anciens seigneurs, jusqu'au jour où ceux-ci reviendront de l'exil?
Le rusé campagnard avait, pour tenir ce langage, plus d'une raison dont la principale était qu'il se conciliait ainsi l'estime et la considération du pays, très sympathique au vieux garde.
Lors du décès de Michel Hattier, sa fille Denise avait offert au chef de la famille Arnould de lui prendre en location le pavillon paternel--ce pavillon où la première partie de sa vie avait coulé paisible, sans désirs ni regrets, et où elle venait de fermer les paupières du vieux soldat, mort sans rien savoir de la faute dont elle avait connu l'ivresse et dont elle connaissait le remords.
Mais à sa proposition l'hôtelier avait répondu, en affectant des airs de bourru bienfaisant:
--Restez chez vous, mignonne, et gardez votre argent. Que le retour de nos seigneurs vous retrouve dans la maison où ils avaient placé votre père. Le ciel me préserve de tirer un écu de l'enfant d'un ancien camarade, de la sœur d'un brave serviteur de la nation, d'une orpheline qui n'a que son travail pour subsister!...
Puis, comme la jeune fille insistait, mue par un sentiment de fierté naturelle:
--Mon Dieu, avait ajouté Jean-Baptiste Arnould avec une bonhomie parfaitement jouée, si vous tenez absolument à vous acquitter envers moi, voici ma petite Florence. Elle est trop mièvre et trop chétive pour que je la laisse aller aux champs ou vaquer à la dure besogne de l'auberge. Apprenez-lui votre métier de dentelière et ce que vous a enseigné la chère dame du château, et si, un jour, elle devient aussi adroite que vous de ses doigts et aussi instruite dans les livres, les écritures et le calcul, eh bien, m'est avis que c'est moi qui vous redevrai quelque chose.
La Benjamine avait alors sept ou huit ans. C'était une douce enfant, sérieuse et aimante. Ses parents ne l'avaient pas habituée aux caresses. Dès qu'elle se trouva en contact avec la fille du garde-chasse, elle l'appela _maman_ et lui voua une affection sans bornes.
Mère, Denise l'était en effet. Denise était mère jusqu'au délire. Certes, elle avait aimé Gaston; mais son âme était pleine de la pauvre et frêle créature dont elle n'était arrivée à dérober la naissance à la réprobation du monde et des siens qu'au prix d'un effort surhumain et par un concours d'événements, pour ainsi dire, providentiels...
Certes, elle regrettait Gaston; mais elle se fût consolée,--oui, consolée,--et du départ de celui-ci, et de la séparation prolongée et sans terme, si elle eût eu à ses côtés le berceau de son enfant...
Et ce berceau, il lui avait fallu le cacher à tous les regards, l'emporter au loin,--le déposer en des mains étrangères.
Florence confiée à ses soins fut un prétexte à donner cours aux effusions qui l'étouffaient. Il lui sembla que la fillette était destinée à suppléer à l'absence du chérubin dont elle n'entrevoyait le sourire qu'à des intervalles éloignés et qu'elle ne pouvait embrasser que trop rarement au gré de ses vœux et en prenant des précautions infinies...
Puis encore les années s'envolèrent à tire-d'aile et l'aubergiste du _Coq-en-Pâte_ trépassa à son tour.
Celui-ci, par une sorte de pudeur qui avait survécu à son infamie, avait étendu un voile entre les yeux de sa plus jeune fille et les terribles mystères de l'hôtellerie sanglante. La Benjamine ne savait rien, dans l'origine, des sinistres besognes qui se brassaient dans cette demeure souillée. Jean-Baptiste Arnould avait été un bon chrétien avant que la fièvre de l'or ne le changeât en un grand coupable,--et le vice, transformant sa croyance en superstition, lui laissait l'espoir de fléchir la justice céleste sans renoncer à ses meurtrières pratiques. Il se disait:
--Ma petite Florence est blanche de tout méfait, elle négociera mon pardon avec le grand juge de là-haut.
