L'hôtel hanté

Chapter 6

Chapter 63,846 wordsPublic domain

Il était encore de bonne heure, mais le jour pénétrait à peine dans la chambre. Les stores étaient baissés, lady Montbarry était assise le dos tourné à la fenêtre, comme si la lumière, même tamisée, lui eût fait mal. Elle était bien changée depuis le jour mémorable où le docteur Wybrow l'avait reçue dans son cabinet de consultation. Sa beauté avait disparu, elle n'avait plus, comme le remarqua Mme Ferraris, que la peau sur les os; cependant le contraste entre son teint sépulcral et ses yeux noirs d'un brillant métallique, encore relevé par l'éclatante blancheur de son bonnet de veuve, existait encore.

Accroupie comme une panthère sur un petit canapé, elle regarda tout d'abord l'étrangère qui entrait chez elle avec une certaine curiosité, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'écran qu'elle tenait à la main pour garantir son visage du feu.

«Je ne vous connais pas, dit-elle; que me voulez-vous?»

Mme Ferraris essaya de répondre. Son éclair de courage n'existait déjà plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle était résolue à dire étaient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent sur ses lèvres.

Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une fois l'étrangère toujours muette.

«Êtes-vous sourde?» demanda-t-elle.

Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement son regard sur son écran et fit une dernière question:

«Est-ce de l'argent que vous voulez?

--De l'argent!»

Ce seul mot redonna tout son courage à la femme du courrier. Elle retrouva sa voix.

«Regardez-moi bien, milady!» s'écria-t-elle.

Lady Montbarry se retourna pour la troisième fois. Les paroles qu'elle s'était promis de dire sortirent des lèvres de Mme Ferraris.

«Je viens, milady, vous accuser réception de l'argent envoyé à la veuve de Ferraris.»

Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se reposèrent avec étonnement sur la femme qui venait de lui parler ainsi. Rien ne vint troubler la placidité de son visage, pas la moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre signe momentané d'étonnement. Elle se mit à fixer de nouveau l'écran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne lui eût rien dit. L'épreuve avait donc été tentée et elle avait entièrement échoué.

Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait réfléchir. Ce sourire, qui ne faisait que paraître et disparaître, ce sourire à la_ _fois triste et cruel se dessina sur ses lèvres minces. De son écran, elle désigna un siège placé de l'autre côté de la chambre.

«Prenez la peine de vous asseoir,» dit-elle.

Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme Ferraris obéit machinalement. Lady Montbarry, pour la première fois, se souleva un peu du canapé et se mit à l'observer avec un regard scrutateur, pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa position primitive.

«Non, se dit-elle à elle-même, la femme marche droite, elle n'est pas ivre, elle est peut-être folle.»

Elle avait parlé assez haut pour être entendue. Piquée par cette insulte, Mme Ferraris répondit aussitôt:

«Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous!

--Vraiment? reprit lady Montbarry. Alors vous êtes une insolente? J'ai remarqué, en effet, que le peuple anglais est assez mal appris; nous autres étrangers, nous nous en apercevons facilement dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de vous avoir laissée entrer aussi facilement chez moi. Votre petit air innocent l'aura trompée sans doute. Je me demande qui vous êtes? Vous me nommez un courrier qui nous a quittés d'une manière fort inconvenante. Était-il marié? Êtes-vous sa femme? Savez-vous où il est?»

L'indignation de Mme Ferrons éclata aussitôt. Elle s'approcha du canapé; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien.

«Je suis sa veuve, et vous le savez bien, méchante femme que vous êtes! Ah! ce fut une heure maudite que celle où miss Lockwood recommanda mon mari comme courrier au lord!...»

Avant qu'elle eût pu ajouter une autre parole, lady Montbarry sauta du canapé avec l'agilité d'une chatte, la saisit par les épaules et la secoua avec la force et la frénésie d'une folle.

«Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez!»

Elle la lâcha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de désespoir sauvage.

«Mon Dieu! Est-ce possible? s'écria-t-elle, se peut-il que le courrier soit entré chez nous grâce à cette femme.»

