L'hôtel hanté

Chapter 7

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Il la regarda. C'était une grosse écriture, l'écriture irrégulière et incertaine d'un enfant. Il prit aussitôt la lettre:

«Chère tante Agnès,

Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a été légué et une maison. Nous avons eu du vin et du gâteau pour boire à sa santé. Vous avez notre gouvernante si nous en avions besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez, s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre gouvernante.

» Votre aimante Lucy qui écrit cela.

» Clara et Blanche ont essayé d'écrire aussi, mais elles sont trop petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la sécher.»

«C'est de votre nièce aînée, dit Agnès à Henry, qui la regardait avec étonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'étais avec leur mère en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient pas, ce sont les plus charmants bébés que je connaisse. C'est vrai, le jour où je les ai quittées pour revenir à Londres, j'ai offert d'être leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin, et au moment où vous êtes entré, j'écrivais à leur mère pour le lui proposer de nouveau.

--Sérieusement!» s'écria Henry.

Agnès lui mit sa lettre inachevée dans la main. Elle en avait assez écrit pour prouver qu'elle offrait sérieusement d'entrer dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualité de gouvernante. L'étonnement d'Henry ne peut se décrire,

«Ils ne croiront pas que c'est sérieux, dit-il.

--Pourquoi pas? demanda tranquillement Agnès.

--Vous êtes la cousine de mon frère Stephen, vous êtes une vieille amie de sa femme.

-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants.

--Mais vous êtes leur égale. Rien ne vous oblige à gagner votre vie en donnant des leçons, il est impossible que vous entriez à leur service comme gouvernante.

--Qu'y a-t-il d'impossible à cela? Les enfants m'aiment; leur père m'a donné de nombreuses preuves de véritable amitié et d'estime. Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant à mon éducation, il faudrait vraiment que je l'aie complètement oubliée pour n'être plus capable d'enseigner à trois petits enfants dont l'aînée n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur égale. N'y a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient les égales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que votre frère est le plus proche héritier du titre? Ne sera-t-il pas lord? Ne me répondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je suis fatiguée de mon existence inutile et solitaire, et je veux rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison que je préfère à toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste à stipuler certaines considérations personnelles avant de la terminer. Vous ne connaissez pas aussi bien que moi votre frère et sa femme, si vous doutez de leur réponse. Je crois qu'ils ont assez de courage et de coeur pour me répondre oui.»

Henry se soumit sans être convaincu.

C'était un homme qui détestait toute excentricité en dehors des coutumes et même de la routine. Le changement subit qui allait se produire dans la vie d'Agnès lui donnait quelques craintes. Avec un but à atteindre devant les yeux, elle serait peut-être moins favorablement disposée à l'écouter la prochaine fois qu'il lui ferait sa cour.

Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur était vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec ses nièces, en serait-il de même? Il connaissait assez les femmes pour garder ces craintes égoïstes pour lui seul. Une politique de temporisation était la seule à suivre avec une femme aussi sensitive qu'Agnès. S'il l'offensait, il était perdu. Pour le moment, il se tut sagement et changea de conversation:

«La lettre de ma petite nièce, dit-il, a produit un effet dont l'enfant ne pouvait se douter en écrivant. Elle vient justement de me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.»

Agnès regarda la lettre de l'enfant.

«Comment Lucy a-t-elle pu faire cela?

--La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait un héritage, répondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans la maison?

--Est-ce que ma nourrice a hérité?

--De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agnès, pendant que je vais vous faire voir la lettre.»

Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis qu'Agnès sonnait. Elle revint ensuite près de lui. Un prospectus imprimé, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table, lui frappa les yeux. Il portait en tête: _Palace Hotel company of Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui rappelèrent aussitôt la visite importune de lady Montbarry.

«Qu'est-ce que cela?» demanda-t-elle en lui tendant le papier et lui montrant le titre.

Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus.

