Chapter 4
C'était un billet de la Banque d'Angleterre de mille livres sterling.
VI
Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agnès Lockwood, M. Troy, vint au rendez-vous dans la soirée.
Mme Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, était suffisamment remise pour assister à la consultation. Aidée par Agnès, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement à la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres ayant trait à cette affaire.
M. Troy lut d'abord les trois lettres adressées par Ferraris à sa femme, puis la lettre écrite par le courrier, ami de Ferraris, racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry, puis enfin la ligne d'écriture anonyme qui avait accompagné le don extraordinaire de mille livres sterling fait à la femme de Ferraris.
M. Troy n'était pas seulement un homme de savoir et d'expérience dans sa profession, c'était un homme connaissant les moeurs de l'Angleterre et celles de l'étranger. Observateur habile, esprit original, il avait conserve sa bonté naturelle que la triste expérience qu'il avait acquise de l'humanité n'avait pu altérer. Malgré toutes ces qualités, était-ce le meilleur conseiller qu'Agnès pût choisir dans les circonstances actuelles?
La petite Mme Ferraris, avec tous ses mérites de bonne femme de ménage, était une femme essentiellement commune, M. Troy, lui, était la dernière personne qui eût su lui inspirer des sympathies ou de la confiance; il était tout l'opposé d'un homme ordinaire.
«Elle a l'air bien malade, la pauvre petite!»
C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme Ferraris comme si elle n'eût pas été là.
«Elle a subi un terrible malheur,» répondit Agnès.
M. Troy se tourna vers Mme Ferraris et la regarda de nouveau avec l'intérêt qu'on accorde en général à la victime d'un malheur. D'un air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se décida à parler.
«Vous ne croyez réellement pas, ma chère dame, que votre mari soit mort?»
Mme Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux.--Mort!--ce mot ne rendait nullement sa pensée.
«Assassiné! dit-elle sèchement, la figure, cachée par son mouchoir.
--Pourquoi et par qui?» demanda M. Troy.
Mme Ferraris parut hésiter un peu à répondre. «Vous avez lu les lettres de mon mari, monsieur, commença-t-elle. Je crois qu'il découvert...» et elle s'arrêta.
«Qu'a-t-il découvert?»
Il y a des limites à la patience humaine, même à la patience d'une femme désolée. Cette froide question irrita Mme Ferraris au point de la faire s'expliquer enfin clairement.
«Il a découvert lady Montbarry avec le baron! répondit-elle, avec un éclat de voix. Le baron n'est pas plus le frère de cette misérable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aperçu de l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitté sa place à cause de cela; si Ferraris s'en était allé aussi, il serait en vie maintenant. Ils l'ont tué. Je dis qu'ils l'ont tué pour empêcher que tout n'arrivât aux oreilles de lord Montbarry.»
Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant à mesure qu'elle parlait, Mme Ferraris donna son opinion sur l'affaire.
Sans se prononcer, M. Troy écouta avec une expression de railleuse approbation.
«C'est très remarquablement arrangé, madame Ferraris, dit-il; vous bâtissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de maître. Si vous étiez homme, vous auriez fait un excellent avocat, vous auriez empoigné les jurés corps à corps: Terminez, ma bonne dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoyé cette lettre contenant le billet de banque. Les deux misérables qui ont assassiné M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main à la poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans cette ville intéressante, un ami au coeur large comme sa bourse, qui ait été mis dans le secret et qui veuille vous consoler en gardant l'anonyme?»
Il n'était guère facile de répondre à cela. Mme Ferraris commença à ressentir une sorte de haine pour M. Troy.
«Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit-elle; je ne pense pas qu'il y ait dans cette affaire sujet à_ _plaisanterie.»
Agnès intervint alors pour la première fois. Elle approcha un peu sa chaise de celle de son ami.
«À votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble plausible?
--J'offenserais Mme Ferraris en le disant, répondit M. Troy.
--Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune façon,» s'écria Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher l'inimitié qu'elle ressentait pour M. Troy.
Le notaire se renversa dans sa chaise.
