L'homme sauvage

Part 8

Chapter 83,889 wordsPublic domain

Nous avions poussé la folie jusqu'à nous tailler des habillemens, afin de paroître, comme le disoit Lodever, d'une maniere plus décente aux yeux des Européens. Lodever étoit habillé, & ses vêtemens nous servirent de modele. Nous avions une espece de tissu qui servoit à nous couvrir pendant les froids, & nous le coupâmes à la maniere angloise.

Sur le point de dire le dernier adieu à ce désert où j'avois vécu si long-tems dans l'ignorance & le bonheur, je ne pus m'empêcher d'aller visiter pour la derniere fois la tombe d'Azeb. Cet endroit solitaire & sombre me parut revêtu d'un ombrage plus lugubre. Prosterné avec tremblement, j'appellai Azeb, & mes cris troublerent le majestueux silence de ce lieu redoutable. La terre parut frémir sous mes pas; des pressentimens confus s'éleverent dans mon ame, & tout-à-coup je crus voir l'ombre d'Azeb percer sa tombe, ouvrir ses bras, comme pour retenir un fils trop imprudent. Mais cette image s'évanouit aussi-tôt: la cime des arbres s'inclina, quoiqu'il n'y eût point de vent; leurs branches s'entre-choquerent; un murmure souterrein se fit entendre; un long gémissement parut sortir des bois voisins; un nuage noir planoit sur ma tête; quelques oiseaux fuyoient à tire-d'ailes & comme épouvantés. Je l'étois moi-même; mes jambes trembloient; je ne pouvois déjà plus m'arracher de ce séjour terrible; j'étois comme attaché au sol; je voulois y chercher un asyle; j'abjurois en ce moment les desirs qui m'avoient été les plus chers. Mon imagination troublée ne me permettoit plus d'avancer; mais Lodever vint, me parla, m'entraîna; je n'étois point fait pour lui résister. Zaka parut, me donnant elle-même le signal du départ; je quittai en pleurant la tombe d'Azeb, & mis le pied dans la barque.

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CHAPITRE XXIX.

Je me souviens que, dès que notre esquif fut en pleine eau, Lodever ne put dissimuler sa joie; il sourit d'un air triomphant. Pour nous, nous étions fort tristes. Caboul étoit immobile; il n'osoit plus manifester sa pensée; il aidoit à la manœuvre; Zaka étoit silencieuse, & ne levoit pas les yeux; elle se contentoit de me serrer la main, & moi je ne pouvois démêler les desseins secrets de Lodever.

Je ne vous parle point des périls que nous essuyâmes, & combien de fois Zaka parut intrépide & courageuse au milieu du danger. Elle n'avoit jamais renoncé à l'usage de ses bras, & la sensibilité de son cœur ne déroboit rien à la vigueur de son ame. Sa tête étoit libre dans les instans les plus terribles, dans ces mêmes instans où j'ai vu plusieurs fois le traître Lodever pâlir d'effroi. Avec quelle activité & quelle présence d'esprit elle défendoit, contre la fureur des eaux, la barque fragile qui portoit sa fille & Zidzem!

Déjà nous n'étions guere éloignés du fleuve des Amazones, qui, comme vous le savez, se partage en deux bras immenses. Notre seule ressource étoit de remonter le bras droit. Il étoit très-difficile de rompre le courant, & nous manquâmes d'y périr; mais notre adresse fut récompensée, & nous enfilâmes heureusement la route que Lodever s'étoit prescrite.

Alors nous nous livrâmes à une joie extrême; nous avions passé les écueils les plus redoutables; tout étoit calme; nous nous voyions en sûreté sur ce fleuve superbe & tranquille. Nous côtoyâmes ses bords, qui n'offroient qu'un crystal uni. Pendant trois jours nous n'eûmes pas la moindre bourrasque: un ciel serein, une navigation douce, tout favorisoit notre course. L'esquif léger passoit à travers une forêt de roseaux; nous ne perdions point de vue la terre; nous y descendions à notre gré, pour y cueillir ces fruits délicieux que la nature prodigue dans ces riches contrées.

Le huitieme jour nous côtoyâmes un pays plus dur & plus agreste; nous passâmes entre de petits rochers, mais qui n'avoient rien de dangereux; seulement la nature s'y montroit marâtre en comparaison des rives que nous venions de parcourir. Nous étions déjà accoutumés au voyage, & nous ne sentions plus même la fatigue des premiers jours, tant nos bras étoient exercés & nos cœurs remplis de confiance & de courage.

