L'homme sauvage et Julius Pingouin

Part 13

Chapter 132,053 wordsPublic domain

_5 et 6 janvier._--Vent violent et lutte contre les éléments. La mer est normale mais très rude. Le soleil, qui s’est levé avec un éclat jaune et maladif, projette peu de lumière et de chaleur. Nous avançons toujours; mais notre provision de charbon commence à baisser.

* * * * *

_7 janvier._--Le vent un peu tombé nous laisse du repos. Autour de nous, il n’y a que la mer. Rien à signaler. Les événements passés, même les plus récents, flottent pour nous dans un éloignement prodigieux. Il nous semble que dix années se sont écoulées depuis notre passage dans cette mer rose, sous un ciel vert. Il nous semble que mille ans, goutte à goutte, sont tombés sur nous depuis le soir de notre embarquement... Et je me demande si, en vérité, nous avons vécu les aventures que j’ai rapportées, et qui ne sont plus que des ombres dans ma mémoire...

* * * * *

_9 janvier._--Nous sommes dans des parages si lointains et si inconnus que les sentiments humains y sont la proie de mouvements surnaturels. Nous connaissons des impressions vagues et inexprimables, et, certes, elles n’ont aucune parenté avec les sensations des habitants de la terre... Pourtant, nous avançons toujours, sans faiblesse...

* * * * *

_10 janvier._--Je désespère de rendre les sentiments qu’engendre ce ciel fuligineux, cette brume traînant visqueusement comme un chiffon mouillé, cette mer huileuse aux vagues molles... A quoi bon essayer d’exprimer, puisque je n’ai pas de mots... Il y a des lueurs étranges qui semblent trouer des vapeurs lourdes... Mes compagnons sont fatigués... Je ne sais pourquoi j’écris ceci. Nul ne pourra le lire... Les jours de ma vie humaine sont rejetés dans une antiquité surnaturelle. Je pense que des années ont passé dans ce voyage, que j’ai notées comme des jours... Nous sommes aux confins du monde et je me demande avec stupeur comment nous avons fait pour y parvenir...

* * * * *

_12 janvier._--Le vent est nul. Nous avançons. De mauvaises pensées nous assaillent à regarder cette mer uniforme qui ne finit jamais et ce ciel désert sous son rideau troué... Et des bruits étonnants flottent et répercutent dans nos oreilles des voix que nous savons...

* * * * *

Maintenant, il y a dans ce brouillard si puissant qui nous enserre, des faces pour nous contempler et s’évanouir... Une fut spécialement odieuse, qui se traîna des heures à notre suite. Apparence aux cheveux blancs...

* * * * *

Il y a une morne indifférence autour de nous. Le jour et la nuit ont fini d’être... Une ombre progressive descend d’heure en heure... A présent, je ne trouve plus ce qui nous a menés ici.

Je connais que nous ne sortirons plus de ces vapeurs accablantes et que, dans cet océan illimité, qui ne conduit à rien d’autre qu’à lui-même, il n’y a rien. Et cela m’est égal. Je sens que mon âme a changé et, aussi, sans doute, celle de mes compagnons.

* * * * *

_15 janvier._--Un péril nouveau nous a contraints à l’énergie et à l’effort pour sauver notre vie... Dans l’obscurité indécise, au loin, vers l’horizon, il y avait deux lueurs blanches et jumelles, d’une intensité variable mais toujours croissante. On reconnut que c’était deux volcans séparés par un chenal peu large.

Pingouin bondit sur le pont.

--Debout, cria-t-il. Préparez-vous. Il faut passer entre les volcans. C’est la seule route!

En un instant, nous fûmes au travail, installant la pompe à bras pour inonder le pont. Nous approchions. Les volcans étaient en une éruption furieuse et toutes les lueurs dont ils ruisselaient, les torrents de leurs laves et les prodigieuses colonnes embrasées qu’ils lançaient au ciel rayonnaient du même éclat uniforme, blanc comme la neige.

--En avant, cria Pingouin, du courage!

--On va se réchauffer, ricana le Rempart.

Le navire avançait à toute vitesse. Le capitaine tenait la barre. Cristallin était à sa machine. Les deux nègres manœuvraient la pompe dont je dirigeais les jets et le Rempart nous inondait tous avec un seau.

