Part 2
Soudain, il se leva avec impétuosité et courut, les bras ouverts vers l'ancien lieutenant aux chasseurs de Bourbon:
--Sacrodioux! citoyen ci-devant, voulez-vous que je vous embrasse?
--Du meilleur de mon cœur, mon camarade.
Les deux hommes échangèrent une étreinte chaleureuse. Ensuite, carillonnant du couteau sur son verre, le sous-officier appela:
--Holà! la fille, l'aubergiste, la baraque, tout le tremblement!...
Les deux servantes accoururent au tintamarre.
Le militaire commanda:
--Attention, les poulettes! Ouvrons les ouïes à la consigne... Apportez-nous, incontinent, une couple de fioles de derrière les fagots: Thiaucourt ou Pagny, au choix. On ne regarde pas au prix. Seulement, si le vin n'est pas du plus chenu, je flanque le patron en bouteille à sa place... Est-ce compris?... Alors, à gauche, par quatre, Margoton et Jeanneton! Escadron, en avant! Au trot!...
Puis, s'adressant à son vis-à-vis:
--Je veux que nous trinquions ensemble avec la vieille liqueur des vignes de Lorraine.
Le digne soldat débordait d'une allégresse qui faisait trembler la maison.
Cependant sa physionomie se rembrunit tout à coup. Il se prit à examiner le «citoyen ci-devant» avec une soupçonneuse inquiétude.
--Ah çà! j'y songe, dit-il, vous avez émigré?...
--Eh bien? questionna l'autre.
--Eh bien, j'espère que vous n'êtes pas rentré en France avec de mauvaises intentions?
--De mauvaises intentions?
--Dame! il y a comme cela, pour l'instant à Paris, une bande de Vendéens, de Chouans, de partisans de l'ancien régime qui manigancent contre la République et le Premier Consul toute espèce de complots, de traquenards, de machines infernales...
--Rassurez-vous, répondit le gentilhomme d'un ton grave. En profitant du bénéfice de la loi qui m'a rendu au sol natal, j'ai accepté sans arrière-pensée les faits accomplis et l'ordre de choses existant. J'ai pu combattre à ciel ouvert pour une cause qui était celle de la noblesse; je ne conspirerai pas dans l'ombre contre la paix intérieure de mon pays. Ces messieurs de la Vendée ont leur opinion; j'ai la mienne. L'épée de la royauté s'est brisée dans nos mains: je n'en ramasserai point les morceaux pour les façonner en poignards.
Il ajouta avec un fin sourire:
--Croyez-moi, d'ailleurs, ce ne sont pas les Chouans qui menacent le plus l'existence de la République; ce ne sont pas les partisans de l'ancien régime, comme vous dites, qui menacent le plus l'existence du Premier Consul. Celui-ci a tout lieu de redouter autant Ceracchi et Arèna que Saint-Régent et Cadoudal. Quant à la République, si elle doit finir dans un avenir prochain, ce ne sera point au profit du prince exilé à Hartwell.
--Comment, interrogea le maréchal des logis, vous penseriez que le général Bonaparte?...
--Je pense que le général Bonaparte est un grand capitaine et un grand politique. Plus que personne, j'admire ses talents militaires et leurs éclatants résultats,--et si, comme, je n'en doute pas, il sait rendre la France aussi calme, aussi prospère au dedans qu'il a su la faire respectée et honorée au dehors, je me sens tout prêt à l'aimer.
Le sous-officier asséna sur la table, en témoignage de satisfaction, un coup de poing qui fit danser la vaisselle.
--A la bonne heure! s'exclama-t-il. On ne vous en demande pas davantage! Vous voilà désormais caserné dans mon cœur entre le héros d'Arcole, des Pyramides, de Marengo et ma petite sœur Denise!
Denise!
L'émigré tressaillit violemment.
--Vous avez une sœur qui se nomme Denise? s'informa-t-il d'une voix qui s'efforçait de maîtriser son émotion.
--Un joli nom, pas vrai?... Eh bien, je gage que la mignonne est devenue encore plus jolie que son nom, depuis douze ans que je n'ai pas aperçu le bout de son gentil museau!...
La servante rentrait, apportant deux fioles poudreuses:
--Ma mie, lui intima notre militaire, vous donnerez de ma part une bouteille _du même_ à Coliche, le conducteur. Qu'il nous laisse jaser en paix. Aussi bien, je suis son unique voyageur, et nous avons du temps devant nous pour arriver à Epinal...
