L'homme sauvage et Julius Pingouin
Part 5
[9] L’incident, auquel se rapportent ces lignes de Maître Cormoran, n’est pas l’un des moins singuliers de cette extraordinaire affaire. Dans l’après-midi du jeudi 24 juin, un monsieur se présenta aux autorités compétentes, et demanda à entrer en pourparlers avec l’Homme sauvage. Quand, le prenant pour un fou, vu cette demande, on se fut contenté de lui répondre que la chose ne pouvait pas se faire, il déclara qu’il s’appelait Jonathan Carnyby, était le milliardaire américain connu sous le nom de Roi de l’Esturgeon, et que--_pour lui_--rien n’était impossible! Il voulait offrir à l’Homme sauvage de lui céder une ou deux de ses îles, dans le Pacifique, avec le transport gratuit pour lui et ses compagnons, en échange de son installation, telle qu’elle était. Il avait l’intention, lui, Carnyby, après avoir acheté l’immeuble, d’en faire une maison-réclame pour ses conserves d’esturgeon. L’on ne répondit que par le rire à cette extraordinaire proposition, que l’on prit pour celle d’un mystificateur ou d’un aliéné, bien que M. Jonathan Carnyby ait donné toutes les preuves désirables de son identité. Ce gentleman, irrité, déclara alors qu’il se rendait de ce pas chez l’Homme sauvage (?) et qu’une fois qu’il aurait son consentement on verrait bien!
Il revint le lendemain, disant qu’il avait parlé à l’Homme sauvage, et que celui-ci, qui était un homme parfait sous tous les rapports, consentait. Naturellement, l’on n’en crut rien, et l’on pria M. Jonathan Carnyby (en admettant que la personne à qui l’on parlait fût ce gentleman) d’aller porter ses mystifications ailleurs. M. Carnyby s’en fut alors, en proie à une colère violente, et en traitant M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur de «gros ventre bas sur pattes» (allusion blessante à la conformation de ce monsieur), «d’ensanglanté cochon» et «d’esturgeon avarié dans une boîte à conserves». Il se rendit alors à Londres où, dans le journal «_Liberty enlightening the World_» il publia un récit circonstancié de sa tentative, avec cette appréciation, que la seule personne raisonnable et courtoise qu’il ait rencontrée au cours de son voyage était l’Homme sauvage, qu’il s’honorait d’appeler son ami. Cela fut, généralement, pris pour un tissu de mensonges; mais il est curieux de constater que ce récit s’accorde tout à fait avec le carnet de Maître Cormoran, et que ce dernier a fait un portrait exact de M. Carnyby, et place sa visite à la date où ce gentleman prétend l’avoir faite. M. Carnyby aurait-il donc réellement pénétré chez l’Homme sauvage?
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_Vendredi 24._--La chaleur ne connaît plus de bornes et nos souffrances sont intolérables. Les débris de ma redingote, pour mes épaules, sont plus pesants qu’un manteau de plomb; ma sueur ruisselle sur le sol et l’inexorable boa, sans trêve ni merci, exige que je le gratte. J’ai commencé ce matin à 5 heures 35 et à 11 heures 10 je grattais encore.
En grattant, je me rappelais, avec des sentiments frénétiques, ce que j’ai vu cette nuit. Mais je n’ose m’appesantir là-dessus...
Une bataille éclate au-dessous de moi. M. le journaliste Barnabé Cruchot, las d’être traîné par les cheveux à la suite du kanguroo bondissant, s’est arraché de ses pattes. Alors, ayant extrait de sa poche son portefeuille et de son portefeuille un coupe-file, il le mit sous les yeux du marsupial en exigeant, au nom de la presse du monde entier, qu’on lui ouvrît la porte afin qu’il allât faire sa copie. Son adversaire le jeta par terre, lui ravit son portefeuille pour le mettre dans sa poche abdominale et sa chaîne de montre pour s’en faire un tour de cou. Puis, ressaisissant sa victime par les cheveux, d’un puissant bond il s’élança dans les airs pour retomber au centre même de l’étang où tous deux disparurent dans un rejaillissement vaseux.