«Très bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc. Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manière de voir sur ce qui a pu se passer au palais à Venise. Vous avez les lettres de votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi en faveur de votre thèse le départ significatif de la femme de chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait été le premier à s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des raisons de craindre, non seulement qu'il instruisît lord Montbarry de sa découverte, mais encore qu'il pût être le principal témoin à charge contre eux, si le scandale éclatait et venait à se dénouer devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En admettant tout cela, j'arrive à une conclusion totalement opposée à la vôtre. Voici votre mari dans ce misérable ménage à trois, y vivant d'une manière fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoyés; sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la fuite et qu'il s'est sagement retiré de l'association dont je viens de parler, après avoir découvert un secret qui pouvait lui attirer certains désagréments; mais la somme que vous avez reçue ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothèse n'est pas, je l'avoue, très favorable à M. Ferraris: je crois qu'on a eu intérêt à l'éloigner, et je prétends maintenant qu'il a été payé pour disparaître et que le billet de banque que voici est le prix de son départ subit, prix que les coupables ont envoyé à sa femme.»
Les yeux gris-clair de Mme Ferraris s'éclairèrent soudain; son teint, plombé d'ordinaire, s'empourpra subitement.
«C'est faux! cria-t-elle. C'est une honte! c'est une infamie de parler ainsi de mon mari!
--Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit M. Troy.»
Agnès intervint une fois encore pour rétablir la paix. Elle prit la main de l'épouse offensée; elle fit remarquer au notaire ce qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soupçons, et en appela à lui-même de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait, la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre avec une carte de visite. C'était la carte d'Henry Westwick; il y avait quelques mots écrits à_ _la hâte au crayon.
«J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un instant en bas.»
Agnès quitta immédiatement la chambre.
Seul, avec Mme Ferraris, M. Troy montra enfin la bonté de son coeur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier.
«Vous avez parfaitement le droit, ma chère dame, de ressentir aussi vivement une appréciation qui vous semble injurieuse pour votre mari, reprit-il; je dois même dire que je ne vous en respecte que plus en vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa défense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une aussi grave affaire, est de dire sincèrement ce que je pense. Il est impossible que j'aie l'intention de vous être désagréable, ne connaissant ni vous, ni M. Ferraris. Mille livres sterling, c'est une grosse somme; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut être excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir à l'écart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre faveur, est d'arriver à la vérité. Si vous voulez bien m'accorder du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse empêcher d'espérer qu'on retrouve votre mari.»
La femme de Ferraris écouta sans se laisser convaincre: son esprit borné et plein de méfiance contre M. Troy ne lui permettait pas de comprendre ce qui aurait dû la faire revenir sur sa première impression. «Je vous suis très obligée, monsieur.» C'est tout ce qu'elle répondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils ajoutèrent très clairement, dans leur langage: «Vous pouvez dire ce que vous voudrez; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.»
M. Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise, mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fenêtre.
Après quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit.
M. Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant à voir Agnès. À sa grande surprise, c'est une personne qui lui était complètement étrangère qui entra: un homme jeune ayant sur son visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda M. Troy et salua gravement.
«J'ai eu le malheur d'apporter à miss Agnès Lockwood des nouvelles qui l'ont fortement impressionnée, dit-il; elle s'est retirée dans sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la remplacer auprès de vous.»
Après s'être ainsi présenté, il aperçut Mme Ferraris et lui tendit gracieusement la main:
«Il y a des années que nous ne nous sommes vus, Émilie; j'ai peur que vous n'ayez presque oublié le «monsieur Henry» d'autrefois.»
Émilie, toute confuse, lit la révérence, et demanda si elle pouvait être de quelque utilité à miss Lockwood.
«La vieille nourrice est avec elle, répondit Henry; il vaut mieux les laisser ensemble.»
Puis il se tourna de nouveau vers M. Troy:
«J'aurais dû vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry Westwick; je suis le plus jeune frère de défunt lord Montbarry.
----Défunt lord Montbarry! s'écria M. Troy.
--Mon frère est mort à Venise, hier soir; voici la dépêche, dit-il, en tendant un papier à M. Troy.»
Le télégramme était ainsi conçu:
«_Lady Montbarry, Venise, à Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel, Londres. _Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry est mort de bronchite, à huit heures quarante, ce soir. Tous détails nécessaires par poste.»
