Part 18
Hélas! toute cette joie de la nature faisait ressortir davantage l'abattement de la jeune fille, qui venait de s'asseoir sur un banc de gazon, non loin du pavillon du garde. Le visage de la sœur du lieutenant gardait la trace des émotions cruelles qui l'agitaient depuis cinq jours. Ses yeux avaient ce regard morne et fixe que laisse après soi la brûlante exaltation de la fièvre...
La fièvre, elle en avait souffert pendant toute une nuit sans sommeil, mêlée de rêves affreux et d'apparitions menaçantes où se confondaient dans un monde fantastique les événements et les figures qui faisaient de son existence un ricochet continuel de catastrophe en catastrophe...
Or, parmi ces figures et ces événements, deux surtout se détachaient dans l'esprit de la malheureuse avec une poignante intensité de terreur: le billet reçu à l'église, et la physionomie du fils d'Agnès Chassard...
Ce billet, froissé et souvent relu sans doute à la dérobée, depuis la veille, elle l'avait tiré de son sein pour parcourir à nouveau ces lignes brèves et énigmatiques, dont le sens plutôt deviné qu'approfondi enfonçait l'angoisse dans son âme comme la lame courte d'un stylet italien...
Un homme connaissait son secret! Et cet homme, c'était Joseph Arnould...
Mon Dieu, jusqu'à ce moment, la fille du garde-chasse s'était médiocrement occupée des aubergistes du _Coq-en-Pâte_. Jamais la Benjamine ne lui avait parlé de sa famille pour s'en louer ou pour s'en plaindre. Toutefois, ce silence même avait dû faire supposer à Denise que l'enfant n'était pas parfaitement heureuse dans ce milieu d'appétits vulgaires, d'instincts grossiers et de brutalité campagnarde...
Elle avait aussi bien entendu répéter que l'aîné des fils d'Agnès Chassard était encore plus âpre au gain que sa mère, plus violent que sa sœur Marianne, et plus dissolu, plus pervers, plus redoutable que ses deux frères,--sous ce rapport surtout, qu'il se montrait plus habile à recouvrir ses défauts ou ses vices d'une couche impénétrable de dissimulation et d'hypocrisie...
Mais que lui importaient ces cancans de village? Ayant toujours pratiqué le bien, elle se refusait à croire au mal. Les gens de l'hôtellerie, d'ailleurs, avaient rendu service aux hôtes du pavillon. Nous avons vu la jeune femme défendre Joseph Arnould et ses aboutissants contre les souvenirs de notre ami Philippe. Comment, du reste, aurait-elle pu penser que cet indifférent, sinon cet inconnu, interviendrait un jour d'une façon foudroyante dans son repos, dans la question de son honneur? Ce jour avait lui, cependant. Et voilà que de la vapeur de l'éloignement, du passé, de l'insignifiance, la figure du paysan se dégageait brusquement,--formidable,--avec son regard trouble, son front fuyant, sa parole mesurée, son sourire aigre-doux...
Annoncé par sa lettre ambiguë, ce personnage inspirait à Denise cette épouvante fascinatrice dont l'œil de certains reptiles éblouit et magnétise les oiseaux. Aussi, n'eut-elle pas un moment l'idée de manquer au rendez-vous qu'il lui avait assigné...
Philippe avait quitté les Armoises dès l'aube. _Affaire de service_, avait-il dit à la Gervaise en lui recommandant de ne pas réveiller sa sœur. Il ne reviendrait qu'assez avant dans la soirée. A peine debout, la fille du garde-chasse avait envoyé la petite servante à Vittel savoir des nouvelles de Florence. Ensuite, elle était descendue de sa chambrette dans le parc...
Elle était là,--sous un berceau,--sa tête pâlie dans sa main. Elle était là, depuis longtemps. Son intelligence flottait dans des espaces pleins de ténèbres: elle pensait comme on rêve...
Soudain, le feuillage s'écarta avec bruit, à quelque distance, et une lourde semelle fit crier le sable de l'allée. Denise leva les yeux et poussa un faible cri. Joseph Arnould était devant elle.
