Chapter 13
Elle retira vivement son bras qui était passé sous celui de son cousin et se dirigea vers la porte.
«Je ne veux rien voir, dit-elle, cette impassible figure de marbre m'effraye.»
Henri mit la main sur le front de la statuette.
«Qu'y a-t-il, ma chère amie, qui puisse vous faire peur dans cette statue?» reprit-il en plaisantant.
Avant qu'il eut appuyé sur la tête, Agnès avait ouvert la porte à la hâte:
«Attendez que je sois partie, cria-t-elle. Je tremble à la seule idée de ce que vous pouvez trouver là dedans...»
Elle regarda encore une fois l'intérieur de la chambre en franchissant le seuil de la porte.
» Je ne m'en vais pas tout à fait, je vous attends dehors.
Elle ferma la porte. Une fois seul, Henry replaça la main sur le front de la statue.
Pour la seconde fois il fut arrêté au moment de mettre le mécanisme en mouvement. Un bruit de voix se faisait entendre dans le couloir. Une femme s'écriait:
«Ma chère Agnès, comme je suis heureuse de vous revoir!
Puis un homme présentait des amis à «miss Lockwood». Une troisième voix qu'Henry reconnut pour celle du gérant, donna ensuite l'ordre à la femme de confiance de montrer à ces dames et à ces messieurs les appartements libres au bout du corridor.
«J'ai du reste ici une charmante chambre à louer qui vous conviendrait peut-être aussi.»
En même temps il ouvrit la porte et se trouva face à face avec Henry Westwick.
«Voilà une agréable surprise, monsieur, dit en riant le gérant; vous admirez notre fameuse cheminée, à ce qu'il parait. Puis-je vous demander, monsieur Westwick, comment vous vous trouvez à l'hôtel de cette fois-ci? Des influences surnaturelles vous ont-elles encore coupé l'appétit?
--Elles m'ont épargné, reprit Henry; mais peut-être apprendrez-vous bientôt qu'elles ont pesé sur une autre personne de la famille.»
Il parlait d'un ton grave, un peu choqué du ton de plaisanterie avec lequel le gérant avait parlé de son premier séjour à l'hôtel.
«Vous ne faites que d'arriver! lui demanda-t-il ensuite pour changer de sujet.
--J'arrive à l'instant même, monsieur; j'ai eu l'honneur de voyager dans le même train que vos amis M. et Mme Arthur Barville, avec d'autres personnes qui les accompagnent. Miss Lockwood est avec eux à visiter des chambres. Ils seront bientôt ici s'ils ont besoin d'une chambre de plus.»
En entendant ces paroles, Henry se décida à explorer la cachette avant l'arrivée de ses amis. Quand Agnès l'avait quitté, il lui était venu à l'esprit qu'il ferait peut-être bien d'avoir un témoin, au cas fort improbable d'ailleurs, où il ferait une découverte importante. Le gérant, qui ne se doutait de rien, était là à sa disposition; il revint auprès de la figure enchantée, voulant forcer le gérant à lui servir de témoin.
«Je suis charmé d'apprendre que mes amis sont enfin arrivés, dit-il. Avant que j'aille leur serrer la main, laissez-moi donc vous faire une question sur cette curieuse oeuvre d'art que voici. Vous en avez des photographies en bas. Sont-elles à vendre?
--Certainement, monsieur Westwick.
--Pensez-vous que la cheminée soit aussi solide qu'elle en a l'air? continua Henry. Quand vous êtes entré, j'étais justement en train de me demander si cette figure-ci ne s'était pas par accident un peu détachée du mur.»
Il posa sa main sur la tête de marbre pour la troisième fois.
«Il me semble qu'elle est de travers; en la touchant on dirait qu'elle remue.»
À ces mots, il pressa sur la tête.
Une sorte de grincement se fit entendre. La lourde pierre du foyer tourna sur elle-même et découvrit aux pieds des deux hommes une sombre cavité béante. Au même instant, l'étrange et nauséabonde odeur qu'on avait sentie dans les caveaux et dans la chambre du dessous sortit en bouffée de la cachette et se répandit dans toute la pièce.
Le gérant bondit en arrière.
«Mon Dieu, monsieur Westwick, s'écria-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?»
Se rappelant ce que son frère Francis lui avait dit et ce qui était arrivé à Agnès la nuit précédente, Henry était sur ses gardes.
«Je suis aussi surpris que vous,» telle fut sa réponse.
«Attendez un moment, monsieur, reprit le gérant, il faut que j'empêche ces dames et ces messieurs d'entrer ici.»
Il alla aussitôt fermer avec soin la porte derrière lui, Henry ouvrit la fenêtre, attendit en respirant l'air pur. Un vague sentiment de crainte envahit son esprit pour la première fois; il était fermement résolu maintenant à ne pas continuer les recherches sans avoir un témoin.
Le gérant revint bientôt avec un rat-de-cave, qu'il alluma en entrant dans la chambre.».
«Nous n'avons plus à craindre d'être dérangés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur Westwick, pour m'éclairer. C'est mon affaire de voir ce qu'il y a dans cette étrange cachette.»
Henry prit le rat-de-cave. Regardant dans le trou béant avec cette faible et vacillante lumière, ils aperçurent tous deux au fond un objet de couleur sombre.
«Je crois que je peux l'atteindre en me mettant à plat ventre et en allongeant le bras.»
Il s'agenouilla, puis il eut un moment d'hésitation.
«Puis-je vous demander mes gants, monsieur, ils sont dans mon chapeau, sur la chaise, derrière vous.»
Henry lui passa les gants.
«Je ne sais ce que je vais prendre,» reprit en souriant d'un air gêné le gérant, qui mettait le gant droit.
Il s'étendit à terre de tout son long et enfonça le bras dans la cachette.
«Je ne sais pas ce que je tiens, dit-il, mais je l'ai.»
Puis, se levant à demi, il sortit la main. Au même instant il sauta sur ses pieds en poussant un cri d'effroi.
Une tête humaine venait d'échapper à ses mains tremblantes et roulait aux pieds d'Henry.
C'était la tête hideuse qu'Agnès avait aperçue suspendue au-dessus d'elle, la nuit, dans sa vision.
Les deux hommes se regardèrent frappés du même sentiment d'horreur. Le gérant se remit le premier.
«Veillez à la porte pour l'amour de Dieu! On m'a peut-être entendu du dehors.»
Henry se dirigea machinalement vers la porte. Tenant déjà la clef dans la main, prêt à la tourner dans la serrure, s'il le fallait, il regardait encore l'objet épouvantable qui gisait à terre. Il lui était impossible de mettre le nom d'une créature qu'il eût connue sur ces traits décomposés et devenus méconnaissables, et cependant un doute affreux lui étreignait l'âme. Les questions que s'était posées Agnès et qui lui avaient torturé l'esprit, il se les posait à son tour. Il se demandait qui il aurait reconnu avant que la décomposition n'eût fait son oeuvre.
Ferraris? Ou?...
Il s'arrêta tout tremblant, comme Agnès.
Agnès, ce nom qu'il chérissait de toute son âme, était maintenant pour lui un sujet d'effroi. Que lui dirait-il? S'il lui révélait la vérité, quelle serait la terrible conséquence de cette révélation?
Aucun bruit de pas dans le couloir; aucun bruit de voix. Les voyageurs étaient encore dans les chambres au fond du corridor.
Le court espace qui venait de s'écouler avait suffi au gérant pour se remettre; il pensait maintenant au plus grand, au plus cher intérêt de sa vie, à la réputation de l'hôtel. Il s'approcha tout anxieux d'Henry.
«Si l'affreuse découverte que nous venons de faire vient à se répandre, dit-il, l'hôtel est fermé et la compagnie ruinée. Je suis certain, n'est-ce pas, monsieur, que je puis avoir entière confiance dans votre discrétion?--Vous pouvez vous en rapporter à moi, répondît Henry; mais cependant, après ce que nous venons de voir, la discrétion a ses limites,» ajouta-t-il.
Le gérant comprit qu'Henry faisait allusion au devoir qu'il avait à remplir envers la société, comme tout respectueux serviteur de la loi:
«Je vais immédiatement, reprit-il, enlever secrètement de la maison ces tristes restes et les remettre moi-même entre les mains de la police. Voulez-vous quitter la chambre en même temps que moi, ou voudriez-vous monter la garde ici, si je vous en priais, et m'aider quand je vais revenir.»
Pendant qu'il parlait, les voix des nouveaux voyageurs se firent entendre. Henry consentit à rester dans la chambre: il reculait à l'idée de se rencontrer en ce moment avec Agnès dans le couloir.
Le gérant se hâta de sortir, espérant ne pas être aperçu; mais avant qu'il eût atteint l'escalier, les nouveaux arrivés le virent. Au moment où il tournait la clef dans la serrure, Henry entendit clairement les voix de différentes personnes qui causaient. Pendant que d'un côté de la porte on venait de découvrir un terrible drame, de l'autre, des questions banales s'échangeaient sur les amusements qu'on pouvait rencontrer à Venise; des plaisanteries facétieuses se faisaient sur les mérites respectifs de la cuisine française et de la cuisine italienne. Peu à peu le bruit de la conversation s'éteignit. Les visiteurs avaient arrêté leur plan pour la journée et se préparaient à sortir de l'hôtel. Une minute après, le silence régnait de nouveau.
Henry revint à la fenêtre, espérant distraire son esprit par l'attrayante vue du canal, mais bientôt il en fut fatigué. La fascination qu'exerce l'horreur, l'attira une fois de plus vers l'objet épouvantable qui était à terre.
Rêve ou réalité, comment Agnès avait-elle pu en supporter la vue? Au moment où il se posait cette question, il remarqua pour la première fois quelque chose qui était auprès de la tête. En se penchant, il vit une petite plaque d'or, maintenant trois fausses dents, détachées par le choc probablement, et qui étaient tombées à terre quand le gérant avait lâché la tête.
L'importance de ce détail et la nécessité de ne pas _le _communiquer trop vite à d'autres personnes frappa immédiatement Henry. C'était un moyen, s'il y en avait un, d'arriver à savoir à qui avaient appartenu les tristes reliques qu'il avait devant les yeux, témoins muets d'un horrible crime. Il ramassa donc les dents, pour s'en servir à son tour si l'enquête qu'on allait commencer n'aboutissait à rien.
Il revint à la fenêtre. La solitude commençait à lui peser: comme il s'accoudait de nouveau, on frappa légèrement à la porte. Il s'empressa d'y aller pour l'ouvrir, mais au moment de le faire, un doute lui vint à l'esprit; était-ce le gérant?
«Qui est là?» cria-t-il. La voix d'Agnès se fit entendre: «Avez-vous quelque chose à me dire, Henry?» Il put à peine balbutier:
«Non, pas maintenant. Pardonnez-moi de ne pas vous ouvrir, je vous parlerai un peu plus tard.» Elle reprit doucement:
«Ne me laissez pas seule, Henry!_ _Je ne peux pas rester en bas avec des gens heureux.»
Comment résister à cet appel? Il l'entendit pousser un soupir; sa robe frôla la porte au moment où elle s'éloignait toute triste. Immédiatement il fit ce qu'il redoutait quelques instants avant, il rejoignit Agnès dans le corridor. Elle se retourna en l'entendant et en désignant d'un regard la chambre fermée.
«Est-ce si terrible que cela?» demanda-t-elle tout bas.
Il l'entoura de son bras pour la soutenir. Une pensée lui vint en la regardant pendant qu'elle attendait, tremblante, une réponse. «Vous saurez ce que j'ai découvert, dit-il, si vous voulez avant mettre votre manteau et votre chapeau et sortir avec moi.»
Elle lui demanda toute surprise quelle raison il avait de sortir.
Il la lui dit immédiatement.
«Avant toutes choses, je veux que nous sachions à quoi nous en tenir au sujet de la mort de Montbarry. Nous allons aller chez le médecin qui l'a soigné, puis chez le consul qui l'a conduit jusqu'à sa dernière demeure.»
Ses yeux se fixèrent avec reconnaissance sur Henry.
«Ah! Comme vous me comprenez bien!» lui dit-elle.
Le gérant qui montait l'escalier les croisa à ce moment. Henry lui remit la clef de la chambre et cria aux domestiques qui se tenaient dans le vestibule de faire avancer une gondole près des marches.
«Quittez-vous l'hôtel?» demanda le gérant.
--Je vais aux renseignements, répondit tout bas Henry, en lui montrant la clef des yeux. Si les autorités ont besoin de moi, je serai de retour dans une heure.
XXV
Le soir était arrivé. Lord Montbarry et tous les amis des nouveaux mariés étaient à l'Opéra; Agnès, qui s'était excusée sur sa fatigue, restait seule à l'hôtel. Henry Westwick avait accompagné tout le monde au théâtre, mais il s'était esquivé à la fin du premier acte pour retrouver Agnès au salon.
«Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit au commencement de la journée? lui demanda-t-il en s'asseyant à côté d'elle. L'affreux doute qui nous étreignait tous les deux n'existe plus au moins maintenant.»
Agnès secoua tristement la tête.
«Je voudrais partager votre sentiment, Henry, je voudrais pouvoir dire que le doute n'existe plus dans mon esprit.»
La réponse aurait découragé bien des hommes; mais la patience d'Henry, quand il s'agissait d'Agnès, était inépuisable.
«Si vous songez à ce que nous avons appris aujourd'hui, reprit-il, vous devez trouver que nous n'avons pas perdu notre temps. Rappelez-vous ce que nous a dit le docteur Bruno: «Après trente ans de pratique médicale, pensez-vous que je puisse me tromper sur la cause d'une mort produite par les effets de la bronchite?» S'il est une question à laquelle il est impossible de répondre, c'est sûrement celle-là. Le témoignage du consul n'est-il pas aussi clair, dans toutes ses parties? Dès qu'il sut la mort de Montbarry, il vint se mettre à la disposition de la famille. Il est arrivé au palais au moment où l'on apportait le cercueil, le corps y a été déposé devant lui et le couvercle vissé sous ses yeux. Le témoignage du prêtre est également indiscutable. Il est resté dans la chambre auprès de la bière à réciter les prières des morts jusqu'au moment où le convoi quitta le palais. Rappelez-vous tout cela, Agnès; comment pouvez-vous dire encore que la question de la mort et de l'enterrement de Montbarry n'est pas épuisée! Il ne nous reste plus qu'un doute: les restes que j'ai découverts sont-ils oui ou non ceux du courrier disparu? Voilà la question, à ce qu'il me semble. Est-ce exact?» Agnès ne pouvait le contredire. «Alors, pourquoi n'éprouvez-vous pas comme moi un véritable soulagement? demanda Henry.
--Ce que j'ai vu hier soir m'en empêche, répondit Agnès. Quand nous en avons parlé après nos démarches, vous m'avez reproché d'avoir ce que vous appelez des idées superstitieuses. Je ne suis pas de votre avis sur ce point, mais j'avoue que si une autre personne que vous me parlait ainsi, je la comprendrais, elle au moins. Je me souviens de ce que votre frère et moi nous avons été l'un pour l'autre, et je ne suis nullement étonnée qu'il m'apparaisse à moi, pour me demander la grâce d'une sépulture chrétienne et la vengeance du crime dont il a été victime. Je ne trouve rien d'impossible à l'explication de ce que vous appelez la _théorie mesmérique; _ce que j'ai vu peut être le résultat d'influences magnétiques que j'ai subies, couchée entre les restes de l'homme assassiné et la femme coupable assise à mon chevet, en proie aux remords. Au contraire, ce que je ne saurais comprendre, c'est que cette affreuse épreuve se soit abattue sur moi pour un homme assassiné que je n'ai jamais connu, ou si vous aimez mieux-- puisque vous prétendez que c'est Ferraris que j'ai vu--pour un homme que je connaissais uniquement par ce que sa femme, à qui je m'intéresse, a pu m'en dire. Je ne veux pas discuter ce que vous croyez, mais je sens que vous vous trompez. Rien n'ébranlera ma conviction: nous sommes toujours aussi loin de l'affreuse vérité.»
Henry n'insista pas, Malgré lui, elle l'avait profondément troublé:
«Avez-vous songé à un autre moyen de découvrir la vérité? demanda-t-il. Qui nous aidera? Sans doute il y a la comtesse, et la clef du mystère est entre ses mains. Mais dans l'état d'esprit où elle est, peut-on croire en elle?... en admettant qu'elle consente à parler. Si j'en juge par moi-même, je ne le pense pas.
--Voulez-vous dire que vous l'avez revue, reprit vivement Agnès.
--Oui, je l'ai encore dérangée au milieu de ses écritures sans fin et j'ai insisté pour en tirer quelque chose de clair.
--Alors vous lui avez dit ce que vous avez trouvé en ouvrant la cachette?
--Certainement, répondit Henry; je lui ai dit que c'était elle qui était responsable de la découverte que j'avais faite. J'ai ajouté que je n'avais pas encore prononcé son nom devant les autorités. Elle a continué à écrire comme si j'avais parlé une langue étrangère pour elle. De mon côté, je me suis entêté, je l'ai prévenue que la tête était confiée à la police et que le gérant et moi nous avions fait notre déclaration et signé nos dépositions. Elle ne fit pas la moindre attention à ma présence. Pour l'obliger à parler, j'ajoutai que l'enquête devait rester secrète et qu'elle pouvait compter sur mon entière discrétion. Je crus que j'avais réussi. Son regard quitta son manuscrit et se tourna vers moi avec un éclair de curiosité.
--Que vont-ils en faire?
Elle parlait de la tête, je suppose.
Je répondis qu'elle devait être enterrée en secret des qu'on en aurait fait la photographie, puis je lui fis connaître l'opinion du médecin légiste qui a été consulté et qui prétend qu'on a employé des produits chimiques pour arrêter la décomposition, mais que cette tentative n'a qu'en partie réussi. Avant d'aller plus loin, je lui demandai à brûle-pourpoint si le médecin ne se trompait pas. Elle reprit avec beaucoup de sang-froid:
--Puisque vous voilà, je veux vous demander quelques conseils pour ma pièce; je voudrais y introduire quelques incidents.
Notez bien qu'il n'y avait aucune intention ironique dans sa façon de me parler; elle brûlait réellement du désir de me lire son incroyable ouvrage, s'imaginant sans doute que je prenais grand intérêt à de pareilles choses, parce que mon frère est directeur d'un théâtre. Je me suis aussitôt retiré sous un prétexte quelconque, mais il est possible que votre influence puisse encore s'exercer sur elle. Si vous voulez, pour satisfaire pleinement votre esprit, elle est encore en haut et je suis prêt à vous y accompagner.»
Agnès frémit à la seule pensée d'avoir une seconde entrevue avec la comtesse.
«Je ne peux pas, je n'en aurais pas le courage, s'écria-t-elle. Après ce qui s'est passé dans cette horrible chambre, elle m'inspire plus d'horreur que jamais. Ne me demandez pas cela, Henry. Tâtez ma main; rien qu'en vous écoutant je suis devenue froide comme la mort.»
Elle n'exagérait pas, Henry se hâta de changer la conversation.
«Parlons, dit-il, d'une autre chose plus intéressante. J'ai une question à vous faire. Me trompé-je en croyant que plus tôt vous quitterez Venise, plus tôt vous serez heureuse.
--Ah! reprit-elle vivement, vous ne vous trompez pas. Je ne saurais dire à quel point je désire être loin de cette horrible ville; mais vous savez ce qui m'arrive, vous avez entendu ce qu'a dit lord Montbarry au dîner.
-Mais s'il avait changé d'avis depuis,» demanda Henry. Agnès le regarda avec étonnement. «Je croyais qu'il avait reçu des lettres d'Angleterre qui l'obligeaient à quitter Venise dès demain, dit-elle.
--C'est vrai. Il était décidé à partir demain pour l'Angleterre et à vous laisser sous ma garde avec lady Montbarry à Venise pendant les vacances; mais une circonstance l'a obligé à abandonner cette idée, Il faut qu'il vous emmène tous demain, parce qu'il m'est impossible de veiller sur vous. Je suis moi-même obligé d'interrompre mes vacances en Italie pour retourner aussi en Angleterre.»
Agnès le regarda fixement; elle n'était pas sûre de comprendre.
«Êtes-vous réellement obligé de partir!» demanda-t-elle.
Henry lui répondit en souriant:
«Gardez-moi le secret ou Montbarry ne me pardonnera jamais.»
Elle lut le reste sur son visage,
«Quoi! s'écria-t-elle, c'est pour moi que vous sacrifiez vos vacances et votre voyage en Italie.
--Je reviendrai avec vous en Angleterre, Agnès, ce sera ma récompense.»
Elle lui prit la main dans un irrésistible élan de tendresse,
«Comme vous êtes bon pour moi! murmura-t-elle. Qu'aurais-je fait sans vous, après tout ce qui m'est arrivé? Je ne puis vous dire, Henry, combien je vous suis reconnaissante.»
Elle voulut lui embrasser la main, mais il l'en empêcha doucement.
«Agnès, lui dit-il, commencez-vous à comprendre combien je vous aime?»
Cette question si simple lui alla droit au coeur. Sans dira un mot, elle avoua la vérité; elle le regarda et détourna soudain les yeux.
Il l'attira près de lui:
«Ma pauvre chérie!» murmura-t-il, et il l'embrassa.
Tendrement émue et toute tremblante, sa bouche rencontra les lèvres d'Henry. Puis sa tête s'inclina, elle lui passa les bras autour du cou et cacha son visage sur sa poitrine. Ils ne dirent plus rien.
Ce silence enchanteur ne dura qu'un instant; on venait de frapper sans pitié à la porte.
Agnès tressaillit. Elle se précipita au piano. Une fois assise sur le tabouret, l'instrument étant placé en face de la porte, il était impossible à la personne qui allait venir de voir sa figure. «Entrez!» cria Henry irrité. La porte ne s'ouvrit pas, mais, du couloir, on fit une étrange question:
«M. Henry Westwick est-il seul?»
Agnès reconnut aussitôt la voix de la comtesse. Elle courut à une seconde porte qui, du salon donnait dans une chambre à coucher.
«Ne la laissez pas approcher de moi, dit-elle. Bonne nuit, Henry! Bonne nuit!»
Henry répéta donc, plus irrité encore que la première fois:
«Entrez!»
La comtesse entra lentement dans la chambre, son éternel manuscrit à la main. Son pas était incertain, son visage était sombre, ses yeux injectés de sang étaient largement dilatés. En approchant d'Henry elle se heurta contre la table près de laquelle il était assis. En parlant, elle n'articulait plus les mots que d'une manière confuse et presque inintelligible. On l'aurait crue ivre, mais Henry ne s'y trompa pas. Il dit en lui offrant une chaise:
«Comtesse, j'ai peur que vous n'ayez trop travaillé; vous paraissez avoir grand besoin de repos.»
Elle porta la main à sa tête:
«Je ne trouve plus rien, dit-elle; je n'arrive pas à écrire mon quatrième acte, cela fait un vide, un grand vide».
Henry lui conseilla d'attendre au lendemain.
«Allez vous mettre au lit et tâchez de dormir.»
Elle agita la main avec impatience.
» Il faut que je finisse ma pièce; répondit-elle: Je viens vous, demander un conseil. Vous devez vous connaître en pièces de théâtre, votre frère est directeur,
Vous devez avoir souvent entendu parler de quatrième et de cinquième acte. Vous devez avoir assisté à des répétitions et à tout le reste.»
Brusquement elle mit son manuscrit entre les mains d'Henry.
«Je ne veux pas vous la lire, dit-elle, je me sens tout étourdie quand je vois mon écriture. Jetez les yeux dessus: soyez bon garçon, donnez-moi votre avis.» Henry regarda le manuscrit, son regard tomba sur la liste des personnages: en lisant les noms; il tressaillit et regarda la comtesse comme pour lui demander une explication. Il allait lui faire une question, mais il était maintenant tout à fait inutile de lui parler. Elle était assise, la tête renversée sur le dos de la chaise, et paraissait déjà à moitié endormie; sa pâleur avait augmenté, on aurait dit une femme près de se trouver mal. Il sonna et donna ordre au domestique qui entra d'envoyer une femme de chambre.
Sa voix parut tirer à moitié la comtesse de son assoupissement, elle ouvrit lentement ses paupières alourdies.
«L'avez-vous lue?» demanda-t-elle. Il fallait la calmer.
«Je la lirai volontiers, dit Henry, si vous voulez monter vous coucher. Je vous dirai demain ce que j'en pense. Nous aurons l'esprit plus clair et nous ferons mieux le quatrième acte demain matin.
La femme de chambre entra à ce moment.
«Je crains que madame ne soit malade, lui dit tout bas Henry. Conduisez-la à sa chambre.»
La femme regarda la comtesse et répondit tout bas aussi:
«Faut-il envoyer chercher un médecin, monsieur?»
Henry conseilla de l'emmener d'abord chez elle et de demander l'avis du gérant.
On eut beaucoup de peine à la faire lever et à lui persuader d'accepter le bras de la femme de chambre.
Ce fut seulement en lui promettant de lire la pièce et de faire le quatrième acte qu'Henry put la décider à quitter la chambre.