L'hôtellerie sanglante

Part 8

Chapter 83,674 wordsPublic domain

L'orage était à bout, et les dernières nuées couraient au ciel éclairci. Sous la fenêtre s'étendaient la cour, dont nous avons donné la topographie, et, par delà cette cour, le verger et le bouquet de bois que nous avons mentionnés. Ceux-ci s'étageaient sur un terrain en pente dont le bouquet de bois formait le point culminant. Gaston n'eut pas le temps de remarquer que, de ce côté, le _Coq-en-Pâte_, faisant faubourg, s'isolait de toute espèce d'habitations. Quelque chose qui remuait sous les grands arbres accapara son attention...

Comme il cherchait à démêler ce que ce pouvait être, la lune démasqua son disque des nuages,--et la silhouette de trois hommes se détacha d'une façon nette sur l'horizon éclairé subitement.

Ces trois hommes, se baissant et se relevant alternativement, avaient l'air de fouiller le sol, à coups redoublés, du fer d'un instrument--aigu ou tranchant--qu'ils manœuvraient en cadence.

La besogne semblait rude. Les travailleurs l'interrompaient par intervalles pour se reposer un instant, appuyés sur le manche de leur outil, ou pour essuyer d'un revers de main la sueur qui ruisselait de leur front. Puis, ils se remettaient à piocher,--et la terre du trou qu'ils creusaient s'amoncelait peu à peu en un monticule allongé qui avait la forme d'une bière.

A la fin, l'ouvrage parut terminé, et les trois ouvriers s'en revinrent par le verger et le jardin, vers les bâtiments de l'hôtellerie.

Quand ils furent arrivés dans la cour:

--Tiens! fit l'un avec étonnement, est-ce que _l'hirondelle de Coblentz_ (un des nombreux sobriquets dont on baptisait les émigrés) aurait eu envie de s'envoler?

--Pourquoi cela? interrogea l'autre.

--Sa fenêtre est entre-bâillée...

--Es-tu bête? repartit le second. La nuit est _touffe_ (lourde) en diable, et Sa Délicatesse aura eu peur d'avoir trop chaud...

--Satanés bavards! grommela le troisième, vous ne mettrez donc pas une muselière à vos becs! Les vraies oreilles des murailles, ce sont les croisées entr'ouvertes.

Gaston s'effaça habilement derrière le rideau de la sienne. Il n'avait pas perdu un mot du dialogue.

--Bah! reprit celui qui avait parlé le premier, il n'y a plus de clarté chez lui depuis approchant vingt minutes.

--Est-ce fait? demanda, de l'intérieur de la maison une voix que M. des Armoises reconnut pour celle de la sœur aînée.

--C'est fait, répondit le trio à l'unisson.

La grande fille poursuivit:

--Est-ce qu'ils tiendront dedans tous les deux?

--Dame! en se serrant un brin!...

--Rentrez, alors fit Marianne, Florence dort, le souper est prêt, et la mère s'impatiente en bas.

* * * * *

Chacune de ces paroles avait enfoncé dans le cœur du gentilhomme une certitude menaçante. Ces trois hommes c'étaient ce Joseph, ce François et ce Sébastien Arnould dont on lui avait caché la présence au logis. C'était de lui qu'ils s'entretenaient. C'était une fosse enfin qu'ils venaient de creuser, là-bas, sous le couvert, une fosse qui attendait deux cadavres! Quelle devait être la seconde victime?

L'ancien officier des chasseurs de Condé avait maintes fois bravé la mort avec insouciance, avec folie...

Cependant il demeurait glacé de terreur et d'horreur...

Et le temps s'écoulait. Minuit était passé. Une heure du matin sonna,--au lointain,--dans le silence. La vibration de la cloche réveilla le marquis de son épeurement. On lui avait laissé ses pistolets; il les prit et marcha vers la porte pour la verrouiller...

En ce moment, on frappa doucement. Gaston arma son pistolet...

--Monsieur le marquis, dit-on tout bas, c'est moi,--moi qui vous ai fait signe... Sainte-Marie! dormiriez-vous malgré mon avertissement?...

Des Armoises s'empressa d'ouvrir. Florence entra. La pauvre enfant défaillait. La vue de l'arme qu'il avait au poing et son attitude résolue lui apprirent que l'émigré était déjà au courant de la situation...

--Quoi! balbutia-t-elle, vous savez?...