Au premier abord, l'aubergiste du _Coq-en-Pâte_ n'offrait cependant rien qui fût trop redoutable. Sa face pleine et colorée, son nez court et charnu, ses grosses joues fraîches, sa bouche à pipe, tout cela aurait bien plutôt poussé au comique qu'au tragique, sans le regard de ses petits yeux, qui papillotaient de gauche à droite,--s'arrêtant rarement sur ce qu'ils voulaient voir, et s'éteignant ou se rallumant, selon les besoins de la cause, avec une inquiétante instantanéité.
Sans ses yeux, Joseph Arnould aurait été un paysan fort ordinaire, un peu avide, un peu madré, un peu chicanier, comme les autres, mais, en définitive, rempli d'un saint respect pour la propriété du voisin, du moment que celle-ci est ostensiblement gardée par la loi, la justice et la gendarmerie. Avec ses yeux, pour qui savait les étudier à l'occasion, ce pouvait être un charlatan déterminé, un maraud sans scrupules, un bandit cynique et cauteleux.
Notez que son costume, ses allures, ses façons étaient aussi loin que son masque débonnaire de prêter à l'épouvantail traditionnel dont l'imagination revêt si volontiers les brigands empoétisés par la hardiesse, l'originalité ou la férocité de leurs exploits.
Son habit de drap feutré à collet haut, à basques carrées, à larges boutons de cuivre, son ample gilet, sa culotte à _pont tombant_, ses bas de coton écru et ses demi-guêtres de toile ne ressemblaient guère en effet à cet uniforme de hussard--passementé sur toutes les coutures--sous lequel le fameux Schinderhannes venait de tenir en échec les forces de la République dans les départements, nouvellement annexés, de la Belgique et de l'Allemagne. Sa tournure pesante et bonasse ne rappelait qu'imparfaitement la désinvolture de gentilhomme de grand chemin, avec laquelle le non moins célèbre Morgan, habillé à la dernière mode du _Bal des Victimes_, avait fait récemment en Bourgogne et le long du Rhône, une guerre ouverte aux finances, aux fonctionnaires et à la police de l'Etat.
Et vous auriez vainement cherché autour de ses reins solides l'arsenal de pistolets et de poignards dont se hérissait la ceinture des _Ecorcheurs du Rhin_ et des _Compagnons de Jéhu_.
Non, c'était un bourgeois de village à la mine placide, discrète et satisfaite, qui s'avançait d'un pas tranquille, les mains dans ses vastes goussets. Son sourire content avait une pointe d'ironie. La superbe Denise s'était humanisée. Elle était venue au rendez-vous. Elle acceptait le combat. Et notre paysan était si sûr de vaincre!
Ce combat, sans s'y être aucunement préparée, la jeune femme se sentait désormais prête à le soutenir contre l'ennemi qu'elle pressentait et qui approchait. Elle n'espérait pas triompher. Mais c'était la fille d'un soldat. Elle avait hérité de l'ancien chamboran la netteté dans la décision, la bravoure dans l'exécution. Avant toutes choses elle restait elle-même, elle agissait sans hésitation ni fausse honte, selon sa conscience et sa nature propres, pures et généreuses comme le sang de ses veines...
Voilà pourquoi sa taille harmonieuse s'était redressée de toute sa hauteur; pourquoi sa belle bouche se fronçait pour retenir la plainte qu'elle avait laissé échapper; pourquoi, enfin, dans son attitude comme sur son visage, il n'y avait plus qu'une fierté grave mêlée à une tristesse calme et à une héroïque résignation.
En l'abordant, Joseph Arnould toucha son chapeau avec respect--car la douleur noblement supportée inspire le respect aux plus vils, et, en face de certaines vaillances, les natures basses et tortueuses éprouvent ce malaise des chouettes et des hiboux saisis, hors de leurs trous, par la lumière de l'aube.
Denise lui rendit son salut froidement. L'aubergiste était à la gêne. Après un instant de silence:
--Enchanté, citoyenne Hattier, de vous trouver en bonne santé... Un peu faiblotte, hein, cependant?... Ah! dame, c'est excusable après les événements d'hier...
Puis s'interrompant brusquement:
--Mais, voyons, ma chère demoiselle, allons au plus pressé, pas vrai? Le temps, c'est de l'argent, dit-on. Or, nous n'avons le moyen d'en perdre ni l'un ni l'autre...
La fille du lieutenant fit un signe affirmatif. Le paysan continua:
--D'abord qui est-ce qui va commencer, vous ou moi?...