Il poursuivit en débouchant un flacon:
--C'était déjà un fameux brin de fille que ma Denise, la brunette, quand je quittai les Vosges pour le 5e dragons. Aujourd'hui, elle tire sur vingt-cinq ans. C'est une femme. Faudra songer à la marier.
Le soin qu'il mettait à débarrasser la fiole de son enveloppe de toiles d'araignée et de sa coiffe de cire rouge l'avait empêché de remarquer le trouble qui s'était emparé de son compagnon lorsque celui-ci lui avait entendu prononcer ce nom: _Denise_,--trouble, du reste, que l'émigré était parvenu à dominer après un effort d'un instant.
Notons ici une particularité qui avait dû échapper à nos convives, mais qu'il importe de faire connaître à nos lecteurs.
La salle à manger de l'hôtel de la Poste était située au rez-de-chaussée et donnait sur la place de Charmes par une large fenêtre, que l'on avait laissée ouverte à cause de la chaleur, et dont, pour empêcher le soleil de pénétrer à l'intérieur, on s'était contenté de fermer les persiennes à claire-voie. Sous cette fenêtre, il y avait un banc de pierre, sur lequel les voisins de maître Antoine Renaudot venaient faire la causette le soir.
Personne ne passait à cette heure sur la place, dont le pavé luisait comme un métal fourbi: les paysans étaient aux champs, les ouvriers à leur besogne et les bourgeois à leur digestion.
A peu près à l'instant où les deux voyageurs s'étaient mis à table, un mendiant portant bâton et besace avait débouché d'une ruelle qui communiquait à la campagne. Ce mendiant, dont le bas du visage se perdait dans une barbe grisonnante et touffue, tandis que le haut disparaissait sous un chapeau de paille grossière dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, était, en dépit de la saison, emmitouflé d'une vieille limousine de laine, par les trous de laquelle on apercevait une culotte et une blouse qui n'avaient de valeur que pour la cuve d'une papeterie.
Ce mendiant avait traversé la place d'un pas lourd et traînant, comme un homme harassé de fatigue. Il était venu s'asseoir sur le banc. Sa tête, après avoir dodeliné à droite et à gauche, avait fini par se renverser en arrière et par s'appuyer à la persienne de la fenêtre, tandis que son chapeau,--ramené en avant et jusque sur sa barbe,--l'abritait du soleil, des mouches et de tout regard indiscret. Puis, il avait paru s'assoupir, comme vaincu par la température étouffante et bercé par le bourdonnement des voix des deux causeurs attablés.
III
INTER POCULA ET DAPES
Nonobstant les appréciations de maître Antoine Renaudot, le rôti s'était trouvé cuit à point: il n'en restait guère que la carcasse, entre un buisson d'écrevisses furieusement mis à sac et un plat de truites saumonnées,--les truites roses de la Moselle,--auquel l'appétit des convives avait fait une large brèche. Maintenant les fraises _de bois_, les merises de la vallée de Fougerolles et les _brimbelles_ nationales,--petites baies âcres, noires et parfumées, qui poussent dans une bruyère assez semblable au buis, sous les sapins,--couvraient la nappe, servies sur des feuilles de vigne, pêle-mêle avec les fruits confits, les gâteaux secs et les fromages piquants qui révélaient le calcul intéressé du soi-disant cordon bleu de Stanislas,--calcul dont deux bouteilles vides et une troisième à moitié pleine dénotaient la savante exactitude. En effet, il était évident que quiconque toucherait à ce complément du repas devrait, quelque sobre qu'il fût, se livrer à une ample consommation de liquide.
Le dessert est l'instant des expansions, des épanchements, des confidences.
Le sous-officier ne s'en montrait point chiche.
C'était un _enfant de giberne_: le fils d'un trompette et d'une cantinière de Chamboran. Sa mère était morte sous le drapeau en lui donnant une petite sœur. Son père, blessé à Rosbach près du maréchal de Soubise, avait dépouillé l'uniforme pour entrer au service de son ancien major, riche gentilhomme du bailliage de Mirecourt, en Vosges. Chez les serviteurs de ce temps-là, obéissance signifiait dévouement, et non servilité. Aux gages du marquis, son maître, l'ex-houzard avait conservé intacte sa dignité d'homme et de soldat. C'est ainsi qu'il n'avait point voulu que son _fieu_ portât d'autre livrée que la livrée du roi, qui était alors celle de la France.