--Je sais, répondit le gentilhomme, je sais qu'on en veut à ma vie, et que ceux-là mêmes qui se préparent à m'assassiner lâchement sont les maîtres de cette maison.

Les deux mains de la Benjamine voilèrent son front rouge de honte...

--Pardieu! continua Gaston, on ne s'imagine pas, j'espère, qu'on aura bon marché de moi... Trois bandits ne me font pas peur... Je me défendrai, je me barricaderai, je soutiendrai un siège... Les voisins entendront, on me viendra en aide, et, si je ne puis échapper au guet-apens infâme, la justice, du moins, se chargera de me venger...

La fillette secoua la tête:

--N'espérez pas! murmura-t-elle. Vos armes seront inutiles, rien ne transpirera au dehors, et cette chambre est pleine de pièges... Vos ennemis, d'ailleurs, sont plus nombreux que vous ne croyez,--et ce ne sont pas mes frères qu'il faut craindre le plus...

L'émigré eut un rire amer:

--Ah! les femmes sont de la partie... Elles ne se contentent pas de jouer leur exécrable comédie... C'est bien: le bourreau ou moi, nous les traiterons comme des hommes...

Florence s'affaissa sur une chaise:

--Ayez pitié! s'écria-t-elle avec des larmes dans la voix. Cette famille est la mienne,--et je suis innocente!...

Pendant quelques secondes elle demeura comme écrasée sous le poids d'une détresse navrante. Puis, se redressant vivement et parlant par saccades:

--Plus un mot!... Ils vont venir... Je ne veux pas qu'ils vous tuent... Denise en mourrait de douleur...

--Denise!...

--Songez à elle! Songez qu'elle vous a aimé plus que l'honneur! Songez que vous avez promis de donner un nom à son fils...

--Est-il possible! Vous sauriez?...

--Denise m'a estimée assez pour me confier la moitié de ses secrets: j'ai deviné le reste... Ecoutez-moi maintenant: il s'agit de fuir...

--Fuir!...

--Sans attendre une minute, sans m'adresser une question, sans regarder derrière vous...

Elle allongea le doigt vers la fenêtre:

--Cette fenêtre est peu élevée. Grâce au treillage qui tapisse la muraille, vous atteindrez facilement le sol. Traversez la cour et les remises. Celles-ci communiquent avec la campagne par une petite porte dont voici la clé. Une fois dehors, personne n'osera vous poursuivre...

--Mais vous, qu'allez-vous devenir?...

--Moi?...

--Ces misérables ne vous pardonneront pas de m'avoir dérobé à leurs desseins sinistres...

--N'ayez souci. Je n'ai rien à craindre aujourd'hui, et, demain, je quitterai cette maison pour aller chercher un asile où je puisse pleurer et prier...--Mais partez, partez à l'instant!... Si vous saviez ce que j'ai entendu tout à l'heure!... Ce n'est pas vous seulement qu'il faut sauver, c'est Denise--notre chère Denise!...

--Elle!...

--Un danger terrible la menace...

--Un danger!... Mon Dieu!... Expliquez-moi...

--Le temps me manque... Ne m'interrogez pas... Hâtez-vous...

--Pas avant que vous m'ayez dit...

La Benjamine garda un instant le silence. Son sein soulevé bondissait. L'œil de Gaston se fixait sur elle avec angoisse et dévorait d'avance sa réponse. Le jeune homme répéta:

--Parlez, je le veux... Parlez, ou je reste!

La bouche de Florence s'ouvrit malgré elle.

--Eh bien, ils ont juré qu'elle serait leur proie...

--Denise, leur proie?... Ils ont juré?... Qui cela?...

--Ceux qui vont venir à cette chambre...

La voix du marquis siffla dans sa gorge:

--Les assassins!...

L'enfant baissa la tête. Puis avec un geste qui ne souffrait aucune réplique:

--Allez vite, à présent. Votre vie ne vous appartient plus. Denise a besoin d'un bras qui la protège et la défende...

M. des Armoises s'élança vers la fenêtre...

--Souvenez-vous, ajouta Florence d'un ton grave, que rien de ce qui s'est passé ici, cette nuit, rien de ce que vous avez appris ne devra sortir de vos lèvres...

Gaston s'arrêta.

--Me taire!... Vous n'y songez pas!... La loi réclame les coupables...