Elle revint soudain sur Mme Ferraris, et l'arrêta au moment où elle allait sortir de la chambre.

«Restez ici, misérable! Restez ici, et répondez-moi! Si vous criez: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos têtes, je vous étrangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur. Imbécile! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononcé le nom de miss Lockwood! Non! Je ne croirais même pas vos serments; je ne croirai personne, miss Lockwood exceptée. Où demeure-t-elle? Dites-le-moi, misérable petit insecte, vous pourrez partir ensuite.»

Toute tremblante, Mme Ferraris hésitait. Lady Montbarry la menaça du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourbée comme les serres d'un oiseau de proie. Mme Ferraris recula et finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte avec mépris. Puis changeant d'idée:

«Non! Pas encore! Vous diriez à miss Lockwood ce qui est arrivé, elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller immédiatement; vous viendrez avec moi jusqu'à la porte, pas plus loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez vous du côté de la porte, que votre vilaine figure ne me voie pas.»

Elle sonna. La servante apparut,

«Mon manteau, mon chapeau, et vite!»

Elle apporta le manteau et le chapeau qui étaient dans la chambre à coucher.

«Une voiture à la porte, et tâchez que je n'attende pas!»

La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la glace; elle se retourna encore une fois vers Mme Ferraris avec sa vivacité féline.

«J'ai déjà l'air à moitié morte, n'est-ce pas? dit-elle avec un sourire ironique. Donnez-moi votre bras.»

Elle prit le bras de Mme Ferraris, et quitta la chambre.

«Vous n'avez rien à craindre tant que vous m'obéirez, lui dit-elle en descendant l'escalier. Vous me quitterez à la porte de miss Lockwood et vous ne me reverrez jamais.»

Dans l'antichambre, elles rencontrèrent la propriétaire de l'hôtel. Lady Montbarry lui présenta gracieusement sa compagne:

«Ma bonne amie, madame Ferraris; je suis bien heureuse de la revoir!»

La propriétaire les accompagna toutes deux jusqu'à la porte. La voiture attendait.

«Montez la première, ma chère madame Ferraris, dit milady; et dites au cocher où il doit aller.»

La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry changea encore. Avec une sorte de râle de désespoir, elle se jeta dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes réflexions, s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait pliée à sa volonté dé fer, que si elle n'eût pas été là, elle garda un silence glacial, jusqu'à la maison de miss Lockwood. En un instant, elle se réveilla de son apathie: elle ouvrit la portière de la voiture et la referma sur Mme Ferraris, avant que le cocher eût sauté à bas de son siège.

«Conduisez madame à un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui tendant le prix de sa course.»

Un instant après elle avait frappé à la porte de la maison.

Elle entra; la porte se referma sur elle.

«Où faut-il aller, madame?» demanda le cocher.

Mme Ferraris porta la main à son front, essayant de rassembler ses idées. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans défense, son amie, sa bienfaitrice, à la merci de lady Montbarry? Elle se demandait encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrêta à son tour à la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit Mme Ferraris à la portière de la voiture:

«Venez-vous aussi chez miss Agnès?» demanda-t-il.

C'était Henry Westwick. À sa vue, elle joignit les mains en signe de joie.

«Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette abominable femme est avec miss Agnès. Allez et protégez-la!

--Quelle femme?» demanda Henry.

La réponse le frappa littéralement de stupeur. Quand il entendit prononcer le nom détesté de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris avec un regard plein d'étonnement et d'indignation.

«J'y vais!» fut tout ce qu'il put dire.

Il frappa à la porte de la maison et entra à son tour.

XI

«Lady Montbarry, mademoiselle.»

Agnès était en train d'écrire une lettre, quand la servante la fit tressaillir en annonçant une pareille visiteuse. Sa première idée fut de refuser sa porte à la femme qui venait ainsi la trouver. Mais lady Montbarry était sur les talons de la bonne, avant qu'Agnès eût prononcé une parole, elle était dans la chambre.

«Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une question à vous faire, fort intéressante pour moi. Personne que vous n'y peut répondre.»

C'est ainsi que tout bas, en hésitant, ses grands yeux noirs fixés à terre, lady Montbarry commença l'entretien.

Sans répondre, Agnès désigna un siège_. _C'est tout ce qu'elle pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie triste et retirée qu'on menait au palais de Venise, ce qu'elle savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry à l'étranger, lui revint tout à coup à l'esprit, quand elle vit en face d'elle cette femme habillée de noir, encadrée dans la porte. L'étrange conduite de lady Montbarry en cette circonstance ajoutait encore à la perplexité, aux doutes et aux craintes qui la troublaient. C'était donc là l'aventurière dont la réputation s'était perpétuée partout où elle avait passé, dans l'Europe entière! La furie qui avait terrifié Madame Ferraris à l'hôtel était maintenant toute timide et toute tremblante!

Depuis qu'elle était entrée dans la chambre, lady Montbarry ne s'était pas risquée une seule fois à regarder Agnès. Elle hésitait en avançant pour prendre la chaise qu'on lui avait désignée; elle posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout.

«Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre», dit-elle faiblement.

Sa tête tomba sur sa poitrine: elle était devant Agnès comme un coupable devant un juge sans pitié.

Le silence qui suivit était bien un silence de peur. À ce moment la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut.

Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide politesse, et passa en silence.

À la vue de son beau-frère, le courage défaillant de milady lui revint aussitôt. Sa taille, courbée un moment auparavant, se redressa. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de Westwick, qui brillaient de défiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire plein de mépris.

Henry traversa la chambre pour aller vers Agnès.

«Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande? demanda-t-il tranquillement.

--Non.

--Désirez-vous la voir?

--Sa visite m'est très pénible.» Il se tourna vers sa belle-soeur:

«Entendez vous? demanda-t-il froidement.

--J'entends, répondit-elle plus froidement encore.

--Votre visite est, à tout le moins, hors de saison.

--Votre intervention est, à tout le moins, fort déplacée.»

Lady Montbarry s'approcha d'Agnès. La présence d'Henry Westwick semblait l'enhardir.

«Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle avec une courtoisie pleine de grâce. Elle n'a rien qui puisse vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi à feu mon mari, avez-vous...»

Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante sur la chaise la plus proche; mais elle se remit presque aussitôt:

«Avez-vous permis à Ferraris, reprit-elle, de se recommander à nous en se servant de votre nom?»

Agnès ne répondit pas avec sa franchise habituelle; le nom de Montbarry, prononcé par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire toute confuse.

«Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle, et je prends intérêt...»

Lady Montbarry se leva aussitôt en joignant les mains avec un geste de suppliante:

«Ah! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps à me parler de la femme! Répondez à ma question simplement.

--Laissez-moi lui répondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce ne sera pas long.»

Agnès refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait rappelée à elle-même. Elle recommença une nouvelle réponse.

«Quand Ferraris a écrit à feu lord Montbarry, il a certainement dû prononcer mon nom.»

En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva à son comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agnès.

«Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se servirait de votre nom? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous demande. Pour l'amour de Dieu répondez-moi: oui ou non!

--Oui.»

Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie qui avait animé son visage l'instant d'avant disparut soudain; on aurait dit une femme changée en statue de pierre. Elle était debout, fixant machinalement Agnès, dans une immobilité si complète que les deux personnes qui la regardaient voyaient à peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration.

Henry prit la parole un peu brutalement.

«Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre réponse maintenant, n'est-ce pas?»

Elle se retourna vers lui.

«C'est ma condamnation que j'ai reçue;» et tournant lentement sur elle-même, elle allait quitter la chambre.

Mais, au grand étonnement d'Henry, Agnès l'arrêta.

«Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose à vous demander à mon tour. Vous avez parlé de Ferraris. Je désire en parler aussi.»

Lady Montbarry baissa la tête en silence. Elle prit son mouchoir et le posa sur son front d'une main tremblante. Agnès remarqua son émotion, et recula d'un pas.