Elevé militairement dès le berceau, le gars s'était enrôlé en 1790 dans Conti-Cavalerie, dont le dépôt tenait garnison à Pont-à-Mousson. Puis, ce régiment de Conti étant devenu 5e dragons, et ayant échangé sa cornette blanche fleurdelisée contre le guidon tricolore, notre volontaire avait suivi les nouvelles couleurs de la Nation partout où il y avait des horions à «se repasser» et des _lauriers à cueillir_...
--Du diable, disait-il, si, pendant une douzaine d'années que j'ai traîné mes bottes du Zuyderzée jusqu'au Tibre et des plaines grasses de la Lombardie aux champs sablonneux de Ghiseh, du diable si j'ai seulement pensé à demander une permission de huit jours pour aller embrasser le vieil homme et la sœurette! Avec nos généraux, voyez-vous, pas moyen de s'amuser aux bagatelles de la famille. Tous les six mois, la République nous laissait cinq minutes pour souffler: nous profitions des cinq minutes pour dormir,--et nous soufflions en marchant.
--Pourtant, vous avez reçu des nouvelles du pays? questionna l'émigré avec une inquiétude dont nos lecteurs auront plus tard l'explication.
--Bon! trois lettres, ni plus ni moins: la première à Mayence, la deuxième à Milan et la troisième à Héliopolis. Et quelles lettres! Toujours la rocambole: «_Ayant pour but de t'informer que nous sommes en bonne santé, nous désirons que la présente te trouve de même._» Pour ce qui était d'y répondre, il ne fallait pas y songer. Non pas que je sois brouillé avec l'écriture, sacrodioux! On manie, Dieu merci, la plume comme l'espadon. Mais on avait, ma foi, d'autres chats à fouetter, depuis les kaiserlicks de Mélas, d'Alvinzi et de l'archiduc Charles, jusqu'aux Mamelouks de Mourad-Bey!
* * * * *
A la formation de la garde consulaire, le sous-officier était entré d'emblée dans cette troupe d'élite. Sa belle conduite à Marengo lui avait valu un sabre d'honneur.
Oui, mais un pli cacheté de noir l'attendait au quartier du Luxembourg, à son retour de la campagne: le vieux trompette de Chamboran venait de passer de vie à trépas. Et Denise restait désormais seule et désolée à la maison...
Le parti du brave garçon fut pris en un instant:
Savary s'occupait à réorganiser l'ancienne maréchaussée dans les départements. Notre grenadier à cheval sollicita la faveur de servir dans ce corps. Sa requête ayant été mise sous les yeux du Premier Consul avec les pièces à l'appui:
--Je connais cet excellent sujet, avait déclaré Bonaparte. Il est actif, intrépide, intelligent. Avec cela, une poigne de fer et un cœur d'or. C'est un gaillard comme il en faut pour ramener et maintenir l'ordre à l'intérieur du pays. Pour stimuler son zèle, il serait convenable de lui accorder de l'avancement. Vous verrez, citoyen ministre de la guerre, à lui faire échanger ses galons contre une épaulette et à l'envoyer dans les Vosges, où, familier avec la nature des localités et le caractère des individus, il est appelé à rendre de réels services.
Le maréchal-des-logis avait donc été nommé lieutenant dans la _gendarmerie nationale_ à la résidence de Mirecourt. Pour le moment, il rejoignait son poste et avait quitté à Nancy la diligence de Paris à Strasbourg, afin de se rendre à Epinal par la patache.
«--Vous y recevrez les instructions de vos supérieurs, lui avait dit Savary en lui remettant son brevet, et vous vous y entendrez avec les magistrats au sujet de certaines disparitions mystérieuses dont on n'a pas encore découvert les auteurs. Le Premier Consul se montre fort irrité de cet état de choses. Soyez vigilant, adroit, perspicace, énergique. Parvenez à faire la lumière dans cette étrange bouteille à l'encre. Vos épaulettes de capitaine sont au bout de votre succès.»