Alors, dans le tumulte et le vacarme, dans le tourbillon vaporeux de la mer convulsée, sous la pluie de feu et de mort, il fallut se jeter et l’embrasement terrible nous saisit. La chaleur devint effroyable, les mâts étaient en flammes, notre peau cuisait, nous ne respirions qu’une brûlure mortelle. Un des nègres fut tué par un bloc enflammé...

--Plus vite! commanda Pingouin par-dessus le fracas, plus vite! nous sommes presque au milieu!

Mais Cristallin se montra sur le pont:

--Il n’y a plus de charbon, dit-il.

--Tonnerre de Dieu! hurla Pingouin, à la hache! Qu’on brûle le navire, qu’on brûle les mâts, qu’on brûle les vivres, le pétrole, le goudron! Il faut passer ou mourir!

Déjà, nous dépecions à grands coups de hache les bois de l’_Argonaute_; on abattait ce qui restait des mâts. Dans le foyer grésillaient les jambons, les huiles. La machine ronflait furieusement. On marchait. Le bois s’ajouta. L’_Argonaute_, en flammes, était rasé comme un ponton mais filait avec une prodigieuse vélocité et nous étions passés. Non sans peine, on éteignit l’incendie du bord et déjà la lumière blanche des volcans devenait lointaine. Cependant, notre vitesse se ralentissait. Alors, reparut le vieux Cristallin.

--Il n’y a plus de charbon, dit-il, il n’y a plus de bois, bientôt il n’y aura plus de navire. Faut s’arrêter... Moi, j’en ai assez...

--Du courage, dit Pingouin, tout va bien, nous sommes dans la route...

--C’est trop tard, il n’y a plus rien, répondit le vieux chauffeur... Faut s’arrêter... Moi j’en ai assez...

Et il s’assit sur le pont, mettant sa tête dans ses mains.

Je lui pris le bras, mais son corps se renversa lourdement de côté et m’échappa. Nous reconnûmes que son âme l’avait quitté.

Nous ne pouvions rester sur l’_Argonaute_. On mit à l’eau la grande chaloupe qui n’avait pas trop souffert et qui fut chargée de tout ce qu’on pouvait emporter d’utile. Je pris avec moi le présent Livre de Bord. Nous mîmes le feu au vieux navire et nous le quittâmes. Julius Pingouin fut le dernier et, comme il descendait dans la chaloupe, je vis sur sa figure une sorte de désespoir.

L’_Argonaute_ brûlait, éclairant avec des lueurs rougeâtres notre chemin dans les ténèbres.

Julius Pingouin nous dit:

--C’est maintenant qu’il faut avoir un cœur fort. De ceux qui sont partis, nous restons trois seulement... Nous devons arriver au but. Si nous mourons avant, très bien. Je ne regrette pas ce que j’ai fait. Je crois que vous pensez de même... Quel que soit le résultat, nous avons accompli ce que nul homme n’a accompli.

--Si on jetait une bouteille à la mer avec des notes? dis-je.

--Non, dit Pingouin. Si nous triomphons on saura tout... Sinon, c’est inutile.

--Et on triomphera! hurla le Rempart. M’sieur Pingouin, je suis à vous jusqu’à la mort... Et aïe donc! On va ramer, ça nous réchauffera!

Tous trois nous nous serrâmes la main d’un cœur assuré et aussi celle du brave nègre Frise-Poulet qui ramait déjà de toutes ses forces.

Et maintenant, depuis des heures, nous sommes établis du mieux possible dans cette chaloupe. L’obscurité autour de nous est profonde; un seul fanal nous éclaire à peine car il nous faut ménager l’huile. Pingouin consulte son plan et tient la barre. Nous nous relayons aux rames avec une seule idée qui est comme une ivresse,--avancer.

* * * * *

_16 janvier._--Nous ramons toujours. La mer est de suie. Il fait très froid. Aucun incident ne peut être signalé.

* * * * *

_19 janvier._--Oui, je pense que nous sommes le 19 janvier. Mais la montre du capitaine s’est arrêtée tout à coup et je n’ai aucun moyen pour apprécier le temps au milieu de cette nuit constante et effroyable qui nous étreint toujours plus cruellement. Le froid est vif.

* * * * *

Des heures et des heures, des journées et des journées, certainement, se sont écoulées depuis que nous voguons ainsi dans cette mer... Notre boussole est devenue immobile... Nous ne savons rien. Nous errons à l’aventure parmi des ténèbres toujours plus profondes... L’eau elle-même possède la couleur de l’encre...

Nous ramons désespérément pour aller en avant, sans savoir où, sans oser nous arrêter, sans penser et sans espérer... Julius Pingouin, à la faible lueur du fanal, regarde son plan qui ne peut plus rien nous apprendre...

* * * * *

Des temps encore... D’un accord muet, nous avons cessé l’inutile labeur des rames... Parfois, l’un de nous les ressaisit dans un accès de furieuse épouvante; mais il cesse bientôt et retombe dans le silence et dans l’immobilité.

* * * * *

Une fatigue découragée nous accable. Le froid est le plus impitoyable que j’aie jamais souffert... Nous sentons qu’autour de nous la vie n’est plus. Les ténèbres sont un vêtement de poix qui nous étouffe... La tache blême que fait notre falot nous empêche seule de mourir sans doute; mais bientôt, nous ne pourrons plus l’alimenter...

* * * * *

Nous sommes engourdis dans un calme de mort. Nous avons mis dans la lampe les dernières gouttes d’huile et, avant peu, elles seront consumées... Julius Pingouin ne parle plus pour nous encourager... Voici que commence à tomber sur nous une neige affreuse qui est noire comme les ténèbres...

Elle tombe sans arrêt, nous ensevelissant avec une lenteur suffocante et glacée... Le silence éternel nous écrase...

Je pense que l’heure finale vient, car la lueur du falot maintenant s’affaiblit peu à peu... Et ces lignes sont les dernières sans doute qu’il me sera permis d’écrire...

* * * * *

Le flambeau s’éteignit. Avec lui trépassa le nègre Frise-Poulet... Alors ce fut pour nous l’attente enivrante de la mort... Mais un bruit naquit au loin qui grandit prodigieusement vite. Déjà sur nous était une montagne noire et liquide qui rugissait avec la voix du tonnerre et qui nous emporta, brisés et inconscients, dans sa course vertigineuse...

Après, ce fut un choc et l’immobilité--et, autour de nous, un jour cuivré tombait des nuages dans une vallée où nous étions par terre. Pingouin m’appelait. Le sol de la vallée était rouge et poli comme du corail, semblables étaient les collines, et semblable le tronc des arbres dont les feuilles étaient en cristal et les larges fleurs en velours noir.

--Par là, dit le capitaine, en indiquant la plus haute des collines qu’un nuage rougeâtre couronnait.

Nous montâmes pendant des heures, avec une fatigue effroyable. Nous tombions, nos pieds saignaient et les feuilles aiguës se brisaient dans notre chair. Nous regardions Pingouin. Tout déchiré et sanglant comme nous, il paraissait transfiguré.

--Encore un effort, cria-t-il. Il nous saisit par le bras. Sa force vint en nous. Le sommet fut atteint et la masse nuageuse franchie.

* * * * *

La falaise était d’une éclatante blancheur. Circulairement, elle allait à droite et à gauche, et nous étions en haut. Il y avait un ciel pâle et lumineux comme le diamant et, là-bas, un astre inconnu d’où ruisselaient des splendeurs. Et une mer immobile baignait le pied de la falaise avec ses flots surnaturels qui étaient en or pur.

Julius Pingouin avait le visage d’un dieu.

--En avant! cria-t-il. En avant! Dans le soleil!

Il se jeta du haut en bas et s’engloutit.

Alors, dans le mouvement, le son et la lumière, toutes choses tournèrent et cessèrent d’être pour nos sens... Et je ne sais plus...

* * * * *

Maintenant, le Rempart est dieu, à cause de sa force, parmi ces peuplades sauvages qui, dans la suite, nous recueillirent sur la grève sablonneuse de leurs îles désolées. Moi, je suis revenu, et il m’a fallu très longtemps, car ce lieu, où nous nous réveillâmes à la vie de la terre, est tout au bout du monde.

_24 décembre 1901._

FIN

TABLE

L’Homme sauvage du quai Bois-l’Encre 1 Le voyage de Julius Pingouin 135

Imp. PAUL DUPONT.--Paris, 1er Arr. (Cl.) 203.7.02.

FÉLIX JUVEN, Éditeur

122, Rue Réaumur, 122--PARIS

Collection in-18 à 3 fr. 50

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