Une nuit que la lune tour-à-tour brilloit & se cachoit dans des nuages, je m'entretenois avec Lodever du plaisir que nous aurions à voir l'Europe & ses grandes villes, de la vie douce & tranquille que nous y menerions. Je l'interrogeois curieusement sur mille choses dont je brûlois d'être instruit: il me parloit d'un vaisseau de haut bord cent fois plus gros que l'esquif qui nous portoit. J'aurois pris ce récit pour une fable; mais la chaloupe flottante me donnoit l'idée de cette immense machine. Mes questions ne tarissoient pas: il répondoit à tout avec la plus grande complaisance.

J'étois assis près de lui sur le bord de notre esquif; la lune éclairoit un peu, puis nous déroboit sa lumiere; Caboul manœuvroit; Zaka dormoit; je tenois ma fille entre mes bras: elle quittoit rarement ceux de sa mere, mais elle étoit alors dans les miens.

Tu le sais, ô Dieu! j'étois en ce moment l'ami le plus tendre, le plus fidele: j'honorois Lodever, je pressois quelquefois ses mains avec amour & respect. Comment le plus perfide, le plus barbare des hommes récompensa-t-il les épanchemens d'une ame sensible & naïve? La barque vint à pencher d'un côté, je m'appuyai de l'autre pour former un contrepoids. Le méchant ne perdit point cette occasion, & d'un coup imprévu me précipita moi & ma fille dans le fleuve. Je tombe lorsque la lune étoit voilée; je serre ma fille entre mes bras par un mouvement naturel; je me débats avec les pieds; je suis assez heureux pour surnager, je rencontrai quelques roseaux auxquels je m'accrochai d'une main. Le barbare voulut consommer son forfait, en nous assommant de son aviron; mais à la faveur de l'ombre, le coup redoublé ne frappa que ces mêmes roseaux qui me sauverent la vie une seconde fois. La lune sortit de dessous le nuage, & m'éclairant me fit voir le côté où je devois tendre. Ce fut avec la plus grande peine que je nageai vers la rive, n'abandonnant point ma fille; & après mille efforts incroyables, je grimpai sur ce bord aride.

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CHAPITRE XXX.

S'il vous est possible, imaginez ma situation. Je ne pouvois ni pleurer, ni crier, ni gémir. Assis sur une pierre, ma fille à mes pieds, le cœur serré, ayant perdu jusqu'à la faculté de penser, je ne sentois pas même ma douleur. Je regardois autour de moi, & les fugitives clartés de l'astre de la nuit me montroient des rochers & une vaste solitude. Il ne me vint point dans l'esprit de courir sur les bords du fleuve, de crier à Zaka: j'avois perdu la voix; mes genoux s'entre-choquoient, & mon ame, abymée dans l'excès de ses maux, étoit comme plongée dans les ténebres.

J'attendois le jour, qui ne venoit point: j'avois l'espérance confuse de trouver une cabane; & puis je me figurois que Zaka & Caboul, qui n'étoient point complices du méchant, viendroient peut-être à mon secours, & seroient assez forts pour domter sa perfidie.

Je demeurai sur cette pierre froide, écoutant les cris & les gémissemens de ma fille, à laquelle je n'osois donner un baiser. Me reprochant déjà son malheur, je me disois avec amertume: Ah, du moins si elle étoit dans les bras de sa mere! Pourquoi l'en ai-je séparée! Rien n'égaloit le tourment de cette idée: j'espérois encore; mais lorsque les premiers rayons de l'aurore vinrent éclairer le lieu où j'étois, que devins-je, ô ciel! Je poussai des hurlemens, j'errois en furieux, je me frappois le front & la poitrine. La noirceur d'un homme abominable que je croyois mon ami, l'image du désespoir de Zaka à son réveil, ma fille jetant des cris que déjà lui arrachoit le pressant besoin: voilà les bourreaux de mon cœur. Je tombois sur la terre, je me relevois: mon regard imploroit le ciel & toute la nature; la nature & le ciel étoient sourds à mes cris étouffés. Je cherchois en moi un courage qui m'abandonnoit. Tantôt je précipitois mes pas, tantôt je m'arrêtois. J'étois tour-à-tour calme & désespéré. Je montois sur un rocher, je plongeois ma vue dans l'étendue du fleuve; je cherchois l'esquif qui, comme un point, auroit pu réjouir ma vue & ranimer mes forces. De l'eau, des rochers, un soleil tranquille au-dessus de ces horreurs, voilà ce qui vint terrasser mon ame & l'abattre. Une larme cruelle & lente monta de mon cœur à mes yeux, & me déchira d'un supplice nouveau & inexprimable.

