Part 1
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L'HOTELLERIE SANGLANTE
L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en mai 1885.
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_SOUS PRESSE:_
UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.
TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.
Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
L'HOTELLERIE
SANGLANTE
PAR
PAUL MAHALIN
PARIS
TRESSE, ÉDITEUR
8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
PALAIS-ROYAL
1885
Tous droits réservés.
L'HOTELLERIE SANGLANTE
PREMIÈRE PARTIE
LES ASSASSINS
I
DEUX VOYAGEURS
Le voyageur qui, de nos jours, franchit d'un bond l'abîme de cinq cents kilomètres ouvert entre Paris et Strasbourg, s'imaginera-t-il jamais qu'il y ait eu une époque où l'on dépensait la même somme de temps--c'est-à-dire à peu près douze heures--à passer d'un département dans un autre.
Cela est ainsi, cependant. Au commencement de ce siècle, la patache qui faisait le service entre la capitale de l'ancien duché de Lorraine et l'antique cité des épines,--_Spina_, _Espinal_, _Epinal_,--partie de celle-là à l'aube crevant, n'arrivait guère dans celle-ci qu'à la nuit close, encore qu'une traite d'une quinzaine de lieues, peu ou prou bossuées de côtes, séparât à peine ces localités limitrophes.
Ah! dame, c'est qu'on était arrêté en chemin. Non point qu'il y eût des voleurs. Les provinces de l'Est s'étaient vues, Dieu merci! préservées jusqu'alors du fléau de ces bandes organisées,--_Ecorcheurs_, _Chauffeurs_, _Masques de Suie_, _Compagnons de Jéhu_,--qui, depuis l'aurore sanglante de la Révolution, désolaient à l'envi les bassins du Rhin, de l'Escaut, de la Loire et du Rhône. Et l'on ne rencontrait--heureusement--le long du cours de la Moselle, ni faux-saulniers, ni chouans, ni détrousseurs de diligences, ni pillards des fonds du Trésor...
En revanche, l'on y trouvait des aubergistes à foison! On déjeunait à Flavigny, au _Cheval-Blanc_; on dînait à Charmes, à la _Poste_; on goûtait à Nomexy, au _Lion-d'Or_. Après quoi, pourvu que l'on fît escale à Ygney, à Thaon et à Chavelot pour prendre le pousse-café, la bière et le chasse-bière, on était sûr de débarquer--minuit clochant--à Epinal, dans la salle de l'_Hôtel des Vosges_, où était servi le souper.
* * * * *
Le drame que nous entreprenons de raconter débute à cette époque de locomotion lente, mais supérieurement nourrie.
* * * * *
C'était vers le milieu de thermidor an XII, ou, pour se conformer au calendrier actuel, dans le courant du mois de juillet 1803.
L'_angelus_ de midi sonnait à l'église de Charmes, chef-lieu de canton que traverse la route de Metz à Belfort, par Nancy, Epinal et Remiremont.
La patache dont nous avons parlé tout à l'heure, après avoir cahin-cahoté bruyamment sur les pavés pointus de l'unique rue de la petite ville, venait de faire halte place de la Mairie, à l'endroit où s'éleva, depuis, une fontaine d'assez bon style, dont les dauphins de bronze et les cascatelles intermittentes firent la joie et l'admiration de notre enfance. Une des faces de cette place était occupée par les «bâtiments, écuries et remises» de la poste aux chevaux. Celle-ci existe encore présentement au même lieu; mais elle ne compte plus que de rares clients, nargués par le sifflet de la locomotive, qui court à cent pas de là, échevelant sa crinière de fumée dans la campagne.
Au tintement des grelots, aux claquements du fouet, plusieurs palefreniers s'étaient élancés des écuries et s'empressaient autour de l'attelage qui fumait de sueur. L'un d'eux héla le conducteur:
--Hé! Coliche, combien de voyageurs aujourd'hui pour la table d'hôte?
--Deux, mon fieu. Tout juste la paire. Un dans la calèche et un dans le cabriolet.
