Chapter 10
--Nous ne sommes rencontrés qu'une fois, quand feu votre frère me présenta aux membres de sa famille. Avez-vous donc tout à fait oublié mes grands yeux noirs et ce teint pâle que vous avez déclaré hideux, m'a-t-on dit?»
Tout en parlant, elle souleva son voile et se tourna de manière à ce que les rayons de la lune éclairassent en plein son visage.
Francis reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'il haïssait le plus cordialement de toutes, la veuve de son frère défunt, le premier lord Montbarry. Il fronça les sourcils en la regardant; son habitude des coulisses, les innombrables répétitions auxquelles il avait assisté et où les actrices avaient mis sa patience à une rude épreuve, l'avaient accoutumé à parler rudement aux femmes qu'il n'aimait pas.
«Je me souviens parfaitement de vous, dit-il. Je vous croyais en Amérique!»
Elle ne fit aucune attention au ton désagréable qu'il avait pris, mais lorsqu'il leva son chapeau pour la quitter, elle l'arrêta.
«Laissez-moi vous accompagner un instant, répondit-elle tranquillement. J'ai quelque chose à vous dire.
--Je fume, reprit-il, en lui montrant son cigare.
--La fumée ne me gêne pas.».
Après cela, il n'y avait qu'à s'incliner à moins d'être un véritable brutal. Il se résigna avec autant de bonne grâce que possible.
» Eh bien, voyons, que voulez-vous?
--Vous allez le savoir tout de suite, monsieur Westwick, laissez-moi vous faire connaître avant ma position. Je suis seule au monde. À la mort de mon mari est venue s'ajouter maintenant une autre douleur, la perte de mon compagnon de voyage en Amérique, de mon frère, le baron Rivar.»
La réputation du baron et les doutes que la médisance avait jetés sur ses relations avec la comtesse étaient bien connus de Francis.
«Il a été tué à une table de jeu, demanda-t-il brutalement.
--La question ne m'étonne pas de votre part, dit-elle avec ce ton ironique qu'elle prenait en certaines circonstances. En qualité d'enfant de l'Angleterre, pays des courses de chevaux, vous vous y connaissez en fait de jeu. Mon frère n'est pas mort de mort violente, monsieur Westwick. Il a succombé comme bien d'autres malheureux à une épidémie de fièvre qui régnait dans une ville de l'Est qu'il visitait. Le chagrin que m'a causé sa mort m'a rendu les États-unis insupportables. J'ai pris le premier steamer faisant voile de New-York, un vaisseau français qui m'a amenée au Havre. J'ai continué mon voyage solitaire vers le sud de la France et je suis venue à Venise.»
Qu'est-ce que tout cela me fait, se dit en lui-même Francis.
Elle s'arrêta, attendant qu'il parlât.
«Ah! Alors vous êtes venue à Venise, dit-il négligemment, et pourquoi?
--Parce que je n'ai pas pu faire autrement, répondit-elle.»
Francis la regarda avec une curiosité railleuse. «C'est drôle, fit-il, pourquoi ne pouviez-vous pas faire autrement?
--Les femmes, vous le savez, suivent toujours leur premier mouvement, répondit-elle. Supposons que ce soit un coup de tête? Et cependant c'est ici le dernier endroit du monde où je voudrais me trouver. Des souvenirs que j'exècre s'y rattachent dans mon esprit. Si j'avais une volonté bien à moi, je n'y serais jamais revenue. Je déteste Venise. Néanmoins, vous le voyez, je suis ici. Avez-vous jamais rencontré une femme aussi peu raisonnable. Jamais, j'en suis sûre!»
Elle s'arrêta et le regarda un moment, puis soudain changeant de ton:
«Quand attend-on miss Agnès Lockwood?»
Il n'était pas facile de prendre Francis à l'improviste, mais cette question extraordinaire le surprit.
«Comment diable savez-vous que miss Lockwood doit venir à Venise?
Elle se mit à rire d'un rire amer et moqueur.
«Mettons que je l'ai deviné!»
Le ton de son interlocutrice, ou peut-être le défi audacieux qui brillait dans ses yeux fit monter la colère au front de Francis Westwick.
«Lady Montbarry!... commença-t-il.