Sa veuve avait continué son commerce et sa politique. La Benjamine n'avait point cessé de fréquenter le pavillon du garde. L'hypocrite coupe-gorge de Vittel se débarrassait ainsi d'un témoin importun. Les trois frères et la sœur aînée,--complices et successeurs de leur père,--répétaient souvent en manière de raillerie:
--La Benjamine a de la vertu pour quatre. Quoi qu'il arrive, nous sommes sûrs de ne pas aller en enfer. Nous aurons beau être plus noirs que le diable, elle nous conservera à chacun une place à ses côtés dans le paradis.
Et, en vérité, si un ange avait eu le pouvoir de mettre sa pureté comme un manteau sur la faute d'autrui, la fillette eût racheté les crimes de sa famille.
Hélas! une nuit, le hasard lui avait révélé l'effroyable secret. Ceux auxquels l'attachaient les liens les plus sacrés, à qui elle devait le respect, l'obéissance et la tendresse,--ceux-là étaient des assassins,--cyniques, endurcis, féroces!
Cette affreuse découverte accabla Florence. Sa mélancolie douce, qui n'avait derrière elle ni crainte, ni remords, devint morne et comme égarée. Mais sa prière se fit plus humble et plus ardente: n'avait-elle pas à demander à Dieu,--à deux genoux,--de détourner sa colère de la tête des misérables égorgeurs du _Coq-en-Pâte_?
Ceux-ci, tout entiers à leurs sinistres agissements, ne s'étaient point aperçus de ce changement chez leur sœur. Denise Hattier non plus. Ceux qui souffrent sont presque aveugles: leurs propres peines les absorbent.
Ces peines, dans un moment d'expansion, la fille du garde les avait confiées à son ancienne élève, maintenant son amie...
Florence connaissait le secret de Denise...
Mais Denise ignorait celui de la Benjamine.
XIII
FLORENCE ET DENISE
Rentrons au pavillon du garde.
Denise Hattier avait cessé de travailler. Machinalement, sa main s'était étendue vers les deux lettres dont nous avons parlé tout à l'heure. Son œil interrogea alternativement la date de l'une et de l'autre. Puis elle murmura:
--Huit jours! Il y a huit jours qu'ils devraient être ici! Mon Gaston! Mon cher petit Georges!... Et, depuis ce temps, pas de nouvelles. Pas un mot qui m'explique ce retard singulier. Est-ce que cela ne t'inquiéterait pas, toi, Florence?...
Et, sans attendre une réponse, elle ajouta en frissonnant:
--Un malheur arrive si vite! Les routes ne sont pas sûres. Ce pays est maudit...
Elle s'interrompit brusquement pour demander:
--Crois-tu aux rêves, petite?...
--Aux rêves?...
Denise continua:
--Les gens qui ont toute leur raison affirment que songes sont mensonges... Moi, je crains pour ma pauvre tête... Si tu savais ce que j'ai vu, cette nuit, dans mon sommeil ou dans ma fièvre!...
Elle voila ses yeux de ses mains, comme pour échapper à une vision menaçante:
--Il était là, poursuivit-elle d'une voix âpre et saccadée, couché sur le carreau qu'il baignait de son sang. Tout un monde d'êtres hideux, dont je ne pouvais distinguer les traits, s'agitait autour de lui. Sa vie était sortie par ses blessures béantes; mais sur ses lèvres se jouait le sourire des preux et des martyrs, et ce sourire me disait:
«--Je t'ai aimée jusqu'à la mort, et c'est victime du devoir que je suis tombé sous les coups de la trahison et du crime...»
Puis, soudain, son regard éteint se ralluma,--cherchant un objet invisible,--et sa bouche rendit un long cri de détresse:
«--Notre enfant! Sauve notre enfant!»
Notre enfant, comment se trouvait-il mêlé à cette scène horrible? Je l'ignore; mais Gaston, les assassins, la chambre du meurtre, tout cela avait disparu... J'étais dans la campagne déserte, par la nuit noire et l'orage déchaîné. Je fuyais, emportant mon fils entre mes bras. On me poursuivait. J'entendais derrière moi une course furieuse. Des prunelles fauves luisaient dans l'ombre. Des obstacles sans nombre se dressaient sur ma route,--et moi, j'allais, j'allais toujours, serrant mon fardeau, mon trésor contre ma poitrine haletante...
Tout à coup, au moment où l'haleine de la meute acharnée qui me donnait la chasse effleurait, brûlait mon épaule, la terre manqua sous mes pieds, je me sentis rouler dans un abîme sans fond,--et cet appel suprême s'étrangla dans ma gorge:
«--Seigneur, ayez pitié de nous!»
A ce point extrême de son récit, la fille du garde se renversa sur son siège au paroxysme de la terreur...
La Benjamine se précipita à ses genoux et lui saisit les mains, qu'elle couvrit de baisers...
Elle balbutiait, éperdue:
--Denise!... Ma Denise chérie!...
La sœur de Philippe Hattier se ranima sous ces caresses.
--Quand je me réveillai, acheva-t-elle, l'aube blanchissait ma fenêtre, l'angélus sonnait au clocher de Vittel, et je me mis machinalement à réciter les paroles latines de ma prière du matin...
La physionomie de la jeune femme exprimait toujours un invincible effroi; mais sa poitrine s'apaisait par degrés, et les tressaillements convulsifs qui l'agitaient naguère faisaient trève.
--J'étais folle cette nuit sans doute, reprit-elle au bout d'un instant, et je le suis encore, ce soir, de t'alarmer ainsi, ma bonne et dévouée Florence. Mais que veux-tu? mon cerveau malade travaille, travaille à déchiffrer cette énigme!... Gaston qui m'écrit de Strasbourg qu'il arrivera aux Armoises presque en même temps que sa lettre! Ce métayer de Valincourt, qui me mande qu'il a confié mon petit Georges, pour me le ramener dans le plus bref délai, à un homme sûr, un de ses amis, un colporteur...
--Un colporteur!...
--Et je les attends tous les deux, je les attends avec angoisse... Une semaine entière s'est passée... Si un accident... Si un crime...
Denise sentit Florence frémir à ses genoux:
--Eh bien, non! c'est impossible, poursuivit-elle avec impétuosité, Gaston est un cœur loyal, honnête et vaillant; l'enfant est une innocente créature; pourquoi le ciel leur voudrait-il du mal?... Je vais les revoir, n'est-ce pas?...
La Benjamine eut un gémissement étouffé. Elle se releva et se détourna pour cacher sa figure morne et navrée. La fille du garde la considéra avec étonnement.
--C'est étrange! murmura-t-elle. J'ai peur, et tu ne me rassures pas; je me désole, et tu ne me consoles pas; je souffre, et tu ne me dis pas d'espérer...
Elle se leva à son tour, et, faisant un pas vers Florence, qui recula d'un pas:
--Est-ce que tu sais quelque chose?...
Les lèvres de la Benjamine tressaillirent. Mais cette seule protestation jaillit entre ses dents serrées:
--Sur mon salut, je ne sais rien.
La fille du garde retomba sur sa chaise en murmurant:
--C'est vrai. Tu ne peux rien savoir. Pardonne-moi, je deviens insensée...
Ce n'était plus qu'une pauvre femme brisée. Ses yeux dardaient leur élan interrogateur dans la vide ou retombaient allanguis et se mouillaient de larmes. Florence demeurait absorbée dans une sombre méditation.
Soudain, une rumeur vague arriva, par bouffées,--qui venait du hameau. Denise prêta l'oreille. Quelqu'un courait sur la route,--entre le château et le pavillon. La fille du garde se pencha hors de la fenêtre:
--C'est Gervaise, fit-elle avec surprise. Pourquoi donc se presse-t-elle si fort, et que se passe-t-il aux Armoises?
La rumeur lointaine s'enfla: on distinguait des voix qui se croisaient joyeusement et des exclamations répétées. Gervaise--la petite servante de Denise--que celle-ci avait envoyée en commission au hameau, fit son entrée comme une bombe...