Et Coliche ajouta en s'épongeant le front avec la manche de sa carmagnole:
--Qui veux-tu qui voyage par cette sacrée chaleur? On ferait cuire un œuf à la coque entre ma peau et ma chemise!
Puis, sautant du coffre qui lui servait de siège, le conducteur continua en s'adressant aux patients emprisonnés dans les flancs de son véhicule:
--On a une heure pour relayer. Si les citoyens voyageurs désirent souffler un brin et casser une croûte?
* * * * *
On lit, dans Balzac, que Turgot ayant remboursé à l'Etat le privilège, concédé par Louis XIV à une compagnie exclusive, de transporter les particuliers par tout le royaume, et ayant institué à Paris l'entreprise dite _les turgotines_, les vieux carrosses des sieurs de Vousges, Chanteclaire et veuve Lacombe refluèrent dans les provinces les plus éloignées de la capitale, où ils furent employés à fonder toute sorte de concurrences à l'innovation du ministre.
C'était sans doute une de ces voitures centenaires qui établissait les communications entre les points centraux de la Meurthe et des Vosges: haut perchée sur roues, basse de caisse, écrasée par la bâche sous laquelle on entassait les bagages, elle se divisait en deux compartiments exigus, baptisés _la calèche_ et _le cabriolet_, et correspondant à la _rotonde_ et au _coupé_ de nos anciennes diligences, au fond desquels les victimes bipèdes souffraient toutes les tortures du défaut d'espace et du manque d'air. Cet air--illusoire et chimérique--les deux compartiments étaient censés le respirer par deux lucarnes dépourvues de toute vitre et de tout rideau. Mais, en réalité, ces ouvertures étroites ne laissaient pénétrer à l'intérieur de la lourde machine, l'hiver, que la pluie, la neige et le vent,--l'été, que la poussière, le soleil et les mouches. Pendant les mois en _aire_ et en _ôse_ de l'almanach républicain, on y gelait ainsi que dans une Sibérie; pendant les mois en _al_ et en _or_, on y grillait ainsi que dans un Sahara.
Jugez si les «citoyens voyageurs» se firent prier pour se rendre à l'invitation du conducteur! Avec un empressement égal, ils émergèrent--celui-ci de la calèche et celui-là du cabriolet.
--Sacrodioux! s'écria le premier en touchant le sol, encore un tour de poêle, et j'étais frit comme un goujon! Pas moyen seulement de se retourner quand on est cuit, confit, rissolé d'un côté! On croirait que cette satanée boîte n'a été fabriquée que pour des fantassins!
Le second interpella Coliche.
--Mon ami, descendez ma valise, je vous prie. C'est ici que je dois m'arrêter.
En ce moment apparaissait au seuil du bâtiment qui confinait à l'écurie un personnage vêtu de blanc,--veste de basin et bonnet de coton,--selon l'usage des sacrificateurs de tous les âges et de tous les pays, lequel plumait une volaille grasse avec des gestes pleins d'ampleur et de majesté. En entendant l'ordre donné par le voyageur au conducteur, ce personnage interrompit son importante opération, et soulevant son couvre-chef:
--Le citoyen me ferait-il l'honneur de passer la nuit chez moi? demanda-t-il avec une civilité digne.
Puis, sans attendre une réponse:
--Je puis, poursuivit-il, mettre à la disposition du citoyen les appartements qu'occupait le ci-devant roi de Pologne, quand il daignait coucher en mon établissement; car tel que j'ai la satisfaction de vous présenter mes devoirs, je suis Antoine Renaudot, maître de cet hôtel et ex-officier attaché à la feue maison de Lorraine...
Maître Antoine Renaudot avait jadis tourné la broche à Lunéville, dans les cuisines du château, ce dont il excipait pour déclarer à tout venant qu'il «_sortait de la bouche_» de la cour, et pour affecter une tenue, des manières et un langage que, si nous ne redoutions de commettre un anachronisme, nous qualifierions volontiers de _prudhommiens_.
En l'écoutant, le voyageur avait souri légèrement.