--Arrêtez! interrompit-elle, la femme de votre frère Stephen s'appelle maintenant lady Montbarry. Je ne partage mon titre avec aucune femme. Appelez-moi par mon nom, le nom que je portais avant d'avoir commis la faute d'épouser votre frère. Appelez-moi, s'il vous plaît, la comtesse Narona.
--Comtesse Narona, reprit Francis, si vous avez l'intention de vous moquer du monde, vous vous êtes trompée d'adresse. Parlez-moi clairement ou laissez-moi vous souhaiter le bonsoir.
-Si vous désirez garder secrète l'arrivée de miss Lockwood à Venise, soyez clair, vous aussi, monsieur Westwick, et dites-le.»
Elle voulait évidemment l'irriter, et elle y réussit.
«Mais c'est de la folie, s'écria-t-il avec colère. Le voyage de mon frère n'est un secret pour personne. Il amène miss Lockwood avec lady Montbarry et ses enfants. Puisque vous paraissez si bien informée, vous savez peut-être pourquoi elle vient à Venise?»
La comtesse était redevenue soudain toute pensive. Elle ne répondit pas.
Ils avaient atteint dans leur étrange promenade une des extrémités de la place; ils étaient maintenant debout devant l'église Saint-Marc. Le clair de lune qui frappait en plein était assez lumineux pour montrer toutes les beautés de l'édifice dans les moindres détails de son architecture si variée. On voyait même les pigeons de Saint-Marc, dormant en ligne serrée sur la corniche du porche.
«Je n'ai jamais vu la vieille église si belle par le clair de lune, dit tranquillement la comtesse se parlant à elle-même plutôt qu'à Francis. Adieu, Saint-Marc, je ne te reverrai plus.»
Elle s'éloigna de l'église et vit Francis qui l'écoutait avec un regard étonné.
«Non, continua-t-elle, reprenant tout à coup le fil de la conversation, je ne sais pas pourquoi miss Lockwood vient ici; je sais seulement que nous devons nous rencontrer à Venise.
--Vous vous êtes donné rendez-vous?
--C'est la destinée qui le veut, répondit-elle la tête penchée sur sa poitrine et les yeux à terre.»
Francis éclata de rire.
«Ou si vous aimez mieux, reprit-elle aussitôt, c'est le hasard qui le veut, comme disent les imbéciles.»
Avec sa logique ordinaire, Francis répondit:
«Le hasard prend un drôle de chemin pour vous conduire au rendez-vous. Nous avons tout arrangé pour nous rencontrer à l'hôtel du Palais. Comment se fait-il que votre nom ne soit pas sur la liste des voyageurs. La destinée aurait dû vous amener aussi à l'hôtel du Palais.»
Elle baissa vivement son voile.
«La destinée le peut encore maintenant: hôtel du Palais? répéta-t-elle se parlant toujours à elle-même. L'enfer d'autrefois devenu le purgatoire d'aujourd'hui; c'est l'endroit même!... mon Dieu! L'endroit même...»
Elle s'arrêta et posa la main sur le bras de son compagnon:
«Peut-être miss Lockwood ne viendra-t-elle pas avec le reste de la famille? s'écria-t-elle vivement. Êtes-vous positivement sûr qu'elle descendra à l'hôtel?
--Positivement certain. Ne vous ai-je pas dit que miss Lockwood voyageait avec lord et lady Montbarry? Et ne savez-vous pas qu'elle est de la famille? Il va vous falloir emménager à notre hôtel, comtesse?
--Oui, dit-elle faiblement, je vais emménager à votre hôtel.»
Il était impossible de voir si elle se moquait ou non; elle avait encore la main sur son bras, et il la sentait grelotter des pieds à la tête. Il était loin de l'aimer, il se défiait d'elle, il la détestait; mais enfin, par un dernier sentiment d'humanité, il se sentit obligé de lui demander si elle avait froid.
«Oui, dit-elle, j'ai froid et je me sens faible.
--Par une nuit pareille, comtesse?
--La nuit n'y est pour rien, monsieur Westwick. Que croyez-vous que le criminel ressente sous la potence quand le bourreau lui met la corde au cou? Il a froid, n'est-ce pas? Il se sent faible, lui, aussi. Excusez mon imagination, un peu originale peut-être; mais, voyez-vous, la destinée m'a passé la corde au cou: je la sens qui me serre déjà.»
Elle jeta un regard autour d'elle.
Ils étaient alors arrivés près du fameux café connu sous le nom de Florian.