Le néo-lieutenant conclut:
--Une fois installé dans ma nouvelle position, je fais venir ma sœur près de moi. Elle sera l'allégresse et la maîtresse de mon ménage de garçon. Ensuite, j'espère bien trouver un honnête homme qui l'épouse. D'abord, j'adore les enfants, et je ne serai content que quand j'aurai une nichée de nièces et de neveux pour me tirer la moustache et me grimper aux jambes...
Il ajouta après une pause:
--Entre nous, il paraît que ma Denise a le droit de faire un peu la difficile. Eduquée comme une demoiselle par la feue dame du château, elle a déjà, à ce qu'on assure, rabroué plus d'un prétendant... Mais quoi! moi aussi, j'aurais pu continuer à poursuivre un quine à la loterie du canon...
Puis philosophiquement:
--Bah! tout le monde n'a pas la chance--et le mérite--de Murat, de Junot, de Lefèvre et d'Augereau. D'ailleurs, je ne suis ni ambitieux, ni orgueilleux, ni envieux, et je me répète, dans mon bon sens, que déjouer les complots des fripons, traquer les voleurs et les assassins, écraser le criminel sur son crime, c'est toujours défendre la patrie et contribuer, sinon à sa gloire, du moins à sa sécurité et à son bonheur.
Après cette péroraison, le narrateur se versa un verre de ce vin de Thiaucourt,--clairet, léger, de couleur _pelure d'oignon_,--qui ne souffre pas le transport et dont la chaleur et le bouquet veulent être humés sur place.
Son vis-à-vis l'avait écouté dans un silence qui recouvrait une anxiété secrète.
--Mon cher compatriote, reprit-il avec hésitation, vous n'avez oublié qu'un point dans tout ceci...
--Lequel?
--C'est de m'apprendre votre nom, si, toutefois, il n'y a pas, de ma part, indiscrétion à vous le demander...
L'autre éclata de rire:
--Mon nom?... Tiens, c'est vrai, suis-je bête?... Je ne vous ai pas dit mon nom...
Il souleva son bonnet de police:
--Mon digne père,--que Dieu ait son âme!--s'appelait Marc-Michel Hattier. En son vivant, il portait la casaque verte, le baudrier et la plaque de garde-chasse au domaine des Armoises, dans le district de Mirecourt, un peu au-dessus de Vittel. Moi, je m'appelle Philippe Hattier, pour vous obliger, citoyen, si jamais j'en étais capable.
L'émigré passa sa main sur son front, où perlait une légère sueur. Ensuite, avec l'air, le ton, le geste d'un homme qui prend une résolution suprême:
--Confiance pour confiance, fit-il brièvement. J'avais deviné votre nom. Voici le mien, en échange: je suis Charles-Louis-Gaston, fils et héritier du défunt marquis des Armoises...
Vous auriez juré qu'en prononçant cette phrase le marquis Charles-Louis-Gaston des Armoises allait au-devant d'un danger...
Vous auriez juré qu'il s'attendait à déterminer, chez celui à qui il s'adressait, l'explosion d'un courroux soudain et terrible...
Il n'en fut rien:
La physionomie de son interlocuteur ne dénonça guère qu'une stupéfaction intense,--mais dépourvue de toute apparence d'hostilité.
--Comment! s'exclama Philippe Hattier, vous seriez le fils du ci-devant marquis! L'héritier de ce brave seigneur! Ce petit Charles-Louis-Gaston qu'on faisait élever à Paris tandis que je grandissais à l'ombre du château!...
L'émigré appuya:
--Et qui n'ai habité ce château que pendant six mois,--il y a dix ans,--sous la Terreur,--alors que je me cachai dans les Vosges, avant de passer en Allemagne...
Ces mots renfermaient-ils un sens particulier? On l'aurait supposé à la façon dont ils étaient accentués. En parlant, le gentilhomme observait son compagnon du coin de l'œil et cherchait--évidemment--à saisir, à leur reflet sur le visage, quelles idées pouvaient germer dans le cerveau du militaire, quels sentiments devaient agiter son cœur.
--Il demeure calme, pensait-il, que signifie...? Denise aurait-elle gardé notre secret?... Son frère ignorerait-il mon séjour aux Armoises et ce qui en est résulté?
De fait, les traits de Philippe Hattier dénotaient seulement une sorte d'extase. L'honnête soldat restait là, les bras ballants, la prunelle fixe, la bouche béante. On l'entendait murmurer:
--Ah çà! voyons! est-ce que je rêve? Ma cervelle bat la chamade. On dirait qu'un boulet de trente-si m'a tapé sur la coloquinte...
Il se frotta les paupières à pleines mains et étudia, déchiffra, analysa la figure de l'émigré, qui l'épiait avec une tranquillité feinte.
--Oui, poursuivit-il à part lui, voilà le front hautain, hardi de notre ancien seigneur. Voilà le regard doux et bon de la châtelaine. Le rejeton rappelle le vieil arbre. J'aurais dû le reconnaître plus tôt...
Il se découvrit avec respect. Une larme sillonnait le hâle de sa joue:
--Je vous salue, monsieur le marquis des Armoises, dit-il d'une voix lente et grave. Le Ciel vous bénisse et vous aide! Pour moi, je le remercie du fond de l'âme de m'avoir fait retrouver dans le même individu mon généreux adversaire de Dawendorff et le fils des bienfaiteurs de ma famille...
Il ajouta avec une rondeur brusque et gaie:
--Comme ça, sacrodioux! je ne serai pas obligé de me couper en deux pour me dévouer,--cœur et sang,--à mon sauveur et à mon maître...
Il n'y avait pas à s'y méprendre: la joie de cette simple et franche nature était sans mélange comme sans réserve.
Un soupir de soulagement souleva la poitrine de l'émigré, et cette action de grâces s'étouffa sur ses lèvres:
--Dieu soit loué! Il ne sait rien! J'arriverai à temps!...
* * * * *
Dans la cuisine, maître Renaudot et Coliche achevaient de vider la fine bouteille qu'ils devaient à la générosité de Philippe Hattier. Les maritornes jacassaient. L'une d'elles, qui, en tournant autour des deux convives, avait ramassé çà et là les bribes de la conversation, confiait ce secret à sa compagne:
--Le _maigriot_ est un marquis. Pourtant c'est lui qui mange le moins. C'est cocasse tout de même, la Micheline: un seigneur, ça devrait avoir plus d'appétit que le pauvre monde, puisque ça possède davantage les moyens de le satisfaire.
La Micheline haussa les épaules, pinça le bec et répondit:
--Une grenouille écorchée, ce marquis! Le militaire, à la bonne heure! Un paroissien qui est bâti comme les tours Saint-Nicolas,--tout pierres de taille et bois de charpente,--et susceptible de flanquer de fameuses raclées à une femme!
L'aubergiste, de son côté, déclarait au conducteur:
--J'avais flairé le personnage de qualité... On a du nez, Dieu merci... Vous comprenez: quand on a coudoyé--sous des lambris princiers--la fine fleur de la noblesse...
Coliche opina du bonnet. Ensuite il lampa la dernière goutte de son verre, et claquant de la langue:
--Pour du chenu, c'est du chenu. Un vrai gilet de velours sur l'estomac. N'empêche que voici l'instant de démarrer. J'm'en vas quérir mes poulets d'Inde...
* * * * *
Dans l'écurie, autour des «poulets d'Inde» que l'on venait de bouchonner, on s'occupait pareillement de l'émigré et de son compagnon.
--C'est un pays ensorcelé, affirmait l'un des palefreniers. Pas un voyageur n'en revient. Censément comme si le diable trouait le terrain d'un coup de griffe et vous les happait par la jambe pour les tirer dans sa marmite...
Un second appuya:
--L'enfer bout là-dessous, mes enfants, comme sous Bains, Bourbonne et Plombières. Ces sources d'eau salée, est-ce que c'est catholique? On prétend qu'elles guérissent un tas de maladies; moi, m'est avis que leur méchant goût d'amertume résulte des chrétiens qui se sont laissés choir dedans et qui s'y sont fondus jusqu'aux boutons de guêtres...
Le gars faisait allusion aux sources d'eaux minérales de Contrexéville et de Vittel, qui attirent aujourd'hui dans ces deux localités, voisines l'une de l'autre, toute une affluence de buveurs.
Celui qui avait parlé le premier reprit:
--Le muscadin de ce matin paraît _calé_. Sa valise pèse lourd. Gageons qu'elle contient autre chose qu'une paire de chemises de rechange...
--En ce cas, fit un troisième, sa peau vaut moins cher que la nôtre. Le diable est un malin fini. Il ne s'attaque qu'aux gens riches...