--Grand merci de l'offre, fit-il, mais je ne saurais l'accepter. Outre que je me juge un trop mince hobereau pour succéder au bon Stanislas dans le _buen retiro_ que vous me proposez, j'ai besoin de continuer ma route sans retard, et, pour ce faire, je compte profiter de la fraîcheur du soir...
--Je le regrette pour moi et pour le citoyen: il ne trouvera pas à dix lieues à la ronde de lits comparables aux miens.
--J'en suis convaincu, maître, et vous en félicite. Toutefois, en attendant qu'une autre occasion me permette de les apprécier, je vous serai obligé de me procurer des chevaux, une carriole et un guide pour me conduire où j'ai l'intention d'aller.
--Rien de plus aisé. A vos ordres. Le citoyen va sur Rambervillers, sur Neufchâteau ou sur Mirecourt?
--Sur Mirecourt d'abord, puis, plus loin.....
--Ah!
--Dans la direction de Vittel...
--Oh!
Le premier des monosyllabes lancés par Antoine Renaudot était une exclamation d'inquiétude soudaine. Le second prit entre ses lèvres le double accent de la stupéfaction et de l'effroi...
Il y eut une minute de silence, après laquelle le gâtesauce émérite de la cour de Lorraine reprit d'une voix altérée:
--_Meshuy!_ j'ai mal entendu. Dans la direction de Vittel! Allons donc! Ça n'est pas possible!
--Mais si, parbleu! mon hôte, vous avez parfaitement compris: c'est dans les environs de Vittel que je vais. Pourquoi semblez-vous en douter, et d'où vient votre étonnement?
Pendant cet échange de répliques, l'ex-marmiton de Stanislas s'était remis machinalement à sa volaille. L'affirmation nette et précise de son interlocuteur le médusa si complètement, qu'il oublia de détacher du corps du volatile la pincée de plumes qu'il tenait entre le pouce et l'index...
En même temps, les palefreniers qui achevaient de débrider l'attelage de la patache cessèrent brusquement toute besogne pour examiner le voyageur avec une curiosité pleine de pitié, et pour se communiquer les réflexions suivantes:
--Encore un dont l'affaire est claire!
--Comme les autres, quoi!
--Ni vu, ni connu, j't'embrouille! Bernique! Confisqué! Plus personne!
Le conducteur Coliche appuya sentencieusement:
--Toujours l'histoire de ma grand'mère: les frères du petit Poucet qui cognent à la porte de l'Ogre.
Et deux servantes, dont la face rougeaude et le chignon embroussaillé sortaient d'une des fenêtres du rez-de-chaussée de l'auberge, modulèrent d'un ton plaintif:
--Pauvre jeune homme!
--C'est dommage!
Le «pauvre jeune homme» écoutait et regardait avec une surprise croissante:
--Ah çà! fit-il en s'adressant à Renaudot, vous allez m'expliquer, j'espère, ce que signifie le trouble de ces braves gens--et le vôtre?
L'hôtelier ouvrit la bouche pour répondre...
Mais l'intervention du premier voyageur lui coupa la parole.
Celui-ci, en voyant son compagnon engager l'entretien avec le maître de poste, s'était éloigné par discrétion et se promenait à l'écart en battant du pied, pour se détirer, des appels de prévôt de salle d'armes et en poussant du doigt, dans le vide, des bottes à un adversaire imaginaire. Puis l'entretien se prolongeant, il avait peu à peu donné des marques d'impatience et de mécontentement. Enfin, se rapprochant tout à coup:
--Ma foi, citoyens, libre à vous de jaboter jusqu'à demain, en plein midi, sur cette place, si vous n'avez pas peur des coups de soleil. Moi, je ne les crains pas, sacrodioux! Le soleil et votre serviteur nous sommes de vieilles connaissances d'Italie et d'Egypte: à Arcole, à Rivoli, aux Pyramides, à Héliopolis, il m'a tanné le cuir en éclairant nos victoires... Mais on avait parlé de vider une bouteille et de manger un morceau... Or, je ne vous cacherai pas que j'ai le gosier sec comme une pierre à fusil et l'estomac plus dégarni que les coffres de l'empereur d'Autriche...