«Cette mort était-elle attendue, monsieur? demanda le notaire.
--Je ne puis pas dire qu'elle nous ait entièrement surpris, répondit Henry. Mon frère Stéphen, qui est maintenant le chef de la famille, a reçu, il y a trois jours, une dépêche l'informant que des symptômes alarmants s'étaient déclarés dans l'état de mon frère, et qu'un deuxième médecin avait dû être appelé. Il télégraphia aussitôt pour dire qu'il avait quitté l'Irlande, se dirigeant sur Londres pour se rendre à Venise, priant qu'on adressât à son hôtel les nouvelles qu'il pourrait être utile de lui faire parvenir. Une seconde dépêche arriva. Elle annonçait que lord Montbarry était dans un état d'insensibilité complète et qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre à mon frère d'attendre à Londres de plus amples informations. La troisième dépêche est maintenant entre vos mains. Voilà tout ce que je sais jusqu'à présent.»
M. Troy regardait en ce moment la femme du courrier; il fut frappé par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa physionomie,
«Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me dire M. Westwick?
--Pas un mot ne m'a échappé, monsieur.
--Avez-vous quelques questions à faire?
--Non, monsieur.
--Vous paraissez fort alarmée, insista le notaire. Est-ce toujours de votre mari?
-Je ne le reverrai jamais, monsieur; depuis longtemps je le croyais, vous le savez; maintenant, j'en suis sûre.
--Sûre, après ce que vous avez entendu?
--Oui, monsieur.
--Pouvez-vous me dire pourquoi?
--Non, monsieur; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir l'expliquer.
--Oh! Un pressentiment? répéta M. Troy avec un ton de dédain plein de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne dame!...»
Il laissa la phrase inachevée, et se leva pour prendre congé de M. Westwick.
La vérité c'est qu'il commençait à se perdre lui-même en conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir à Mme Ferraris.
«Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il fort poliment à Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.»
Henry se tourna vers Mme Ferraris, comme l'avocat fermait la porte.
«J'ai entendu parler de vos peines, Émilie, par miss Lockwood. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous?
--Rien, monsieur, merci. Peut-être vaut-il mieux que je rentre chez moi après ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si je puis être de quelque utilité à Mlle Agnès. Je prends bien part à ses chagrins.»
Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de déférence, s'obstinant à conserver les idées les plus sombres sur la cause de la disparition de son mari.
Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon était vide. Il n'y avait rien qui pût le retenir dans la maison, et cependant il y restait. C'était quelque chose déjà d'être près d'Agnès, de voir les objets qui lui appartenaient éparpillés dans la pièce. Là, dans un coin, était son fauteuil, à côté, sa broderie sur la table de travail: sur un petit chevalet, près de la fenêtre, son dernier dessin, encore inachevé. Le livre qu'elle avait lu était sur le canapé avec un couteau à papier marquant la page à laquelle elle s'était arrêtée. Il regarda les uns après les autres tous ces objets qui lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec une sorte de respect et les reposa à leur place en soupirant. Ah! qu'elle était encore loin de lui, qu'ils étaient loin l'un de l'autre!
«Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait!»
Dans la rue, au moment où Henry fermait la porte de la maison, il fut arrêté au passage par quelqu'un qu'il connaissait,--un homme fatigant et curieux,--doublement mal venu en ce moment.
«Tristes nouvelles sur votre frère, Westwick. Une mort bien inattendue, n'est-ce pas? Nous n'avions jamais entendu dire au cercle que la poitrine de lord Montbarry fût délicate. Que va faire la Compagnie?»
Henry tressaillit; il n'avait jamais pensé à l'assurance sur la vie contractée par son frère.
Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer? Une mort causée par une bronchite attestée par deux médecins était sûrement la mort la moins sujette à discussion.
«Je voudrais que vous ne m'ayez pas parlé de cela, dit-il d'un ton irrité.
--Ah! répliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent? Moi aussi! Moi aussi!»
