L'hôtel hanté

Chapter 11

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«J'aurais peut-être renoncé à coucher dans la chambre, si vous l'aviez conservée pour moi. Désirez-vous que je quitte l'hôtel?»

Le gérant vit la maladresse qu'il avait commise et se hâta de la réparer.

«Certainement non, monsieur! Nous ferons de notre mieux pour vous satisfaire tant que vous resterez avec nous. Je vous demande pardon si j'ai dit quelque chose qui vous ait déplu. La réputation d'un établissement comme celui-ci est fort importante et mérite qu'on s'en occupe. Puis-je espérer que vous nous ferez la faveur de ne rien dire de ce qui s'est passé en haut? Les deux Français nous ont fort obligeamment promis de garder le silence.»

Ces excuses ne laissèrent à Francis d'autre alternative polie que de céder à la requête du gérant.

--«Cela met fin au projet insensé de la comtesse, pensa-t-il en lui-même, en remontant chez lui. Tant mieux pour la comtesse!»

Il se leva tard le lendemain matin. Il demanda ses amis de Paris; on lui répondit que tous deux étaient en route pour Milan. Comme il traversait une salle pour se rendre au restaurant, il remarqua le chef des garçons qui marquait sur les bagages les numéros des chambres où on devait les monter. Une malle surtout attira son attention par la quantité extraordinaire de vieux bulletins qui y étaient collés. Le garçon la marquait justement alors; le numéro était 13 _bis._

Francis regarda aussitôt la carte attachée sur le couvercle. Elle portait un nom anglais: Mme James!

Sur-le-champ, il fit quelques questions sur cette dame. Elle était arrivée de bonne heure le matin, et se trouvait en ce moment au salon de lecture. Il alla regarder dans la pièce qu'on lui désignait et y vit une dame seule. Il s'avança un peu et se trouva face à face avec la comtesse.

Elle était assise dans un endroit sombre, la tête baissée et les bras croisés sur sa poitrine.

«Oui, dit-elle avec un ton d'impatience fébrile, avant que Francis ait eu le temps de parler, j'ai pense qu'il valait mieux ne pas vous attendre. Je me suis décidée à venir ici avant que personne n'ait pu prendre la chambre.

--L'avez-vous retenue pour longtemps? demanda Francis.

--Vous m'avez dit que miss Lockwood serait ici dans une semaine. Je l'ai prise pour une semaine.

--Qu'est-ce que miss Lockwood a donc à faire dans tout cela?

--Elle a tout à y faire; il faut qu'elle couche dans la chambre. Je la lui donnerai quand elle viendra.»

Francis commença à comprendre l'idée superstitieuse qui la poursuivait.

«Comment vous, une femme instruite, seriez-vous réellement comme la femme de chambre de ma soeur! s'écria-t-il. En supposant que le pressentiment absurde que vous avez soit une chose sérieuse, vous prenez un mauvais moyen de le prouver. Si mon frère, ma soeur et moi n'avons rien vu, comment miss Agnès Lockwood découvrira-t-elle ce qui ne nous a pas été révélé? C'est une parente éloignée de Lord Montbarry, c'est seulement une cousine.

--Elle était plus près du coeur de Montbarry qu'aucun de vous, répondit la comtesse d'une voix sourde. Jusqu'à son dernier jour, mon misérable mari s'est repenti de l'avoir abandonnée. Elle verra ce qu'aucun de vous n'a vu: elle aura la chambre.»

Francis écouta, cherchant en vain à trouver la raison qui avait pu faire prendre à la comtesse une pareille résolution.

«Je ne vois pas quel intérêt vous avez à tenter cette expérience, dit-il.

--Mon intérêt est de ne pas l'essayer! Mon intérêt est de fuir Venise, et de ne jamais revoir Agnès Lockwood, ni aucune personne de votre famille!

--Qu'est-ce qui vous empêche de le faire?»

Elle sauta debout et le fixa avec un regard sauvage: «Je ne sais pas plus que vous ce qui m'en empêche, s'écria-t-elle. Une volonté plus forte que la mienne me pousse à ma perte, en dépit de moi-même!» Elle s'assit soudain et lui fit signe de la main de s'en aller.