Le boa, en même temps, sortait du bain, tout gluant et visqueux. Il remonte maintenant jusqu’à moi, en grande hâte, pour être gratté, et je reprends cette tâche ridicule...
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Deux heures ont passé et maintenant il dort. Je vais en faire autant. Je voudrais boire un grand bock de bière bien fraîche et sans faux-col...
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_Même jour, six heures du soir._--Encore une tentative faite du dehors. En vain naturellement. L’on voulut, avec d’immenses échelles, opérer, à ce que j’ai compris, une descente par les fenêtres. Aussitôt que l’Homme sauvage en fut averti par Panaris l’immonde, en vigie sous la vérandah, il vint vers moi.
--Cormoran, dit-il, écris.
Et il dicta:
«Il y a toujours soixante et onze bombes à la mélinite; que l’on ne l’oublie pas. Si l’on insistait tout pourrait bien sauter.
_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
_Pour écriture conforme à la dictée_:
CORMORAN, _huissier-greffier_.»
Ce papier me fut pris et Panaris, l’ayant attaché à la montre de M. Truie pour le lester, le jeta par une fenêtre aux pieds d’un groupe de personnages que le détestable serrurier déclara avoir reconnu pour des ministres «à leurs sales gueules».
Ainsi s’exprima cet irrespectueux sacripant et, presque tout de suite, les échelles disparurent de l’horizon qu’elles occupaient. Avec ce moyen de défense, l’Homme sauvage est à l’abri de toute atteinte et il n’y a pas d’espoir que la place soit jamais prise de force. Ce qui est le plus affreux c’est que je crois fermement qu’il n’y a jamais eu de bombes et que c’est un procédé d’intimidation imaginé et appliqué avec le plus grand succès pour terrifier le dehors et nous-mêmes... Car, après tout... on ne sait pas... elles y sont peut-être ces bombes--et quelle catastrophe![10]
[10] Cette tentative, faite au moyen d’échelles flottantes que manœuvraient des grues électriques, fut le dernier effort tenté pour entrer de vive force dans la place. La nouvelle annonce des soixante et onze bombes à la mélinite produisit un surnaturel et subit effet de terreur--tellement que tous les citoyens, dans le rayon d’un kilomètre, désertèrent leurs habitations. Chose étrange! pourtant, le nombre des curieux qui se pressaient autour du périlleux immeuble crût, dans des proportions notables, attiré sans doute qu’était le monde par l’espoir de voir la catastrophe annoncée! C’est le lendemain, 26 juin, que le Parlement jeta par terre le ministère présidé par M. Sorgue. La combinaison suivante, avec M. Caressé, président du Conseil et ministre de la Justice, reçut le mandat de traiter immédiatement et se mit à en étudier les moyens--regrettant amèrement l’absence de M. Jonathan Carnyby, à qui des télégrammes pleins d’offres et d’excuses furent adressés, signés de M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur.
* * * * *
_Samedi 25._--M. Églantine a disparu. Je viens de l’apprendre, me réveillant après quelques heures d’un pénible sommeil plus épuisant que l’insomnie. Ce matin, l’ourse n’a plus trouvé à son côté le commissaire de police qui s’y trouvait la veille.
Voilà tout ce que je sais. Voilà tout ce que nous savons, puis-je dire, car personne ne semble connaître la vérité... Je tremble en songeant que l’une des bêtes féroces qui nous entourent a peut-être assassiné dans un accès de rage notre malheureux ami. Je me souviens, qu’avant-hier, je ne dirai pas pour quel indigne motif, il avait eu une altercation violente avec Samuel Clarke, le tamanoir.
Ce dernier monstre a-t-il profité des ombres de la nuit pour l’immoler et enfouir son corps en quelque abîme ignoré? Je frémis à cette odieuse pensée et j’aime mieux croire que M. Églantine, menant à bien un plan d’évasion sans doute préparé de longue main, a gagné le dehors. Le dehors! ô mon Dieu que je l’envie... Ce qui corrobore cette idée c’est que tout le monde, sauf naturellement l’impassible Homme sauvage, semble fort étonné de cette disparition. En plus, je viens de voir passer le tamanoir sur qui portaient mes soupçons. Il avait l’air fort serein et tout à fait incapable de s’être souillé d’un sang innocent. Peut-être l’évasion de M. Églantine, que je me plais à imaginer libre et faisant partout des conférences en faveur de notre délivrance, sera-t-elle la base de notre salut définitif[11].
