Chapter 2
Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui: ses semblables étaient réunis en conclave. La salle était pleine, mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demandé si quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut répondu par une sorte de _tolle _général indiquant l'étonnement. Jamais, telle était du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la société, connaissait la comtesse Narona. Une aventurière à la réputation européenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel fut en trois mots le portrait de cette femme au teint pâle et aux yeux étincelants. Puis, passant aux détails, chaque membre du cercle ajouta un souvenir scandaleux à la liste de ceux qu'on attribuait à la comtesse. Il était douteux qu'elle fût réellement ce qu'elle prétendait être, une grande dame dalmatienne. Il était douteux qu'elle eût jamais été mariée au comte dont elle prétendait être la veuve. Il était douteux que l'homme qui l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en qualité de frère, fût véritablement son frère. On prétendait que le baron était un joueur connu dans tous les tapis verts du continent. On prétendait que sa soi-disant soeur avait été mêlée à une cause célèbre relative à un empoisonnement, à Vienne;-- qu'elle était connue à Milan comme une espionne de l'Autriche;-- que son appartement à Paris avait été dénoncé à la police comme un véritable tripot, et que son apparition récente en Angleterre était le résultat naturel de cette dernière découverte. Un seul membre de l'assemblée des fumeurs prit la défense de cette femme si gravement outragée, et déclara que sa réputation avait été cruellement et injustement noircie. Mais cet homme était un avocat, son intervention ne servit à rien; on l'attribua naturellement à l'amour de la contradiction qu'éprouvent tous les gens de son métier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait des circonstances à la suite desquelles la comtesse en était arrivée à promettre sa main; il répondit d'une manière très caractéristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les deux personnes qui y étaient intéressées, et qu'il regardait le futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri d'étonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse allait épouser.
Tous ses amis du fumoir déclarèrent à l'unanimité que_ _le célèbre médecin devait être un frère de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il venait à peine de se réveiller d'une léthargie de vingt ans. C'était parfait de dire qu'il était tout à sa profession et qu'il n'avait ni le temps ni le goût de ramasser dans les dîners ou dans les bals les bouts de conversations qui arrivaient à ses oreilles; mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait emprunté de l'argent à Hombourg à lord Montbarry, et l'avait ensuite amené à lui faire une proposition de mariage, n'avait probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry lui-même. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie, envoyèrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse et lurent pour le docteur, à haute voix, la généalogie de la personne en question, l'agrémentant de commentaires variés qu'ils y intercalaient à l'usage du docteur.
_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry, comté du roi en Irlande. Créé pair pour des services militaires distingués dans les Indes. Né en 1812. «Âgé de quarante-huit ans, docteur.» En ce moment non marié. «Sera marié la semaine prochaine, docteur, à la délicieuse créature dont nous avons parlé.» Héritier présomptif: le frère cadet de Sa Seigneurie, Stephen Robert, marié à Ella, la plus jeune fille du révérend Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage. Les plus jeunes frères de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non mariés. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, mariée à sir Théodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury, esq., de Narbury Cross. «Retenez bien, docteur, la famille de sa Seigneurie. Trois frères Westwick, Stephen, Francis et Henry; et deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera présent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera tout son possible pour l'empêcher, si la comtesse en donne le moindre prétexte. Ajoutez à ces membres hostiles de la famille une autre parente offensée qui n'est pas mentionnée dans le dictionnaire, une jeune demoiselle.»
Un cri soudain de protestation partant de tous les côtés de la salle arrêta la révélation qui allait suivre et délivra le docteur d'une plus longue persécution.
«Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais goût de plaisanter sur ce qui lui est arrivé; elle s'est conduite fort bien, malgré les honteuses provocations auxquelles elle a été en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou imbécile.»
C'est en ces termes ou à peu près que chacun s'exprima. En causant intimement avec son plus proche voisin, le docteur découvrit que la dame de laquelle on causait lui était déjà connue par la confession de la comtesse: c'était la personne abandonnée par lord Montbarry. Son nom était Agnès Lockwood. On disait qu'elle était de beaucoup supérieure à la comtesse et qu'elle était en outre de quelques années moins âgée. Faisant d'ailleurs toutes les réserves possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de Montbarry semblait des plus blâmables. Sur ce point, chacun était d'accord, y compris l'avocat.
Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux exemples qu'il y a de l'influence irrésistible que certaines femmes ont sur les hommes, en dépit de leur laideur. Les membres du cercle qui s'étonnaient le plus du choix de Montbarry étaient justement ceux que la comtesse, malgré son défaut de beauté, eût très aisément fascinés si elle eût voulu s'en donner la peine.
Pendant que le mariage de la comtesse était encore le pivot de la conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son apparition fit faire aussitôt un silence absolu. Le voisin du docteur Wybrow lui dit tout bas:
«Le frère de Montbarry, Henry Westwick?»
Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant amèrement:
«Vous parlez de mon frère? dit-il. Ne faites pas attention à moi. Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mépris que je n'en ai moi-même. Continuez, messieurs, continuez!»
Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'était l'avocat qui avait déjà tenté la défense de la comtesse.
«Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte de la répéter devant qui que ce soit. Je considère la comtesse Narona comme fort injustement soupçonnée. Pourquoi ne deviendrait-elle pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle fait une spéculation, par exemple, en l'épousant?»
Le frère de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui venait de parler:
«Moi je le dis!» répliqua-t-il.
La réponse aurait pu désarçonner certaines gens, mais l'avocat resta impassible et continua à défendre le terrain qu'il avait choisi.
«Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir à ses besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant presque entièrement de propriétés en terres situées en Irlande et dont chaque arpent est substitué».
Le frère de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point.
«Si Sa Seigneurie décède en premier, continua l'avocat, on m'a dit que le seul legs qu'il peut faire à sa veuve consiste en fermages sur la propriété, ne s'élevant pas à plus de 400 livres par an. Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'éteignent avec lui.
«Quatre cents livres par an, voilà donc tout ce qu'il peut donner à la comtesse, s'il la laisse veuve.
--Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frère a assuré sa vie pour 10, 000 livres qu'il a léguées à la comtesse au cas où il mourrait avant elle.»
Cette déclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en répétant ces trois mots:--Dix mille livres! Poussé au pied du mur, le notaire fit un dernier effort pour défendre sa position.
«Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition du mariage? dit-il; ce n'est sûrement pas la comtesse elle-même?
--C'est le frère de la comtesse, ce qui revient absolument au même, répondit Henry Westwick.»
Après cela, il n'y avait plus à discuter, au moins tant que le frère de Montbarry serait présent. La conversation changea donc, et le médecin rentra chez lui.
Mais sa curiosité malsaine sur la comtesse n'était pas encore satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait à la famille de lord Montbarry et se demandait si elle réussirait en définitive à empêcher le mariage. Chaque jour il se prenait à désirer connaître le malheureux à qui on avait ainsi tourné la tête. Chaque jour, durant le court espace de temps qui devait s'écouler avant le mariage, Il se rendit au cercle pour tâcher d'apprendre quelques nouvelles. Rien ne s'était passé, c'est tout ce que l'on savait au cercle. La position de la comtesse était toujours inébranlable: lord Montbarry voulait plus que jamais épouser cette femme. Tous deux étaient catholiques, le mariage devait être célébré à la chapelle de la place d'Espagne. Voilà tout ce que le docteur apprit de nouveau.
Le jour de la cérémonie, après avoir lutté quelques instants avec lui-même, il se décida à sacrifier pour un jour ses malades et leurs guinées, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle. Sur la fin de sa vie, il entrait en colère quand quelqu'un lui rappelait sa conduite ce jour-là!
Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture fermée attendait à la porte de l'église; quelques personnes appartenant pour la plupart à la basse classe, et presque toutes de vieilles femmes, étaient éparpillées dans l'intérieur de l'église. Le docteur aperçut cependant quelques rares visages de quelques-uns des membres du cercle, attirés comme lui par la curiosité. Quatre personnes seulement étaient devant l'autel: la mariée, le marié et leurs deux témoins. Un de ces derniers était une vieille femme, qui pouvait passer pour la camériste ou la dame de compagnie de la comtesse; l'autre était sans aucun doute son frère, le baron Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mariée elle-même, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord Montbarry était un homme d'âge moyen, au type militaire, n'ayant rien de remarquable ni dans la démarche, ni dans la physionomie. Le baron Rivar, lui, était la personnification d'un autre type bien connu. On rencontre à Paris presque à chaque pas, sur les boulevards, ces moustaches cirées en pointes, ces yeux hardis, ces cheveux noirs frisés et épais, en un mot cette tête portée arrogamment; il ne ressemblait en rien à sa soeur.
Le prêtre qui officiait était un pauvre bon vieillard remplissant les devoirs de son ministère avec une sorte de résignation et ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il était obligé de s'agenouiller.
La personne sur qui aurait dû se concentrer toute la curiosité des assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la cérémonie; mais sa robe, d'une extrême simplicité, n'appelait pas longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intéressant et plus bourgeois que celui-là. De temps en temps le docteur jetait un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite intervention de quelqu'un qui viendrait révéler un terrible secret et s'opposer à la continuation de la cérémonie. Rien de semblable n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique.
Étroitement liés l'un à l'autre par un éternel serment, les deux époux disparurent suivis de leurs témoins, pour aller signer sur le registre à la sacristie; cependant le docteur attendait toujours et continuait à nourrir l'espoir obstiné qu'un événement inattendu et important devait certainement arriver.
Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'église, se dirigeant cette fois vers la porte.
Le docteur, afin de n'être pas vu, essaya de se cacher; à sa grande surprise, la comtesse l'aperçut. Il l'entendit dire à son mari:
«Un moment, je vous prie, je vois un ami,»
Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avança alors vers le docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands yeux noirs, pleins d'éclat, brillaient à travers son voile.
«Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin!» lui dit-elle; puis elle retourna auprès de son mari.
Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady Montbarry étaient dans leur voiture et les chevaux marchaient déjà.
À la porte de l'église étaient trois ou quatre membres du cercle qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assisté à la cérémonie que par curiosité. Près d'eux se tenait le frère de la mariée, attendant seul. Son intention évidente était de voir l'homme à qui sa soeur avait parlé. Son regard insolent fixait le docteur d'un air étonné, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'éclaircit soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua l'ami de sa soeur et s'en alla.
Les membres du cercle formèrent un petit groupe sur les marches de l'église et commencèrent à causer: du baron d'abord.
«Quel coquin de mauvaise mine!»
Ils passèrent à Montbarry.
«Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande? Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils savent tous l'histoire d'Agnès Lockwood.
--Eh bien, où ira-t-il?
--En Écosse.
--Aimera-t-elle ce pays-là?
--Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite à Londres et partiront à l'étranger.
--Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre:
--Qui sait?
--Avez-vous vu comme elle a regardé Montbarry au commencement de la cérémonie quand elle a été obligée de soulever son_ _voile? À sa place je me serais sauvé. L'avez-vous vu, docteur?»
Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du baron Rivar et s'en alla.
--Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se répétait-il à lui-même en rentrant chez lui. Quelle fin?
IV
Le jour du mariage, Agnès Lockwood était assise seule dans le petit salon de son appartement de Londres, brûlant les lettres qui lui avaient été écrites autrefois par Montbarry.
Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait tracé d'elle au docteur Wybrow, elle avait passé sous silence un des charmes les plus grands d'Agnès: l'expression de bonté et de pureté de ses yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait beaucoup plus jeune qu'elle n'était réellement. Avec son teint clair et ses manières timides, on était tenté de parler d'elle comme d'une petite fille, bien qu'elle approchât de la trentaine. Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui était toute dévouée, d'un modeste revenu, suffisant à peine à leur entretien à toutes deux. Pendant qu'elle déchirait lentement les lettres du parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait aucun signe de douleur. C'était une de ces natures qui souffrent trop profondément pour trouver un soulagement dans les larmes. Pâle et tranquille, en apparence, les mains froides et tremblantes, elle anéantit toutes les lettres une à une sans oser les relire. Elle venait de déchirer la dernière et se demandait s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M. Henry; elle nommait ainsi le plus jeune frère de la famille Westwick, qui avait si publiquement déclaré, dans le fumoir du cercle, son mépris pour son frère aîné.
Agnès hésitait. Une légère rougeur colora son visage.
C'est qu'il y avait eu un temps, bien éloigné maintenant, où Henry Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa confession bien sincère, lui avait dit que son coeur appartenait à son frère aîné, et Henry s'était soumis. Depuis, ils avaient été de véritables amis, des parents dévoués l'un à l'autre; depuis, chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés, la situation n'avait jamais été embarrassante pour eux.
Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son frère avec une autre femme, le jour où la trahison était consommée, elle éprouvait une certaine répulsion à le revoir. Son hésitation n'échappa pas à la vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry.
«Il parait qu'il va partir, ma chérie; il veut seulement vous donner la main et vous dire adieu.»
Cette simple explication fit son effet. Agnès se décida à recevoir son cousin.
Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans les flammes les morceaux de la dernière lettre de Montbarry. Elle se mit aussitôt à parler la première, pour dissimuler son embarras.
«Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour affaires ou pour votre plaisir?»
Au lieu de répondre, il montra de la main les lettres qui flambaient encore et les cendres noircies de papier brûlé qui formaient un léger amas autour du foyer.
«Vous brûlez des lettres?
--Oui.
-Ses lettres?
--Oui».
Il lui prit doucement la main.
«Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi, à un moment où vous désiriez sans doute être seule. Pardonnez-moi, Agnès, je vous verrai à mon retour.»
Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir.
«Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi aurais-je des secrets pour vous? J'ai renvoyé à votre frère, depuis quelque temps déjà, tous les cadeaux qu'il m'avait faits. J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui pût me rappeler son souvenir. J'ai tenu à brûler ses lettres. J'ai suivi mon inspiration; mais j'avoue que j'hésitais un peu à détruire la dernière. Non pas parce que c'était la dernière, mais parce qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une mèche des cheveux de Montbarry attachée par une petite tresse d'or. Allons! qu'elle disparaisse comme le reste!»
Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta le dos tourné à Henry, appuyée sur le marbre de la cheminée et regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait désignée; son visage exprimait deux sentiments bien contraires: son front tout plissé indiquait la colère et il avait les larmes aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses lèvres ce mot:
--Misérable!
Elle fit un effort sur elle-même, et le regardant bien fixement, lui dit: «Voyons, Henry, pourquoi partez-vous?
--Je m'ennuie, Agnès, et j'ai besoin de changement.» Elle s'arrêta un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient clairement qu'il pensait à elle en faisant cette réponse. Agnès lui en était reconnaissante, mais elle songeait toujours à celui qui l'avait abandonnée, sans penser à Henry.
«Est-ce vrai, demanda-t-elle après un long silence, qu'ils se sont mariés aujourd'hui?»
Il répondit presque avec brusquerie par ce seul mot:
«Oui.
--Êtes-vous allé à l'église?»
Il écouta cette question avec un air de surprise indignée.
«Aller à l'église? répéta-t-il. J'aimerais autant aller au...
Il s'arrêta là,--Comment pouvez-vous demander cela? ajouta-t-il plus bas.
--Je n'ai jamais parlé à Montbarry, je ne l'ai même pas vu depuis qu'il a agi avec vous comme un misérable et un imbécile qu'il est.»
Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui demanda pardon. Mais il n'était pas encore redevenu maître de lui.
«Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, même dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour où il épousa cette femme».
Agnès prit une chaise à côté de lui et le regarda avec une douce surprise.
«Est-ce bien raisonnable d'être prévenu contre cette femme, parce que votre frère me l'a préférée».
Henry lui répondit brusquement:
--Est-ce que vous défendez la comtesse? Vous seriez la seule au monde.
--Pourquoi pas, reprit Agnès. Je ne sais rien contre elle. La seule fois où nous nous sommes rencontrées, elle m'a paru une personne singulièrement timide et nerveuse, et de plus, fort malade, si malade qu'elle s'est évanouie, parce qu'il faisait un peu trop chaud dans la pièce où nous étions. Pourquoi serions-nous injustes? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que nous avions échangée avec votre frère.»
Henry leva la main avec impatience et l'arrêta.
«Il ne faut pas être non plus trop juste et trop prête à pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler de cette façon résignée, après la manière scandaleuse et cruelle dont vous avez été traitée de les oublier tous deux, Agnès, je désire que Dieu me permette de vous y aider!» Agnès lui mit la main sur le bras. «Vous êtes bon pour moi, Henry; mais vous ne me comprenez pas tout à_ _fait. Quand vous êtes entré, je pensais à mes souffrances, mais non pas avec les idées que vous avez. Je me demandais s'il était possible que mes sentiments pour votre frère, qui emplissaient entièrement mon coeur et qui avaient si complètement absorbé mon être avaient pu disparaître comme s'ils n'avaient jamais existé. J'ai détruit les derniers souvenirs qui me le rappelaient: je ne le reverrai plus en ce monde; mais le lien qui nous a jadis unis est-il absolument brisé? Suis-je aussi désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais aimés? Qu'en pensez-vous, Henry? Moi, je ne le crois pas.
--Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite, répondit sévèrement Henry Westwick, je pourrais être de votre opinion.»
Au moment ou il faisait cette réponse, la vieille nourrice reparut à la porte, annonçant une autre visite.
«Je regrette de vous déranger, ma chérie. Mais il y a la petite Mme Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.» Agnès se tourna vers Henry avant de répondre. «Vous vous souvenez d'Émilie Bidwell, ma petite élève favorite, il y a bien des années, à l'école du village, qui est ensuite devenue ma femme de chambre? Elle m'a quittée pour épouser un courrier italien nommé Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne vous gêne-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.»
Henry se leva pour prendre congé.
«Je serais heureux de revoir Émilie à un autre moment, dit-il, mais il est préférable que je m'en aille. Je n'ai pas tout à fait l'esprit à moi, Agnès, et si je restais ici plus longtemps, je pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?» demanda-t-il vivement.
Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry résista par une douce étreinte.
«Dieu vous bénisse, Agnès!» dit-il avec un tremblement dans la voix, les yeux fixés à terre.
Le visage d'Agnès se colora d'une soudaine rougeur, puis aussitôt devint plus pâle que jamais; elle connaissait ses sentiments aussi bien qu'il les connaissait lui-même, mais elle était trop troublée pour parler. Il porta la main qu'il tenait à ses lèvres et l'embrassa de toute son âme; puis, sans la regarder, quitta la chambre. La nourrice courut après lui en haut de l'escalier: elle n'avait pas oublié le temps où le plus jeune frère avait été le rival malheureux de l'aîné.