La Benjamine tomba à genoux et sanglota:

--La loi! c'est ma mère qu'elle frappera! c'est ma sœur! ce sont mes frères!...

La volonté de l'émigré se courba devant ce désespoir:

--Soit, je me tairai, fit-il.

La fillette leva vers lui ses yeux mouillés qui suppliaient:

--Vous me le promettez?...

--Sur ma foi de gentilhomme... Mais que ces gens quittent le pays et que jamais un nouveau crime...

Florence se redressa. Les larmes se séchaient sous sa paupière en feu:

--Soyez tranquille, prononça-t-elle avec un visage énergique, si quelque nouveau crime ensanglantait ce logis, c'est moi-même qui irais dénoncer les coupables à la justice.

Elle regagna la porte, qui était restée entr'ouverte, et, du seuil, prêtant l'oreille:

--Il me semble que je les entends... Seigneur Jésus! arriverai-je jusqu'à la chambre de votre malheureux compagnon?

--Mon compagnon?... C'est vrai: je l'avais oublié... Celui-là va aussi s'échapper, n'est-ce pas?...

--Celui-là est perdu sans ressources.

--Perdu? Vous ne l'avez donc pas averti comme moi?...

--Cela ne m'a pas été possible. Il a bu, il a mangé. Le narcotique a agi. Que Dieu ait pitié de son âme!

XI

LA CHAMBRE NUMÉRO 6

La fillette avait disparu dans les ténèbres du corridor,--et le marquis demeurait immobile auprès de la fenêtre, qu'un moment auparavant il se disposait à franchir.

Les dernières paroles de Florence l'avaient, pour ainsi dire, cloué au plancher.

Donc, un de ses semblables allait être égorgé dans un instant, à deux pas, sans grâce ni merci, tandis qu'il s'esquiverait à toutes jambes, lui, un soldat, fils de soldat et descendant de ces preux chevaliers des Armoises dont l'écu portait _d'azur à la tour d'argent_, avec cette devise: JE SOUTIENS.

Sur sa foi, c'était impossible.

Tout ce qu'il y avait en son âme d'humain, de généreux et de vaillant se révoltait à cette idée.

Laisser s'accomplir--par la fuite--une chose aussi monstrueuse, n'était-ce pas s'en rendre complice? Le sang versé du malheureux tacherait le blason du gentilhomme! Celui-ci en voyait, en sentait sur ses mains, sur son front, sur sa conscience l'éclaboussure sinistre, fumante, ineffaçable!

Le combat durait, chez lui, depuis certainement moins de temps que nous n'en avons mis à le transcrire, quand, tout à coup, M. des Armoises se frappa le front avec une expression de joie.

--Oui, c'est cela, murmura-t-il. Il y a un moyen. Dieu m'inspire.

Par le chemin que Florence lui avait indiqué, on pouvait sortir du logis et se jeter dans le village. Celui-ci n'était-il pas habité? Ce cri: _Au feu!_ ameuterait tous les voisins. Les fenêtres s'ouvriraient. On demanderait:

--Le feu?... Où?...

--Au _Coq-en-Pâte_...

La foule se précipiterait vers l'auberge...

Gaston enjamba la fenêtre. S'accrochant au rebord de celle-ci, il se préparait à effectuer sa descente, et son pied tâtait déjà le treillage qui devait l'aider dans cette opération, lorsqu'un cri retentit dans le silence de la nuit, un cri désespéré, affreux, suprême. Le gentilhomme se rejeta dans la chambre, qu'il traversa d'un bond pour s'élancer dans le corridor. Florence n'y était plus...

* * * * *

Au bout de ce corridor, un mince filet de lumière filtrait sous une porte...

* * * * *

Un pistolet de chaque main, M. des Armoises se rua contre cette porte qu'il enfonça d'un coup de pied...

* * * * *

Derrière, il y avait une chambre,--le numéro 6,--à peu près pareille au numéro 1, avec une croisée donnant sur le jardin, un lit à baldaquin dont les rideaux étaient fermés et une armoire monumentale, dont les volets, au large ouverts, laissaient apercevoir l'orifice d'un couloir qui trouait la muraille et s'enfonçait dans l'ombre; c'était par cette issue secrète que l'on avait dû s'introduire.