Tout cela était débité d'une voix vibrante, un peu rude,--comme toute voix habituée à la brièveté d'intonation du commandement militaire,--mais empreint d'un tel accent de franchise et de belle humeur que, sans s'offusquer de l'interruption, le second voyageur salua courtoisement l'interrupteur et répondit:
--Vous avez raison, citoyen. Aussi bien, au milieu de ces mines ahuries et de ces propos énigmatiques, j'avais fini par oublier...
--Qu'il fait faim et soif, n'est-ce pas? Vous dormiez à Flavigny, ce matin, pendant que j'ai expédié une ration sous le pouce... Par ainsi, ne lanternons pas davantage... Puisque vous faites séjour ici, vous avez la pleine journée pour vous regarnir la giberne; mais moi qui n'ai qu'une heure avant de me réintégrer dans mon jus jusqu'à Epinal...
Le second voyageur se tourna vers l'hôtelier:
--Maître Renaudot, reprit-il, je vous demanderai plus tard l'éclaircissement de ce que je viens d'entendre. Pour le moment, nous avons hâte, le citoyen et moi, de nous assurer si, chez vous, la table est aussi bonne que le lit.
Rappelé par cette phrase au sentiment de la situation et du devoir, l'ancien «officier de bouche» du château de Lunéville poussa un gémissement:
--Miséricorde! depuis que nous sommes à causer, le rôti va être brûlé!
--Otez-le vite de la broche, alors! riposta le premier voyageur.
--Y songez-vous? Pour qu'il soit froid à l'instant de servir!...
--Vous le remettrez au feu...
Antoine Renaudot secoua la tête:
--Ce serait une hérésie contraire à toutes les règles de mon art...
--Bah!
--Et puis, quel précédent je me créerais à moi-même! Quel remords au fond de mon âme! Rougir à mes propres yeux!...
--Fermez-les: vous n'y verrez rien.
--Hé! citoyen, vous en parlez bien à votre aise!...
--Sacrodioux! il me semble que puisque c'est nous qui sommes appelés à le déguster, ce rôti...
--Il n'importe, prononça sèchement l'hôtelier. Votre estomac le digérerait que ma conscience, à moi, ne le digérerait pas.
--En ce cas, mon ami, faites comme vous voudrez, dit le second voyageur pour clore le débat. Nous abandonnons la chose à votre suprême sagesse.
--Il n'y a pas de sagesse au monde, fût-ce celle du tyran Salomon, repartit l'hôte, qui puisse rendre mangeable un poulet réchauffé.
Ce fut sur cet axiome,--appliqué, un siècle auparavant, au dîner tout entier par Boileau-Despréaux et mis en vers par ce _législateur du Parnasse_,--que nos deux compagnons de patache effectuèrent, à la suite de maître Antoine Renaudot, leur entrée, rien moins que solennelle, dans la salle à manger de la poste aux chevaux.
II
DRAGON DE LA RÉPUBLIQUE ET CHASSEUR DE BOURBON
Profitons du moment où nos convives, attablés _jusqu'au menton_,--comme on dit en Lorraine pour qualifier les gens assis à l'aise devant un repas copieux,--dégustent le potage aux nouilles que vient de leur servir, fumant dans la soupière en _terre de pipe_ de Sarreguemines, une grosse fille, riche en couleurs et insuffisamment peignée; profitons, disons-nous, de ce moment pour présenter à nos lecteurs ces deux personnages, qui sont appelés à jouer un rôle des plus importants: celui-ci dans le prologue, celui-là dans la suite de notre récit.
L'un et l'autre paraissaient avoir le même âge et confiner à la trentaine; mais il était impossible de différer plus complètement de physionomie et de costume.
Celui qui était descendu le premier de la patache portait avec une triomphante crânerie la tenue de route des grenadiers à cheval de cette garde consulaire dont les charges héroïques avaient si puissamment contribué au succès de la journée de Marengo, et qui allait bientôt prendre le nom de _garde impériale_, en même temps que le principal magistrat de la République d'alors deviendrait souverain de la France de Charlemagne; qu'Octave deviendrait Auguste, et que le général Bonaparte deviendrait l'empereur Napoléon. Sur la manche de son habit brillait le galon de maréchal des logis, galon glorieusement terni par l'eau des pluies, la poussière des étapes et la fumée des batailles.