«Le sujet vous serait-il pénible?» demanda-t-elle timidement.

Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste à continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-soeur.

Agnès reprit:

«On n'a découvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous eu quelques nouvelles de lui? Et voulez-vous me dire si vous en savez quelque chose?_ _Je vous en prie, par pitié pour sa femme!»

Les lèvres minces de lady Montbarry se pincèrent encore et reprirent leur sourire triste et cruel.

«Pourquoi me demandez-vous à _moi _des nouvelles d'un homme qui a disparu? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le temps en sera venu,»

Agnès tressaillit.

«Je ne vous comprends pas, répondit-elle. Comment le saurai-je? Est-ce que quelqu'un me le dira?

--Quelqu'un vous le dira.»

Henry ne put garder le silence plus longtemps.

«Ce quelqu'un, c'est peut-être vous, madame»! reprit-il avec une politesse ironique.

Elle lui répondit avec une désinvolture pleine de mépris:

«Peut-être bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis être la personne qui apprendra à miss Lockwood ce qu'est devenu Ferraris si...»

Elle s'arrêta; ses yeux fixèrent Agnès.

«Si quoi? demanda Henry.

--Si miss Lockwood m'y force.»

Agnès écouta, tout étonnée.

«Si je vous y force? répéta-t-elle. Comment le pourrais-je? Prétendez-vous que ma volonté est supérieure à la vôtre?

--Prétendez-vous que la flamme ne brûle pas le papillon qui vient y voltiger? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire que la peur exerçât sur nous une sorte de fascination. J'ai peur de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire une visite, je n'ai nullement le désir de vous voir, car vous êtes une ennemie pour moi. C'est la première fois de ma vie, je le jure, que, contre ma propre volonté, je me soumets à quelqu'un. Vous voyez! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh! Ne laissez paraître ni pitié ni curiosité! Soyez dure et brutale, et impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.»

La nature si simple et si franche d'Agnès ne put découvrir à cette sortie si inattendue qu'une seule signification.

«Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal que vous m'avez fait en épousant lord Montbarry, vous n'en êtes pas responsable. Je vous ai pardonné ce que j'ai souffert alors qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus complètement encore.»

Henri souffrait en l'écoutant; il l'admirait aussi.

«Ne dites plus rien! s'écria-t-il. Vous êtes trop bonne pour elle; elle n'en vaut pas la peine.»

Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les paroles si simples qu'avait prononcées Agnès absorbaient toute l'attention de cette étrange femme. Pendant qu'elle écoutait, son visage avait pris une expression de tristesse véritable. Quand elle reprit la parole, sa voix était changée: elle indiquait la résignation, mais la résignation sans espoir.

«Innocente et bonne créature que vous êtes, dit-elle, qu'importe votre pardon? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera demandé compte? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'espérer cependant que ce pressentiment vous trompe? Quand je vous vis pour la première fois, avant mon mariage; quand je ressentis pour la première fois l'influence que vous avez sur moi, j'espérais. C'était une lueur qui me soutenait dans ma triste vie; mais aujourd'hui cette lueur s'est évanouie, c'est _vous _qui l'avez éteinte en me répondant comme vous l'avez fait à mes questions sur Ferraris.

--Comment ai-je pu briser vos espérances? demanda Agnès. Qu'y a-t-il de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au service de Montbarry, et les choses étranges que vous me racontez maintenant?

--Le moment est proche, miss Lockwood, où vous le saurez. En attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi simplement que possible. Le jour où je vous ai pris votre idole, le jour où j'ai brisé votre vie, vous êtes devenue à dater de ce jour, j'en suis fermement persuadée, l'instrument de mon châtiment pour les fautes que j'ai commises depuis de longues années. Oh! Cela est arrivé déjà. Avant aujourd'hui, il s'est trouvé une personne qui, sans s'en douter, a développé chez l'autre l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi; mais votre tâche n'est pas terminée. Il vous reste encore à me conduire au jour où je serai découverte et où la punition qui m'attend viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»

Malgré son bon sens, malgré son mépris des superstitions de tout genre, Agnès fut vivement impressionnée par le terrible sang-froid avec lequel ces mots avaient été prononcés. Elle se tourna toute pôle vers Henri.