Au milieu de la chambre, entre une chaise renversée et une table encore servie, le colporteur Anthime Jovard était étendu la face contre terre. Son sang formait une mare sur le parquet. Le pauvre diable dormait,--la tête sur la nappe,--quand il avait été frappé entre les deux épaules. Il s'était dressé sur le coup, avait battu l'air de ses bras et était tombé en poussant un cri,--le cri que Gaston avait entendu.

Il venait d'expirer.

Les Arnould l'entouraient.

François et Sébastien, penchés sur lui, étaient en train de le soulever, afin que Marianne pût déboucler plus facilement la ceinture de cuir,--la ceinture aux dix-huit cents francs,--qu'il portait sous ses vêtements. Agnès Chassard les éclairait, une lampe au poing. Joseph essuyait la lame de son couteau après la serviette qui, un instant auparavant, s'étalait à la boutonnière de la victime...

Un calme extraordinaire présidait à cette scène de mort.

Tout le monde était tranquille auprès de ce cadavre. On causait paisiblement du travail accompli et de ce qui restait encore à faire, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple. Le programme avait été réglé d'avance, point par point. Les gens qui étaient là n'avaient ni inquiétude ni hâte. Seule, la veuve Arnould maugréait entre ses dents:

--On n'a pas voulu m'écouter... C'était par le numéro 1 qu'il fallait entamer l'ouvrage... Si celui-ci, en braillant, avait pourtant réveillé l'autre.

L'apparition du marquis donna raison à la vieille femme.

A la vue de Gaston, un rauquement sortit de chaque poitrine.

Sébastien, François et Marianne se redressèrent brusquement. Les deux frères avaient dégaîné leurs couteaux. La grande fille brandissait une hachette--et une telle arme n'était point à dédaigner entre ses mains. Elle avait fait ses preuves. Joseph s'était abrité derrière ses frères. Un coquin plein de prudence, cet aîné de la famille. Certes, s'il eût trouvé Anthime Jovard debout, il eût laissé à ses cadets l'honneur d'engager la bataille.

M. des Armoises était de ceux qui, à l'heure décisive, jettent de côté toute émotion débilitante. Il n'était plus question pour lui de prêter assistance à autrui. Le colporteur n'avait plus besoin de défenseur. C'était sa propre existence qui devenait en jeu. Il s'agissait de se tirer de ce guêpier.

Le frisson payé aux premières horreurs de la situation était loin. Le gentilhomme s'était adossé à la muraille,--droit et haut comme une âme sans peur. Sa voix vibra, ferme et libre.

--Le premier qui avance est mort!

Il pointait ses deux pistolets sur le groupe de ses adversaires...

Un éclat de rire répondit à cette menace...

--Hardi, les enfants! commanda la veuve.

Marianne, François et Sébastien, s'élancèrent...

Des Armoises fit feu de ses deux coups à la fois...

Mais personne ne tomba. Et la grande fille ricana dans la fumée:

--As-tu fini, Bibi? J'ai les balles dans ma poche!...

--Ah! misérables! gronda Gaston, en comprenant le stratagème qui lui enlevait toute chance de salut.

Les assaillants arrivaient sur lui...

Il saisit un de ses pistolets par le canon...

La lourde crosse fit sonner le crâne de Sébastien, qui roula--à moitié assommé--sur le plancher...

Par malheur, pour frapper, l'émigré avait fait un pas en avant.

Agnès Chassard se glissa entre lui et le mur: elle avait ramassé, dans un coin, un marteau dont elle se servait d'habitude pour _achever_ la besogne mise en train par ses fils...

Le reste fut rapide comme l'éclair. L'hôtesse leva le bras. Le marteau s'abattit sur la tête du gentilhomme...

En ce moment, Joseph Arnould renversa la lampe...

Quelques minutes se passèrent, pendant lesquelles on entendit un cri s'étouffer dans un râle...

Ensuite, la grande fille dit, apostrophant son aîné d'un ton aigre:

--Rallume la lampe, poltron. L'affaire est dans le sac.

* * * * *

La lampe rallumée éclaira le corps de Gaston des Armoises couché en travers de celui du colporteur Anthime Jovard. La hachette de Marianne lui avait fendu le front--et le couteau de François s'enfonçait jusqu'au manche dans sa poitrine. Sa nuque, fracassée par le marteau d'Agnès Chassard, baignait dans une boue faite de cervelle et de sang.

Les assassins ne demeurèrent qu'un reste de temps à considérer leur _ouvrage_. Puis, la bande entière se rua sur ces débris humains comme la meute sur la curée. Chacun voulait avoir sa part de butin.

--A moi les bagues!

--A moi la montre!

--A moi la chaîne, les breloques, la bourse!

Joseph,--agenouillé,--coula ses doigts crochus dans les vêtements de la victime.

--Il est là, fit-il en tâtant.

Une sorte de rugissement sortit à la fois de toutes les gorges oppressées:

--Le portefeuille?

--Je le tiens!

L'aîné des Arnould se remit lestement sur ses pieds.

--Voici l'objet:

Il ajouta en parcourant de l'œil les regards enflammés et les faces livides.

--Ça vous fait de l'effet, pas vrai? A moi aussi, nom d'un million! Dire que cette machinette de maroquin est grosse de toute une fortune!

--Ouvre-lui le ventre un peu, pour voir, demanda la grande fille qui haletait d'impatience.

Joseph tira du portefeuille une liasse de bank-notes qu'il agita triomphalement:

--Savez-vous calculer, chéris? Le paquet est de cinquante chiffons,--et chacun d'eux vaut mille livres!

Il y eut un frémissement et un éblouissement. Agnès Chassard ne parlait pas. Mais sa prunelle lançait l'éclair fiévreux de l'or. Car son rêve lui montrait les précieux «chiffons» se métamorphosant en boisseaux de louis. L'ivresse jaune lui montait au cerveau...

Soudain, sa griffe s'allongea,--prompte et irrésistible.

Et le paquet de billets de banque,--_cueilli_, pour ainsi dire, entre les doigts de Joseph,--s'engouffra dans la vaste poche de son jupon...

--On vous gardera cela, fit-elle. C'est une somme. Vous êtes trop jeunes!...

Le mouvement et la phrase déterminèrent une violente explosion:

--Doucement! s'écria le fils aîné. Si nous sommes trop jeunes, vous êtes trop soigneuse. Ramasser ce qui ne traîne pas!...

--L'argent est à nous comme à vous, ajouta Marianne.

--Nous l'avons bien gagné, appuya François.

--Partageons, conclut Sébastien, à qui l'énoncé du chiffre avait fait oublier le horion reçu dans la lutte.

--Je représente feu votre père, ergota la veuve sèchement. Nous étions mariés sous le régime de la communauté. Tout ce qui est ici m'appartient...

--Oui, riposta la virago, jusqu'à ce que vous nous ayez rendu nos comptes...

--Nous sommes majeurs, grogna François.

--Partageons! répéta Sébastien.

L'hôtesse fit un geste énergique de refus:

--Partager?... Jamais!... On me couperait plutôt par morceaux!...

Autour d'elle toutes les physionomies étaient sombres. Un murmure de colère s'éleva, grandit et éclata en menaces:

--Maman, ne nous forcez pas à vous manquer de respect!

--Encore une fois, partageons,--ou il y aura du grabuge.

Ses deux cadets et sa fille aînée marchaient sur la vieille femme avec des intentions d'une hostilité non équivoque. Le fils aîné ne bougeait point. Il réfléchissait.

Une nouvelle bataille allait avoir lieu. A qui resterait la victoire? Dans l'ordre des choses logiques, le cas ne présentait pas l'apparence d'un doute: la jeunesse robuste et dépourvue de scrupules de Marianne, de François et de Sébastien devait avoir--promptement--raison de l'obstination d'une sexagénaire.

Cependant, pas une ombre d'inquiétude ne rembrunissait le masque parcheminé de celle-ci. Son regard dur et froid se promenait sans crainte sur ses trois adversaires qui se rapprochaient d'elle...

Quand l'attaque imminente fut près de la toucher, elle n'ébaucha aucun mouvement défensif: elle se contenta de siffler doucement...

Un énorme chien des montagnes montra sa tête léonine à l'orifice du couloir secret. L'hôtesse appela:

--Ici, Turc!...

Le molosse vint, en rampant, se coucher à ses pieds.

--Celui-là n'est point un ingrat, reprit-elle en le caressant de la main. C'est moi qui l'ai élevé. Je ne conseillerais à personne de me molester devant lui...

Comme s'il comprenait la situation, le chien se ramassa pour bondir--l'œil sanglant, le poil hérissé--et sa gueule, qui s'ouvrit pour gronder sourdement, démasqua des crocs formidables...

Sébastien, François et Marianne reculèrent, tandis que Joseph venait décidément se ranger du côté de Turc: la révolte était vaincue et domptée...

--A la bonne heure! grinça la veuve avec un petit rire strident, vous vous souvenez du commandement que vous a appris le catéchisme:--_Tes père et mère honoreras, afin que vives longuement_...

Elle poursuivit avec un hochement d'épaules plein d'une compassion ironique:

--Vous auriez mieux fait de finir ce que nous avons commencé...

--Comment?

Agnès Chassard poussa du pied les deux cadavres:

--Il s'agirait, d'abord, de nous débarrasser de ceci pour qu'on puisse éponger et récurer le plancher... La propreté avant tout... Et puis, l'enfant attend son tour...

--L'enfant?...

La vieille femme étendit l'index vers le lit:

--Hé! oui: l'enfant,--l'enfant du colporteur, derrière les courtines, et que vous avez oublié avec toutes vos chicanes et toutes vos bisbilles...

On se regarda avec surprise, et des exclamations partirent de toutes les bouches:

--La mère a raison...

--En voilà un, opina Joseph, qui doit avoir le sommeil furieusement chevillé sur les yeux!...

--Pourquoi ça? questionna Marianne.

--Dame! pour n'avoir pas donné signe de vie pendant tout ce hourvari!

--Bah! repartit la virago qui jouait avec sa hachette, si le mioche est réveillé, on va le rendormir...

--Dépêchons! ordonna l'hôtesse. L'aube est matinale en juillet,--et il n'y a rien de fait tant qu'il reste quelque chose à faire....

--Vous, dit la grande fille à ses frères, occupez-vous de _serrer_ les _clients_ en lieu sûr... Moi, je me charge de l'innocent....

Elle se dirigea vers le lit, dont elle saisit les rideaux de la main gauche:

--Ne t'impatiente pas, petiot!... Maman, éclairez-moi... Nous allons fabriquer un ange...

La veuve s'avança en élevant la lampe. Les trois fils allongeaient le cou pour voir,--plus curieux et plus féroces que le chien Turc, qui ne se dérangeait pas de laper le sang dont ruisselait le parquet.

Les rideaux,--brusquement tirés,--glissèrent avec bruit sur leur tringle. La hachette tournoya en l'air. Mais le bras de Marianne retomba inerte,--et, l'arme, lâchée subitement, alla se heurter à la muraille, qu'elle entailla, avant de rebondir à terre...

En même temps, ses quatre complices poussaient un même cri de stupeur...

Leur dernière victime leur échappait:

Le lit était vide...

L'enfant avait disparu!

XII

AU PAVILLON DU GARDE

Une semaine s'était écoulée depuis les scènes de boucherie auxquelles les exigences de notre récit nous ont forcé de faire assister le lecteur.

Transportons-nous à ce qu'on appelait dans le pays: _le Pavillon du Garde_--du feu garde Marc-Michel Hattier en son vivant, surveillant des eaux, bois, chasses et pêches, dépendant du domaine seigneurial des Armoises.

Trois quarts de lieue--environ--séparaient ce domaine du village de Vittel. Le chemin--aujourd'hui vicinal--qui les reliait l'un à l'autre, passait devant le pavillon et côtoyait un vaste parc, auquel s'adossait celui-ci, et dont les opulents ombrages allaient rejoignant le château. Ce dernier confinait pareillement à un hameau d'une douzaine de feux, qui portait le même nom que lui.

Après la mort de l'ex-trompette de Chamboran, sa fille n'avait point cessé--nous vous dirons plus tard comment et pourquoi,--d'occuper le logis paternel, construction de briques, élevée d'un étage, d'un extérieur avenant et d'un aménagement confortable malgré son exiguïté. Au rez-de-chaussée, le _poêle_ et la cuisine; au premier, la chambre du défunt, dont Denise avait fait la sienne, et le cabinet qui servait de «casernement» à Philippe avant son départ pour l'armée; sous les combles, une mansarde où couchait une servante.

Je crois avoir déjà indiqué qu'en Lorraine, dans les habitations bourgeoises et rustiques, le _poêle_ s'entend de la pièce principale, salle à manger et salon à la fois,--voire dortoir ou atelier, dans les familles nombreuses ou dans les ménages d'ouvriers,--où l'on se tient de préférence où l'on prend ses repas et où l'on reçoit les visiteurs.