[11] Cet espoir ne reposait sur rien de solide, puisque M. le commissaire de police Églantine n’était pas plus à l’extérieur qu’à l’intérieur et que nul ne le revit plus jamais. Sa disparition fut complète et définitive. Elle constitue l’un des plus douloureux mystères de cette affaire. Il fut impossible de l’élucider et les suppositions les plus contraires furent avancées par tout le monde sans persuader personne. Le fait surtout n’ayant été connu que par la suite et alors qu’aucune enquête n’était plus possible. Il est généralement admis toutefois que M. Églantine, tentant une évasion par l’une des fenêtres avec la complicité fallacieuse de l’un des monstres (l’on a nommé sans aucune preuve le serrurier Panaris) tomba dans le fleuve et s’y noya, si bien que son corps, emporté par les eaux, est allé nourrir les poissons quelque part dans la mer profonde. _In pace requiescat._
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_Dimanche 26._--Ce jour prendra place parmi les plus affreux... Du dehors, aucune nouvelle. Au dedans, des tourments sans nom. Le boa d’abord, l’infernal, incommode et entêté boa constrictor. Et puis, M. Truie, tombé complètement dans une démence sénile, hurlant à la lune absente, comme un chien dégoûté de la vie, tandis que son bourreau le torture toujours sans que je puisse savoir s’il veut le faire taire ou augmenter de force et de durée ses plaintes. Et puis, la chaleur tropicale, accablante, orageuse... rendant fous les moustiques qui me rendent fou moi-même.
--Et puis, un long saignement de nez venu pour m’affaiblir encore... Et puis, tout...
Et puis, toujours et par-dessus tout, la plainte monotone et déchirante de M. Truie gâteux, supplicié... Vraiment, oh! vraiment, je tourne des regards de tendresse vers la mort libératrice!
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_Lundi 27._--Je crois que nous touchons à la fin de nos maux. Pardonnez-moi, Seigneur, pendant que je me livrais à un impie désir de trépas vous prépariez les voies pour notre délivrance. Cette fois, je le pense, nous ne serons pas déçus; mais je n’ai plus la force de m’enthousiasmer, d’espérer même avec quelque ardeur. Tant de fois je l’ai fait en vain...
Des propositions de paix pourtant nous sont faites positivement... L’on aurait bien dû commencer par là au lieu de nous laisser souffrir mille morts pendant si longtemps et de couvrir de ridicule le monde civilisé tout entier par tant d’attaques infructueuses où se montrèrent impuissantes toutes les forces des sciences civiles et militaires... Ne récriminons cependant pas; mais remercions le bon Dieu et racontons les faits.
Ce matin, par l’entremise du garçon boucher nous furent transmis, en même temps que notre ration de viande, un pli ministériel et un télégramme venu de Londres. L’Homme sauvage ouvrant le télégramme le lut avec une calme satisfaction.
Comme il était en dessous de moi et que j’ai, Dieu merci, conservé sur mon nez, malgré tous les tourments, mes excellentes lunettes, je pus lire par-dessus son épaule.
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Voici la teneur de ce télégramme:
_Londres 27-6-19-22-33._
Jonathan Carnyby enchanté victoire signalée d’Homme sauvage qu’il s’honore d’appeler son plus cher ami. Offre toujours passionnément île dans Pacifique. Prépare moyen transport qu’il guidera lui-même et amènera à moment que Homme sauvage voudra bien télégraphier par retour.
_Signé_: JONATHAN CARNYBY, _roi Esturgeon_[12].
[12] Ce télégramme était accompagné d’un autre qui le convoyait--ordonnant expressément au «gros ventre bas sur pattes» de l’Intérieur de remettre à son adresse, fidèlement, et tout de suite, le pli destiné à M. l’Homme sauvage--lui interdisant, en outre et pour toujours, d’essayer d’entrer en relation, de quelque façon que ce soit, avec M. Carnyby--car ce gentleman, dans son esprit, le considérait comme un esturgeon avarié dans une boîte à conserves--c’est-à-dire la pire chose qui soit au monde.