«La comprenez-vous? demanda-t-elle.--Rien n'est plus facile, répliqua-t-il avec dédain.

Elle sait ce qu'est devenu Ferraris; et elle est en train de vous débiter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la vérité. Laissez-la partir!»

Agnès n'entendit pas plus les dernières paroles de lady Montbarry que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci.

«Conseillez à votre intéressante Mme Ferraris d'attendre un peu, dit-elle. _Vous _saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes, aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari, nous remettront en présence. Folie que tout cela, n'est-ce pas M. Westwick? Mais vous êtes indulgent pour les femmes; nous disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.»

Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle eût en peur qu'on la retint encore.

XII

«Qu'en pensez-vous? demanda Agnès. Elle est folle?

--Je pense tout simplement que c'est une méchante femme: fausse, superstitieuse, et mauvaise jusqu'à la moelle, mais non pas folle. Je crois que son principal motif en venant ici était de se donner le plaisir de vous faire peur.

--Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais cela est.»

Henry la regarda, hésita un moment, et s'assit sur le sofa à côté d'elle.

«Je suis très inquiet de vous, Agnès. Sans le hasard heureux qui m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misérable femme aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je n'aime pas à y penser, et je voudrais la voir changer, surtout après ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille, ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement vous protéger. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, Agnès, ce que je dis là, je le dis en toute sincérité et dans votre intérêt.»

Il s'arrêta et lui prit la main. Elle fit un léger effort pour la retirer et finit par céder.

«Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, où j'aurai le droit de vous défendre? Où vous serez la joie et le bonheur de ma vie?»

Il pressa doucement sa main. Elle ne répondit pas, mais elle rougit et pâlit tour à tour, ses yeux erraient dans le vague.

«Ai-je été assez malheureux pour vous déplaire?» demanda-t-il.

Elle répondit presque à voix basse:

«Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai passés», murmura-t-elle.

Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois de retirer sa main. Il continua à la tenir et la porta à ses lèvres.

«Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser à d'autres jours plus heureux que ceux-là, aux jours à venir? Ou s'il faut absolument que vous songiez au temps passé, ne pouvez-vous pas vous souvenir de l'époque où je vous aimai et où je vous le dis pour la première fois?»

Elle soupira.

«Épargnez-moi, Henry, répondit-elle tristement; ne me parlez pas davantage!»

La couleur revint à ses joues, sa main trembla. Elle était belle ainsi, les yeux baissés et la poitrine se soulevant doucement. Il aurait donné tout au monde pour la prendre dans ses bras et l'embrasser. Une sympathie mystérieuse, une pression de main fit comprendre à Agnès cette pensée secrète. Elle lui ôta sa main, et fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colère, sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser davantage en ce moment.

«Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se levant.

--Oui, je vous pardonne.

--Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agnès?

--Oh, non!

--Voulez-vous que je vous quitte?»

Elle se leva à son tour, se dirigeant sans répondre vers la table à écrire. La lettre interrompue par l'arrivée de lady Montbarry était grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se tournant vers Henry avec un sourire plein de charme:

«Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose à vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus simple est peut-être de vous le laisser deviner tout seul. Vous venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est pas une vie bien heureuse, j'en conviens.»

Elle s'arrêta, observant l'anxiété croissante qui se peignait sur le visage d'Henry à mesure qu'elle parlait.

«Savez-vous que je me le suis déjà dit avant vous? continua-t-elle. Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre frère Stephen et sa femme y consentent.»

Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre qu'elle tendit à Henry.

Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait d'entendre. Il était impossible que le changement de vie dont elle venait de parler signifiât qu'elle allait se marier, et cependant il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrèrent, elle sourit.

«Regardez l'adresse, dît-elle; vous devez connaître l'écriture, mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.»