«Faites-moi entrer là, dit-elle, il faut que je boive quelque chose pour me remettre. Allons, n'hésitez pas: vous avez tout intérêt à ce que je me sente mieux. Je ne vous ai pas encore dit ce que j'avais de plus important à vous dire. J'ai à vous parler d'une affaire qui a rapport à votre théâtre.»
Se demandant en lui-même ce qu'elle pouvait bien vouloir à son théâtre, Francis céda à regret à la nécessité et l'accompagna au café. Il la lit asseoir dans une encoignure où ils pouvaient causer tranquillement sans attirer l'attention.
«Que prenez-vous?» demanda-t-il avec résignation.
Elle s'adressa directement au garçon et lui donna ses ordres.
«Du marasquin et une tasse de thé.»
Le garçon la regarda avec étonnement; Francis en fit autant. Pour tous deux c'était une nouveauté que du thé avec du marasquin. Sans s'inquiéter de leur stupéfaction, lorsque le garçon eut exécuté ses ordres, elle lui donna de nouvelles instructions pour qu'il versât un plein verre de la liqueur dans un verre plus grand, qu'on emplit ensuite de thé.
«Je ne peux pas faire cela moi-même, dit-elle; mes mains tremblent trop.»
Elle avala tout chaud ce mélange bizarre.
«Du punch au marasquin! Voulez-vous en goûter? fit-elle. Voici comment j'en ai appris la recette: Quand la feue reine d'Angleterre, Caroline, vint sur le continent, ma mère était attachée à sa personne. Cette malheureuse reine adorait ce mélange: le punch au marasquin. Étroitement attachée à sa gracieuse et souveraine maîtresse, ma mère partagea ses goûts. Et moi je tiens cette recette de ma mère. Maintenant, monsieur Westwick, je vais vous dire ce que je demande de vous. Vous êtes directeur de théâtre; voulez-vous une nouvelle pièce?
-Je veux toujours une nouvelle pièce, pourvu qu'elle soit bonne.
-Et vous paierez bien si elle est bonne?
--Je paye toujours bien dans mon intérêt même.
--Si je fais la pièce, voudrez-vous la lire?» Francis hésita.
«Qu'est-ce qui a pu vous mettre dans la tête d'écrire une pièce?
-Oh! Rien, reprit-elle. J'ai raconté un jour à feu mon frère une visite que j'avais faite à miss Lockwood, la dernière fois que je suis venue en Angleterre. Le sujet de l'entrevue en question ne l'intéressa nullement, mais il fut frappé de ma manière de la lui raconter.--«Tu peins, me dit-il, ce qui s'est passé entre vous avec la précision d'un dialogue de théâtre. Tu as décidément l'instinct dramatique; essaie donc d'écrire une pièce. Tu gagneras peut-être de l'argent.» Voilà ce qui me l'a mis dans la tête.
--Vous n'avez cependant pas besoin d'argent!
--J'ai toujours besoin d'argent. J'ai des goûts coûteux. Je n'ai rien que mes pauvres quatre cents livres par an et le peu qui me reste encore de l'autre argent, deux cents livres environ, pas davantage.»
Francis comprit qu'elle faisait allusion aux dix mille livres payées par les compagnies d'assurances. «Tout est déjà parti?» Elle souffla sur sa main. «Parti comme cela! répondit-elle froidement.
--Baron Rivar?»
Elle le regarda avec un éclair de colère brillant dans ses yeux noirs et durs.
«Mes affaires ne regardent que moi, monsieur Westwick, et vous oubliez que vous n'avez pas encore répondu à la proposition que je vous ai faite. Ne dites pas non sans y réfléchir. Souvenez-vous quelle vie a été la mienne. J'ai vu plus de pays que qui que ce soit, y compris les auteurs en vogue. J'ai eu d'étranges aventures, j'ai beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé: je me souviens de tout. N'y a-t-il pas dans ma tête les éléments d'une pièce, si l'occasion de la faire se présente à moi?»
Elle attendit un moment, puis répéta soudain son étrange question sur Agnès.
«Quand attend-on miss Lockwood à Venise?
--Qu'est-ce que cela peut bien avoir a faire avec votre pièce, comtesse?»
La comtesse parut avoir quelque difficulté à répondre catégoriquement à cette question. Elle fit de nouveau un plein verre de son mélange et en but la moitié.
«Cela a tout à faire avec ma pièce. Répondez-moi donc.»