Ah, mon ami! figurez vous un désert où la nature est morte, où l'œil ne se repose que sur un sable stérile & y cherche vainement un arbuste, une plante, un brin d'herbe; tel étoit le séjour épouvantable où je me trouvois! Je regardois tristement ma fille, & je ne pouvois pleurer. Ses gémissemens me tiroient de l'anéantissement fatal où je tombois: j'eus encore la présence d'esprit de casser quelques roseaux & de lui en faire sucer la moëlle; misérable nourriture, dont cependant moi & ma fille usâmes. Je n'osois plus la regarder; je criois d'une voix sourde & désespérée: Zaka, Zaka! O montagnes de Xarico! O Azeb, Azeb! Et l'écho reportoit à mon oreille ma voix douloureuse & plaintive.

N'avois-je pas assez de mon malheur & de celui de ma fille! Des idées non moins funestes me poursuivoient: je me figurois Zaka se débattant dans les bras du scélérat, s'élançant dans le fleuve, qu'elle croiroit mon tombeau. Le fidele Caboul tomboit assassiné, & peut-être elle-même couverte de son sang. Je ne pouvois fuir ces images funebres.

Jetons bas ce pesant fardeau de la vie, m'écriai-je, mourons avant que la cruelle faim nous dévore lentement & par degrés. Je courus avec une espece de rage du côté du fleuve, dans le dessein d'y finir mes jours. Je jetai auparavant un dernier regard sur ma fille: je la vis étendant ses petits bras vers moi, souriant dans sa douleur, comme si elle eût voulu me supplier de ne point l'abandonner dans un état aussi cruel. Amour paternel, tu l'emportas sur mon désespoir! Je pris l'innocente créature entre mes bras; je la mouillai enfin de larmes, & je fus soulagé. Attendri par la nature, ma fureur se calma: je levai ma fille vers le ciel; & me jetant à genoux devant celui qui est dans tous les lieux, je dis: Grand Être! toi qui fis le soleil & qui attachas des fruits aux arbres pour toutes les créatures, aie donc pitié de celle qui languit sous tes regards; nourris-la, grand Être! elle n'a que son innocence & ses pleurs pour défense! N'es-tu pas le nourricier du vermisseau? Ma fille réclame sa nourriture! Que puis-je faire pour elle? Je lui donnerois mon sang, si mon sang pouvoit la nourrir! C'est à toi que je la remets, grand Être! Sauve-la; & si tu es en courroux de ce que j'ai abandonné la tombe d'Azeb, que ta colere ne tombe que sur moi!

Après cette fervente priere, j'attendis quelques secours du grand Être; & je résolus de vivre pour conserver, s'il étoit possible, ses misérables jours, auxquels les miens étoient attachés.

CHAPITRE XXXI.

Ami, n'acheve point, si tu ne veux pas frémir! Lis & pleure. Plains-moi! Plains un malheureux pere, & tremble, si tu l'es, de te trouver dans une situation aussi terrible que la mienne.

J'allois périr de faim avec ma fille, si je ne rencontrois un autre aliment que la moëlle des roseaux. Foible & languissant, je pris le parti de m'enfoncer dans ce désert, portant ma fille qui gémissoit de besoin dans mes bras. J'espérois trouver quelqu'endroit moins affreux; mon œil avide cherchoit un arbre qui portât quelques fruits. Malheureux! plus j'avançois, plus ce désert devenoit effroyable. La nature étoit morte pour moi. Je marchai un jour entier sans rencontrer une source d'eau. Une petite pluie survint, & le sable aride but avidement l'eau que ma bouche lui disputoit. Je me vis réduit à faire sucer à ma fille ce sable humide, pour rafraîchir sa bouche altérée.

Las, épuisé, n'appercevant que des plaines immenses & stériles, & les rayons du soleil qui éclairoient ma misere, ma nudité, & qui dardoient leurs feux sur ma tête ébranlée, je me couchai sur le sable brûlant; je mourois de douleur, & je tombai dans une frénésie qui approchoit de l'extrême fureur.

Ma fille étoit dans un état à faire pitié à un tigre. Sa bouche, ses levres, sa langue étoient desséchées: chacun de ses gémissemens enfonçoit un glaive dans mon sein; jamais, sous ce ciel d'airain, il ne s'étoit trouvé d'être malheureux comme moi: mes mains ensanglanterent ma poitrine: éperdu, forcené, pleurant de tendresse & de fureur, je baisois ma fille; ma fille, d'une voix souffrante, prononça le nom de sa mere; elle appelloit Zaka à son secours. A ce nom fatal, qui ébranla mon ame comme un tonnerre, je ne me connus plus; je fus tenté de terminer ses jours; j'en conçus l'horrible pensée; je pris une pierre, je la soulevai sur sa tête. Mais l'idée que j'allois offenser le grand Être me retint; je songeai que mon désespoir seroit un outrage fait à sa bonté, & que le secours que j'attendois alloit peut-être descendre du ciel. Je me souvins des paroles d'Azeb, qui m'avoit toujours dit: Apprends à souffrir, tout est ordonné par la volonté du grand Être. Je me soumis; je pleurai; je pressai ma fille contre mon sein; j'attendis ce que le grand Être devoit ordonner de son sort & du mien.

Elle tomba dans une espece de stupeur; elle devint comme insensible; ses yeux se fermerent; sa chaleur s'évapora, & le trépas vint la délivrer des maux de la vie. Ses derniers momens ne furent pas douloureux: les traits de son visage n'étoient pas altérés. Ne la voyant plus souffrir, je la contemplai sans effroi, dans ce calme immobile; je restai auprès d'elle pendant un jour entier; & voyant qu'elle ne donnoit aucun signe de vie, je lui dis: Tu es allée rejoindre Azeb dans le séjour du repos; tu es bien présentement; tu es avec le grand Être. Salue Azeb; raconte-lui mes souffrances & mes douleurs: dis-lui que nous avons été punis de n'avoir pas suivi ses sages conseils.

Indifférent alors sur le sort qui m'attendoit, je montai au sommet d'un rocher, tournant le dos à ma malheureuse fille. J'avois couvert son corps de sable & de terre, après lui avoir donné le dernier baiser.

En mesurant l'espace qui étoit au-dessous de moi, j'apperçus dans l'éloignement des hommes assis en rond; ils leverent leurs regards vers moi. Je l'avouerai, à la vue de quelques alimens, mon cœur défaillant sentit un retour secret vers la vie; le trépas me fit horreur, lorsque je sentis que je pouvois revivre. Nommez lâcheté, foiblesse, le sentiment qui m'entraîna vers ces sauvages. Je ne le pus domter: la faim impérieuse me guidoit.

Les peuples Américains ont tous en leurs différens langages une façon générale de se faire entendre. Il ne me fut pas difficile par mes gestes de leur faire comprendre que j'implorois leur secours. Mon langage les prévint sans doute en ma faveur; ils m'accueillirent & m'inviterent à manger. Ma faim étoit si grande que je dévorai ce qu'ils me présentoient; c'étoient des poissons secs: mais tout-à-coup je m'arrêtai, je ne voulus plus manger, songeant que ma fille étoit morte de besoin. J'avois des remords en prenant ces mets: il me sembloit que je ne devois plus exister, après m'avoir perdu ce qui m'étoit cher. Ces sauvages, me voyant affligé, me consolerent. Après une marche d'une demi-journée, ils me prirent dans leur bateau. Le lieu que j'avois parcouru étoit une isle où ils venoient chasser. Au bout d'une navigation de quatorze jours, nous abordâmes à leur habitation qui étoit sur les bords du même fleuve.

Le poids de l'infortune pesoit toujours sur mon cœur, & je sentois l'horreur d'être revenu à la vie après des pertes aussi douloureuses. Le soleil que j'avois tant de fois contemplé avec Azeb & Zaka, sembloit me reprocher mon existence. Hélas! cet objet si tendrement aimé, cette Zaka, qu'étoit-elle devenue? Ce fleuve que je voyois étoit-il son tombeau? Lodever l'avoit-il tuée après l'avoir outragée? Ce meurtrier jouissoit donc en paix & de son crime & de mes trésors! Cette Europe que j'avois tant desirée, ne m'offroit plus qu'une perspective odieuse: c'étoit en voulant chercher une plus grande félicité, que j'avois perdu le bonheur. De quoi me servoient quelques-unes de ces pierres brillantes que par hasard j'avois sur moi? Ce peuple qui me nourrissoit n'en faisoit aucun cas. Il falloit les dédommager par mes travaux des mets qu'ils m'offroient: heureusement pour moi que mes bras robustes, accoutumés à la culture de la terre, ne me refusoient pas leur service.

Dans les intervalles que me laissoit le travail, je côtoyois lentement le bord du fleuve, comme pour retrouver du moins ce corps adorable & mourir en l'embrassant. Je n'avois plus rien autour de moi que je pusse aimer. Quel état pour un cœur comme le mien! J'étois détrompé & sur l'amitié & sur ce bonheur que je croyois toucher. Je ne me pardonnois pas d'avoir fait moi-même mon malheur: je me regardois comme l'assassin de Zaka & de ma fille. N'étoit-ce pas moi qui les avois arrachées à un état paisible pour les conduire au-devant des désastres? Ce remords terrible étoit vivant dans mon cœur & le déchiroit. Ah! si Zaka ne m'a point maudit, m'écriois-je, c'est que l'amour a été plus fort. Si je la retrouve, que lui dirai-je, quand elle me redemandera sa fille?

Je passai quarante jours sans connoître le sommeil: je ne trouvois de relâche à mes maux qu'en forçant le travail, tant pour me distraire que pour me rendre utile au peuple qui me nourrissoit. O mort, dont j'avois vu deux fois l'image, que je t'ai invoquée de fois! Qui m'a fait supporter la vie, lorsque je ne tenois à rien? Je n'étois plus furieux; l'excès de la douleur avoit affoibli mon bras: je traînois des jours tristes, pénibles, empoisonnés de regrets, & l'avenir ne m'en offroit point d'autres. Ce qui me tourmentoit le plus étoit l'incertitude du sort de Zaka. Après avoir travaillé sous la chaleur d'un jour entier, je levois le soir les yeux vers la lune, & je lui disois: Bel astre! vois-tu Zaka? Que de fois nous nous sommes promenés sous ta lumiere douce, les mains entrelacées! Le grand Être qui est au-dessus de toi, voudra-t-il nous rejoindre? Et je me promenois ainsi solitairement sur les bords du fleuve, avec l'image de Zaka, qui tantôt me sembloit en Europe, & tantôt refugiée avec sa fille dans les bras du grand Être.

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CHAPITRE XXXII.

Le destin m'avoit conduit parmi les Gengis, peuple qui avoit des vertus mêlangées d'une sorte de férocité. Fideles à l'hospitalité, ils étoient implacables envers leurs ennemis; ils les mettoient à mort, & ils étoient prêts à répandre tout leur sang pour la cause des leurs. J'ai vu ces hommes si terribles, la massue à la main, s'attendrir, pleurer, connoître la générosité, la grandeur d'ame, la sincérité, la foi. Leurs coutumes sont féroces, & leurs mœurs sont douces. Leur commerce est sûr, leur parole inviolable. Ils rendent la justice au foible; ils sont compatissans & sinceres; ils ne se laissent jamais ni séduire ni corrompre: aussi ont-ils l'orgueil de se croire plus estimables que le reste des nations. Ils m'assignerent un travail qui n'excédoit pas mes forces, & dès ce moment je fus regardé comme leur compatriote.

Ce peuple humain, par un contraste étrange, avoit des dieux sanguinaires, auxquels il immoloit tous les ans une jeune fille enlevée chez leurs ennemis. Les simulacres de leurs dieux étoient teints de sang. J'ai vu le cœur de ces barbares maîtrisé par la religion. Le guerrier qui venoit d'affronter la mort, tomboit aux pieds de ces idoles, pénétré de terreur. C'étoient des ames fortes, en qui tout devenoit excès, soit crainte, soit valeur, soit haine, soit amitié.

Un Gengis, fier de son audace & de son indépendance, méprise tous les autres peuples. S'il est fait prisonnier de guerre, il souffre la mort en héros. Il traite les Européens d'ignorans & de lâches, les voyant dédaigner ses dieux & pâlir à l'aspect du bûcher.

J'ai vécu chez les Gengis près d'un an sans avoir essuyé la moindre injustice. Ils me traitoient comme leur frere; mais mon cœur flétri ne pouvoit goûter aucune sorte de joie. Je me prêtois à leur maniere de vivre, sans pouvoir m'y accoutumer, & c'est sûrement à cette complaisance que j'ai été redevable de leur amitié.

Ils me conduisirent un jour à une de leurs fêtes, malgré ma répugnance; c'étoit le jour du sacrifice, jour solemnel pour appaiser leur dieu. Quelle fête! Devant une idole d'une figure hideuse, une jeune Européenne, portant déjà les tristes ornemens du sacrifice, alloit être immolée & son sang devoit rougir l'idole. Elle avoit été prise sur un vaisseau Portugais qui avoit vomi la flamme & la mort contre une de leurs barques, & les Gengis adoroient la vengeance.

Le bruit de mille instrumens grossiers précédoit sa marche; que dis-je! on la traînoit, malgré toute sa résistance, vers l'autel; elle regrettoit amérement la vie qu'elle alloit perdre. Jeune & dans tout l'éclat de la beauté, la pâleur, l'horreur de la mort se peignoient sur son front; elle tournoit ses beaux yeux, tantôt vers le ciel, tantôt vers ses bourreaux, comme pour les fléchir. Larmes inutiles! Ces barbares vouloient offrir à leur idole une victime qu'ils jugeoient digne de lui être présentée. Le fer alloit percer un sein fait pour désarmer la main la plus féroce.

Ah, que je fus ému! Comme ses cris retentirent au fond de mon cœur! Que ses larmes me toucherent! Je me croyois devenu à jamais insensible; ce fut elle qui réveilla dans mon cœur le sentiment presque éteint: sa beauté me toucha; mais son malheur fit sur mon ame une impression plus vive encore.

Au moment où l'on traînoit la victime vers l'idole, le grand-prêtre, portant une couronne de chêne, imposa silence à l'assemblée, & proféra ces mots:

Voici l'ennemi qui doit être immolé pour appaiser le courroux de Zarakuntos; mais, vous le savez, la loi indique un moyen qui le satisferoit également: s'il se trouvoit un étranger qui voulût se charger de la victime & en purger nos contrées, qu'il fuie, qu'il s'éloigne, en se couvrant de l'horreur qu'elle inspire! Nous l'abandonnons à lui, pourvu qu'à la fin de trois révolutions du soleil il ne respire plus l'air que nous respirons, & qu'il vienne aux pieds de la statue verser une goutte de son sang sur son pied droit.

Chacun étoit immobile, lorsqu'ayant bien compris le discours du grand-prêtre, je sortis des rangs, & m'écriai: C'est moi; je la prends.

Le grand-prêtre me fit approcher, & me dit: Tu promets donc de la conduire hors de ces contrées? Oui, répondis-je. Il chargea ma tête de je ne sais quelles imprécations, incisa l'index de ma main gauche, fit couler mon sang sur l'orteil du pied droit de la statue, & remit entre mes bras la jeune fille tremblante. Aussi tôt un applaudissement confus s'éleva dans l'assemblée, & je fus environné de clameurs qui ressembloient à un chant de triomphe.

Fier d'avoir conservé les jours de cette beauté innocente, je lui pris la main avec un saisissement involontaire; elle jeta un cri, croyant que j'étois son meurtrier, & s'imaginant qu'un couteau brilloit dans ma main désarmée.

Je lui dis en espagnol, qu'elle n'avoit plus rien à craindre, & que je venois de lui sauver la vie. Toute l'assemblée répétoit: Elle ne sera point mise à mort; l'étranger l'emmene.

Pour elle, étonnée d'entendre parler une langue d'Europe à un homme qu'elle avoit vu prêt à la tuer, son ame ne pouvoit suffire aux idées qui l'agitoient; elle me demanda s'il étoit bien vrai qu'elle ne dût point être égorgée, & si je ne l'abusois pas par une pitié fausse ou cruelle. Je l'assurai que ses jours étoient en sûreté, & que les Gengis ne rompoient jamais leurs promesses.

Ma joie, en lui annonçant cette nouvelle, étoit inexprimable: je jouissois de sa douce surprise, du plaisir qui par degrés dilatoit son ame, de la joie qui se répandoit sur tous les traits délicats de son visage, & qui, à la place de la pâleur, étendoit un voile de rose. Elle se trouvoit dans l'état où les Gengis l'avoient laissée, après l'avoir dépouillée de ses habits.