Son fichu de travers, sa cornette dérangée de son chignon et battant des ailes sur son cou, ses cotillons couverts de poussière témoignaient d'une course rapide.
--Qu'est-ce donc? questionna sa maîtresse.
La villageoise, écarlate et essoufflée, se laissa choir sur un escabeau. Ensuite, après avoir repris haleine à pleins poumons:
--Ah! notre demoiselle, en voilà une histoire!...
--Une histoire?...
La servante s'essuya le front avec son tablier:
--Et une fameuse encore, pardi! Tout le monde est en révolution! C'est vous qui allez être joliment _estomaquée_!...
--Que signifie?...
--Après une si longue absence!... Moi, je ne l'aurais pas reconnu... Par exemple, étant trop jeune pour l'avoir vu dans les temps... Mais les gens des Armoises l'ont remis tout de suite. On lui fait la conduite. Il vient. J'ai voulu être la première à annoncer la bonne nouvelle, et j'ai pris mes jambes à mon cou...
Denise Hattier appuya sa main sur son cœur, qui battait, oh! qui battait!...
--Mon Dieu, murmura-t-elle, m'auriez-vous exaucée?... Je crains de me tromper?... Si c'était une fausse joie?
Puis, allant à Gervaise et s'efforçant de dominer son émotion, elle demanda d'une voix qui tâchait d'être calme:
--Voyons, quel est celui qui vient et de qui parles-tu, mon enfant?...
--Hé! Jésus-Maria! notre maîtresse, de qui est-ce que je parlerais si ce n'était de notre maître?...
--Notre maître?...
--Il est de retour. Le voici. Entendez-vous? On crie: _Vivat!_...
Le bruit se rapprochait: des pas nombreux retentissaient dans le chemin avec des clameurs enthousiastes.
Denise joignit ses mains et leva les yeux vers le ciel avec un mouvement de reconnaissance passionnée. Ensuite elle se tourna vers la Benjamine:
--Florence, comprends-tu? fit-elle. C'est lui! c'est Gaston! Oh! comme je ris de mes frayeurs! Gaston! mon Gaston adoré!
Les mots tremblaient encore dans sa bouche; mais c'était l'effet du bonheur,--un effet si foudroyant et si intense, qu'il l'empêcha de remarquer l'agitation de sa compagne. Celle-ci s'était adossée au mur pour ne pas tomber. Son sein, soulevé, bondissait; on entendait sa respiration pénible et précipitée; la sueur perlait sous ses cheveux,--et des phrases sans suite râlaient hors de ses lèvres contractées par l'épouvante.
Denise n'apercevait rien de tout cela...
Tout entière à sa joie comme elle l'avait été à sa douleur, elle marchait vers la porte en répétant:
--Gaston! c'est Gaston! Il ira me chercher mon Georges! Le nom du Seigneur soit béni! Gaston! mon maître! mon mari!...
* * * * *
De bruyants hurrahs éclatèrent de l'autre côté de la porte qui allait donner passage au voyageur si impatiemment attendu. Mais lorsque, cette porte s'ouvrit, Denise recula,--stupéfaite.
* * * * *
Au lieu du marquis des Armoises, ce fut le lieutenant Philippe Hattier que les dernières lueurs du crépuscule éclairèrent debout sur le seuil.
XIV
FRÈRE ET SŒUR
Le lieutenant,--car il portait l'uniforme et les insignes de son nouveau corps et de son nouveau grade,--demeura un instant immobile dans la baie lumineuse qui encadrait sa mâle prestance et sa figure martiale. La joie l'étouffait. Elle le tenait à la gorge et l'empêchait de parler. Mais ses regards humides saluaient avec éloquence le logis paternel et dévoraient la jeune fille de caresses ardentes et muettes.
Denise, elle aussi, s'était arrêtée dans son élan. Elle restait sans voix et sans mouvement. Ses yeux,--agrandis par la surprise,--interrogeaient avidement le visage du nouvel arrivant. Celui-ci, à la fin, ouvrit les bras en s'écriant:
--Ah çà! petite sœur, est-ce que tu ne me reconnais pas? C'est moi, Philippe Hattier, ton frère! Sacrodioux! viens donc m'embrasser!...