VII
Quelques jours plus tard, deux compagnies d'assurances reçurent de l'homme d'affaires de la veuve la nouvelle officielle de la mort de lord Montbarry. La somme assurée à chaque bureau était de 5, 000 livres sterling, sur lesquelles une année de prime seulement avait été payée. En pareille occurrence, les directeurs jugèrent utile d'étudier un peu l'affaire.
Les médecins attitrés des deux compagnies qui avaient recommandé l'assurance de lord Montbarry furent appelés en conseil pour expliquer les rapports qu'ils avaient faits. Cette nouvelle éveilla la curiosité des personnes s'occupant d'assurances sur la vie. Sans refuser absolument de payer l'argent, les deux bureaux, agissant de concert, décidèrent qu'ils nommeraient une commission d'enquête à Venise «pour recueillir de plus amples informations».
M. Troy apprit aussitôt ce qui se passait. Il écrivit sur-le-champ à Agnès pour l'en informer, ajoutant un bon conseil à son avis.
«Vous êtes intimement liée, je le sais, lui disait-il, avec lady Barville, soeur aînée de feu lord Montbarry. L'avocat de son mari est aussi celui de l'une des compagnies d'assurances: il peut y avoir dans le rapport de la commission d'enquête quelque chose qui ait trait à la disparition de Ferraris; on ne laisserait pas voir, cela va de soi, un pareil document à des personnes ordinaires; mais une soeur du feu lord est une si proche parente qu'on fera sûrement en sa faveur exception aux règles habituelles. Sir Théodore Barville n'a qu'à en manifester le désir, et les avocats, même s'ils ne permettent pas à sa femme de prendre connaissance du rapport, répondront du moins à toutes les questions qu'elle leur posera à ce sujet. Dites-moi ce que vous pensez de mon idée le plus tôt possible.»
La réponse arriva par retour du courrier. Agnès refusait de suivre le conseil de M. Troy.
«Mon intervention, tout innocente qu'elle a été, écrivait-elle, a déjà eu de si déplorables résultats, que je ne veux pas me mêler davantage de l'affaire Ferraris. Si je n'avais pas consenti à laisser ce malheureux individu se servir de mon nom, feu lord Montbarry ne l'aurait pas engagé, et sa femme n'aurait pas eu à supporter l'incertitude et l'angoisse dont elle souffre aujourd'hui. En admettant que le rapport dont vous parlez soit entre mes mains, je ne voudrais même pas y jeter les yeux; j'en sais déjà trop sur cette triste vie du palais de Venise. Si Mme Ferraris s'adresse à lady Barville par votre intermédiaire, ceci est, bien entendu, une tout autre affaire. Mais, dans ce cas, il faut que je vous pose encore une condition absolue, c'est que mon nom ne sera pas prononcé. Pardonnez-moi, cher monsieur Troy! Je suis très malheureuse et peut-être très déraisonnable, mais je ne suis qu'une femme et il ne faut pas trop me demander.»
Battu sur ce point, le notaire conseilla de tâcher de découvrir l'adresse de la femme de chambre anglaise de lady Montbarry.
Cette idée, excellente au premier abord, avait une chose contre elle. On ne pouvait la mettre à exécution qu'en dépensant de l'argent, et il n'y avait pas d'argent à dépenser. Mme Ferraris reculait devant l'idée de se servir du billet de mille livres. Elle l'avait mis en sûreté dans une maison de banque. Si l'on parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la tête aux pieds et prenait des airs de mélodrame en parlant du «prix du sang de son mari!»
Dans ces conditions, les tentatives à faire pour découvrir le mystère de la disparition de Ferraris furent remises à un autre moment.
C'était dans le dernier mois de l'année 1860. La commission d'enquête était déjà à l'ouvrage; elle avait commencé ses travaux le 6 décembre et la location faite par lord Montbarry expirait le 10. Les compagnies d'assurances furent avisées par dépêche que les avocats de lady Montbarry lui avaient conseillé de se rendre à Londres dans le plus bref délai; le baron Rivar, croyait-on, devait l'accompagner en Angleterre; mais il n'avait pas l'intention de rester dans ce pays, à moins que ses services ne fussent absolument indispensables à sa soeur. Le baron, connu pour un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines découvertes récentes faites aux États-unis, et il désirait les étudier sur place.
M. Troy sut bientôt tout cela et s'empressa de communiquer ces nouvelles à Mme Ferraris, qui, dans son inquiétude croissante sur le sort de son mari, faisait de fréquentes, de trop fréquentes visites même, à l'étude du notaire. Elle voulut redire à son amie et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agnès refusa de l'entendre et défendit positivement qu'on lui parlât davantage de la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus.
«M. Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la bienvenue chez moi: je suis prête à vous aider du peu d'argent dont je peux disposer, s'il est nécessaire; mais ce que je vous demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie d'oublier... (la voix lui manqua, elle s'arrêta un instant) d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry. Aidez-moi par votre silence à retrouver la tranquillité, s'il est possible. Ne me dites plus rien jusqu'à ce que je puisse me réjouir avec vous du retour de votre mari.»
On était déjà au 13 du mois, et M. Troy avait recueilli un plus grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la commission d'enquête étaient terminés. Le rapport était arrivé de Venise ce jour même.
VIII
Le 14, les directeurs et leurs conseillers se réunirent pour entendre la lecture du rapport. En voici le texte:
_Personnel et confidentiel._
«Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes arrivés à Venise le 6 décembre 1860. Le même jour nous nous présentâmes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa dernière maladie.
» Nous fûmes reçus avec toute la courtoisie possible, par le frère de lady Montbarry, M. le baron Rivar.
»--Ma soeur seule a prodigué ses soins à son mari pendant tout le cours de sa maladie, nous dit-il. Elle est accablée de fatigue et de douleur... sans quoi elle eût été ici pour vous recevoir. Que désirez-vous, messieurs? et que puis-je faire pour vous à la place de milady?
» Suivant nos instructions, nous répondîmes que_ _la mort et l'enterrement de lord Montbarry à l'étranger nous obligeait à prendre quelques informations sur sa maladie, et sur les circonstances qui s'y rattachaient, informations qui ne pouvaient être recueillies que de vive voix. Nous expliquâmes que la loi accordait aux compagnies d'assurances un certain temps avant le paiement de la prime et nous exprimâmes notre désir de conduire l'enquête avec la plus respectueuse considération pour les sentiments de douleur de lady Montbarry et de tous les autres membres de la famille habitant la maison.
» Le baron répondit:
»--Je suis le seul membre de la famille résidant ici, mais je suis à votre entière disposition et vous pouvez vous regarder dans le palais comme chez vous.
» Du commencement à la fin, nous avons trouvé ce monsieur d'une franchise parfaite, et il nous a offert très gracieusement de nous aider en tout.
» À l'exception de la chambre de milady, nous avons visité chacune des pièces du palais le jour même. C'est un édifice immense, non entièrement meublé. Le premier étage et une partie du second contiennent les pièces qui avaient été occupées par lord Montbarry et les gens de sa maison. Nous avons vu, à une extrémité du palais, la chambre à coucher dans laquelle «Sa Seigneurie» est morte, et nous avons également examiné la petite chambre y attenant, dont le défunt s'est servi comme d'un cabinet de travail. À côté se trouve une grande salle dont il laissait habituellement les portes fermées à clef, et où il allait, comme on nous l'a dit, travailler quelquefois quand il voulait une parfaite tranquillité et une solitude absolue. De l'autre côté de cette grande salle se trouvent la chambre à coucher occupée par la veuve, et un boudoir-cabinet de toilette où dormait la femme de chambre avant son départ pour l'Angleterre. Outre ces pièces, il y a encore les salles à manger et les salles de réception, ouvrant sur une antichambre qui donne accès au grand escalier du palais.
» Au deuxième étage, les chambres sont: le cabinet d'études, la chambre à coucher du baron Rivar et un peu plus loin, une autre pièce, qui a servi de logement au courrier Ferraris.
» Les salles du troisième étage et du rez-de-chaussée étaient, lorsqu'on nous les a montrées, absolument vides et entièrement délabrées. Nous demandâmes s'il y avait quelque autre chose à visiter au-dessous. On nous répondit sur-le-champ qu'il restait les caves que nous étions libres de parcourir.