«Laissez-moi, dit-elle; laissez-moi à mes réflexions.» Francis la quitta, fermement persuadé qu'elle avait perdu la raison. Pendant le reste de la journée, il n'entendit plus parler d'elle. La nuit se passa tranquillement. Le lendemain matin, il déjeuna de bonne heure, décidé à attendre au restaurant l'arrivée de la comtesse. Elle entra et commanda tranquillement son déjeuner, elle avait l'air sombre et abattu, comme la veille. Il s'approcha d'elle à la hâte et lui demanda s'il lui était arrivé quelque chose pendant la nuit. «Rien, répondit-elle.

--Avez-vous reposé aussi bien que d'habitude?

--Tout aussi bien. Avez-vous reçu des lettres ce matin? Savez-vous quand _elle _viendra?

--Je n'ai pas reçu de lettres. Allez-vous réellement rester ici? La nuit n'a-t-elle pas changé la résolution que vous avez prise hier?

--Pas le moins du monde.» L'animation qui avait éclairé son visage quand elle le questionnait sur Agnès disparut aussitôt qu'il eut répondu. Maintenant elle regardait, elle parlait, elle mangeait avec une complète indifférence, comme une femme qui n'avait plus aucun espoir, aucun intérêt, qui en avait fini avec tout et qui ne vivait plus que mécaniquement et comme un automate.

Francis sortit pour se rendre où vont tous les voyageurs, admirer les tombeaux du Titien et du Tintoret. Après quelques heures d'absence, il trouva une lettre qui l'attendait à l'hôtel. Elle était de son frère Henry et lui recommandait de revenir immédiatement à Milan. Le propriétaire d'un théâtre français, récemment arrivé de Venise, essayait, lui disait-il, d'enlever la fameuse danseuse que Francis avait engagée, et de la décider à rompre avec lui et à accepter des appointements plus élevés.

Outre cette nouvelle extraordinaire, Henry informait son frère que lord et lady Montbarry, avec Agnès et les enfants, arriveraient à Venise dans trois jours. Ils ne savent rien de nos aventures à l'hôtel, ajoutait Henry, et ils ont télégraphié au gérant pour retenir les pièces dont ils ont besoin. Il serait, je crois, absurde de notre part de les prévenir, cela n'aurait d'autre résultat que d'effrayer les femmes et les enfants et de les chasser du meilleur hôtel de Venise. Nous serons cette fois en nombreuse compagnie, trop nombreuse pour des fantômes! J'irai, bien entendu, à leur rencontre et je tenterai encore une fois la chance dans ce que tu appelles si bien l'_Hôtel hanté. _Arthur Barville et sa femme sont déjà à Trente; deux parentes de sa femme les accompagnent dans leur voyage à Venise.

Indigné de la conduite de son collègue parisien, Francis fit ses préparatifs pour quitter Venise le jour même.

En sortant, il demanda au gérant si l'on avait reçu la dépêche de son frère. Elle était arrivée et, à la grande surprise de Francis, les chambres étaient déjà retenues.

«Je croyais que vous deviez refuser de laisser entrer ici d'autres membres de la famille, dit-il ironiquement.»

Le gérant répondit avec tout le respect possible sur le même ton:

«Le numéro 13 _bis _est réservé, monsieur; il est occupé par une étrangère. Je suis le serviteur de la Compagnie, et je n'ai pas le droit d'empêcher l'argent d'entrer dans l'hôtel.»

En entendant cela, Francis lui dit au revoir, et partit sans rien ajouter. Il était honteux de se l'avouer à lui-même, mais il avait une curiosité irrésistible de savoir ce qui se passerait quand Agnès arriverait à l'hôtel. Il monta dans sa gondole, sans avoir répété à personne ce que lui avait dit Mme James.

Vers le soir du troisième jour, lord Montbarry et ses compagnons de voyage arrivèrent exacts au rendez-vous.

Mme James, accoudée à la fenêtre de sa chambre, les guettait; elle vit le nouveau lord sortir le premier de la gondole. Il soutint sa femme jusqu'aux marches et lui passa ensuite les trois enfants; Agnès, la dernière de tous, apparut ensuite sous la petite portière noire qui fermait la cabine et, s'appuyant sur le bras de lord Montbarry, sauta à son tour sur les marches. Elle n'avait pas de voile. Comme elle se dirigeait vers la porte de l'hôtel, la comtesse, qui l'épiait avec sa lorgnette, la vit s'arrêter un instant pour regarder la façade de l'édifice. Agnès était très pâle.

XXI

Les chambres réservées au premier pour les voyageurs étaient au nombre de trois: deux chambres à coucher donnaient l'une dans l'autre et communiquaient à gauche à un salon. Jusque-là, tout était fort bien; mais il n'en était pas de même pour la troisième chambre à coucher qu'Agnès devait habiter avec la fille aînée de lord Montbarry, qui ne la quittait jamais en voyage. La chambre située à droite du salon était occupée par une dame anglaise, veuve; toutes les autres pièces du premier étage étaient également louées. Il n'y avait d'autre moyen que de loger Agnès au second. Lady Montbarry se plaignit en vain de cette séparation; la femme de confiance répondit qu'il lui était impossible de demander à un des voyageurs déjà installés de céder sa place; elle ne pouvait qu'exprimer son regret qu'il en fût ainsi et assurer à miss Lockwood que sa chambre du deuxième était une des meilleures de l'hôtel.

Quand la femme se fut retirée, Lady Montbarry remarqua Agnès assise à l'écart et semblant ne prendre aucun intérêt à la question, qui la touchait cependant directement.

Était-elle malade?

Non. Elle se sentait seulement un peu fatiguée et énervée par ce long voyage, en chemin de fer.

Lord Montbarry lui proposa de sortir un peu avec lui pour voir si une demi-heure de promenade à l'air frais du soir ne la remettrait pas.

Agnès accepta avec plaisir.

Ils se dirigèrent vers la place Saint-Marc, afin de jouir de la brise venant des lagunes.

C'était la première fois qu'Agnès venait à Venise. La fascination qu'exerce sur tout le monde la «Ville des Eaux» fit une grande impression sur cette nature sensitive. Il y avait longtemps qu'une demi-heure s'était écoulée, il y avait près d'une heure, quand lord Montbarry put convaincre sa compagne qu'il fallait enfin rentrer pour le dîner, qui depuis longtemps les attendait.

En revenant, près de la colonnade, aucun d'eux ne remarqua une dame en grand deuil qui semblait flâner sur la place.

Cette dame tressaillit en reconnaissant Agnès accompagnée du nouveau lord Montbarry et, après un moment d'hésitation, elle se décida à les suivre à une certaine distance jusqu'à l'hôtel.

Lady Montbarry reçut Agnès fort gaiement, à cause de ce qui s'était passé en son absence.

Il n'y avait pas dix minutes qu'elle était sortie, que la femme de confiance apportait à Lady Montbarry un petit billet écrit au crayon. C'était de la dame veuve qui occupait la chambre située de l'autre côté du salon, chambre qu'on avait espéré faire avoir à Agnès. Mme James, c'était le nom de la dame, disait qu'elle avait appris le désir de Lady Montbarry, et que vivant seule, pourvu que sa chambre soit confortable et aérée, il lui importait peu d'être au premier ou au second étage; elle offrait donc, avec le plus grand plaisir, de changer avec miss Lockwood. On avait déjà enlevé ses bagages, miss Lockwood pouvait emménager immédiatement dans la chambre n° 13 _bis, _qui était à son entière disposition.

«Je voulais voir aussitôt Mme James, continua lady Montbarry, pour la remercier personnellement de son extrême obligeance, mais on m'a affirmé qu'elle était sortie sans faire connaître l'heure à laquelle elle rentrerait; je lui ai écrit un mot de remerciement, pour lui dire que nous espérions bien demain pouvoir remercier de vive voix Mme James de sa gracieuseté. En outre, j'ai fait descendre vos malles: tout est prêt; allez voir, ma chère, et jugez par vous-même si cette charmante dame ne vous a pas cédé la plus jolie chambre de la maison!» Lady Montbarry quitta aussitôt Agnès pour lui laisser faire un peu de toilette pour le dîner.