Francis répondit:
«Miss Lockwood sera ici dans une semaine et peut-être bien avant.
--C'est parfait: si je suis encore en vie, si cela m'est possible, si j'ai encore ma raison dans une semaine; ne m'interrompez pas, je sais ce que je dis; j'aurai terminé le plan de ma pièce pour vous montrer ce que je puis faire. Une fois encore, voudrez-vous la lire?»
Elle lui fit signe de se taire et finit d'un trait ce qui restait de punch au marasquin.
«Je suis une énigme pour vous, et vous voulez me comprendre, n'est-ce pas? En voici le moyen: une foule de gens se figurent que les personnes nées sous un climat chaud ont beaucoup d'imagination. Il n'y a pas de plus grande erreur. Vous ne trouvez nulle part de personnes aussi mathématiquement logiques qu'en Italie, en Espagne, en Grèce et dans les autres pays méridionaux. Là, l'esprit est absolument fermé à toute chose d'imagination, il est sourd et aveugle de naissance à tout ce qui touche au spiritualisme. De temps à autre, dans le cours des siècles, un grand génie apparaît chez eux; mais c'est une expression qui confirme la règle. Maintenant, écoutez! Moi, je ne suis pas un génie, mais, dans mon humble sphère, je crois être une exception aussi. À mon grand regret, j'ai beaucoup de cette imagination si commune parmi les Anglais et les Allemands, si rare chez les Italiens, les Espagnols et les autres peuples. Et quel en est le résultat pour moi? Je suis devenue malade, j'ai à chaque minute des pressentiments qui font de ma vie une longue torture. Quels sont ces pressentiments? Peu importe: ce sont mes maîtres absolus; ils me poussent à leur gré sur terre et sur mer, ils ne me quittent jamais, ils me poursuivent, ils s'acharnent sur moi-même en ce moment. Pourquoi je ne leur résiste pas? Ah! mais je leur résiste. Maintenant, tenez, j'essaye de leur résister à l'aide de cet excellent punch. À de rares intervalles, j'ai la douce religion du bon sens. Quelquefois cela me rend l'espoir. Dans un temps, j'ai espéré que ce qui me semblait la réalité pouvait bien être après tout l'illusion. J'ai même consulté à ce sujet un médecin anglais. Il est inutile de parler de tout cela maintenant. Chaque fois je suis obligée de céder: la terreur et les craintes superstitieuses reprennent toujours possession de moi. Dans une semaine je saurai si la destinée est inflexible, ou si, au contraire, je puis la vaincre. Si cette dernière espérance se réalise, je veux maîtriser cette imagination qui prend à tâche de me torturer, en l'obligeant à s'absorber dans l'occupation dont je vous ai déjà parlé. Me comprenez-vous un peu mieux maintenant? Et puisque nos affaires sont arrangées, cher monsieur Westwick, voulez-vous que nous sortions de cette salle où l'on étouffe et que nous retournions respirer l'air frais du soir.»
Ils se levèrent tous deux en même temps pour quitter le café. Francis pensait en lui-même que la quantité de punch au marasquin qu'avait bue la comtesse pouvait seule expliquer tout ce qu'elle venait de lui raconter.
XX
«Vous reverrai-je? lui demanda-t-elle en lui tendant la main. C'est bien entendu, n'est-ce pas, pour la pièce.»
Francis, se rappelant la sensation extraordinaire qu'il venait d'avoir quelques heures auparavant dans la chambre dont on avait nouvellement changé le numéro, répondit:
«Mon séjour à Venise est incertain. Si vous avez quel que chose de plus à me dire sur votre essai dramatique, il vaudrait mieux me le dire maintenant. Avez-vous déjà fait choix d'un sujet? Je connais le goût du public anglais mieux que vous, je peux donc vous épargner une perte de temps inutile.
--Le sujet m'importe peu, dit-elle, pourvu que j'en aie un à traiter. Si vous avez une idée, donnez-la-moi; je réponds des personnages et du dialogue.
--Vous répondez des personnages et du dialogue, répéta Francis. C'est hardi pour un commençant! Je me demande si j'arriverai à ébranler votre sublime confiance en vous-même, en vous proposant le sujet le plus difficile à manier qui soit au théâtre? Que diriez-vous, comtesse, d'entrer en lutte avec Shakespeare et d'essayer un drame où il y aurait des apparitions, des spectres. Notez bien que ce serait une histoire vraie, basée sur des faits qui se sont passés dans cette ville même, une histoire à laquelle nous sommes mêlés vous et moi.»