--Vous, si vous le désirez; moi, si vous le préférez, repartit la jeune fille avec sérénité. A votre volonté, citoyen Arnould.
L'embarras de celui-ci redoublait. Pour prendre contenance, il se baissa et ramassa, au pied du banc, un papier qui, quelques instants auparavant, avait glissé des doigts de son interlocutrice. Cette dernière dit en le regardant fixement:
--C'est le billet que vous m'avez remis à l'église. Vous plairait-il de m'expliquer ce qu'il contient?...
Joseph Arnould était furieux contre lui-même de s'être laissé dominer un instant. Mais il s'était reconquis par un violent effort, et voulant abréger les préliminaires de l'attaque:
--Citoyenne, répliqua-t-il d'un ton bourru, ce billet signifie que je sais bien des choses.
--Et ces choses me concernent, n'est-ce pas? questionna Denise avec un sourire amer.
--Cette malice!... Est-ce que sans cela je me serais permis de vous déranger? Est-ce que sans cela, du reste, vous auriez vous-même répondu à mon appel?...
Une ride se creusa sur le front de la fille du garde-chasse.
--Ces choses-là, dites-les, fit-elle résolûment.
--Vous voudriez?...
Elle était debout en face de lui et le menaçait presque. Son œil brûlait:
--Je voudrais, prononça-t-elle, être édifiée sur ce que vous savez, afin de mesurer l'étendue de ce que vous allez sans doute exiger de moi.
Le fils d'Agnès Chassard, élève de sa mère, eut un mouvement de bonhomie supérieurement joué:
--Hé! qui vous parle, s'écria-t-il, d'exiger de vous quoi que ce soit? Est-ce que j'ai l'air de vouloir vous mettre le couteau sur la gorge? On sait ce qu'on sait, voilà tout. Quand j'aurais appris, par hasard, qu'il y a eu entre vous et notre jeune seigneur,--le fils du défunt marquis,--une histoire d'amourette à la suite de laquelle un poupon est venu au monde, qui n'a pas attendu la pataraphe du maire et la bénédiction de M. le curé!...
Denise ne leva point au ciel ces prodigieux regards que les comédiennes dardent vers le cintre, pour prendre le lustre à témoin de leur innocence. Elle ne cacha pas non plus son front «rouge de honte» entre ses mains.
Le paysan poursuivit avec une rondeur guillerette:
--Je ne vous accuse pas, pardi! Je ne vous reproche rien de rien. Ces choses-là arrivent tous les jours... On a vingt ans, on se convient, on s'adore. Au diable les grands parents, le sacrement, toute la boutique! Les méchantes langues prétendraient que vous avez été tout simplement la maîtresse de ce damoiseau et qu'un mioche est né de ce commerce illégitime, que vous avez fait élever clandestinement à Valincourt, près de Chaumont.--Moi, qui n'ai pas le moindrement l'intention de vous offenser ni de vous nuire, je vous jure ici mes grands dieux qu'il n'en sera pas soufflé mot à âme qui vive,--si vous êtes gentille et raisonnable, s'entend.
--Citoyen Arnould, questionna Denise d'une voix mordante, est-ce que les honnêtes gens ne baptiseraient pas d'un autre nom ce que vous appelez: le _hasard_?
--Comment?...
--_Le hasard m'a appris_, disiez-vous tout à l'heure?...
--Eh bien?...
--Est-ce que ce hasard ne serait point ce qu'on nomme de l'espionnage?...
L'aubergiste était redevenu parfaitement maître de lui. Il supporta le sarcasme sans broncher.
--Bon, se contenta-t-il de riposter placidement, un propriétaire a bien le droit, je pense, de faire des rondes de nuit dans sa propriété. Ce parc est à moi. J'y étais venu, le soir du retour de Philippe, guetter un braconnier qui me tue mes lapins. En me retirant, je m'approche du pavillon; la fenêtre est ouverte; on parle haut à l'intérieur... Est-ce ma faute si j'ai entendu?...
--Vous voulez dire _écouté_...
--Ecouté ou entendu, peu importe, puisque le résultat est le même... Or, ce qui est encore plus bizarre, c'est que, sans les avoir écoutées ni entendues, je suis arrivé à connaître certaines particularités...