La nouvelle chambre plut beaucoup à Agnès. Deux grandes fenêtres donnant sur un balcon avaient une vue merveilleuse sur le canal. Les murs et le plafond étaient décorés de fort bonnes copies de Raphaël. Une grande armoire massive très belle aurait pu abriter de la poussière deux fois plus de robes que n'en avait Agnès; dans une encoignure de la chambre, à la tête du lit se trouvait un cabinet de toilette qui donnait par une seconde porte sur l'escalier de service de l'hôtel.

Après avoir examiné tout cela d'un coup d'oeil, Agnès s'habilla aussi vite que possible. Au moment où elle allait entrer au salon, une femme de chambre lui demanda sa clef.

«Je vais arranger votre chambre pour cette nuit, madame, lui dit la fille, je vous rapporterai la clef au salon.»

Pendant que la femme de chambre faisait son ouvrage, une dame seule se promenait dans le couloir du second étage; tout à coup elle se pencha par-dessus la rampe.

Au bout d'un moment, la servante apparut: elle sortait du cabinet de toilette par l'escalier de service un seau à la main. Dès qu'elle fut descendue, la dame qui était au deuxième,--est-il nécessaire de dire que c'était la comtesse?--se précipita en bas de l'escalier, entra dans la chambre par la porte principale et se cacha derrière les rideaux du lit. La femme de chambre revint, se dépêcha de terminer son ouvrage, ferma à double tour la porte du cabinet de toilette, ainsi que la porte d'entrée et alla au salon rendre la clef à Agnès.

La famille était en train de dîner; tout à coup un des enfants fit remarquer qu'Agnès n'avait pas sa montre. Dans sa hâte de changer de toilette, l'avait-elle laissée dans la chambre à coucher. Agnès quitta aussitôt la table pour aller chercher sa montre. Au moment où elle se leva, lady Montbarry lui dit de bien fermer sa porte au cas où il y aurait des voleurs dans la maison. Comme elle le supposait, Agnès trouva, sa montre sur sa table de toilette. Avant de s'en aller, suivant le conseil de lady Montbarry, elle fit jouer la clef qui se trouvait dans la serrure de la porte du cabinet de toilette, et s'assura que tout était bien fermé. Elle sortit et donna un double tour à la porte d'entrée derrière elle.

Dès qu'elle eut disparu, la comtesse, qui étouffait dans sa cachette, alla écouter à la porte, jusqu'à ce que le silence fût complètement rétabli. Ensuite, elle passa par le cabinet de toilette, dont elle tira la porte sur elle-même. De l'intérieur, on l'aurait crue fermée aussi bien que quand Agnès avait fait jouer le pêne dans la serrure.

Pendant que la famille Montbarry dînait, Henry Westwick arriva de Milan.

Quand il entra dans la salle à manger et qu'il s'avança pour lui tendre la main, Agnès sentit une bouffée de plaisir lui monter au visage. Henry était aussi heureux qu'elle de la revoir.

Pendant un instant seulement, elle lui rendit son regard; ce fut un éclair, mais un éclair d'espérance.

Elle vit son visage s'épanouir et eut presque regret de l'encouragement involontaire qu'elle venait de lui donner. Aussitôt elle se réfugia dans une phrase de bienvenue banale et lui demanda comment se portaient les parents qu'il avait laissés à Milan.

Henry prit place à table et fit une peinture amusante des difficultés que son frère avait avec la danseuse et le directeur peu délicat d'un théâtre de Paris. Les choses en étaient, parait-il, arrivées à un tel point qu'on avait été obligé de faire appel à la justice, qui avait tranché le différend en faveur de Francis.

Aussitôt son procès gagné, le directeur anglais avait quitté Milan pour se rendre, toujours accompagné par sa soeur, à Londres où les affaires de son théâtre l'appelaient. Décidée à ne plus jamais passer le seuil de l'hôtel vénitien où elle avait passé deux mauvaises nuits, Madame Narbury se faisait excuser de ne point assister au festin de famille, sous prétexte de maladie. À son âge, les voyages la fatiguaient, et elle était fort heureuse de rentrer en Angleterre avec son frère.

Tout en causant, la soirée s'avançait et il fallut songer à coucher les enfants.

Au moment où Agnès se levait pour quitter la table avec l'aînée des filles, elle vit avec surprise l'attitude d'Henry changer soudain. Il avait l'air sérieux et préoccupé, et quand sa nièce s'approcha pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit tout à coup:

«Marianne, dites-moi où vous allez coucher.»

Marianne, tout étonnée, répondit qu'elle allait comme d'habitude coucher avec tante Agnès.

Peu satisfait de cette réponse, Henry demanda si la chambre qu'elles avaient était près de celles de leurs compagnons de voyage.

À la place de l'enfant, et tout en se demandant pourquoi Henry faisait toutes ces questions, Agnès raconta le service que lui avait rendu Mme James.

«Grâce au sacrifice que m'a fait cette dame, dit-elle Marianne et moi nous sommes de l'autre côté du salon.»

Henry ne répondit rien; mais en ouvrant la porte pour laisser passer Agnès, il avait l'air de mauvaise humeur; il attendit dans le corridor jusqu'à ce qu'il les ait vues entrer dans la chambre fatale, puis aussitôt il appela son frère:

«Venez, Stephen, allons fumer un peu.»

Dès que les deux frères furent seuls, Henry expliqua le motif qui l'avait poussé à se renseigner sur la position des chambres à coucher. Francis lui avait dit qu'il avait rencontré la comtesse à Venise, et lui avait répété tout ce qui s'était passé entre eux: Henry raconta textuellement ce qu'il savait.

«L'idée qu'a eue cette femme de céder sa chambre ne me semble pas claire. Sans inquiéter ces dames en leur disant ce que je viens de vous apprendre, ne pouvez-vous pas prévenir Agnès de fermer soigneusement sa porte.»

Lord Montbarry répondit que sa femme avait déjà fait cette recommandation à miss Lockwood et qu'on pouvait être certain qu'elle prendrait toutes les précautions possibles pour elle et pour sa petite compagne de lit. Quant au reste, il regarda l'histoire de la comtesse et ses superstitions comme un sujet de pièce assez gaie, mais ne valant pas une minute d'attention sérieuse.

Pendant que les deux hommes avaient quitté l'hôtel pour faire leur petite promenade, il se passait dans la chambre qui avait été le théâtre de tant d'événements bizarres, une scène étrange où l'aînée des enfants de lady Montbarry jouait le rôle principal.

On avait fait, comme d'habitude, la toilette de nuit de la petite Marianne, et, jusque-là, l'enfant s'était à peine aperçue qu'elle était dans une nouvelle chambre. En s'agenouillant pour faire sa prière, elle leva les yeux au plafond juste au-dessus de la tête du lit. Un instant après, Agnès la vit sauter debout en poussant un cri de terreur: elle montrait une petite tache brune au milieu d'un des espaces blancs du plafond à panneaux sculptés:

«C'est une tache de sang, disait l'enfant, emmenez-moi, je ne veux pas coucher ici.»

Voyant qu'il était inutile de la raisonner en ce moment, Agnès l'enveloppa dans une robe de chambre et la porta au salon, chez sa mère. Là, on essaya de calmer la fillette toute tremblante. Les efforts qu'on fit furent inutiles: l'impression produite sur son jeune esprit ne pouvait disparaître par la persuasion. Marianne ne put expliquer la frayeur qui l'avait saisie: il fut impossible de lui faire dire pourquoi la tache du plafond lui avait semblé être une tache de sang. Elle savait seulement qu'elle mourrait de peur si on la lui faisait revoir. On décida donc qu'elle passerait la nuit dans la chambre qu'occupaient ses deux jeunes soeurs et la nourrice. Il n'y avait pas d'autre moyen d'en finir.

Une demi-heure après, Marianne dormait les bras enlacés autour du cou de sa soeur. Lady Montbarry et Agnès retournèrent dans l'autre chambre pour examiner la tache du plafond qui avait si étrangement effrayé l'enfant; elle était à peine visible et provenait sans doute de la négligence d'un ouvrier, peut-être bien encore d'une infiltration d'eau répandue dans la chambre au-dessus.

«Je ne comprends vraiment pas l'idée qui a germé dans la tête de Marianne, dit lady Montbarry.

--Je soupçonne la nourrice d'être un peu cause de ce qui s'est passé, reprit Agnès; elle a probablement raconté à l'enfant quelque histoire qui lui a fait une grande impression. Ces gens-là ne se doutent pas du danger qu'il y a à frapper l'imagination d'un enfant. Vous devriez en parler demain à la nourrice.»

Lady Montbarry regarda la chambre de tous les côtés, avec une véritable admiration.

«C'est délicieusement arrangé, dit-elle. Cela ne vous fait rien, n'est-ce pas, Agnès, de coucher ici seule?»

Agnès se mit à rire.

«Je suis si fatiguée, répondit-elle, que je vais vous souhaiter le bonsoir sans retourner au salon.»

Lady Montbarry se dirigea vers la porte.

«Je vois votre boîte à bijoux là, sur la table, n'oubliez pas de fermer à clef la porte qui donne dans le cabinet de toilette.

--Merci, c'est déjà fait, j'ai essayé la clef moi-même, dit Agnès. Puis-je vous être bonne à quelque chose avant de me mettre au lit?

--Non, ma chère, merci, j'ai assez sommeil pour suivre aussi votre exemple. Bonne nuit, Agnès, je vous souhaite d'excellents rêves pour votre première nuit à Venise.»

XXII

Après le départ de lady Montbarry, Agnès ferma sa porte avec soin et commença à déballer ses malles. Dans sa hâte de s'habiller pour le dîner, elle avait pris la première robe venue et avait jeté son costume de voyage sur le lit. Elle ouvrit la porte de l'armoire à robes et commença à accrocher ses vêtements.

Au bout de quelques minutes, elle se sentit fatiguée et laissa les malles telles qu'elles étaient. Le vent du sud qui avait soufflé si vif toute la journée ne s'était pas encore apaisé. L'atmosphère de la chambre était un peu lourde. Agnès se jeta un châle sur la tête et, ouvrant la fenêtre, s'accouda au balcon pour respirer l'air. Le ciel était couvert, il était impossible de distinguer un objet devant soi; le canal avait l'air d'un gouffre noir: les maisons situées en face semblaient une ligne d'ombre se confondant avec le ciel sans étoile et sans lune.

À de rares intervalles, le cri guttural, précurseur d'un gondolier attardé, se faisait entendre et prévenait les autres bateliers. De temps en temps le bruit rapproché de rames frappant l'eau indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs à l'hôtel. Ces bruits exceptés, le silence qui enveloppait Venise était un silence de tombeau.

Appuyée sur la balustrade du balcon, Agnès regardait distraitement dans le vide; elle pensait au malheureux qui avait rompu la foi jurée et qui était mort dans cette maison où elle se trouvait. Un changement s'était fait en elle; elle semblait subir une nouvelle influence; pour la première fois, le souvenir de lord Montbarry éveillait un autre sentiment que la compassion; pour la première fois cette bonne et douce créature songeait au mal qu'il lui avait fait. Elle pensait à l'humiliation qu'elle avait subie, elle qui avait défendu le lord contre son frère quelque temps auparavant, elle qualifiait maintenant sa conduite aussi durement qu'Henry Westwick l'avait fait. Elle eut peur d'elle-même et de la nuit qui l'entourait et se retira de l'abîme sombre qu'elle contemplait, comme si le mystère et la tristesse des eaux avaient été cause de l'émotion qui l'avait envahie. Tout à coup elle ferma la fenêtre, jeta de côté son châle et alluma toutes les bougies des candélabres de la cheminée, croyant que les lumières allaient égayer la solitude de la chambre.

L'éclairage éblouissant qui contrastait avec la noire tristesse du dehors rendit le calme à son esprit; elle regardait la flamme des bougies avec une joie d'enfant:

Faut-il me coucher? se demanda-t-elle. Non.

La somnolente fatigue qui l'avait accablée avait disparu. Elle recommença à déballer ses malles. Au bout de quelques minutes, cette occupation la fatigua pour la seconde fois.

Elle s'assit devant la table et prit un _Indicateur-Guide._

Que dit-on de Venise? pensa-t-elle.

Avant qu'elle eût tourné la première page, son imagination était déjà loin du livre.