Elle le saisit aussitôt par le bras et l'entraîna au milieu de la place déserte, loin des groupes qui fourmillaient sous la colonnade.
«Maintenant! dit-elle vivement, ici où personne ne peut nous écouter, je veux savoir comment je puis être mêlée à ce drame? Comment?_ _comment?»
Lui tenant toujours le bras, elle le secoua dans son impatience d'avoir l'explication qu'elle demandait. Jusqu'alors il s'était amusé de son outrecuidante confiance en elle-même, et il n'avait fait qu'en plaisanter. Mais en voyant son ardeur, il commença à considérer la chose à un autre point de vue. Sachant tout ce qui s'est passé dans le vieux palais avant sa transformation en hôtel, il était possible que la comtesse pût lui donner quelque explication sur ce qui était arrivé à son frère, à sa soeur et à lui-même; à tout le moins, elle pouvait peut-être lui faire quelque révélation curieuse, capable de servir de donnée à un auteur de talent pour un bon gros drame. La prospérité de son théâtre était la seule chose qui l'occupait,
«Je suis peut-être sur la trace d'un nouvel Hamlet, se dit-il. Une pièce pareille, ce serait au moins 10, 000 livres dans ma poche.»
C'est à cause de ces motifs, dignes de l'entier dévouement à l'art dramatique qui avait fait de Francis un entrepreneur de pièces à succès, qu'il raconta ce qui lui était arrivé à lui et à ses parents dans l'hôtel hanté. Il ne passa même pas sous silence la terreur superstitieuse qui avait envahi la naïve femme de chambre de Mme Narburry.
«Tristes matériaux, si vous les considérez avec les yeux de la raison, fit-il. Mais il y a vraiment quelque chose de dramatique dans cette influence surnaturelle pesant sur chacun des membres de la famille à leur entrée dans la chambre fatale, jusqu'à ce qu'enfin vienne le parent à qui le fantôme invisible qui hante la chambre se montrera, pour lui apprendre tout entière la terrible vérité. Voilà de quoi faire une pièce, j'espère, comtesse, et une pièce de premier choix!»
Il s'arrêta. Elle ne fit pas un mouvement, elle ne desserra même pas les lèvres. Il se pencha pour la regarder de plus près.
Quelle impression avait-il produite sur elle? Malgré tout son esprit et toute son habileté, il ne pouvait le deviner. Elle_ _était debout devant lui, exactement comme devant Agnès, quand celle-ci s'était décidée à répondre nettement à la question qu'elle avait faite sur Ferraris. On aurait dit une statue de pierre. Ses yeux étaient grands ouverts et fixes, la vie semblait avoir disparu de son visage. Francis la prit par la main. Elle était aussi froide que les pavés sur lesquels ils marchaient. Il lui demanda si elle était malade.
Pas un muscle ne bougea. Il aurait pu tout aussi bien parler à un mort.
«Vous n'êtes sûrement pas, reprit-il, assez ridicule pour prendre au sérieux ce que je viens de vous dire?»
Ses lèvres se mirent à remuer. Elle semblait faire un effort pour parler.
--«Plus haut, dit-il. Je ne vous entends pas.»
Elle finit par reprendre possession d'elle-même.
Une faible étincelle vint animer la fixité sombre et froide de ses yeux. Un moment après, elle parla d'une façon intelligible.
«Je n'avais jamais songé à l'autre monde, murmura-t-elle, comme une femme parlant en rêve.»
Elle se rappelait maintenant sa dernière entrevue avec Agnès; elle se souvenait de la confession qui lui était échappée, de la prédiction qu'elle avait faite à cette époque.
Incapable de la comprendre, Francis la regardait fort inquiet, elle continua à suivre tranquillement sa pensée, les yeux hagards, sans songer un instant à lui.
«J'ai prédit que quelque événement sans importance nous rassemblerait encore une fois. Je me suis trompée: ce ne sera pas un événement sans importance qui nous rapprochera. J'ai prédit que je serais peut-être la personne qui lui dirait ce qu'est devenu Ferraris, si elle m'y forçait. Puis-je subir une autre influence que la sienne? Lui aussi pourrait-il donc m'y forcer. Quand _elle_ le verra, LE verrai-je aussi, moi?»
Sa tête s'affaissa; ses paupières se fermèrent lourdement; elle poussa un long soupir de fatigue. Francis passa son bras sous le sien pour la soutenir et essaya de la ranimer.
«Allons, comtesse, vous êtes fatiguée et excitée. Vous avez assez parlé ce soir. Laissez-moi vous conduire à votre hôtel. Est-ce loin d'ici?»
Il fit un mouvement qui la fit remuer; elle tressaillit comme s'il l'avait soudainement réveillée d'un profond sommeil.
«Ce n'est pas loin, dit-elle faiblement. C'est le vieil hôtel sur le quai. Mon esprit est dans un état étrange; j'ai oublié le nom.
--L'hôtel Danieli?
--Oui!»
Il la conduisit doucement. Elle le suivit en silence au bout de la Piazzetta. Là, quand ils furent devant la lagune éclairée par la pleine lune, elle l'arrêta au moment où il se dirigeait vers la Riva degli Schiavoni.
«J'ai quelque chose à vous demander. Laissez-moi un peu réfléchir.»
Après un assez long temps, elle finit par reprendre le fil de ses idées.
«Allez-vous coucher ce soir dans la chambre?» dit elle.
Il lui répondit qu'un autre voyageur l'occupait,
«Mais le gérant me l'a réservée pour demain, si je la désire, ajouta-t-il.
--Non, dit-elle, il ne faut pas la prendre. Il faut la laisser,
--À qui?
«À moi!»
Il tressaillit à son tour.
«Après ce que je vous ai dit, vous voulez réellement coucher dans cette chambre, demain soir?
--Il faut que j'y couche.
--N'avez-vous pas peur?
--J'ai horriblement peur.
--Je le pensais bien, après ce que j'ai vu ce soir. Pourquoi donc prendriez-vous la chambre? Vous n'y êtes pas obligée.
--Je n'étais pas obligée de venir à Venise lorsque j'ai quitté l'Amérique, répondit-elle, et cependant m'y voici. Il faut que je prenne et que je garde cette chambre jusqu'à...»
«Elle s'arrêta. Peu importe le reste, dit-elle, cela ne vous intéresse pas.»
Il était inutile de discuter, Francis changea le sujet de la conversation.
«Nous ne pouvons rien décider ce soir, dit-il; j'irai vous voir demain matin, et vous me direz la décision que vous aurez prise.»
Ils continuèrent à se diriger vers l'hôtel. En arrivant, Francis lui demanda si elle était à Venise sous son propre nom.
Elle secoua la tête.
«Je suis connue ici comme veuve de votre frère, on m'y connaît aussi sous le nom de la comtesse Narona. Je veux être _incognito, _cette fois à Venise; je voyage sous un nom anglais fort vulgaire.»
Elle hésita et resta sans parler.
«Que m'est-il donc arrivé? murmura-t-elle. Je me souviens de certaines choses et j'en oublie d'autres. J'ai déjà oublié le nom de l'hôtel Danieli, et voici maintenant que j'oublie le nom que j'ai pris.»
Elle l'entraîna précipitamment dans la salle d'attente où se trouvait une pancarte avec les noms de tous les voyageurs. Lentement elle la parcourut avec son doigt, et finit par s'arrêter sur le nom anglais qu'elle avait pris: Mme James.
«Souvenez-vous-en quand vous viendrez demain, dit-elle. Je me sens la tête lourde. Bonne nuit.»
Francis rentra chez lui tout en se demandant ce qu'amèneraient les événements du lendemain. En son absence, ses affaires avaient pris un nouveau tour. Comme il traversait le vestibule, un des domestiques le pria de passer au bureau de l'hôtel. Il y trouva le gérant, qui le reçut gravement, comme s'il avait quelque chose de fort sérieux à lui annoncer.
Il était au regret de savoir que M. Francis Westwick avait, comme les autres membres de la famille, éprouvé un mystérieux malaise dans le nouvel hôtel. Il avait été informé confidentiellement de l'odeur extraordinaire qu'il avait cru sentir dans la chambre à coucher. Sans avoir la prétention de discuter la chose, il était obligé de prier M. Westwick de vouloir bien l'excuser s'il ne lui réservait pas la chambre en question, après ce qui s'était passé.
Francis répondit sèchement, un peu froissé du ton qu'avait pris le gérant: