L'homme sauvage

Part 9

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Les instrumens guerriers retentirent dans les airs: toute l'assemblée défila devant nous; chacun, en passant, disoit un mot que je ne pouvois interpréter. Le grand-prêtre, qui étoit le dernier, prit de la poussiere d'un air mystérieux, & la jeta sur nos têtes. Tout le monde s'éloigna, & nous restâmes seuls devant l'autel de mort & l'idole hideuse.

La victime rougissoit, & se couvrit d'une peau de tigre qu'un Indien avoit laissé tomber. La cause de sa honte m'étoit inconnue: son étonnement, sa reconnoissance, un reste de terreur qu'elle ne pouvoit étouffer, tous ses mouvemens étoient peints sur son front & s'y succédoient avec rapidité; & moi, je ne jouissois que du plaisir de l'avoir dérobée à une mort certaine, lorsque tout-à-coup la victime enlaça ses bras autour de mon col & me cria d'une voix tendre & étouffée: Vous êtes mon époux, vous l'êtes par les loix du pays, je vous appartiens.

J'avoue que ma surprise ne peut se rendre. Elle étoit belle, & sa douleur profonde me donnoit un témoignage satisfaisant de la sensibilité de son cœur; mais fidele à Zaka, je lui dis avec une forte expression: Mon cœur est à une autre. Je serai ton compagnon, ton pere, ton protecteur; mais jamais ma main ne serrera avec amour une autre main que celle de Zaka. Viens avec moi: je te protégerai, je te nourrirai du travail de mes mains; mais jamais tu ne partageras mon lit. Je ne veux sentir les voluptés de l'amour qu'avec Zaka.

La jeune Portugaise baissa les yeux, en disant: J'obéissois à la loi du pays; je remercie mon libérateur. Et elle me baisa la main, en fléchissant le genou. Un Européen l'eût relevée: je la laissai dans cette attitude, & j'allai chercher d'une liqueur forte pour la ranimer. Je la fis asseoir à côté de moi, ce qu'elle n'osoit. Elle me répétoit qu'elle étoit mon humble esclave, & je lui disois qu'elle étoit à elle-même, sous la main du grand Être, & que je ne voulois point d'esclave.

Je l'engageai à me raconter ses aventures. Elle étoit fille d'un Portugais commerçant, établi à Buenos-Ayres. Forcé de côtoyer les rives des Gengis, il avoit fait feu sur une de leurs barques, & la mort avoit été le prix de son imprudence. Ceux qui étoient échappés à la massue des sauvages, avoient été vendus comme esclaves; & à l'époque de sa captivité, sa beauté, sa jeunesse, son sexe l'avoient fait réserver pour être offerte en sacrifice.

La nation ordonna qu'on nous renverroit aux colonies Portugaises. Elle regardoit comme un augure de félicité qu'un étranger eût voulu se charger d'une tête où l'on avoit fait descendre toutes les malédictions. Elle devoit sortir du pays & emporter, pour ainsi dire, avec elle le courroux de leur dieu. On la regardoit comme plus infortunée que si elle fût tombée sous le couteau du sacrificateur. On louoit mon courage d'oser vivre avec l'objet des anathêmes célestes. Ce fut pour moi un titre à leur bienveillance. Aucun d'eux n'auroit été capable d'une pareille résolution: ils m'avoient donné la jeune Portugaise comme épouse, comme esclave, comme m'appartenant sans réserve; mais l'amour que j'avois pour Zaka étoit trop avant dans mon cœur pour que je pusse porter quelque tendresse à une autre femme. J'ose dire que je vis ses attraits d'un œil tranquille; que je me défendis de ses charmes & de ses caresses; que tout ce qu'elle me disoit ne faisoit que me rappeller les paroles de Zaka & me les rendre plus cheres. Ce n'étoit point insensibilité, c'étoit un sentiment profond qui ne me permettoit pas d'en aimer une autre que Zaka, & qui me rendoit indifférens tous les plaisirs qui n'étoient point partagés avec elle.

Notre passage aux colonies Portugaises étoit bien moins difficile que je ne l'avois cru d'abord. Les Gengis commercent avec leurs voisins les Talibotos, lesquels sont en très-étroite alliance avec les Portugais. Il étoit de la religion des Gengis de nous conduire en sûreté loin de leurs frontieres; là, de renouveller leurs anathêmes & d'abandonner la victime à toute la colere de leur dieu. Leur superstition nous servit heureusement. Ils nous accompagnerent armés, pour nous dérober à tout danger; car c'eût été un désastre pour la nation, si la victime fût tombée autre part qu'au pied de l'autel. Ils ne doutoient pas que la foudre n'atteignît sa tête dévouée dès qu'elle auroit passé les limites de leur pays. En louant ma générosité, ils me plaignoient de ma folie de l'accompagner, au lieu de vivre chez eux: ils m'en presserent encore, me proposant de la ramener devant l'idole & de l'immoler.

Si je l'abandonnois, c'étoit le signal de sa mort. Je leur certifiai que je voulois la sauver & la conduire jusques dans sa patrie. Ils soupirerent sur mon sort, recommencerent autour de moi leurs cérémonies superstitieuses, & chargerent la tête de la victime de nouvelles imprécations: ils avoient horreur de toucher ses vêtemens; il falloit qu'elle fût toujours à quelque distance d'eux. Après avoir passé une certaine limite, ils tournerent le dos, firent des ablutions, & me montrerent du doigt un long rang de cabanes: c'étoit le séjour des Talibotos. En me quittant, ils me donnerent des marques de regret & d'amitié; ils me firent même des présens. L'action que je venois de faire les avoit remplis d'étonnement & de respect: ils l'attribuoient à un excès de générosité, croyant qu'il n'y avoit point dans le monde de pays plus beau & plus fortuné que le leur. Ils m'aimoient, parce que je ne les avois jamais contredits dans leurs idées, leurs opinions, leur culte & leur façon de vivre.

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CHAPITRE XXXIII.

Avec quels transports la jeune Portugaise marqua sa joie dès qu'elle se vit hors de ce peuple, dont le nom seul la faisoit frissonner d'horreur! Elle me devoit la vie; elle avoit pour moi de l'amour: mais lorsque je lui eus fait part de l'état de mon cœur, de mes pertes, de l'image de Zaka inséparable de mon existence, elle jugea bien que la sentence de mon cœur ne lui seroit jamais favorable; & voyant que j'aurois regardé comme un crime d'oublier un instant celle avec qui j'avois passé tant d'années, elle loua ma conduite.

Un jour, me faisant répéter mon histoire, elle me dit que je devois bien me garder de la confier à quelque Portugais, parce qu'il me regarderoit comme un grand criminel. Je marquai de la surprise: elle me dit que l'union du frere & de la sœur étoit proscrite & regardée comme un crime majeur; que ceux qui l'avoient commis étoient également réprouvés par les loix civiles & religieuses, & qu'on avoit jugé que le supplice du feu étoit seul capable d'expier un pareil forfait.

Sans l'amitié & la confiance que j'avois pour elle, j'aurois cru qu'elle me faisoit un conte, tant ma conscience avoit été parfaitement muette & tranquille. Jamais la pensée que j'offensois la nature & le grand Être n'étoit entrée dans mon ame: j'interrogeois mon cœur, pour savoir s'il étoit véritablement coupable d'aimer Zaka avec tendresse; & je ne comprenois pas ce qui pouvoit rendre cet amour criminel.

Ma jeune Portugaise m'exhorta à taire l'histoire de cette union, que l'on nommoit en Europe un inceste, & qui m'exposeroit à la rigueur des loix, ou du moins qui me feroit regarder avec horreur & mépris. J'avoue que je me perdis dans mes réflexions pour concilier avec la raison l'origine de cette loi, & je ne pus jamais deviner comment elle s'étoit établie parmi les hommes.

Nous fûmes bien reçus chez les Talibotos. Je les trouvai plus civilisés que les Gengis; mais en acquérant de nouvelles lumieres, ils avoient lié connoissance avec la ruse & le mensonge. Ils étoient bien moins désintéressés, & ils connoissoient déjà la valeur de mes petites pierres brillantes.

Ma jeune compagne m'avoit confirmé tout ce que Lodever m'avoit dit de l'Europe: ce qui, joint à l'espérance de retrouver Zaka, me faisoit attendre avec impatience l'occasion de parvenir aux colonies Portugaises. Mais sans un événement particulier, nous serions demeurés un tems infini chez ce peuple.

Elle découvrit chez les Talibotos un Jésuite. Je ne sais ce qu'elle lui avoit dit sur mon compte; mais elle me l'amena avec une espece de triomphe. Je vis un homme d'une physionomie douce & fine. Il me caressoit de l'œil avant de m'avoir parlé. Ses manieres étoient aisées & insinuantes, & je me disois en moi-même: Si tous les Européens ressemblent à celui-ci, qu'ils sont aimables!

Ce Jésuite sembloit deviner toutes mes pensées, tant il alloit au-devant de mes moindres mouvemens; il me comprenoit facilement, & dans un jour que nous passâmes ensemble, il me donna une foule d'idées que je n'avois pas eues. Il ne savoit point agir comme Lodever, il sembloit n'avoir ni bras ni jambes, tant il en faisoit peu d'usage; mais il sortoit de sa tête des traits de lumiere qui persuadoient tout ce qu'il vouloit faire adopter aux autres. Il m'embrassa pendant un jour entier. Je n'avois jamais imaginé qu'un homme pût être aussi caressant envers un autre. Il me loua des pieds à la tête, mais avec une grace & un à-propos qui ôtoient à ses louanges le ton adulateur. Il me dit enfin qu'il vouloit s'occuper de mon salut éternel, & qu'il reviendroit le lendemain pour me faire chrétien. Je l'avois trouvé si doux, si poli, que je lui promis de faire tout ce qu'il voudroit. Il m'avoit enchanté par ses paroles, déjà il m'avoit promis de me faire passer en Europe, & à ce nom seul il faisoit une exclamation qui sembloit exprimer que là étoient le repos, le bonheur, & qu'on y trouvoit le chemin de la vraie félicité.

Le lendemain, il me prit en particulier, & tira de sa poche un crucifix. Je reconnus la figure; je la pris avec respect, & je m'écriai: C'est un Dieu que mon pere adoroit. Je l'ai vu prosterné devant son image.

Le Jésuite fut ému de mon action; il me dit que l'image de ce Dieu étoit faite pour parcourir la terre entiere, pour s'enfoncer dans les régions les plus reculées, pour être reconnu au fond des déserts les plus inaccessibles; que la croix sur laquelle étoit couché cet homme souffrant, dominoit les édifices de l'Europe, & que c'étoit le signe religieux qui triompheroit de tous les autres. Vous verrez ce signe, me dit-il, sur la poitrine de ceux qui gouvernent les hommes; ils se font honneur de le porter; tout genou doit fléchir devant lui.

Je lui repliquai que ce signe étoit très-respectable, puisque mon pere l'avoit adoré; mais il m'avoit appris à adorer un être caché derriere la voûte lumineuse du firmament, qui ne se manifestoit que par ses œuvres éclatantes; qu'il s'appelloit le grand Être, & que c'étoit lui que j'adorois dans la plaine & sur le sommet des montagnes. Le Jésuite reprit: Celui que je vous présente est le même; c'est le grand Être caché qui s'est fait homme pour instruire les hommes, pour voiler sa majesté, inaccessible à nos regards, pour apprendre aux humains à s'aimer, pour nous apporter des vérités utiles & consolantes, pour en faire un peuple d'amis & de freres unis par les liens de la charité & de la bienfaisance. C'est au nom du grand Être que je vous aime, & que je veux être votre frere.

Quoi, lui dis-je, ce grand Être est descendu parmi les hommes? Et dans quelle partie de la terre? En Asie, me dit-il. Que l'Asie est heureuse! m'écriai-je. Y est-il encore? Non, me dit-il, il est mort sur cette croix.—Et comment les hommes ont-ils pu clouer le grand Être?—Il s'étoit fait homme pour compatir à notre foiblesse, pour ne pas éblouir nos foibles yeux. Toute sa doctrine n'étoit qu'amour & charité. Des hommes méchans & orgueilleux, irrités de cette doctrine simple & pure, qui renversoit leurs décisions hautaines & leurs prétentions ambitieuses, l'ont fait mettre à mort, parce qu'ils avoient intérêt de détruire le précepte de l'égalité.—Il n'y avoit rien de plus raisonnable que cette doctrine. Ne me dites-vous pas que le grand Être, prenant la figure d'un homme, avoit recommandé à toutes les créatures humaines de se regarder comme les enfans égaux d'un même pere, de se prêter tous les secours que des freres bien unis doivent se donner? Je ne connois pas de plus belle doctrine que celle-là. Et comment appelle-t-on ceux qui la professent?—On les appelle chrétiens.—Ah, le beau nom à porter! Tous ceux qui sont chrétiens s'aiment donc entre eux, se soulagent mutuellement. Je vois bien que cette doctrine vient du grand Être, & il me tarde de vivre parmi les chrétiens.

Mais, me dit-il, pour vivre avec eux, il faut être chrétien. Ne vénérez-vous point celui qui est venu apporter au monde cette admirable doctrine, & qui est mort pour elle? Sans doute, repris-je, puisque le grand Être étoit en lui, puisque la chair d'homme, si je vous comprends bien, n'étoit que son vêtement. Je veux être chrétien avec vous, parce qu'alors vous m'aimerez & que je serai obligé de vous aimer; & chaque homme que je rencontrerai désormais, je lui dirai: Je suis chrétien, je t'aime; sois chrétien, afin de m'aimer aussi; car le grand Être, qui s'est fait homme pour nous dire de nous aimer & de nous regarder comme freres, le veut ainsi. Et il n'y a rien de plus doux que de pratiquer une pareille loi. Lodever n'étoit pas un chrétien, je le vois; & moi je l'étois à son égard, sans savoir que je l'étois: mais le grand Être avoit dit à mon cœur dans le désert de Xarico ce qu'il avoit dit de bouche en Asie aux Asiatiques qui, à ce qu'il me semble, l'ont dit aux Européens. Oh, que ne suis-je né en Asie, & de son tems! Avec quel respect j'aurois écouté les paroles qui seroient sorties de sa bouche! Mais j'irai aux lieux où ces méchans orgueilleux l'ont étendu sur une croix, & je baiserai la terre où son sang a coulé.

En disant ces mots, des larmes d'attendrissement rouloient dans mes yeux. Le Jésuite, en m'entendant nommer Lodever, n'avoit su de qui je parlois; mais il avoit remarqué ma profonde sensibilité, & sur-tout avec quels regards d'amour & de respect je contemplois cette figure souffrante qui avoit servi d'enveloppe au grand Être, & qui avoit apporté en Asie cette admirable doctrine. Je raisonnois comme un sauvage quant à l'enveloppe; mais je n'étois pas encore initié dans les mysteres qui depuis m'ont été expliqués.

Aussi le Jésuite, prenant l'esprit de la religion pour base fondamentale, & satisfait de ne point voir en moi un grossier idolâtre, me témoigna une joie vive, m'embrassa, & me dit avec une effusion d'ame impossible à rendre, que j'étois chrétien par le cœur, & que j'étois digne d'entrer dans l'église.

Je l'embrassai à mon tour comme un frere, & je m'écriai: Je suis chrétien. J'étois orgueilleux de proférer ce nom; car tout homme que j'appercevois devenoit mon frere; & cette fraternité, ce commerce de bienfaits plaisoit à mon ame, & m'ouvroit la plus douce perspective.

Je vais achever de vous faire chrétien, me dit le Jésuite. Il prit une petite fiole d'eau, & s'apprêta à me la verser sur la tête. Je l'assurai que cela n'étoit pas nécessaire; mais il me fit entendre que cette cérémonie devenoit indispensable, que c'étoit le signe d'union. Je me soumis à ce qu'il voulut: je ne desirois rien tant que d'être de la religion qui commandoit l'amour & la charité. Je me mis à genoux; le Jésuite me mouilla la nuque du col, en prononçant quelques paroles, & je me relevai avec transport. Je suis chrétien, répétois-je, ô quel jour heureux de ma vie! Egalité, tendresse, confiance, voilà ce qui regne parmi les chrétiens. Le roi de l'Europe sera mon frere, n'est-il pas vrai? Tous les Européens seront mes freres, & les habitans de l'Asie, puisqu'ils ont vu de près celui qui annonçoit la grande doctrine, la doctrine charitable, expiré sur la croix. Je lui demandai si Lodever, de retour en Europe, ne seroit pas effacé du nombre des chrétiens pour ce qu'il m'avoit fait; & comme il ne comprit rien à cette demande, il en remit l'explication à un autre jour.

Ce Jésuite avoit un air si engageant, si persuasif, que je ne lui résistois en rien. Il m'amena quelques Indiens qu'il avoit fait chrétiens, & je fus enchanté de la concorde qui régnoit parmi eux: c'étoit à qui m'offriroit ce qu'il avoit. Je pleurois de joie en me représentant qu'en Europe je n'aurois qu'à demander pour recevoir, & que tous les biens seroient communs, ainsi que l'avoit recommandé l'Auteur de cette doctrine charitable.

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CHAPITRE XXXIV.

Je ne quittois plus le Jésuite. Dans nos conversations, où mon cœur aimoit à s'épancher, je nommai plusieurs fois Azeb & Zaka. Mon récit parut le frapper: il me dit qu'il y avoit beaucoup de ressemblance entre mes aventures & celles d'une jeune sauvage qui étoit à San-Salvador, où lui-même avoit commencé à l'instruire dans la religion chrétienne. L'image de Zaka étoit trop profondément gravée dans mon ame pour que je ne saisisse pas avec transport cette premiere lueur. Je m'informai dans le plus petit détail des choses qui pouvoient m'éclaircir. Le Jésuite me fit un portrait si absolument ressemblant à Zaka, qu'en l'entendant je m'écriai: Juste ciel! je ne me trompe point, c'est Zaka, c'est ma sœur; elle vit; je la reverrai, & je pourrai encore redevenir heureux entre ses bras.

Mes transports surprirent le Jésuite: je lui parlois d'une sœur adorée que je croyois perdue, & je mettois dans mes discours toute la chaleur d'un amant. Il n'osa hasarder sa pensée, & me dit qu'elle étoit à San-Salvador; que les chagrins dont elle paroissoit accablée, l'avoient conduite dans un couvent pour y passer le reste de ses jours. Le reste de ses jours? repliquai-je avec une espece de fureur mêlée d'attendrissement; non, elle vivra avec moi; je ressens ses peines, c'est à moi de les effacer. O ma fille, où es-tu!... Mais je la reverrai, je lui offrirai son cher Zidzem qu'elle croit mort. Zaka! il vit, il vit pour t'aimer.

A ces mots, le Jésuite devint plus rêveur. Je lui répétois cent fois que je préférois le séjour de San-Salvador à tout autre, parce que ma sœur y étoit. Mes discours avoient été une énigme pour lui. Il me fallut entrer dans les plus grands détails; & le Jésuite, surpris de mes aventures, ne cessoit de me représenter que j'avois été coupable dans le lien que j'avois formé avec Zaka.

Sa mission étoit finie; il m'avoit pris en amitié, & il résolut de m'accompagner jusqu'à San-Salvador. Nous voyageâmes avec une partie des sauvages qui alloient échanger des marchandises. Plusieurs Portugais commerçans vinrent pareillement à notre rencontre. Les échanges furent faits en peu de jours. Chacun de son côté cherchoit à tromper l'autre; mais les sauvages n'étoient pas si habiles que leurs maîtres.

Je vendis ce que j'avois reçu en présent des bons Gengis, ainsi que toutes mes pierreries. Les Portugais furent assez équitables pour me donner le tiers de ce que valoient mes diamans, & ils m'assurerent d'ailleurs, de la façon du monde la plus civile, qu'ils m'en auroient à peine donné la dixieme partie, si je n'eusse été chrétien.

Je continuai ma route avec eux. Le Jésuite avoit une sorte d'empire sur ces commerçans: ils le vénéroient; & comme j'étois ami du Jésuite, ils eurent pour moi toutes sortes de déférences.

La route que nous prîmes pour arriver à San-Salvador étoit la plus périlleuse, mais la plus prompte. J'aurois franchi les obstacles les plus difficiles, sur le plus léger espoir de revoir ma chere Zaka.

Je ne vous parlerai point de mon étonnement à mon arrivée parmi les Européens. Je tais la foule de pensées qui vinrent m'assaillir: ce tableau seroit trop long. Je passe aussi sous silence combien de fois dupé, je vis insulter à ma simplicité. Je ne vous exposerai point le flux & le reflux de mes idées avant que je fusse parvenu à connoître leurs vertus & leurs vices, & à savoir apprécier le vrai caractere de leur esprit. Il m'eût été impossible, sans le secours du Jésuite, de me tirer de ce labyrinthe: il fut véritablement pour moi un bon chrétien, car il m'aida dans plusieurs pas difficiles; & graces à ses conseils & à son crédit, il ne m'arriva rien de fâcheux.

Nous ne tardâmes point à arriver à San-Salvador, où étoit cet objet adoré, dont j'attendois le charme & la félicité de ma vie.

Ma jeune Portugaise y retrouva deux de ses parens qui furent extasiés de la revoir. Ils apprirent avec étonnement ses aventures singulieres. J'avois été son libérateur, & je n'avois jamais conçu l'idée de corrompre ce bienfait par la moindre tentative sur sa personne: elle étoit belle néanmoins, & je puis dire qu'elle s'étoit familiarisée avec l'idée que je deviendrois son époux, après lui avoir sauvé la vie; mais je m'estimois heureux de l'avoir arrachée au couteau du prêtre des Gengis, & la fidélité que mon cœur avoit jurée à Zaka m'éloignoit de former d'autres liens; ils m'auroient pesé, car je ne vivois qu'avec l'image de Zaka, & nulle autre ne pouvoit prendre d'empire sur mon ame. J'avois traité la jeune Portugaise comme un dépôt sacré confié à mes soins. Ses parens étoient riches, ils me témoignerent leur reconnoissance en me comblant de présens. Mais leur amitié me fut encore plus chere, & j'ai conservé avec eux, pendant plusieurs années, une relation qui me fut agréable & utile.

Cette aimable fille voyant bien que le titre de bienfaiteur que je portois ne se convertiroit jamais en un autre, accepta un mari que lui offrit sa famille. Cependant je puis dire qu'elle porta dans les bras d'un autre le souvenir d'un amour qu'elle n'avoit point été maîtresse de ne pas ressentir, & auquel il m'avoit été impossible de répondre. Zaka, toujours victorieuse, effaçoit constamment à mes yeux tous les charmes qui m'étoient offerts.

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CHAPITRE XXXV.

Il me fallut, pendant les premiers jours, endurer les regards d'une foule de curieux qui cherchoient à me voir & me faisoient mille questions ridicules. Après m'avoir beaucoup lassé, on se lassa enfin de moi, & l'on m'oublia. Il est vrai qu'auparavant on eut grand soin de me traiter avec une sorte de dérision qui n'excluoit pas néanmoins la politesse; mais j'ai remarqué que le ton dérisoire étoit la raison suprême parmi plusieurs peuples d'Europe.

Le Jésuite fit des perquisitions touchant Zaka, qui ne furent ni longues ni infructueuses. Elle demeuroit dans le même cloître qu'elle avoit choisi pour asyle: j'y volai plein d'une extrême impatience, agité à la fois de terreur, de plaisir, & dans je ne sais quelle crainte confuse que mon bonheur ne répondît pas à mes espérances. Je demandai au Jésuite pourquoi Zaka étoit dans un cloître, ce qu'elle y faisoit, pourquoi elle ne vivoit pas dans une autre maison. Il éludoit mes questions, & me disoit qu'elle étoit tranquille, heureuse, dans le lieu qu'elle habitoit; qu'elle avoit pris le parti le plus convenable à ses malheurs & à sa situation. Il ne me disoit rien au-delà; il ne m'expliquoit pas toute l'étendue de mon infortune; il cherchoit à reculer le moment fatal où mon cœur devoit être déchiré d'une maniere si cruelle. Je ne prévoyois pas ce qui m'attendoit; & le Jésuite, qui pressentoit combien cet orage bouleverseroit mes sens, éloignoit le plus qu'il pouvoit l'instant où ce coup de foudre si nouveau viendroit fondre sur moi.

Le cloître où habitoit Zaka se trouvoit à quelques lieues de San-Salvador: je priai le Jésuite de m'y accompagner. Cela entroit dans ses projets, & je puis dire à sa louange que je n'ai point connu d'homme plus attentif à prévenir les douleurs d'autrui. Il allioit ce que je n'ai point encore vu réuni dans le même caractere, la douceur & la finesse. Il sembloit me préparer à une scene douloureuse, en me parlant des vicissitudes de la vie humaine, des loix différentes de chaque peuple, qui maîtrisoient tous les individus, de la soumission que l'on devoit aux événemens qui surpassoient notre prévoyance & trompoient notre attente. Il auroit pu m'annoncer tous les malheurs, que je n'aurois jamais ajouté foi à celui qui vint me frapper & confondre mes idées. Que j'étois loin de soupçonner un si grand changement!