«Une affaire sûrement excellente, dit-il. Les grands hôtels font toujours de l'argent quand ils sont bien administrés. Je connais l'homme qui a été choisi comme gérant, et j'ai en lui une telle confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.»

La réponse ne parut pas contenter entièrement Agnès.

«Pourquoi l'hôtel s'appelle-t-il _Palace Hotel?»_ demanda-t-elle.»

Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait cette question.

«Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a loué à Venise; il a été acheté par une compagnie qui en fait un hôtel.»

Agnès s'éloigna en silence et prit une chaise à l'autre extrémité de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus délicats. Il était le plus jeune fils de la famille, et son revenu avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par d'heureuses spéculations. Mais elle, elle était assez déraisonnable pour blâmer la tentation dont il venait de lui parler. Gagner de l'argent avec la maison où son frère était mort.

Incapable de comprendre une semblable pensée, quand il était question d'affaires surtout, Henry recommença à feuilleter ses papiers, attristé par le changement soudain dont il venait de s'apercevoir dans les manières d'Agnès. Juste au moment où il trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un regard sur Agnès, s'attendant à ce qu'elle parlât la première. Mais elle ne leva même pas les yeux quand la nourrice parut. C'était laisser à Henry le soin de dire à la vieille femme pourquoi la sonnette l'avait appelée au salon.

«Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a fait un legs de cent livres sterling.

La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle dit tranquillement:

«Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait?

--Feu mon frère, lord Montbarry.»

Agnès leva aussitôt la tête, semblant pour la première fois s'intéresser à ce qu'on disait. Henry continua:

«Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant à aller toucher l'argent chez lui.»

Dans toutes les classes de la société, la reconnaissance est la plus rare des vertus. Dans la classe à laquelle appartenait la nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de l'homme qui avait trompé et abandonné sa maîtresse.

«Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour s'en souvenir lui-même!»

Agnès intervint aussitôt. La nature, qui abhorre en toutes choses la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, même chez les femmes les plus douces; Agnès, elle aussi, se mettait quelquefois en colère. Elle ne put supporter la façon dont la nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry.

«Si vous avez encore quelque honte, s'écria-t-elle, vous devriez rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'écoeure. Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien à vous!»

Après cette réflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait, lui aussi, perdu dans l'estime d'Agnès, elle quitta la chambre.

La nourrice reçut la verte semonce qui venait de lui être faite plutôt en riant. Quand la porte fut fermée, ce philosophe en jupon fit signe à Henry:

«Il y a un entêtement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle. Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry était un méchant homme, quoiqu'il l'ait trompée. Et maintenant qu'il est mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part comme une fusée, vous venez de le voir. C'est de l'entêtement!_ _Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon!

--Elle ne parait pas vous avoir fâchée, dit Henry.

--Elle? répéta la nourrice avec étonnement; elle, me fâcher! Je l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle était bébé. Que le Seigneur la bénisse! Quand je vais aller lui dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chérie, et me dira: «Nourrice, ne m'en veux pas, je n'étais pas sérieuse tantôt!» À propos de cet argent, monsieur Henry, si j'étais plus jeune, je le dépenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je l'aurai?

--Placez-la et touchez-en les intérêts, lui dit Henry; tant par an, vous savez?

--Combien aurai-je? demanda la nourrice.

--Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous aurez entre trois et quatre livres par an.»

La nourrice secoua la tête.

«Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce petit peu d'argent. Je n'ai jamais aimé l'homme qui me l'a laissé, bien qu'il soit votre frère. Si je perdais tout demain, cela ne me ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours. On dit que vous êtes un spéculateur. Dites-moi une bonne affaire, vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voilà pour les fonds publics!» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant ainsi son profond mépris pour un placement garanti à trois pour cent.

Henry montra le prospectus de la _Venitian Hotel Company._

«Vous êtes une drôle de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse effrénée, voilà quelque chose pour vous! C'est tout ou rien; mais faites bien attention, il faut garder la chose secrète pour miss Agnès, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le conseil que je vous donne.»

La nourrice prit ses lunettes.

_Six pour cent, garantis, _lut-elle; et les directeurs ont des raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour cent et plus à leurs actionnaires.

«Intéressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry! Et pour l'amour de Dieu, partout où vous irez, recommandez l'hôtel à vos amis et tâchez qu'il réussisse.»

La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et eut, elle aussi, son intérêt dans la maison ou était mort lord Montbarry.

Trois jours s'écoulèrent avant qu'Henry pût revoit Agnès. Mais après cet intervalle, le léger nuage qu'il y avait entre eux était entièrement dissipé. Agnès le reçut avec plus d'amabilité que de coutume. Elle semblait de meilleure humeur. Elle avait reçu courrier par courrier une réponse à la lettre qu'elle avait adressée à Mme Stéphen Westwick: son offre avait été acceptée avec joie, mais à une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un mois chez les Westwick sans s'occuper de rien; après cela, si réellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait être gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait la famille qu'au cas où elle se marierait, ce dont ses amis d'Irlande ne désespéraient pas.

«Vous voyez que j'avais raison», dit-elle à Henry.

Mais lui n'y croyait pas encore.

«Partez-vous réellement? demanda-t-il.

--Je pars la semaine prochaine.

--Quand vous reverrai-je?

--Vous savez bien que vous êtes toujours le bienvenu chez votre frère. Vous me verrez quand vous voudrez.

Elle lui tendit la main.

--Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais déjà mes malles.»

Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula vivement.

«Pourquoi pas? Je suis votre cousin, dit-il.

--Je n'aime pas qu'on m'embrasse» répondit-elle.

Henry la regarda sans insister: son refus de lui accorder ce qu'il regardait comme un privilège de cousin lui semblait de bonne augure. C'était indirectement l'encourager comme amoureux.

Le premier jour de la semaine suivante, Agnès quitta Londres pour l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'était que le commencement d'un voyage plus long.

L'Irlande devait seulement être sa première étape sur un chemin détourné, chemin qui la conduisit au Palais, à Venise.

TROISIÈME PARTIE

XIII

Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.

Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de soulagement.

«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini avec cette terrible femme!»

Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir d'Agnès.

Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants, comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une fidèle alliée de sa belle-soeur.

«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de vous écouter, ils le feront.»

Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer, Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir milady.

«Est-ce une femme?

--Oui, madame.»

La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès,

«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a cherché à découvrir les traces du courrier.

--Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec lady Montbarry à Venise?

--Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je _porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?»

Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où attendait Mme Rolland.

C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie, avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe: tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland?

--Pour mon âge, aussi bien que possible.

--Puis-je quelque chose pour vous?

--Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue demeurer dans le voisinage.

--Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce, une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la dernière maîtresse que vous avez servie.»

Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge.

«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier --réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre présence, madame,--a quitté l'Angleterre pour l'Amérique. Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me procurer cette place.

--Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera demain chez moi jusqu'à deux heures.

--Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame. Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez.

--Mais parfaitement. Cette jeune fille est sûre d'être la bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_ _Venise.»

Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de mécontentement.

«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit.

--Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.»

Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier perdu.

«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle avec un ton de basse profonde,

--Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit soudain les yeux.

«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais fait, ni avant, ni depuis.

--Qu'a-t-il donc fait?

--Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il s'est permis des libertés avec moi!»

La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa bouche pour étouffer un éclat de rire.

Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès.

«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace, mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre moyen de s'amuser!

--Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès. Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est marié?

--Je plains sa femme, reprit Mme Rolland.

--Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès.

--Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit Mme Rolland.

Agnès continua.

«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse?

--En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom!

--Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec lord Montbarry?

--Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines, répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort bons termes avec lui.

-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire?

--Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès désappointée.

--Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.»

Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants noirs fanés, en signe d'horreur.

«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma place à cause de ce que j'ai vu...?»

Agnès l'arrêta.

«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris?

--Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot, ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor, le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi, monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez par vous-même, mademoiselle.»