Ce soldat, avec sa haute stature,--droite comme la latte qui avait fourni de si formidables _coups de pointe_ aux Autrichiens, et que, pour l'instant, il avait laissée à l'intérieur de la voiture, en compagnie de son bonnet à poil et de son porte-manteau,--avec son teint hâlé, ses épaules larges, sa poitrine bombée comme une cuirasse et son cou solidement attaché, personnifiait merveilleusement cette superbe cavalerie pour la désignation de laquelle les Allemands créèrent plus tard un mot qui signifie _masse de fer_.
Une singulière expression de bonté, répandue sur les traits, corrigeait, en l'adoucissant, ce que cette plastique d'athlète avait de menaçant et de terrible. Cette épaisse moustache noire recouvrait un sourire plein d'insouciance et de franchise. Ces yeux, qui étincelaient d'une hardiesse indomptable, se tempéraient d'un reflet de saine et cordiale gaîté. Poing robuste et main loyale. En outre, l'aspect de force n'excluait point l'idée d'intelligence. Il y avait de l'enfant dans ce colosse et du caniche dans ce lion.
* * * * *
Son vis-à-vis, blond, mince, pâle, délicat, distingué, les cheveux légèrement poudrés, les extrémités d'une ténuité aristocratique,--le visage aux lignes correctes et graves, au front sérieux et rêveur, au regard voilé de cette mélancolie quasi fatale des gens prédestinés à mourir d'une mort violente,--était vêtu de l'une de ces lévites à petit collet que le duc d'Orléans avait mises à la mode à son retour d'Angleterre, et qui furent, sous le Directoire et le Consulat, comme une transaction entre le débraillé affecté par les jacobins et les élégances outrées des _Muscadins_, des _Incroyables_ et de la _Jeunesse dorée_ du club de la rue de Clichy. Son gilet à raies fleuretées s'ouvrait sur le jabot plissé d'une chemise de batiste. Son pantalon collant de casimir gris-perle s'arrêtait par un flot de rubans sur un bas de soie côtelé, que coupait l'échancrure en cœur d'une botte à la Souwaroff. Somme toute, sa toilette et son air étaient ceux d'un de ces émigrés rendus au sol natal par la loi du 6 floréal an X. Cette loi amnistiait les ci-devant nobles passés à l'étranger, à l'exception de ceux qui avaient exercé un commandement dans l'armée de Condé.
* * * * *
Quand notre sous-officier eut achevé sa deuxième assiettée de potage, il entonna d'un trait le _coup du médecin_. Ensuite, s'essuyant la moustache et faisant allusion au verre qu'il venait de vider:
--Encore un qui aura du temps à attendre pour passer caporal par rang d'ancienneté, sacrodioux!
--Vous dites? demanda son compagnon.
--Je dis _sacrodioux_! un juron du Midi que j'ai emprunté à Murat.
--Vous avez connu Murat?
--Nous avons été camarades de lit, il y a quelque chose comme douze ans... Non pas que je sois Gascon, par exemple! Ah! mais non! Je suis Lorrain, tout ce qu'il y a de plus Lorrain,--Lorrain comme ce jambonneau, dont je vais, si vous le voulez bien, vous envoyer une tranche... Enfant et volontaire des Vosges...
--Moi aussi, je suis né en Lorraine et dans les Vosges...
--Alors, à votre santé, mon _pays_!
--A votre santé, mon cher compatriote!
Après avoir bu, le voyageur blond examina, pendant une minute, le sous-officier avec attention. Puis il murmura:
--C'est étrange!
--Quoi donc?
--Votre figure ne m'est pas inconnue, et il me semble que ce n'est pas la première fois que votre voix frappe mon oreille...
L'autre le dévisagea à son tour.
--Ma foi, vous pourriez avoir raison, fit-il. De mon côté, je penche à croire que j'ai déjà eu l'avantage...--Est-ce que vous n'avez pas servi dans les armées de la Nation?
--Je regrette de n'avoir jamais eu cet honneur.
--C'est que, dans ce cas, voyez-vous, nous aurions pu nous rencontrer sur le Rhin, l'Adige ou le Nil: en Italie et en Egypte, avec le général Bonaparte; en Alsace et en Allemagne, avec Hoche et Pichegru, quand j'étais au 5e dragons...
--Vous étiez avec Hoche et Pichegru,--en Alsace,--au 5e dragons?...
--C'est là que j'ai attrapé mon premier _atout_ et gagné mes _sardines_ de brigadier...
--N'avez-vous pas pris part à l'affaire de Dawendorff?
--A l'affaire de Dawendorff?... J'ai failli y laisser ma peau!... Figurez-vous que nous venions de charger en fourrageurs et d'enlever deux canons aux Prussiens qui avaient battu en retraite dans le village, lorsqu'ayant mis pied à terre, au coin d'un bois, pour resserrer la sangle de ma selle, je suis subitement entouré par une demi-douzaine de grands diables à moustaches rousses...
--Des uhlans du régiment de Silésie...
--Justement. Ils me crient; «_Ergib dich! Ergib dich!_» en allemand: «_Rends-toi!_» Me rendre! Allons donc! Plutôt la mort! J'essaye de répondre à coups de sabre. Mais une balle tirée à bout portant me traverse l'épaule. Impossible de jouer du bras,--et voilà mes brigands qui s'apprêtent à me larder avec leurs lances... Par bonheur, survient un ennemi...
--Un ennemi?
--Minute! La langue me fourche. Je veux dire: un noble, un ci-devant, un royaliste... Car nous avions en face de nous le petit corps du prince de Condé: de rudes lapins, tout de même, et qui nous donnaient plus de fil à retordre, à deux ou trois mille qu'ils étaient, que tous les mangeurs de choucroute de l'armée austro-prussienne!
--N'était-ce pas un lieutenant aux chasseurs de Bourbon?
--Vous avez deviné... En le voyant arriver, je me croyais perdu, vu que nous ne faisions pas de quartier aux émigrés pris dans le combat... Pour sûr, il allait ordonner aux _têtes carrées_ de m'achever...
--Ah!
--Eh bien, voilà où je me trompais du tout au tout...
--Vraiment?
--Le brave garçon, au contraire, enjoint aux Allemands de me laisser tranquille, et comme ils refusent d'obéir, il se précipite sur eux et exécute--de l'épée--un moulinet qui les oblige à décamper en un clin d'œil. Puis, il descend de son cheval et m'aide à remonter sur le mien, en me disant d'une voix douce comme celle d'une femme:
«--Nous ne faisons la guerre qu'aux idées de la République. Rejoignez vos compagnons, monsieur, et puisse notre sang, qui se mêle aujourd'hui dans une lutte fratricide, se confondre plus tard sous le même drapeau pour la gloire de la patrie!»
Une fois le pied dans l'étrier, le... reste fut bientôt en selle. Je baragouinais un tas de choses pour remercier mon sauveur. Mais lui, me saluant et m'indiquant ma route:
«On sonne le ralliement là-bas. Allez vite vous faire panser. Je vais en faire autant de mon côté, heureux que les blessures dont nous souffrons tous deux nous viennent de la main de l'étranger.»
De fait, nous saignions en duo que c'en était une bénédiction: moi, de ma balle dans l'épaule; lui, d'un coup de lance qu'il avait reçu de l'un de ces uhlans enragés en s'escrimant pour me dégager...
--Oui, au sommet du front, au-dessus de la tempe droite...
Le sous-officier tressauta d'étonnement.
--D'où diable savez-vous cela? demanda-t-il.
Son interlocuteur avança la tête:
--Voici la cicatrice, fit-il.
Le maréchal des logis se dressa sur sa chaise:
--Vous! C'était vous! s'exclama-t-il. Ah! sacrodioux! comme on se retrouve!...
Il suffoquait de surprise. Ses yeux étaient humides d'émotion. Toutes les joies de la reconnaissance resplendissaient sur son mâle visage...