--Lesquelles?
--Tenez: vous avez, par exemple, laissé croire à votre frère que votre enfant était mort en naissant...
--Et cet enfant?...
--Cet enfant a vécu...
Le paysan appuya:
--_Il vit..._ Il a grandi en paix dans l'ombre, chez les métayers de là-bas à qui votre vieille parente l'avait confié après sa naissance, tandis qu'ici vous jouissiez de tous les bénéfices inhérents à la vertu incontestée: estime, respect, considération, sympathie, _et cætera_...
--Citoyen!
--Révérence parler, citoyenne, je veux constater--et c'est tout--que vous êtes une personne de ressources, de talent et de caractère... Mais revenons à nos moutons:
Votre _fiot_ a nom Georges. Il va approchant ses dix ans. C'est un garçonnet qui paraît d'une pâte plus fine que la nôtre... Soit _hasard_, soit _espionnage_,--un gros mot, entre parenthèses, dans une jolie bouche comme la vôtre,--vous comprenez que votre serviteur est suffisamment renseigné...
Mais ce n'est encore là que la moitié de mon sac...
Est-ce que l'idée ne vous a pas poussé, dernièrement, de rappeler le cher galopin aux Armoises? Le marquis venait de vous écrire pour vous annoncer son prochain retour, et vous étiez si loin, si loin de vous douter que votre frère, le lieutenant, allait vous tomber sur les bras! Votre amant vous était resté fidèle. Il vous épouserait certainement et reconnaîtrait son enfant. Le domaine, racheté aux nouveaux acquéreurs, aurait désormais une châtelaine accomplie...
--Monsieur!... essaya de protester Denise contre cette insinuation de calcul, d'intérêt et de cupidité...
Joseph la rabroua d'un geste paternel:
--Par malheur, l'événement a trompé votre espoir. A peine rentré en France, le ci-devant marquis semble s'être évanoui en fumée. Où diable a-t-il passé? Tout le monde l'ignore. Notre officier lui-même, que le gouvernement a expédié dans le pays exprès pour y faire la lumière, ne me paraît pas beaucoup plus avancé que moi au sujet de cette disparition, qui me frustre de cinquante mille livres...
Cependant, vous aviez mandé aux gens de Valincourt de vous renvoyer votre fils,--et ces gens s'étaient empressés de se conformer à cette injonction...
Par une lettre en date d'il y a environ quinze jours,--cette lettre que vous avez déchirée, la nuit de votre explication avec le citoyen Philippe, et dont vous avez essaimé les morceaux par la fenêtre,--on vous prévenait que l'enfant avait quitté la veille ses parents nourriciers, se dirigeant vers les Armoises, sous la conduite et sauvegarde d'un certain colporteur appelé Anthime Jovard...
Celui-ci s'en retournait chez lui,--en Franche-Comté... Par l'occasion, il vous ramènerait le petit Georges. Tous deux, en effet, étaient partis de Valincourt à l'époque indiquée...
Mais, voilà: ceux qui partent n'arrivent pas toujours. Vous attendez encore. Vous attendrez longtemps... A moins qu'un véritable ami--comme moi--ne vienne vous dire: «Denise Hattier, ne voulez-vous donc pas savoir ce qu'est devenu votre enfant?»
* * * * *
La sœur du lieutenant avait d'abord écouté couler cette faconde alternativement doucereuse et brutale, debout, immobile, la main appuyée sur son cœur, dont elle s'efforçait de comprimer les battements impétueux. Mais, depuis qu'il était question de son enfant, cette armure d'impassibilité dont elle avait cuirassé sa douleur s'était brisée en tombant tout entière du même coup. La jeune femme, hautaine et forte, qui opposait aux assauts de la fatalité un front stoïque et un masque impénétrable, avait disparu pour faire place à la mère,--à la mère remuée jusque dans ses entrailles,--à la mère désolée, meurtrie, éperdue, pantelante, qui, lorsque l'aîné des Arnould s'arrêta, lui demanda, d'une voix dans laquelle frémissait une grande joie combattue par une grande crainte:
--Mon Georges!... Seigneur Dieu!... Vous savez ce qu'est devenu mon Georges?...
--Je le sais, répondit froidement l'aubergiste.
La prunelle de Denise éteignit ses éclairs dans les larmes. Sa taille se courba dans une attitude suppliante. La fille du garde-chasse ne luttait plus. Elle implorait:
--Oh! vous allez m'apprendre où il est, n'est-ce pas, citoyen? Au nom du ciel! Au nom de ceux que vous aimez! Il ne faut pas me tenir rancune de mon accueil de tout à l'heure. Je vous ai traité durement, je crois. J'étais folle, je me repens. Excusez-moi!... Vous n'êtes pas méchant. Votre père était un des amis du mien. Mon frère Philippe est votre camarade d'enfance, et votre sœur Florence a été comme ma fille... Vous me rendrez mon petit Georges...
La fille du garde-chasse fit deux pas vers Joseph, les mains jointes; lui se recula de deux pas, en grommelant de mauvaise humeur:
--C'est bon. Pas tant d'attendrissement. On vous le rendra, votre Georges.
--Quand? interrogea la jeune femme haletante.
--Quand nous aurons fait nos conditions, ma poulette.
--Nos conditions?...
--Hé! oui, parbleu. Dans tout marché il y a le tien et le mien. L'essentiel est de discuter et de s'entendre.
L'âme de la sœur du lieutenant se révolta à cette idée que l'on imposât des conditions à une mère qui réclamait son enfant, et elle s'informa d'un ton bref:
--Ces conditions, quelles sont-elles?
--On vous les expliquera quand vous serez plus calme, riposta Joseph sèchement.
Elle sembla se recueillir. Une terreur indicible lui serrait le cœur. Puis, après un moment, avec hésitation:
--Et pourtant, citoyen Arnould, ces conditions dont vous parlez, si je ne pouvais les remplir... Si je ne pouvais les accepter...
L'aîné des Arnould repartit:
--Ce serait tant pis pour vous, la belle.
Denise secoua le front:
--S'il ne s'agissait que de moi!...
--Oui, ricana le paysan, mais il s'agit aussi de votre jouvenceau. Celui-là, vous pourriez en faire votre deuil. Je vous signe mon billet que vous ne le reverriez jamais...
--Jamais?...
--Jamais!
Elle s'avança sur lui:
--Vous dites que je ne reverrais jamais mon fils?
--Jamais, répéta Joseph, qui la reçut de pied ferme.
Leurs yeux se brûlaient. Leurs bouches se touchaient presque. Vous auriez juré d'une lionne prête à se jeter sur un tigre. La femme fronça le sourcil et murmura:
--Prenez garde!
L'homme haussa les épaules et répondit:
--A quoi?...
--Il y a des lois, des juges qui vous arracheront l'enfant que vous prétendez me voler.
--Invoquez-les, si vous l'osez.
Denise baissa la tête.
Le paysan continua:
--Adressez-vous, si bon vous semble, au citoyen Thouvenel, qui est avec le commandant de la force armée de l'arrondissement comme la culotte avec la chemise,--ou mieux encore, au commandant de cette force armée lui-même, à Philippe Hattier, à votre frère, et tenez-leur quasi ce langage à tous deux:
«J'avais menti en affirmant que le bâtard de Gaston des Armoises était mort... Ce bâtard existe. Je suis sa mère. On me l'a pris. Je le redemande... Je le redemande à la face de tous... Qu'est-ce que ça me fait, ma honte rendue publique? Qu'est-ce que ça me fait que le nom que je porte,--qui était celui d'un brave soldat, qui est celui d'un brave officier,--soit couvert de la boue de ma faute, et que les éclaboussures de cette boue rejaillissent jusque sur une tombe?... Qu'est-ce que ça me fait, le bruit, l'esclandre, le scandale, les propos, les huées, les sifflets, le charivari? Un quidam a recueilli l'enfant illégitime: il le détient, il le cache, il prétend m'empêcher de produire cette preuve de mon déshonneur... J'exige qu'on arrête ce quidam, qu'on le poursuive, qu'on l'emprisonne...»
Il s'arrêta, couvant Denise du regard,--Denise défaillante, écrasée, anéantie...
Le paysan questionna:
--N'est-ce pas là ce dont vous avez envie d'entretenir les magistrats?
La sœur de Philippe ébaucha un geste d'horreur. L'aîné des Arnould poursuivit:
--Si telle était votre intention, il ne faudrait point vous gêner. Vous ne m'embarrasseriez nullement. Il me serait, en effet, aisé de répliquer:
«Que l'enfant réclamé par vous a été inscrit sur les registres de la municipalité et de la paroisse de Valincourt sous cette rubrique: _né de père et mère inconnus_.
«Que rien n'établit dans l'espèce qu'il vous appartienne plutôt qu'à la première venue et qu'il soit plutôt le fils du ci-devant marquis que le mien,--car je ne crains pas que ce gentilhomme revienne, pour me démentir, de l'endroit où il a émigré à nouveau...
«Qu'enfin, la loi seule a le droit--cette loi que vous invoquez--de revendiquer ces créatures sans famille et sans aveu...»
Voilà, encore une fois, ce que je serais en mesure de faire entendre à la justice... Mais voici ce que je vous dis, à vous,--et ça sera court, clair et précis, et je vous engage à le graver dans votre mémoire:
Le chérubin est en lieu sûr. Je vous défie de deviner le tiroir à secret où j'ai serré ce précieux trésor. Ce tiroir découvert, d'abord il faudrait en trouver la clé. Cette clé, je l'ai et je la garde. Or, je suis un individu qu'on ne crochète pas facilement... Quand vous vous ruineriez la cervelle à chercher; quand vous y emploieriez ce qui vous reste à vivre; quand vous révolutionneriez tous les tribunaux du département, toute la maréchaussée de la province, tous les mouchards de la République, vous n'aboutiriez qu'à un chou blanc!...
Nonobstant, je ne suis pas un Turc, et il me plaît de vous informer que l'innocent est sain, vif et gai,--_pour l'instant_. Mais c'est un gars si _maigriot_, si délicat et si _pâlot_! De la graine de grand seigneur, quoi! Il faut l'entourer de tant de soins, de ménagements et de prévenances! Son existence a tellement l'air de ne tenir qu'à un souffle! Et puis, les enfants, c'est sujet à des maladies si subites! C'est si variable et si casuel! Un jour, ça se porte comme un charme: crac! le lendemain plus personne!
S'il vous advenait, par hasard, de jaser à n'importe qui de ce dont nous venons de causer ce matin; s'il vous advenait de tenter la moindre démarche pour retrouver le petit sans ma permission; s'il vous advenait de tramer quelque complot à mon endroit,--soit seule, soit aidée par votre frère l'officier, soit avec l'assistance de toute autre personne,--je vous répéterais, à mon tour, ces deux mots avec lesquels vous comptiez si bien m'intimider tout à l'heure: «--Prenez garde!...» Votre fils a fait peu de tapage pour entrer dans ce monde... Eh bien! je vous donne ma parole qu'il en ferait encore beaucoup moins pour en sortir.
* * * * *
Denise avait compris. Elle retomba sans force, brisée, à demi morte, sur le banc de gazon qui se trouvait derrière elle:
--Monsieur, balbutia-t-elle, que voulez-vous de moi?
VIII
DEMANDES EN MARIAGE
Quand il vit sous ses pieds la fille du garde-chasse:
--A la bonne heure! reprit Joseph du ton câlin dont on se sert pour flatter un enfant rétif qui vient de se soumettre enfin, à la bonne heure, chère demoiselle! Vous voilà sage comme une image. Gageons que cette conversation, qui avait commencé comme de chien à loup, va finir entre une paire d'amis...
Denise réitéra sa question:
--Monsieur, que voulez-vous de moi?
--Ce que je veux de vous, mignonne?
Il sourit et se frotta les mains:
--Rien que d'agréable, à coup sûr, pour deux estimables familles: la vôtre et la mienne. Y êtes-vous?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien, je veux que vous m'aidiez à faire le bonheur de quatre personnes...
--Le bonheur de quatre personnes?...
--Celui, d'abord, de notre vaillant officier; celui de Florence, ma sœur chérie; le mien, ensuite; et puis, ma foi, aussi le vôtre, par-dessus le marché...
La jeune fille murmura:
--Je ne comprends pas...
--Bon; on va s'expliquer catégoriquement. Il s'assit sans façon auprès de sa victime:
--Votre frère Philippe en tient pour la Benjamine...
La figure de Denise exprima la surprise sans bornes que lui causait cette communication inattendue. L'aubergiste appuya: