Chapter 9
Les Américains sont sûrement le peuple le plus hospitalier de la terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caractère fort agréable et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme les autres humains, et la patience d'un Américain a des limites, surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre à coucher. Le naturel des États-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa à croire que sa chambre à coucher fût complètement terminée parce qu'elle ne possédait pas un bec de gaz.
Le gérant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques remises à neuf et redorées partout, sur les murs et le plafond; il fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les salirait sûrement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue; le voyageur répondit que c'était fort bien, mais qu'il ne comprenait pas, lui, toutes ces oeuvres d'art. Il était habitué à une chambre à coucher au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait à avoir. Le gérant lui offrit obligeamment de demander à une autre personne, qui occupait à l'étage au-dessous une chambre éclairée tout entière au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela, Henry, qui était tout prêt à changer une petite chambre à coucher contre une grande, s'offrit à faire l'échange. L'excellent naturel des États-Unis lui donna sur-le-champ une poignée de main.
«Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous comprendrez sans doute les beautés de ces décorations.»
Henry regarda le numéro de sa nouvelle chambre. C'était le numéro 14.
Tombant de fatigue et de sommeil, il espérait naturellement passer une bonne nuit. D'une excellente santé, Henry dormait tout aussi bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre chambre; néanmoins, sans la moindre raison, son attente fut déçue. Le lit luxueux, la chambre bien aérée, le charme délicieux de Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible sentiment de malaise le tint éveillé jusqu'au jour. Il descendit dans le café aussitôt que les gens de l'hôtel furent sur pied, il commanda à déjeuner.
Un autre changement se fit encore en lui dès que le repas fut servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il était sans appétit. Une excellente omelette, des côtelettes cuites à point, il renvoya tout sans y goûter, lui dont l'appétit était toujours égal, lui qui s'accommodait de tout.
La journée s'annonçait belle et brillante.
Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido.
Dehors, à l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il n'avait pas quitté l'hôtel depuis dix minutes qu'il s'endormait profondément dans la gondole. Il se réveilla au moment de débarquer, se jeta à l'eau et goûta le plaisir d'un bain en pleine Adriatique. Il y avait seulement à cette époque-là un pauvre petit restaurant dans l'île; mais l'appétit lui était revenu, et Henry était prêt à manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit comme un homme affamé. En y réfléchissant, il ne pouvait comprendre qu'il eût renvoyé l'excellent déjeuner de l'hôtel.
Il rentra à Venise et passa la journée dans les galeries de tableaux et dans les églises. Vers six heures sa gondole le ramena, toujours avec un fort bon appétit, à l'hôtel, où il devait dîner à table d'hôte avec un compagnon de voyage qu'il avait invité.
Tous ceux qui prirent part au dîner y firent honneur, à l'exception d'une seule personne. Au grand étonnement d'Henry, l'appétit avec lequel il était entré à l'hôtel le quitta soudain, sans aucune cause, dès qu'il fut à table. Il but quelques gorgées de vin, mais ne put absolument rien manger.
«Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage.
--Je n'en sais pas plus que vous», répondit-il en toute sincérité.
Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et confortable chambre à coucher. Le résultat de cette deuxième expérience fut semblable au premier: il ressentit encore la même sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore une fois il essaya de déjeuner, mais l'appétit lui fit toujours défaut!
Cette dernière expérience était trop extraordinaire pour que Henry n'en parlât pas. Il raconta le fait à ses amis dans la salle publique, devant le gérant. Plein de zèle pour défendre son hôtel, le gérant, blessé de voir la mauvaise réputation qu'on faisait à son numéro 14, invita les personnes présentes à visiter la chambre à coucher de M. Westwick et à décider si c'était bien à elle que M. Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout à un monsieur à cheveux gris invité à déjeuner par un voyageur anglais.
«C'est le docteur Bruno, le premier médecin de Venise, dit-il. Je le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la chambre de M. Westwick.»
En entrant au numéro 14, le médecin regarda autour de lui avec un certain étonnement, que remarquèrent tous ceux qui l'accompagnaient.
«La dernière fois que je suis entré dans cette chambre, dit-il, ce fut pour une triste chose. C'était avant que le palais ne fût transformé en hôtel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut ici.»
Une des personnes présentes demanda le nom du gentilhomme. Le docteur Bruno répondit, sans se douter qu'il était devant le frère de la personne morte:--_Lord Montbarry._
Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot à personne.
Ce n'était pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux. Mais il sentit néanmoins une répugnance invincible à rester dans cet hôtel. Il résolut de quitter Venise. Demander une autre chambre, c'était, il le voyait bien, froisser le gérant: quitter l'hôtel et aller dans un autre, ce serait décrier ouvertement un établissement au succès duquel il était intéressé.
Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait qu'il était parti jeter un coup d'oeil sur les lacs italiens, et qu'une ligne adressée à son hôtel à Milan suffirait pour le faire revenir. Dans l'après-midi, il prit le train de Padoue, dîna avec son appétit accoutumé et dormit aussi bien que d'habitude.
Le lendemain, deux personnes complètement étrangères à la famille Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre par la route de Venise, arrivèrent à l'hôtel du Palais et occupèrent le numéro 14.
Fort inquiet des ennuis que lui avait déjà valus une de ses meilleures chambres à coucher, le gérant saisit l'occasion qui se présenta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient trouvé leur chambre. Il put juger combien ils étaient satisfaits en les voyant rester à Venise un jour de plus qu'ils n'avaient d'abord projeté, rien que pour jouir plus longtemps de l'excellente installation du nouvel hôtel.
«Nous n'avons rien trouvé de semblable en Italie, dirent-ils, vous pouvez donc être certain que nous vous recommanderons à tous nos amis.»
Quand le numéro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise, voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, après avoir visité la chambre, la retint sur-le-champ.
Cette dame était Mme Narbury. Elle avait laissé Francis Westwick à Milan, en train de négocier l'engagement à son théâtre, d'une nouvelle danseuse de la Scala.
N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme Narbury supposait qu'Arthur Barville et sa femme étaient déjà à Venise.
L'expérience que fit Mme Narbury du numéro 14 différa complètement de celle qu'avait fait son_ _frère Henry de cette même chambre.
Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais son sommeil fut troublé par une succession de rêves affreux; la figure qui jouait le rôle principal dans chacun d'eux était celle de son frère mort, le premier lord de_ _Montbarry.
Elle le vit mourant dans une affreuse prison; elle le vit poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups; elle le vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre; elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un bûcher; elle le vit fasciné par une misérable créature, boire le breuvage qu'elle lui présentait et mourir empoisonné. L'horreur de ces rêves fit un tel effet sur elle qu'elle se leva avec le jour, n'osant plus rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'était elle seule qui avait vécu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre frère et ses soeurs étaient toujours en discussion avec lui, et sa mère avoua que de tous ses enfants, son fils aîné était celui qu'elle aimait le moins.
Assise près de la fenêtre de sa chambre et regardant le lever du soleil, Mme Narbury, une femme pleine de sens et d'énergie cependant, frémissait de terreur en récapitulant chacun de ses rêves.
Lorsque sa femme de chambre entra à son heure habituelle et remarqua qu'elle avait mauvaise mine, elle lui donna la première raison qui lui vint à l'esprit. Cette domestique était si superstitieuse qu'il aurait été fort maladroit de lui dire la vérité. Mme Narbury répondit simplement qu'elle n'avait pas trouvé le lit à son goût, à cause de sa grande dimension. Elle était accoutumée chez elle, comme sa femme de chambre le savait, à coucher dans un petit lit.
Informé de ce fait dans le courant de la journée, le gérant vint lui dire qu'il regrettait de ne pouvoir offrir qu'un moyen d'éviter cet inconvénient. C'était de changer de chambre et d'en prendre une autre portant le n° 38, située immédiatement au-dessus de celle qu'elle désirait quitter.
Mme Narbury accepta.
Elle était maintenant sur le point de passer la seconde nuit dans la chambre occupée autrefois par le baron Rivar.
Une fois de plus, elle s'endormit comme d'habitude. Et une fois de plus, les affreux rêves de la première nuit vinrent épouvanter son esprit, reparaissant l'un après l'autre dans le même ordre. Cette fois-ci, ses nerfs déjà fort surexcités ne purent supporter cette nouvelle secousse. Elle jeta sur ses épaules sa robe de chambre, et sortit à la hâte au milieu de la nuit. Le garçon de service, réveillé par le bruit qu'elle fit en ouvrant et en refermant la porte, la vit se précipiter tête baissée en bas de l'escalier, à la recherche du premier être qu'elle rencontrerait pour lui tenir compagnie.
Fort surpris par cette nouvelle manifestation de la fameuse excentricité anglaise, l'homme consulta le registre de l'hôtel et conduisit la dame en haut, à la chambre occupée par sa domestique.
Elle ne dormait pas, et, chose plus étonnante, elle n'était même pas déshabillée. Elle reçut sa maîtresse sans le moindre signe d'étonnement.
Quand elles furent seules et quand Mme Narbury l'eut, comme il le fallait bien, mise dans sa confidence, la femme de chambre fit une fort étrange réponse:
«J'ai parlé de l'hôtel ce soir, au souper des domestiques, dit-elle; celui qui sert un des messieurs qui restent ici a entendu dire que feu lord Montbarry est la dernière personne qui ait habité le palais avant sa transformation en hôtel. La chambre dans laquelle il est mort est celle où vous avez dormi la nuit dernière. Votre chambre de ce soir est juste au-dessus. Je n'ai rien dit de peur de vous effrayer. Pour ma part, j'ai passé la nuit comme vous voyez, la lumière allumée et lisant ma Bible. À mon avis, aucun membre de votre famille ne peut espérer être heureux ou même tranquille dans cette maison.
--Que voulez-vous dire?
--Laissez-moi, s'il vous plaît, m'expliquer, madame. Quand M. Henry Westwick est venu ici, je tiens encore cela du même domestique, il a occupé comme vous, sans le savoir, la chambre où est mort son frère. Pendant deux nuits, il n'a pu fermer les yeux. Il n'y avait cependant aucune raison à cela; le domestique l'a entendu dire à des messieurs, au café, qu'il n'avait pu dormir et qu'il s'était trouvé tout mal à son aise. Mais, bien plus encore, quand le jour vint, il ne put même pas manger sous ce toit maudit. Vous pouvez rire de moi, madame, mais une servante peut aussi avoir son opinion, c'est qu'il est arrivé ici quelque chose à milord, qu'aucun de nous ne sait. Son fantôme erre tristement jusqu'à ce qu'il puisse le dire, et les membres de sa famille sont les seuls auxquels sa présence se révèle. Vous le reverrez tous encore peut-être. Ne restez pas davantage, je vous en prie, dans cette affreuse maison! Pour moi, je ne voudrais pas y passer une autre nuit, non, pas pour tout l'or du monde!»
Mme Narbury calma l'esprit de sa servante et la rassura sur ce dernier point.
«Je n'ai pas la même opinion que vous, répondit-elle gravement. Mais je voudrais parler à mon frère de tout ce qui est arrivé. Nous allons retourner à Milan.»
Quelques heures s'écoulèrent nécessairement avant qu'elles pussent quitter l'hôtel par le premier train du matin.
Dans l'intervalle, la femme de chambre de Mme Narbury trouva moyen de raconter _confidentiellement _au domestique ce qui s'était passé entre elle et sa maîtresse. Ce dernier avait aussi des amis auxquels il redit à son tour et _confidentiellement _toute l'histoire. En peu de temps l'affaire, passant de bouche en bouche, arriva aux oreilles du gérant. Il comprit que l'avenir de l'hôtel était en péril, à moins qu'on ne fît quelque chose pour effacer la réputation de la chambre numéro 14.
Des voyageurs anglais, connaissant par coeur l'almanach de la noblesse de leur pays, lui apprirent qu'Henry Westwick et Mme Narbury n'étaient pas les seuls membres de la famille Montbarry. La curiosité pouvait en amener d'autres à l'hôtel, surtout après ce qui venait de se passer. L'imagination du gérant trouva aisément un moyen habile de les dérouter dans ce cas-là. Les numéros de toutes les chambres étaient émaillés en bleu, sur des plaques blanches, vissées aux portes. Il ordonna qu'on fit faire une nouvelle plaque portant le numéro 13 _bis, _et il conserva la chambre vide jusqu'au moment où la plaque fut prête. Puis on mit le nouveau numéro à la chambre; le numéro 14 enlevé fut placé sur la porte de la propre chambre du gérant, au deuxième étage, chambre qui, n'étant pas à louer, n'avait pas été numérotée auparavant. Le numéro 14 disparut donc ainsi à tout jamais des livres de l'hôtel, comme numéro d'une chambre à louer.
Après avoir prévenu les domestiques de ne pas jaser avec les voyageurs, au sujet du numéro changé, sous peine d'être immédiatement renvoyés, le gérant se frotta les mains, heureux d'avoir fait son devoir envers ses patrons.
«Maintenant, pensa-t-il en lui même, avec un sentiment de triomphe excusable après tout, que la famille entière vienne ici, nous sommes de force à lutter avec elle.»
XVIII
Avant la fin de la semaine, le gérant de l'hôtel se trouva une fois de plus en relation avec un membre de la famille. Une dépêche arriva de Milan, annonçant que Francis Westwick serait à Venise le lendemain, et qu'il désirait qu'on lui réservât, si cela était possible, le n° 14 du premier étage.
Le gérant réfléchit quelques instants avant de donner ses ordres.
La chambre numérotée à nouveau avait été occupée en dernier lieu par un Français, Elle devait être encore louée le jour de l'arrivée de M. Francis Westwick, mais elle serait vide le jour suivant.
Fallait-il conserver la chambre pour M. Francis? Et quand il aurait passé une bonne et excellente nuit dans la chambre 13 _bis, _lui demander devant témoins comment il s'était trouvé dans sa chambre à coucher? Dans ce cas, si la réputation de la chambre était encore discutée, elle serait vengée par la réponse même d'une personne de la famille qui, la première, avait fait le mauvais renom du n° 14. Après avoir pensé à tout cela, le gérant se décida à tenter l'expérience et donna des ordres pour que le 13 _bis _soit réservé.
Le lendemain, Francis Westwick arriva en excellente disposition d'esprit. Il avait fait signer un engagement à la danseuse la plus connue d'Italie; il avait confié Mme Narbury aux soins de son frère Henry, qui l'avait rejoint à Milan, et il était entièrement libre d'essayer tant qu'il le voudrait l'influence extraordinaire que le nouvel hôtel exerçait sur ses parents.
Quand son frère et sa soeur lui racontèrent ce qui leur était arrivé, il déclara aussitôt qu'il irait à Venise dans l'intérêt de son théâtre. Il voyait dans ce qu'on lui disait les éléments mêmes d'un drame où paraîtraient des fantômes. Il trouva en chemin de fer le titre:
_L'HÔTEL hanté,_
«Affichez cela en lettres rouges de six pieds de haut, sur un fond noir, dans tout Londres, et soyez sûr que le public viendra en foule!» disait-il.
Reçu avec une attention pleine de politesse par le gérant, Francis, en entrant dans l'hôtel, éprouva un désappointement.
«Il y a erreur, monsieur; nous n'avons pas de chambre portant le numéro 14 au premier étage. La chambre qui a ce numéro est au deuxième étage; elle a toujours été occupée par moi, depuis le jour de l'ouverture de l'hôtel. Peut-être voulez-vous parler du numéro 13 _bis, _au premier étage? Elle sera à votre disposition demain,--une chambre charmante. En attendant, ce soir, nous ferons de notre mieux pour vous contenter.»
Le directeur d'un théâtre à succès est probablement le dernier homme du monde qui soit capable d'avoir une bonne opinion de ses semblables. Aussi Francis prit-il le gérant pour un farceur et l'histoire du numéro des chambres pour un mensonge.
Le jour de son arrivée, il dîna seul avant l'heure de la table d'hôte, afin de pouvoir questionner le garçon à son aise, sans être entendu de personne. La réponse qu'on lui fit lui prouva que le numéro 13 _bis _occupait bien exactement dans l'hôtel la place que lui avaient désignée son frère et sa soeur comme celle du numéro 14.
Il demanda ensuite la liste des visiteurs, et trouva que le monsieur français qui occupait alors le numéro 13 _bis _était le propriétaire d'un théâtre de Paris qu'il connaissait personnellement.
Était-il en ce moment à l'hôtel? Il était sorti et serait certainement de retour pour la table d'hôte.
Quand le dîner fut terminé, Francis entra dans la salle et fut reçu à bras ouverts par son collègue parisien. «Venez fumer un cigare dans ma chambre, lui dit-il amicalement. Je veux savoir si vous avez réellement engagé cette femme à Milan.»
Francis put ainsi comparer l'intérieur de la chambre avec ce qu'on lui en avait dit à Milan.
Arrivant à la porte, le Français se souvint qu'il avait un compagnon de voyage.
«Mon peintre de décors est ici avec moi, dit-il, à la recherche Je sujets. C'est un excellent garçon qui regardera comme une faveur que nous lui proposions de venir avec nous. Je vais charger un domestique de le lui dire quand il rentrera.»
Il tendit sa clef à Francis:
«Je vous rejoins dans un instant. C'est au bout du corridor, 13 _bis.»_
Francis entra seul dans la chambre. Il y avait aux murs et au plafond des ornements pareils à ceux dont on lui avait parlé. Il venait à peine de faire cette remarque, lorsqu'une sensation fort désagréable le frappa soudain.
Une odeur révoltante, une odeur toute nouvelle pour lui, une odeur qu'il n'avait jamais sentie jusque-là, le saisit à la gorge.
C'était un amalgame de deux odeurs d'une essence particulière et qui, quoique mélangées, étaient perceptibles chacune séparément. Cette étrange exhalaison consistait en une senteur légèrement aromatique et cependant fort désagréable avec une odeur moins pénétrante, mais si nauséabonde que Francis dut ouvrir la fenêtre pour respirer l'air frais, incapable de supporter un instant de plus cette horrible atmosphère.
Le directeur français rejoignit son collègue anglais avec un cigare déjà allumé. Il recula d'étonnement à la vue, terrible en général pour ses compatriotes, d'une fenêtre ouverte.
«Vous autres Anglais vous êtes vraiment fous avec vos idées sur l'air pur! s'écria-t-il. Nous allons mourir de froid.»
Francis se retourna et le regarda avec des yeux étonnés.
«Sérieusement, ne sentez-vous pas l'odeur qu'il y a dans la chambre? demanda-t-il.
--Quelle odeur? reprit son confrère. Je ne sens que mon cigare qui est excellent. En voulez-vous un? Mais pour Dieu! Fermez la fenêtre!»
D'un geste Francis refusa le cigare.
«Je vous demande pardon, dit-il, je me sens mal à mon aise et tout étourdi; il vaut mieux que je m'en aille.» Il mit son mouchoir sur sa bouche et se dirigea vers la porte.
Le Français suivit chacun des mouvements de Francis avec un tel étonnement qu'il oublia tout à fait d'empêcher l'air du soir de continuer à entrer.
«Est-ce vraiment si horrible que cela? demanda-t-il.
-C'est horrible! murmura Francis derrière son mouchoir. Je n'ai jamais rien senti de pareil.»
On frappa à la porte: c'était le peintre en décors. Son directeur lui demanda aussitôt s'il y avait une odeur quelconque dans la chambre.
«Je sens votre cigare qui doit être délicieux; offrez m'en un tout de suite!
--Attendez un peu. Outre mon cigare, sentez-vous autre chose, quelque chose d'horrible, d'abominable, d'indescriptible, quelque chose que vous n'avez jamais, mais jamais senti auparavant?»
Le peintre parut confondu par l'énergique véhémence des paroles qu'il venait d'entendre.
«Votre chambre est aussi fraîche et aussi saine que possible»; et en disant cela il se retourna avec étonnement du côté de Francis Westwick qui, debout dans le corridor, regardait l'intérieur de la chambre à coucher avec un sentiment de dégoût non déguisé.
Le directeur parisien s'approcha de son collègue anglais et le regarda d'un air inquiet.
«Vous voyez, mon ami, nous voici deux ici avec d'aussi bons nez que le vôtre et nous ne sentons rien. Si vous voulez inviter d'autres témoignages, regardez; voici d'autres nez encore, et il montrait deux petites filles anglaises jouant dans le corridor. La porte de ma chambre est grande ouverte et vous savez avec quelle rapidité une odeur se propage. Maintenant écoutez; je vais faire appel à ces nez innocents dans la langue de leur île brumeuse:-- Mes petits amours, est-ce que cela sent mauvais ici, hein?»
Les enfants éclatèrent de rire et s'empressèrent de répondre:
«Non.
--Vous le voyez, mon bon Westwick, c'est clair, reprit le Français dans sa langue à lui cette fois. Je vous plains de tout mon coeur, croyez-moi, allez voir un médecin, car il y a sûrement quelque chose de dérangé dans votre pauvre nez.»
Après lui avoir donné cet avis charitable, il rentra dans sa chambre et ferma toute entrée à la brise fraîche avec un soupir de contentement. Francis quitta l'hôtel et suivit la route qui conduisait à la place Saint-Marc. L'air de la nuit le remit bientôt. Il put allumer alors un cigare et se mit à songer, à ce qui venait d'arriver.
XIX
Évitant la foule sous les colonnades, Francis longea lentement la place enveloppée par un clair de lune naissant.
Sans s'en douter, il était un véritable matérialiste. L'étrange impression qu'il avait ressentie dans cette chambre, l'effet qu'elle avait produit sur les autres parents de son frère défunt n'eut aucune influence sur l'esprit de cet homme, qui se croyait plein de bon sens.
«Peut-être bien mon imagination a-t-elle plus d'empire sur moi que je ne le pensais, se dit-il; tout cela peut bien n'être qu'un tour de sa façon, mais mon ami peut ne pas se tromper aussi; est-ce qu'il faudrait vraiment que je voie un médecin? Suis-je malade? Je ne le crois pas, mais enfin ce n'est pas une raison. Je ne vais pas coucher dans cette affreuse chambre ce soir. Je puis bien attendre jusqu'à demain pour décider si je dois voir un médecin. En tous cas, l'hôtel ne me semble pas devoir me fournir un sujet de pièce. L'odeur effrayante d'un fantôme invisible peut être une idée parfaitement nouvelle. Mais si je la mets à exécution, si je l'applique au théâtre, je ferai fuir le public entier. >»
Comme il en arrivait à terminer ses réflexions par cette plaisanterie, il aperçut une dame entièrement vêtue de noir, qui semblait l'observer.
«Monsieur Francis Westwick, monsieur? Est-ce que je me trompe? lui demanda cette dame en le regardant.
--Oui, madame, en effet, c'est mon nom. Puis-je demander à qui j'ai l'honneur de parler?