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L’Homme sauvage ensuite ouvrit le pli ministériel où étaient incluses les 46 pages format in-8º contenant les offres du gouvernement. L’Homme sauvage n’y jetant qu’un coup d’œil, les envoya vers le kanguroo qui s’en nourrit, les dérobant ainsi à la curiosité de M. Barnabé Cruchot lequel tenta vainement de s’en emparer.
L’Homme sauvage pourtant souriait et me dicta l’ultimatum suivant,--le serrurier Panaris étant à sa gauche, la chèvre à sa droite, Venceslas en arrière, à cheval sur l’hippopotame ruisselant de vase et le tatou hors de son trou pour écouter aussi:
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ULTIMATUM
CONDITIONS GÉNÉRALES
ARTICLE I.--On ne parlera plus, en aucune façon, des ridicules poursuites intentées contre l’Homme sauvage, ni des petits incidents qui en ont marqué le cours.
ART. II.--L’Homme sauvage sera libre de se rendre sans être inquiété dans l’île que M. Jonathan Carnyby, roi de l’Esturgeon, met à sa disposition dans le Pacifique. Dans cette île, il vivra avec ses amis sans être en butte à aucune action judiciaire ou militaire. Et on l’y laissera parfaitement tranquille.
ART. III.--Une cravate de commandeur de la Légion d’honneur, un brevet de caporalissisme des armées de terre et de mer, et les passeports de consul général dans le Pacifique, seront mis à la disposition de l’Homme sauvage afin qu’il puisse s’en servir pour reconnaître la gracieuseté de M. Jonathan Carnyby.
ART. IV.--La somme déposée chez Maître Gémissant, notaire, rue Poire-Pourrie, par l’Homme sauvage, sera reversée intégralement entre les mains de ce dernier en espèces métalliques et ayant cours.
Auxquelles conditions générales l’Homme sauvage s’engage à abandonner pour toujours, par la voie aérienne, l’appartement par lui loué à la Société protectrice des animaux, au cinquième étage de la maison portant le numéro 3 du quai Bois l’Encre. Il veut bien ne réclamer aucune indemnité pour la résiliation anticipée de son bail. Il fait un don gracieux, aux malades des hôpitaux, des comestibles et meubles qui remplissent cet appartement. Il emportera cependant ses soixante et onze bombes à la mélinite qu’il se réserve de jeter au moment de son départ sur la foule si elle n’est pas convenable.
Le tout sous les conditions additionnelles suivantes:
1.--Le sieur Méandre et sa fille, qui joue la _Prière d’une Vierge_ sur le piano, seront versés entre les mains de l’Homme sauvage pour être livrés aux bêtes.
2.--Le sieur Panaris, serrurier, qui se refuse à quitter la compagnie de l’Homme sauvage et de ses amis, recevra quittance en bonne et due forme de toutes ses dettes, notamment de celles qu’il a contractées chez le mastroquet Foutré auquel il déclare une fois de plus qu’il a soupé de sa fiole et dormi avec sa femme. On délivrera de plus à ce serrurier un certificat constatant que c’était lui qui avait bardé la porte et que pour la forcer ce fut macache.
3.--Le sénateur Truie demeurera la propriété exclusive du babouin qui l’a entouré de ses soins pendant sa villégiature chez l’Homme sauvage, l’a plusieurs fois arraché à la mort au cours d’indigestions quotidiennes provoquées par la gloutonnerie de ce membre du Parlement, et l’aime tant qu’il préférerait le trépas à une séparation.
4.--La concierge Armandine Cane ne rejoindra plus son mari. Elle préfère rester dans le nouveau cercle de connaissances qu’elle a su se former et dont les mœurs lui conviennent davantage. Au reste, elle sera bientôt mère. On voudra donc bien prononcer son divorce afin qu’elle puisse convoler en justes noces de nouveau, si cela lui convient.
Ici s’éleva, interruptrice, la voix de M. le docteur Volière, toujours dans son trou. A ma connaissance, c’est la première fois qu’il parlait et son organe, bien qu’étouffé à demi par les plumes du vautour qui lui couvait le crâne avec soin et minutie, était net et grave. Il appelait:
--Monsieur!
--Hein? fit l’Homme sauvage.
--Monsieur, dit le docteur Volière, je désire aller avec vous dans votre île du Pacifique. Je souhaite étudier la faune, la flore et la pomone de ces contrées australes. Et puis vous me semblez un galant homme et vos procédés d’hygiène m’intéressent. Je serais flatté d’être votre compagnon.
--Cela me fera plaisir, dit l’Homme sauvage.
--Merci, répondit M. Volière, alors que l’on me déterre et que le gypaète cesse de me couver, cela me donne la migraine.
La chose eut lieu tout de suite. Je suis encore frappé de stupeur par une telle demande de la part d’un homme que j’avais toujours tenu pour posé et raisonnable. Je crains bien, que, à force de le couver, le vautour n’ait rendu fou l’honorable vice-président du Comité d’hygiène. Cependant l’Homme sauvage reprit sa dictée.
5.--M. le docteur Volière restera aussi. Il désire qu’on lui fasse tenir dans le plus bref délai tous ses instruments et appareils, ainsi que sa garde-robe complète.
--Qu’on n’oublie pas les faux-cols, remarqua le docteur à demi déterré.
J’ajoutai cette remarque et l’ultimatum prit fin sur les deux articles suivants:
6.--Le télégramme ci-joint devra être transmis immédiatement à son adresse.
7.--La réponse au présent ultimatum devra être faite avant minuit, aujourd’hui, par la voie du petit guichet en haut à gauche qui s’ouvrira pour la circonstance[13].
[13] L’on sait les débats passionnés que soulevèrent les articles de cet ultimatum, et comment ils furent discutés, point par point, dans une séance du Parlement qui dura depuis neuf heures et demie du matin jusqu’à six heures et demie le lendemain--au cours de laquelle séance trois ministères se succédèrent et furent renversés coup sur coup--avant que soit atteint le résultat désirable et que soit rédigée la réponse que l’on fit tenir immédiatement à l’Homme sauvage.
_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
_Pour écriture conforme à la dictée_:
CORMORAN, _Huissier-greffier_.
_Pour approbation des articles les concernant_:
Dr VOLIÈRE, _vice-président du Comité d’hygiène_;
PANARIS, _serrurier-libertaire qu’a bardé la porte_;
_Armandine_ CANE, _ex-concierge_;
_Pour M. le sénateur_ TRUIE, _empêché_:
_le_ BABOUIN: (*)
L’Homme sauvage me prit cet ultimatum.
--Le télégramme, maintenant, dit-il.
_Jonathan Carnyby, roi Esturgeon;_
_Londres, W.-Z._
Homme sauvage remercie cher ami Carnyby. Accepte. Désire moyen transport pour mardi 28, minuit. Sincèrement.
_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
Et, emporté par l’habitude, j’ajoutai:
_Pour écriture conforme à la dictée_:
CORMORAN, _huissier-greffier_.
--Imbécile, me dit l’Homme sauvage en lisant, pourtant il laissa tout[14].
[14] M. Carnyby fit encadrer ce télégramme dans un cadre de platine incrusté de rubis et d’opales pour le placer au lieu d’honneur de sa collection de curiosités. Dans un testament en bonne forme, il en faisait don au musée des grandes découvertes, installé à Chicago sur le lac Michigan et récemment inauguré.
Ces papiers furent transmis au dehors et l’on nous fit manger.
J’attends la réponse avec une impatience fébrile; mon cœur, je l’avoue, nage dans la joie. Libres!... Demain soir nous serons libres!!! Chacune de mes pensées, chacun de mes gestes est une action de grâces... Merci, merci mon Dieu!... Une délirante allégresse m’enveloppe, enveloppe tout le monde, il me semble... M. Truie, seul, est abattu; mais je pense que cela est imputable au gâtisme et non à la conscience du sort qui le menace, car il est certes incapable de comprendre quoi que ce soit en dehors des cruautés du babouin, son bourreau.
L’hippopotame aussi me semble de mauvaise humeur. Le caractère de ce pachyderme, du reste, est excessivement acariâtre. La chèvre est toute joyeuse. Le boa, pour moi, se montre plus caressant que jamais. Il ne me demande plus de le gratter; mais il me lèche tout le temps avec sa petite langue froide, bifide et visqueuse et m’implore de ses yeux glacés, vernis et langoureux... Lorsque je songe que je vais abandonner pour toujours ce détestable compagnon, ma joie ne connaît plus de bornes.
* * * * *
_La nuit suivante, heure incertaine._--Je suis en train de prendre part, bien contre mon gré, on peut le penser, à une saturnale insensée... C’est, paraît-il, l’anniversaire de la naissance du babouin et on lui souhaite sa fête. L’on a accroché au tronc du baobab une forte lampe électrique venue de je ne sais quelle réserve, et, à sa lueur éclatante, le sabbat a commencé peu après minuit.
Le babouin, qui faisait semblant de dormir, fut réveillé par le clairon dans lequel soufflait son cher ami, l’immonde Panaris. Les nègres gorilles étaient là, entourant M. Truie qu’on avait forcé à cueillir un bouquet et qui venait, tremblant de peur, de gâtisme et d’ivresse, l’offrir à son bourreau. Le babouin l’embrassa trois fois, en le pinçant, puis sauta sur son dos pour recevoir les diverses personnalités qui en ce moment même viennent lui présenter leur vœux. L’impudent quadrumane, grimaçant en grande joie, les reçoit, feignant la surprise et la confusion. Pendant ce temps, l’infâme serrurier tire de son clairon les sons les plus épouvantables que j’aie jamais entendus, les gorilles dansent une bamboula effrénée et il me faut moi-même frapper en cadence avec une clef rouillée sur le couvercle d’un seau de toilette, ce qui fait que je dois cesser d’écrire... L’alcool, est-il besoin de le dire, coule à flots...
* * * * *
Après une scène démente, ils viennent enfin de se coucher, harassés, et ronflent, laissant le babouin cuver sa lourde ivresse sur M. Truie qui est son oreiller. Je vais essayer de prendre un peu de repos...
Hélas non! pas encore! Le boa se traîne vers moi et comme, ayant bu, il a imaginé de fumer la pipe, ce qui ne lui réussit pas, il a le mal de mer et je dois le soigner! Quelle vie! Enfin, c’est la dernière nuit...
* * * * *
_Mardi 28.--6 heures 50 du matin._--La réponse vient d’arriver comme l’orage, qui a éclaté peu après le jour, était dans toute sa force.--(Je le vis naître, cet orage, le boa ne m’ayant permis de dormir qu’au moment où le tonnerre me l’interdisait.) L’Homme sauvage, nu sur la vérandah, se laissait doucher par la pluie. Il prit connaissance de cette réponse et je vis un léger sourire sur ses lèvres.
--Cormoran, me dit-il, écris:
«Accepté. Je pars ce soir minuit.»
_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
_Pour écriture conforme à la dictée_:
CORMORAN, _huissier-greffier_.
Et je crus pouvoir ajouter:
«Merci, chers amis du dehors qui nous rendez à nos fonctions, à la liberté, à la vie.
Merci du fond du cœur.»
C......
Mon billet fut transmis au dehors et l’Homme sauvage retourna à sa douche.
Je me sens saturé d’une joie à nulle autre seconde. Je puis dire que je savoure mes derniers instants de captivité. Tout le monde autour de moi paraît plein de bonheur. L’allégresse est universelle. Le boa seul me semble un peu triste... C’est de me quitter... Pauvre bête. Il est gentil en somme et cela me fait quelque chose de penser qu’il m’aime tant. Croirait-on que M. Truie lui-même sommeille en souriant et bavant comme un petit enfant. Je plains beaucoup ce pauvre vieillard, condamné ainsi à demeurer avec tant de monstres (car certainement son sort est fixé), mais enfin il faut bien que l’un de nous se dévoue pour les autres... Et puis, il est tellement habitué à ses tourments que s’ils cessaient, cela lui manquerait peut-être...
Et puis il est si gâteux...