Chapter 15
Son premier mouvement fut de jeter le manuscrit de côté pour ne plus jamais le regarder. La seule chance, qu'il eût de connaître la vérité disparaissait avec la comtesse. Quel espoir lui restait-il? Quel intérêt avait-il à pousser plus loin sa lecture?
Il se mit à arpenter la chambre. Au bout d'un moment il changea d'avis; il venait d'envisager la question du manuscrit à un autre point de vue. Jusque-là, grâce à ces feuillets de papier, il avait appris qu'on avait prémédité ce crime, mais comment avait-il été mis à exécution? Il ne le savait pas encore.
Le manuscrit était justement devant lui à terre. Il hésita, puis enfin le ramassa; et, retournant à sa table, il continua de lire:
«Pendant que la comtesse songe encore à cette combinaison si simple et si hardie, le baron revient. Il réfléchit sérieusement au cas du courrier; il pourrait être utile, à son avis, d'envoyer chercher un médecin. Il ne reste plus un seul domestique dans le palais, maintenant que la servante anglaise est partie: il faut que le baron aille lui-même chercher un docteur.
» De toute façon, répond sa soeur, nous avons besoin d'un médecin. Mais avant de l'aller chercher, attendez un peu et écoutez ce que j'ai à vous dire.»
» Le baron est enthousiasmé de l'idée, l'exécution n'offre aucun danger? Le lord, à Venise, a mené la vie d'un reclus: personne ne le connaît de vue, excepté son banquier. Il a simplement présenté sa lettre de crédit et, depuis, lui et le banquier ne se sont jamais revus. Il n'a pas donné de fête et n'est allé à aucune réception. Dans les rares occasions où il a loué une gondole pour se promener, il a toujours été seul. En un mot, grâce à l'horrible soupçon qui le rendait honteux de se montrer avec sa femme, il a mené un genre de vie qui rend l'entreprise aisée.
» Le baron, homme prudent, écoute, mais sans donner encore son opinion définitive. «Voyez ce que vous pouvez faire avec le courrier, dit-il, je me déciderai quand je saurai le résultat de votre conférence avec lui: avant d'y aller, écoutez un excellent conseil: Notre homme se laisse aisément tenter par l'argent, la seule question est de lui en offrir assez. L'autre jour, je lui demandais en riant ce qu'il ferait pour mille livres. Il m'a répondu: N'importe quoi. Ne l'oubliez pas, et offrez-lui du premier coup les mille livres.»
» La scène change; on est dans la chambre du courrier, le pauvre malheureux pleure et tient dans ses mains le portrait d'une femme.
_» _La comtesse entre.
» Elle commence habilement par consoler celui dont elle veut faire son complice. Il est attendri et reconnaissant de cette marque de bienveillance: il confie ses douleurs à sa gracieuse maîtresse. Maintenant qu'il se croit à sa dernière heure, il a des remords d'avoir été si indifférent envers sa femme. Il pourrait se résigner à mourir, mais le désespoir s'empare de lui quand il songe qu'il n'a rien économisé et qu'il laissera sa veuve sans ressources, à la grâce de Dieu.
» À cette ouverture, la comtesse prend la parole.
«Supposons qu'on vous demande de faire quelque chose d'extrêmement facile, et qu'on vous propose pour cela une récompense de mille livres, comme legs à votre veuve?»
» Le courrier se soulève sur son oreiller et regarde la comtesse avec une expression de surprise et d'incrédulité. Elle ne peut pas être assez cruelle, se dit-il, pour plaisanter avec un homme qui est dans une si triste situation. «Veut-elle dire nettement ce que peut être cette chose aisée et dont le succès lui vaudra une si magnifique récompense?
» La comtesse répond en confiant son projet au courrier sans le moindre détour.
» Quelques minutes de silence suivent sa proposition. Le courrier n'est pas encore assez malade pour parler sans réfléchir. Les yeux fixés sur la comtesse, il fait une remarque pleine d'originalité et d'insolence sur ce qu'il vient d'entendre.
» Jusqu'à présent je n'ai jamais été religieux; mais je sens que je vais le devenir. Depuis que Votre Grâce m'a parlé, je crois au diable.»
» C'était l'intérêt de la comtesse de ne voir que le côté comique de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta seulement: «Je vais vous donner une demi-heure de réflexion. Vous êtes en danger de mort. Décidez, dans l'intérêt de votre femme, si vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.»