On ne peut dire que Denise réfléchissait; car tout en elle était désordre; mais, dans le chaos de son intelligence, ce nom se fit jour brusquement: _Philippe!_ Philippe, le premier souvenir de son enfance heureuse,--celui dont le vieux garde se plaignait en s'écriant par manière de plaisanterie:
--Je suis jaloux de ce brigand-là; la _petiote_ l'aime mieux que tout au monde.
Philippe, le cher souvenir qu'elle revoyait penché sur son berceau, remplaçant par ses soins ceux de la mère défunte; le joyeux compagnon qui, la portait sur son dos, quand elle savait à peine marcher, et qui, dans leurs jeux, se pliait à toutes ses volontés, à toutes ses fantaisies, à tous ses caprices; le doux ami dont les histoires et les chansons l'endormaient, le soir, dans l'alcôve, lorsque le père courait les bois pour son service...
Tous ces tableaux du passé se succédèrent dans l'esprit de Denise avec une rapidité vertigineuse. Ce fut l'affaire, non pas d'une minute,--mais de quelques secondes. La sœur était déjà pendue au cou du frère.
Les grandes joies rendent faibles, comme les grandes peines: le rude soldat des armées du Rhin, d'Egypte et d'Italie chancela sous les baisers de la jeune fille.
La Gervaise pleurait à verse,--attendrie par ce spectacle.
Se glissant le long de la muraille, la Benjamine avait gagné la porte.
Les paysans qui avaient escorté Philippe criaient à tue-tête au dehors:
--Vive le lieutenant Hattier!
Sans lâcher Denise, qu'il avait enlevée comme une plume et qu'il tenait serrée contre sa poitrine, l'officier se tourna de leur côté:
--Mes camarades, déclara-t-il avec une rondeur militaire, vous n'ignorez point, je suppose, qu'il n'est si excellente compagnie qui ne se quitte, comme disait le feu roi Dagobert à ses chiens en les menant noyer... Nous avons fait, la sœur et moi, pas mal d'économies de mamours et de racontaines depuis un régiment d'années que je suis absent du pays: c'est l'instant ou jamais de casser la tire-lire.
Maintenant que me voici fixé dans le canton, on aura le temps de se retrouver, de trinquer ensemble et de refaire connaissance... La retraite sonne; c'est l'heure de réintégrer la chambrée,--et que personne de vous ne manque à l'appel de sa ménagère!...
* * * * *
Il se faisait tard. La lampe allumée sur la table éclairait les reliefs d'un copieux souper. Car, chez le lieutenant Philippe, l'appétit n'abdiquait jamais ses droits imprescriptibles et sacrés. On avait envoyé la Gervaise se coucher. Le frère et la sœur étaient seuls. Ils causaient. Dieu sait ce qu'ils avaient à échanger d'explications et de confidences! On avait «cassé la tire-lire» aux souvenirs, et toute la monnaie du passé--piécettes d'argent et pièces de cuivre--avaient ruisselé à gros bouillons sur la nappe.
Ensuite, touchant--incidemment--deux mots de ce qu'il venait faire dans les Vosges:
--J'aurais pu, ma chère petite sœur, continua le lieutenant te causer, huit jours plus tôt, la surprise que tu as éprouvée ce soir,--et ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué, va. Mais, figure-toi,--le surlendemain de mon arrivée à Epinal et comme j'étais en train de rendre les visites réglementaires aux autorités de l'endroit,--une satanée aventure comme il faut venir dans ce pays, pour en rencontrer la pareille... Bref j'ai été retenu le reste de la semaine au chef-lieu. A preuve que, durant ce temps, nous avons ruminé,--le citoyen directeur du jury d'accusation et moi,--une certaine manigance à pincer les coquins, dans laquelle nous aurons besoin de ton office.
Et, comme le regard de Denise témoignait de son étonnement: