L'hôtel hanté

Chapter 8

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Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme. Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite inutilement pour retrouver le courrier disparu.

Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry, fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la fois de Mme Rolland.

Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats d'enthousiasme.

«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à cheval. À quelle heure vient-elle demain.

--Avant deux heures?

--Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui être présenté!»

Agnès se mit à rire.

«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?»

Arthur répondit gravement:

«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

--Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie, sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise?

XIV

L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel moderne touchait à sa fin.

Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient telles quelles.

C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces pièces formaient les appartements occupés par lord et lady Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14. La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel. Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux, semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés, comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices, en glacières et en caves, dignes des hôtels les plus grandioses qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans.

Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première visite chez le nouveau lord Montbarry.

Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances. Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood.

En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les plus amicaux.

Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était, Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait parfaitement--est-il nécessaire de le dire?--qu'il était amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour parler d'Arthur.

«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur s'en ira.»

Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. „ «Il ne va pas nous quitter! s'écria-t-elle.

--Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie de le revoir.»

Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion.

«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux.

--Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury.

--Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons que vous en parliez à Arthur!

--Supposons que _tu _lui en parles, _toi?»_

Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait trahie.

Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin.

Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore, sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury.

Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière, l'ouverture du nouvel hôtel.

XV

_Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. _«J'ai promis, ma bonne Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui.

» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville, Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger, vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce.

» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe. Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie. Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant peu changer complètement notre genre de vie.

«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous? Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous, si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu, de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.»

» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent en éclats de rire, grâce... à qui?... à ma chère vieille nourrice. Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!»

» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense.

» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du dividende!

» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations pour l'automne.

» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M, Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation, lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort, les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux fatigues du voyage.

» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée. Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur Barville est de celles-là.

» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie.

» A. L.»

Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant quelque malheur, elle sortit à la hâte.

Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée.

«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les retrouver.»

En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry.

«Ma chère Agnès,

» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,--il y a six ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé--que j'ai fait tous mes efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je ne vous en aimerai que mieux.

» Votre amie affectionnée,

» ADELA MONTBARRY.»

Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se réfugia quelques minutes seule dans sa chambre.

Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry:

«_Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»_

C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à Venise, surtout après ces paroles!

Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de pareilles questions.

Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et lady Montbarry à Paris.

QUATRIÈME PARTIE

XVI

On était seulement au 20 septembre, quand Agnès et les enfants arrivèrent à Paris. Mme Narbury et son frère Francis étaient déjà en route pour l'Italie. Mais le nouvel hôtel ne devait pas être ouvert aux voyageurs avant trois semaines.

C'était Francis Westwick qui était cause de ce départ prématuré.

Comme Henry, son frère cadet, il avait augmenté ses ressources pécuniaires en entreprenant différentes affaires qui toutes, du reste, touchaient à ce qu'on appelle les arts libéraux. Il avait gagné de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire; puis il avait placé ses bénéfices dans un théâtre de Londres. Cette dernière spéculation, dirigée intelligemment, avait prospéré à souhait, grâce à un public enthousiaste.

Cherchant un nouveau succès pour la saison d'hiver, Francis s'était décidé à tâcher de conserver un public déjà blasé en donnant un nouveau genre de ballet de son invention, où l'action d'une pièce à grand spectacle n'aurait rien à souffrir d'un intermède de danse.

Il était maintenant à la recherche de la meilleure danseuse du monde entier. Il voulait une étoile, un phénomène. Ayant entendu parler, par ses correspondants étrangers, de deux femmes qui avaient débuté avec succès, l'une à Milan, l'autre à Florence, il était parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres yeux. De là il devait rejoindre, à Venise, les nouveaux mariés. Une de ses soeurs, qui était veuve, et qui avait à Florence des amis qu'elle désirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les Montbarry restèrent à Paris jusqu'à ce qu'il fût temps de partir pour être exacts au rendez-vous à Venise. Henry les trouva encore en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour assister à l'ouverture du nouvel hôtel.

Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette occasion pour presser Agnès; il ne pouvait choisir un plus mauvais moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatiguèrent excessivement. Elle n'était pas malade et elle prenait volontiers sa part des distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux étrangers le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvait la tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgré tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'était pas d'humeur à écouter avec plaisir, ou même avec patience, les amabilités d'Henry; elle refusa donc positivement de l'entendre.

«Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert? lui demanda-t-elle. Ne voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir?

--Je croyais connaître un peu les femmes, dit Henry à lady Montbarry, en lui racontant sa déconvenue, mais Agnès est une énigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle reste toujours aussi pleine de sa mémoire que s'il était mort en lui restant fidèle. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous!

--C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, répondit lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agnès peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les circonstances? Parce que l'homme qu'elle avait choisi était indigne d'elle, n'en est-il pas moins resté l'époux de son coeur? Si peu qu'il l'ait mérité, elle a été pendant qu'il vivait sa plus sincère et sa meilleure amie; maintenant qu'il n'est plus, elle reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sincère et sa meilleure amie. Si vous l'aimez réellement, attendez, et reposez-vous en sur vos deux plus fidèles alliés: le temps et moi. Voici mon avis, voyez vous-même si ce n'est pas le meilleur que je puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et quand vous quitterez Agnès, parlez-lui comme s'il ne s'était rien passé entre vous.»

Henry suivit sagement ce conseil.

Comprenant sa réserve, Agnès se montra fort amicale et presque gaie. Quand il s'arrêta à la porte pour la voir une dernière fois, elle détourna vivement la tête pour lui cacher son visage. Était-ce bon signe?

«Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry jusqu'au bas de l'escalier. Écrivez-nous quand vous serez à Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme, et nous fixerons notre départ pour l'Italie d'après ce qu'ils nous diront.»

Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours après, on reçut une dépêche de lui. Elle était datée de Milan et non de Venise; elle ne contenait que cette phrase vraiment étrange:

«_J'ai quitté l'hôtel. Serai de retour à l'arrivée d'Arthur et de sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan.»_

Henry préférait Venise à toute autre ville de l'Europe, aussi avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu'à ce que toute la famille fût réunie. Quel événement inattendu avait donc pu le forcer à changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune explication? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement subit d'itinéraire?

La suite l'apprendra.

XVII

L'hôtel du palais, qui voulait faire sa clientèle surtout parmi les voyageurs anglais et américains, célébra bien entendu l'ouverture de ses portes par un grand banquet où l'on prononça force discours.

Henry Westwick arriva à Venise juste pour prendre le café avec les invités et fumer quelques cigares.

À la vue des splendeurs des salles de réception, frappé surtout par l'habile mélange de confort et de luxe qui régnait dans les chambres à coucher, il commença à trouver fort sérieuse la plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix pour cent. L'hôtel débutait bien. On avait fait tant de réclames en Angleterre et à l'étranger que tout le monde connaissait la maison avant d'y être descendu. Henry ne put obtenir qu'une des petites chambres de l'étage supérieur, encore ne la lui donna-t-on que grâce à un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller s'étendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une autre chambre bien meilleure que la première. Se dirigeant tranquillement vers les régions élevées où on l'avait relégué, l'attention d'Henry fut appelée par une voix en colère qui, avec le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'élevait contre une des plus grandes privations dont puisse être affligé un libre citoyen de la libre Amérique: la privation du gaz dans sa chambre à coucher.