--Oui, mais il y a des pistolets dans les poches du manteau bouclé sur la valise...
Ces phrases se croisèrent:
--Le marchand de bœufs de Haguenau, qui a passé par ici en floréal, en avait, lui aussi, des pistolets...
--Et toute la justice d'Epinal n'a jamais pu savoir ce qu'il était devenu...
--D'ailleurs, le patron a prévenu le muscadin...
--S'il s'entête, tant pis pour lui!...
--Après tout, ça le regarde.
* * * * *
Sur le banc, au bas de la fenêtre de la salle à manger, le mendiant dormait toujours.
A table, on en était au coup de l'étrier.
Le gentilhomme semblait maintenant tout rasséréné et tout à l'aise.
--Mon camarade, disait-il, j'espère vous revoir aux Armoises, où je vous précéderai demain. Nos pères s'estimaient et s'aimaient. Voulez-vous que nous fassions de même?
--Si je le veux! s'exclama Philippe Hattier avec l'expansion de la reconnaissance; mais sacrodioux! rien ne saurait me faire plus d'honneur et de plaisir. Désormais, monsieur le marquis, c'est entre nous à la vie, à la mort...
Depuis qu'il savait parler au fils de son ancien maître, le militaire avait cessé d'employer la formule républicaine de _citoyen_.
L'émigré reprit:
--C'est convenu, je compte sur vous et je vous attends au château.
--Et vous ne m'y attendrez pas longtemps, je vous en signe mon billet. Pas de danger que je m'emberlificote dans les feux de file à Epinal. L'histoire de recevoir la consigne de mes chefs et de présenter mes salamalecs aux gros bonnets du tribunal,--et je pique des deux embrasser ma Denise... A propos, vous savez, elle habite toujours la maisonnette du vieux,--la petite maison du garde,--sur la lisière du parc, au bas de la côte... Ah! mais, surtout, ne la prévenez pas de mon retour, hein, la chère fille!... Je serai si heureux de son étonnement et de sa joie, quand elle me verra descendre de cheval, au seuil du modeste logis, avec mon nouvel uniforme et mes épaulettes de lieutenant!...
Le marquis avait tiré de son gousset une montre de famille enrichie de diamants.
--Il est près de deux heures, fit-il. Je partirai à quatre; à huit, je serai à Mirecourt, et, à onze, à Vittel, où je coucherai.
Son interlocuteur s'informa:
--Vous ne pousserez donc pas d'une traite jusqu'aux Armoises? De Vittel, c'est l'affaire de trois coups d'éperon...
Gaston secoua la tête avec mélancolie.
--Vous oubliez, dit-il, qu'il n'y a personne aux Armoises pour me faire accueil, et que le château lui-même ne m'appartient plus...
--Comment?
--N'a-t-il pas été vendu à titre de bien national?...
--Alors, il faut le racheter! s'écria Philippe chaleureusement, et si mon boursicot de soldat...
Le gentilhomme l'interrompit pour demander:
--Eh bien! et la dot de Denise?
--Bah! Denise prendra patience... Je ferai des économies sur mes appointements d'officier... Et puis elle est assez gentille, assez sage et assez instruite pour qu'on l'épouse pour ses beaux yeux...
Une vive émotion se peignit sur la figure de l'émigré:
--Qui ne serait fier, prononça-t-il, de donner son nom à la sœur d'un brave garçon tel que vous?... Mais point n'est besoin de sacrifices: je rapporte de quoi racheter le château.
--Vraiment?
Un léger bruit se fit entendre du côté de la fenêtre. C'était le dormeur, qui, sans rouvrir les paupières, venait de changer de position.
Son œil et son oreille gauches étaient maintenant collés à la persienne.
Le marquis poursuivit, sans prendre garde à ce qui se passait au dehors:
--J'ai écrit d'Allemagne aux acquéreurs des Armoises. Ils consentent à me réintégrer en possession de l'héritage paternel, moyennant une somme de cinquante mille livres une fois payée...
Il frappa sur la poche de sa lévite:
--Cinquante mille livres que j'ai ici en portefeuille...
--Cinquante mille livres?... En assignats?...
--Oh! que non pas en excellents billets de caisse--au porteur--de _l'Exchange-Office_ de Londres.
Philippe fit le salut militaire:
--Mes compliments, citoyen Crésus.