» Laissé seul, le courrier pense sérieusement à sa situation et se décide. Il se lève avec difficulté, écrit quelques lignes sur une feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et à pas lents, tout trébuchant, il quitte la chambre.
» La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la chambre vide.
» Mais presque aussitôt le courrier ouvre la porte. Pourquoi s'est-il levé?
» Milady, je viens de défendre ma vie, au cas où je reviendrais de cette troisième bronchite. Si vous ou le baron essayez de hâter mon départ d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de récompense, je dirai au médecin où il pourra trouver quelques lignes qui révéleront le crime de Votre Grâce. Dans le cas où je n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots, j'apprendrai au médecin où se trouve ma cachette; il est inutile d'ajouter que la lettre sera remise à Votre Grâce si elle remplit fidèlement ses engagements envers moi.»
» Après cette audacieuse préface, il commence à poser les conditions auxquelles il consent à jouer son rôle, et à mourir, pour mille livres, s'il meure de sa belle mort.
» La comtesse ou le baron devront goûter en sa présence les aliments et les boissons qu'on lui donnera, même les médicaments que le médecin ordonnera pour lui. Quant à la somme promise, elle sera en une bank-note pliée dans une feuille de papier blanc sur laquelle sera écrite une ligne sous la dictée du courrier. Ces deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachetée à l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prête à être mise à la poste. Ceci fait, la lettre sera placée sous son oreiller; et tant que le médecin aura quelque espoir de le guérir, le baron et la comtesse auront le droit de regarder chaque jour, à l'heure qui leur plaira, si la lettre est toujours à sa place, et si le cachet est resté intact. Il a une dernière condition à poser. Le courrier a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport à la séquestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulièrement de ce que deviendra son avare de maître, mais il n'aime pas à prendre sa part des responsabilités qui doivent appartenir à d'autres.
» Les conditions acceptées, la comtesse appelle le baron, qui attendait le résultat de la conférence dans la chambre à côté. On lui dit que le courrier a cédé à la tentation.
» Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille à la comtesse.
» L'étiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend que le lord doit être enlevé de sa chambre dans un état d'insensibilité complète. Mais dans quelle partie du palais doit-il être transporté? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse fait tout bas cette question au baron. Le baron lui répond tout bas aussi. «Dans les caveaux!»
» Le rideau tombe.»
XXVIII
Ainsi finit le second acte.
Arrivé au troisième, Henry ne parcourait plus les pages qu'avec une extrême fatigue de corps et d'esprit, il sentait qu'il avait besoin de repos.
Dans la dernière partie du manuscrit, à un passage très important, l'écriture et le style de la comtesse avaient subi une grande altération. La folie apparaissait, à mesure que la pièce tirait à sa fin. L'écriture de venait de plus en plus mauvaise. Quelques-unes des phrases étaient restées inachevées. Dans le dialogue, les questions et les réponses ne concordaient pas toujours exactement entre elles. Par intervalle, l'intelligence affaiblie de l'écrivain paraissait reprendre un instant sa vigueur. Cette vigueur disparaissait bientôt et le fil du récit s'embrouillait de plus en plus.
Après avoir lu encore an ou deux des passages les plus clairs, Henri recala devant l'horreur toujours croissante du récit. Il ferma le manuscrit, malade de corps et d'esprit. Puis il se jeta sur son lit pour reposer. Presque au même instant la porte s'ouvrit. Lord Montbarry entra dans la chambre.
«Nous rentrions de l'Opéra, dit-il, et nous venons d'apprendre la mort de cette misérable femme. On dit que vous lui avez parlé à ses derniers moments; je voudrais savoir comment cela s'est passé.
--Vous allez le savoir, répondit Henry, vous êtes maintenant le chef de la famille. Stephen, il est de mon devoir, dans le trouble qui m'oppresse, de vous laisser, à vous, le soin de décider ce qui doit être fait.»
Après ces paroles, il raconta à son frère comment la pièce de la comtesse était arrivée entre ses mains.
«Lisez les premières pages, dit-il, je suis curieux de savoir si elles produiront sur vous la même impression que sur moi.»
À peu près à moitié du premier acte, lord Montbarry s'arrêta et regarda son frère:
«Que peut-elle bien vouloir dire en se vantant d'avoir inventé sa pièce? Était-elle donc assez folle pour ne plus se souvenir que tout cela est réellement arrivé?»
C'en fut assez pour Henry: son frère éprouvait la même impression que lui.
«Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il; mais si vous voulez suivre un bon conseil, épargnez-vous maintenant la lecture des pages suivantes, où vous verrez de quelle manière terrible notre frère a été puni de ce honteux mariage.
--Avez-vous tout lu, Henry?
--Pas tout. J'ai reculé devant la lecture de la dernière partie. Ni vous ni moi n'avons beaucoup vu notre frère après avoir quitté l'école, je trouvais qu'il avait agi comme un infâme avec Agnès et je ne me faisais aucun scrupule de le dire, mais, quand je lis l'inconsciente confession du meurtre horrible dont il a été victime, je me souviens avec un sentiment voisin du remords, que nous sommes fils de la même mère. En effet, j'ai ressenti ce soir pour lui ce que--je suis honteux d'y songer--ce que je n'avais jamais ressenti auparavant.»
Lord Montbarry prit la main de son frère: «vous êtes un bon garçon, Henry; mais êtes-vous certain de ne pas vous alarmer à tort? Parce que cette folle a dit dans quelques lignes ce que nous savons être la vérité, est-ce qu'il doit s'ensuivre forcément qu'il faille croire le reste jusqu'au bout?
--Il n'y a pas de doute possible, répondit Henry.
--Pas de doute possible? répéta son frère.
----Je vais continuer ma lecture, Henry, et voir ce qui peut justifier votre conclusion.»
Il continua jusqu'à la fin du second acte. Puis il leva la tête:
«Croyez-vous réellement que les restes mutilés que vous avez découverts ce matin soient les restes de notre frère? demanda-t-il. Et le croyez-vous sur un témoignage pareil?». Henry répondit par un signe de tête affirmatif.
Lord Montbarry fut sur le point de protester d'une façon énergique, mais il se contint.
«Vous convenez que vous n'avez pas lu les dernières scènes de la pièce, dit-il. Ne soyez pas enfant, Henry! Si vous persistez à croire cette horrible chose, le moins que vous puissiez faire est de prendre entièrement connaissance du manuscrit. Voulez-vous lire le troisième acte? Non? Eh bien, je vais vous le lire, moi.»
Il chercha le troisième acte et prit quelques passages assez clairement écrits pour être déchiffrés.
«Voici une scène dans les caveaux du palais: La victime du complot est couchée sur un misérable lit; le baron et la comtesse songent à la position dans laquelle ils se sont mis. La comtesse, si je comprends bien, s'est procuré l'argent nécessaire en empruntant sur ses bijoux à Francfort; et le courrier peut encore en revenir, au dire du_ _médecin. Que feront les coupables si l'homme revient à la santé? Dans son habileté, le baron propose de remettre le lord en liberté. Si par hasard il s'adressait à la justice, il serait facile de déclarer qu'il était sujet à des accès de folie et d'en appeler au témoignage de sa propre femme. D'un autre côté, si le courrier meurt, comment se débarrasser du lord séquestré.
» Faut-il le laisser mourir de faim?
» Non, le baron est un homme du monde, il n'aime pas les cruautés inutiles.
» Restent donc les moyens violents: si on recourait à un bravo[1]?
» Le baron objecte qu'il n'a nulle confiance dans un complice; en outre, il ne veut dépenser, autant que possible, de_ _l'argent que pour lui-même.
» Doivent-ils jeter leur prisonnier dans le canal?
» Le baron se refuse à confier son secret à l'eau, l'eau peut rejeter le cadavre.
» Doivent-ils mettre le feu à son lit?
» C'est une excellente idée; mais on peut voir la fumée. Non: les circonstances, du reste, sont maintenant changées du tout au tout. Le meilleur moyen d'en sortir c'est encore de l'empoisonner. Le premier poison venu fera l'affaire.»
«Croyez vous, Henry, qu'il soit possible qu'une pareille discussion ait eu lieu?»
Henry ne répondit pas. La suite des questions que l'on venait de lire se présentait exactement dans le même ordre que les rêves qui avaient épouvanté Mme Narbury pendant les deux nuits qu'elle avait passées à l'hôtel. Il était inutile de faire part de cette coïncidence à son frère.
«Continuez,» lui dit-il seulement.
Lord Montbarry feuilleta le manuscrit jusqu'au premier passage un peu lisible.
«Ici, continua-t-il, si je comprends bien les indications de mise en scène, le théâtre est coupé en deux. Le médecin est en haut écrivant naïvement le certificat de décès du lord, au chevet du courrier mort. En bas, dans les caveaux, le baron est debout près du lord empoisonné, préparant les acides qui doivent aider à réduire ses restes en cendres.
» Ne perdons pas notre temps à déchiffrer de pareilles noirceurs de mélodrames! Passons! Passons!»
Il tourna encore quelques pages, essayant en vain de découvrir la signification des scènes confuses qui suivaient. À l'avant-dernier feuillet, il trouva encore quelques phrases intelligibles:
«Le troisième acte paraît être divisé, dit-il, en deux scènes ou tableaux. Je crois que je peux lire l'écriture, au commencement du second tableau: «Le baron et la comtesse sont en scène. Les mains du baron sont mystérieusement recouvertes de gants. Il a réduit le corps en cendres par un_ _nouveau système de crémation, à l'exception de la tête toutefois.»
Henry interrompit son frère:
«N'allez pas plus loin! s'écria-t-il.
--Rendons justice à la comtesse, continua lord Montbarry. C'est une folle. Il n'y a plus qu'une demi-douzaine de lignes lisibles!»
«Le baron s'est cruellement brûlé les mains en brisant par accident sa cruche à acides. Il est incapable de faire disparaître la tête, et la comtesse est assez femme, malgré toute sa méchanceté, pour reculer à l'idée de le remplacer dans ce travail. À la première nouvelle de l'arrivée de la commission d'enquête envoyée par les compagnies d'assurances, le baron n'a aucune crainte. Quoi que fassent les commissaires, c'est de la mort naturelle du courrier substitué au lord qu'ils s'occuperont aveuglément. Mais la tête n'étant pas détruite, il faut à tout prix la cacher. Ses recherches dans la vieille bibliothèque lui ont appris l'existence dans le palais d'une cachette des plus sûres. La comtesse peut refuser de manier des acides et de surveiller la crémation, mais elle peut sûrement jeter un peu de poudre afin d'empêcher la décomposition.» «Assez! cria de nouveau Henry, assez!
--Je ne puis plus rien lire, mon cher ami. La dernière page a l'air d'être de la folie pure. Et elle vous a dit que l'imagination lui faisait défaut?
--Soyez sincère, Stéphen, et dites la mémoire.» Lord Montbarry se leva et jeta sur son frère un regard de pitié.
«Vous êtes malade, Henry, dit-il. Et ce n'est pas étonnant, après la découverte que vous avez faite sous la pierre de la cheminée. Nous ne discuterons pas là-dessus; nous attendrons un jour ou deux que vous soyez redevenu tout à fait vous-même. Mais au moins entendons-nous dès à présent sur un point. C'est bien à moi que vous laissez, en qualité de chef de la famille, le droit de décider ce qu'il faut faire de ce griffonnage?
--Je vous le laisse.»
Lord Montbarry prit tranquillement le manuscrit et le jeta au feu.
«Que cette ordure serve au moins à quelque chose, dit-il, en soulevant les pages avec le poker. La chambre commence à devenir froide: la pièce de la comtesse va faire flamber de nouveau ces bûches à demi calcinées.»
Il attendit un peu devant le foyer et revint auprès de son frère.
«Maintenant, Henry, j'ai encore un mot à dire, puis j'ai fini. Je suis prêt à admettre que vous vous êtes trouvé, par un hasard malheureux, en face de la preuve d'un crime commis dans le palais autrefois, personne ne sait quand, mais à part cela, je conteste tout le reste. Plutôt que de partager votre opinion, je ne veux rien croire de tout de ce qui est arrivé. Les influences surnaturelles que quelques-uns de nous ont subies quand nous sommes arrivés dans cet hôtel: votre perte d'appétit, les rêves affreux de ma soeur, l'odeur qui suffoqua Francis, et la tête qui apparut à Agnès, je déclare que tout cela est pure hallucination! Je ne crois à rien, rien, rien!»
Il ouvrit la porte pour sortir, et regarda encore une fois dans la chambre.
--Si, continua-t-il, il y a une chose que je crois: ma femme a commis une indiscrétion. Je crois qu'Agnès vous épousera. Bonsoir, Henry. Nous quitterons Venise demain matin à la première heure.
Et voici comment lord Montbarry jugea le mystère de l'hôtel hanté.
POST SCRIPTUM
Un dernier moyen de trancher la différence d'opinion qui existait entre les deux frères restait entre les mains d'Henry. Il était décidé à se servir des fausses dents comme point de départ d'une enquête qu'il voulait faire, dès que lui et ses compagnons seraient de retour en Angleterre.
La seule personne encore vivante qui connût les moindres détails de l'histoire domestique de la famille dans les temps passés était la vieille nourrice d'Agnès Lockwood. Henry saisit la première occasion qui se présenta pour tenter de réveiller ses souvenirs sur lord Montbarry, mais la nourrice n'avait jamais pardonné au chef de la famille son abandon d'Agnès: elle refusa nettement de faire appel à sa mémoire.
«La vue seule de milord, quand je l'aperçus pour la dernière fois à Londres, dit la vieille femme, me donna des démangeaisons dans les mains; mes ongles avaient une furieuse envie d'entrer leur marque sur son visage. J'avais été envoyée en course par miss Agnès et je l'ai rencontré sortant de chez un dentiste. Dieu merci! c'est la dernière fois que je l'ai vu.»
Grâce au caractère emporté de la nourrice et à sa manière originale de s'exprimer, le but d'Henry était déjà atteint. Il se risqua à demander si elle avait remarqué la maison.
Elle ne l'avait pas oubliée: est-ce que M. Henry se figurait qu'elle avait perdu l'usage de ses sens parce qu'elle était âgée de quatre-vingts ans?
Le même jour, il porta les fausses dents chez le dentiste, et dès lors tous ses doutes, si le doute était encore possible, disparurent à tout jamais. Les dents avaient été faites pour le premier lord Montbarry.
Henry ne révéla à personne l'existence de cette nouvelle preuve, pas même à son frère Stéphen. Il emporta son terrible secret dans la tombe.
Il y eut encore un autre fait sur lequel il conserva le même silence charitable. La petite Mme Ferraris ne sut jamais que son mari avait été, non pas, comme elle le supposait, la victime de la comtesse, mais bien son complice. Elle croyait toujours que feu lord Montbarry lui avait envoyé la banknote de mille livres, et reculait à l'idée de se servir d'un cadeau qu'elle continuait à déclarer souillé «du sang de son mari». Agnès, avec l'entière approbation de la veuve, porta l'argent à l'_Hospice des Enfants, _où il servit à augmenter le nombre des lits.
Au printemps de la nouvelle année, il y eut un mariage dans la famille.
À la demande d'Agnès, les membres de la famille seuls assistèrent à la cérémonie.
Il n'y eut pas de déjeuner de noce, et la lune de miel se passa dans un petit cottage des bords de la Tamise.
Dans les derniers jours qui précédèrent le départ du couple nouvellement uni, les enfants de lady Montbarry furent invités à venir jouer dans le jardin. L'aînée des filles entendit et rapporta à sa mère un petit dialogue relatif à _l'Hôtel hanté:_
«Henry, je voudrais vous embrasser.
--Embrassez, ma chérie.
--Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de quelque chose?
--De quoi?
--La veille de notre départ de Venise, il est arrivé un événement. Vous avez vu la comtesse pendant les dernières heures de sa vie. Dites-moi si elle vous a fait une confession.
--Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agnès, et, par conséquent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous attriste en la répétant.
--N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette affreuse nuit qu'elle a passée dans ma chambre?
--Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait ressentie a hanté son esprit jusqu'à la fin.»
Agnès n'était pas entièrement satisfaite. Ce sujet l'a troublait. La courte conversation qu'elle avait eue avec sa misérable rivale d'autrefois lui suggérait des questions qui l'inquiétaient. Elle se souvenait de la prédiction de la comtesse. _Il vous reste encore à me conduire au jour ou je serai découverte et où la punition qui m'attend viendra me frapper! _La prédiction s'était-elle trouvée fausse, comme toute prophétie humaine? Ou s'était-elle réalisée dans cette horrible nuit où elle avait vu l'apparition et où elle avait attiré sans le vouloir la comtesse dans sa chambre à coucher.
Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage à la discrétion de Mme Henry Westwick: jamais elle ne tenta une seconde fois d'arracher à son mari ses secrets. Les autres femmes, élevées suivant les préceptes et les habitudes modernes, en entendant parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agnès un dédain plein de compassion. À partir de ce moment elles ne parlaient d'elle que comme d'une personne «des temps jadis», curieux spécimen des vertus des vieux âges.
--Est-ce tout?
--C'est tout.
--Alors il n'y a pas d'explication au mystère de _l'Hôtel hanté_?
--Demandez-vous s'il y a une explication au mystère de la vie et de la mort.
FIN
[1] Tueur à gages.