L'homme sauvage

Part 7

Chapter 73,812 wordsPublic domain

J'appelle Zaka, elle vient, elle apperçoit Azeb les yeux égarés, la bouche couverte d'écume, les bras, les mains, les pieds roidis, tourmenté de convulsions affreuses. Nous tentâmes de le relever. Laisse, dit-il en me jetant un regard long & douloureux, laisse, je me meurs..... Dieu! m'écriai-je en pâlissant, vous mourez! Qu'est-ce à dire? Azeb souleva avec peine sa main appesantie; mais voulant serrer la mienne, son effort fut impuissant. La douleur & la tendresse se peignoient sur son front à travers les ombres du trépas. Nous frémissions d'effroi, nous pleurions, nous baisions son visage mourant. Il fixe ses yeux sur nous; sa poitrine se souleve avec effort, & sa voix entrecoupée prononce ces mots à plusieurs reprises: Je meurs, mes enfans... je meurs! Ah!... incertain & rempli de terreur sur le sort qui vous attend... je n'ose accuser, de peur de charger d'un crime celui qui peut-être est innocent... Non, je ne l'accuserai point... Me voici au terme de ma carriere, & je me soumets à la volonté de celui qui est le maître de toutes les créatures... Je ne puis souhaiter mon anéantissement, puisqu'il est un Dieu.... Ah! si les pénibles jours que j'ai passés sur la terre étoient les seuls pour lesquels j'eusse été créé, s'il n'en étoit point d'autres plus tranquilles, plus heureux, quelle puissance indifférente m'auroit donné l'être, m'auroit soumis à la douleur?... Mais le profond sentiment de l'espérance me reste; il retrace à mon esprit l'image de l'immortalité. Je dois vivre avec Dieu tant qu'il existera: puisqu'il a daigné une fois me tirer du néant, ce n'est pas pour m'y laisser retomber. Je crois à sa bonté, dont l'univers est un témoignage éclatant; mais ce monde-ci n'est pas celui de l'homme; il est fait pour un autre rôle: il desire, il demande une autre destinée.... O mes enfans! vous mourrez aussi comme moi... Que le dernier moment de votre vie soit plus paisible que le mien!.... Que ce Dieu souverain vous bénisse comme je vous bénis!... Que sa clémence tempere l'amertume des jours de cette triste vie!... Je vous ai enseigné le moins d'erreurs qu'il m'a été possible... Si je vous ai enseigné peu de vertus, je vous ai montré peu de vices... J'espérois qu'à jamais caché dans ce séjour impénétrable... Mais mes projets ont été confondus..... Lodever.... Je vois... O mes enfans! adorez Dieu & craignez ses jugemens... Souffrez, s'il vous faut souffrir. Quand tous les maux se rassembleroient sur vous, gardez-vous de murmurer... Songez que vous êtes l'ouvrage de ses mains, & que vous devez lui être soumis... C'est le seul roi de l'univers... Il est Dieu.... il est tout-puissant... il est bon... il est l'amour même.... Le malheureux Azeb manqua de forces, nous fit un signe de tête & expira.

O moment affreux & mémorable! je n'avois jamais vu mourir un homme, & c'est mon pere qui est étendu sans vie; il meurt, il m'abandonne à l'horreur de mes réflexions. Je souleve ses bras immobiles: ils retombent, & l'effroi pénetre mes sens. Son corps, que nous embrassons, devient froid. Le ciel a perdu tout son éclat; un triste & vaste silence regne autour de nous; je ne sais quel murmure lugubre frappe dans les airs mon oreille épouvantée. Lodever passe à côté de ce corps sans vie, le regarde & nous dit sans douleur & sans larmes: _Il faut le mettre dans la terre_. Caboul pleure & sanglotte; je suis ému, & tout ce qui m'environne est nouveau pour moi.

Quoi, Azeb n'est plus! me disois-je; Azeb qui, une heure auparavant, nous parloit avec tendresse; Azeb que j'aimois; Azeb dont je contemplois avec tant de plaisir le front vénérable; Azeb.... Le voilà sans chaleur & sans mouvement; son teint est livide, ses yeux sont fixes & ternes, ses membres sont glacés, il est sourd à tous nos cris. Oh! nous comprenions alors la destinée funeste & générale de l'homme. _Vous mourrez aussi_: ces mots retentissoient au fond de notre ame; nous nous tenions embrassés, comme si c'eût été le dernier embrassement de notre vie. Nos larmes, qui couloient en abondance, mouillerent ce cher cadavre.

Ah, Zidzem, dit Zaka en sanglottant, que deviendrois-je, hélas, si tu éprouvois le sort du malheureux Azeb! Que cet effroyable moment soit éloigné! O séparation cruelle! Ah! je la sens cette mort affreuse.... Elle vient... Elle va peut-être te frapper dans mes bras.... Dieu, que les momens que tu as accordés à l'homme sont de courte durée! Et elle tomba sur mon sein presque sans sentiment. Elle trembloit pour mes jours, je craignois pour les siens, & nous nourrissions notre douleur du spectacle terrible qui augmentoit notre effroi.

CHAPITRE XXV.

Le trépas d'Azeb nous montra la mort en perspective: auparavant nous n'y songions pas. Azeb nous avoit dérobé, autant qu'il l'avoit pu, le trépas des animaux; & quand le hasard nous l'avoit fait appercevoir, il nous disoit tranquillement: Ils dorment, ils se réveilleront. Il nous avoit accoutumés, pour ainsi dire, à nous croire immortels, & il nous faisoit regarder notre existence comme ne devant point avoir de terme. Comme Dieu, nous répétoit-il souvent, sera toujours Dieu, de même l'esprit qui vous anime sera toujours esprit. Ainsi l'idée de la destruction nous étoit étrangere; & si Azeb ne nous parloit plus, nous entendions encore ses paroles, nous appercevions son regard: il n'étoit pas mort pour nous: il nous sembloit qu'à chaque instant il alloit se lever & nous parler.

Nous redoublâmes pour sa mémoire le respect que nous avions eu pour lui pendant sa vie; nous enterrâmes son corps d'après les conseils de Lodever; ses mains creuserent la fosse, & pendant cette fonction lugubre son visage ne changea point; il ne mêla point un soupir à nos douleurs: quand nous l'interrogions sur cet événement imprévu, il nous répondoit d'un air calme: Azeb étoit vieux, & vous devenoit inutile; il faut que chacun meure. Que nous étions loin de soupçonner la véritable cause de sa mort! L'idée d'un crime aussi noir ne pouvoit entrer dans notre pensée: on nous l'auroit expliqué alors, que nous n'y aurions rien compris.

Moment funeste & douloureux, lorsqu'il fallut rendre à la terre les tristes dépouilles d'Azeb! Nous ensevelîmes dans une fosse obscure un cœur autrefois animé d'un feu céleste, des mains dignes de porter le sceptre & de tracer des leçons aux sages. Hélas, m'écriai-je sur sa tombe, voilà donc l'étroite & éternelle demeure de ce pere chéri! Le chant des oiseaux, la beauté de la nature, la renaissance du jour, notre voix plaintive qui percera l'ombre de ces arbres touffus, rien ne pourra le faire sortir de ce lit effrayant; il habitera toujours avec la mort cette triste solitude; nous ne le verrons plus devancer le retour du soleil, respirer les parfums du matin, & d'un pas majestueux faire jaillir la rosée du sommet des fleurs; nous ne le verrons plus errer au hasard dans la forêt, plongé dans une douce méditation, levant ses mains pures vers la voûte du firmament; rien ne peut plus réchauffer sa froide poussiere; il ne nous pressera plus dans ses bras paternels, le sourire sur les levres & l'amour dans les yeux. Mais que dis-je! il nous a dit tant de fois que nous nous retrouverions dans un autre monde; que la partie pensante de lui-même subsisteroit toujours; qu'une ame immortelle seroit séparée de son corps & deviendroit à jamais heureuse par la clémence infinie du Créateur! Oui, cette idée me plait; cette idée est grande, elle est conforme à tout ce que j'apperçois de la main du grand Être. Il faut qu'il soit sublime & magnifique en tout; il faut qu'il accorde à sa créature tout ce qu'il peut lui accorder. Azeb vit, Azeb pense à nous; il converse encore avec Zidzem & Zaka. Ah! du séjour qu'il habite, qu'il lise au fond de nos cœurs, qu'il voie nos larmes, qu'il entende nos gémissemens & les louanges que nous donnons à son ame généreuse.

Nous baisâmes la terre qui le renfermoit dans son sein. Je voulus que ma fille la baisât aussi. Je me promis de revenir souvent pleurer sur ce tombeau & m'y entretenir avec l'ame d'Azeb, en attendant que, selon sa promesse, elle se montrât à moi dans un autre monde.

Zaka pleuroit amérement & paroissoit inconsolable. Je lui disois, pour calmer ses chagrins & ses regrets: Sois sûre qu'Azeb vit encore; il vit avec le grand Être dont il nous a parlé. Il est heureux, puisqu'il le connoît; il est à la source de tout bien, il lui parle de nous, car il ne délaissera pas ceux qu'il a tant chéris sur la terre.

A quelques jours de là nous eûmes, chacun de notre côté, un rêve où nous revîmes Azeb. Ce rêve différoit si peu de la réalité que nous crûmes qu'il n'étoit devenu qu'invisible, & qu'il habitoit toujours avec nous. Comme son visage pendant notre rêve ne nous avoit paru ni triste ni souffrant, nous nous accoutumâmes à nous dire: Il est avec le grand Être; il est bien; il nous voit, nous entend; il sera notre protecteur; il nous enverra toujours des pensées justes & bonnes.

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CHAPITRE XXVI.

Caboul, le fidele Caboul étoit sorti de sa froideur pour pleurer Azeb. Il ne passoit jamais devant sa tombe sans lever les mains au ciel & saluer le lieu où il reposoit. Nous l'honorâmes comme un second pere. Dans le rang le plus abject, il eut toutes les vertus; & quoiqu'il ne fût pas doué des qualités de l'esprit, il nous força d'admirer sa grande ame. Je m'apperçus que depuis la mort d'Azeb il évitoit de toucher la main de Lodever; qu'il le servoit avec une sorte de répugnance; & ayant été frappé un jour de sa main, il lui dit: Jetez-moi aussi dans la terre; je serai mieux là qu'avec vous. Je ne fis point attention à ces paroles, ne pouvant en pénétrer le sens.

Profondément occupé de la perte que je venois de faire, je ne m'entretenois que d'Azeb, de ce qu'il avoit fait, de ce qu'il avoit dit; je me plaisois sur-tout à répéter ses dernieres paroles, ses tendres bénédictions. Je ne fus jamais si surpris ni si indigné que lorsque Lodever me dit un jour que, selon les loix de sa religion, Azeb ne pouvoit être avec le grand Être, n'ayant point été baptisé; qu'en conséquence, il étoit descendu dans un lieu où rouloient des flammes éternelles; & qu'il y étoit plongé à jamais, sans espérance d'en pouvoir sortir. Je m'écriai avec douleur: Cela ne se peut pas; tu mens, Lodever; ce que tu dis outrage la raison & le grand Être. Apprends qu'Azeb a fait le bien, a évité le mal, a adoré le Dieu du soleil, a aimé ses enfans. Que faut-il de plus pour aller rejoindre le grand Être? Non, reprit Lodever en se couvrant d'une physionomie effroyable, Azeb n'ayant point reçu le baptême, est damné. Qu'appelles-tu damné? répondis-je en pâlissant de courroux & de frayeur. Je veux dire, reprit Lodever, qu'il est avec les démons dans une fournaise... A ces mots, je me sentis dans une colere que je n'avois pas encore éprouvée; je sentis qu'il déraisonnoit, qu'il étoit en ce moment insensé, frénétique; je le vis sous une figure odieuse; ses traits d'homme disparurent à mes regards; je n'apperçus dans son œil qu'une stupidité aveugle & féroce; & comme il continuoit à me dire que sa religion condamnoit mon pere à être brûlé pendant toute une éternité, je m'éloignai avec une fureur inexprimable; car je sentois ma main prête à se lever contre lui, & tout mon être repoussoit cet anathême impie, qu'il me sembloit prononcer contre Dieu, dont la bonté avoit toujours pénétré mon cœur.

Je courus, dans une agitation extrême, vers le tombeau d'Azeb; je me couchai sur cette terre sacrée, en criant: Azeb! Azeb! serois-tu livré à des tourmens éternels, ainsi que l'assure Lodever? Dis, le grand Être que tu m'as annoncé auroit-il cessé d'être bon pour toi? Je jetai un cri comme pour réveiller l'ombre d'Azeb au fond de son tombeau; je pleurois de douleur & de tendresse, lorsqu'un sentiment invincible s'éveilla dans mon ame, & me cria fortement: Non, non, non, Azeb n'est point malheureux; Lodever te trompe; le grand Être embrasse toutes ses créatures; les paroles de Lodever sont mauvaises, & l'inspiration de ton cœur est la vérité.

Je me relevai plus calme, plus assuré, plus fort; je sentis au-dedans de moi que l'ombre d'Azeb avoit communiqué à ma raison une partie de la sienne, laquelle venoit du grand Être; & lorsque je rencontrai Lodever, je lui dis avec un ton d'assurance & de supériorité: Tu déraisonnes, tu es un insensé; ne me parle plus ainsi, car je ne verrois plus en toi un homme.

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CHAPITRE XXVII.

Je fus quelques jours sans vouloir converser avec Lodever, tant ses paroles m'avoient révolté. J'y voyois une empreinte d'extravagance & de cruauté. Il ne me parla plus de l'ame d'Azeb; & quand je lui disois, dans un reste d'amertume, avoue donc, imposteur, que tu ne savois ce que tu disois, il gardoit alors le silence & parloit d'autre chose. Il faisoit bien; car je l'aurois tué, je crois, quand il attaquoit l'_ame_ de mon pere.

J'oubliai peu à peu son aveugle & frénétique condamnation, que je jugeai échappée à sa bouche uniquement pour me contredire & faire parade de ses idées. L'horreur que cet arrêt m'avoit causée diminua, & l'impression en fut affoiblie par degrés. Le silence absolu de Lodever sur ces matieres étoit une sorte de rétractation. Je m'en contentai.

Notre ingénieux corrupteur se conformoit à notre façon de penser, pour mieux nous faire tomber dans ses pieges. Il nous fit un tableau plus séduisant encore des plaisirs qui nous attendoient dans un autre hémisphere, & nous pressa plus vivement que jamais d'abandonner nos rochers; tout lui servoit d'objet de comparaison. Il nous apprenoit à mépriser ce que nous avions sous les mains, pour élancer notre imagination neuve vers de prétendues jouissances qu'il exaltoit, & dont à la seule description son visage se coloroit. Il entroit dans une espece d'extase: les mots qu'il proféroit alors sembloient lui apporter cette félicité lointaine si vantée dans ses discours.

Nous étions émus. Ces images nous délectoient, & sans savoir si elles étoient véritables ou fausses, nous appercevions tout ce qu'il nous peignoit. Ne connoissant ni notre force ni notre foiblesse, nous abandonnions notre ame au récit qu'il nous faisoit, & nous comptions sur les jouissances les plus vives & les plus multipliées.

Lodever mettoit chaque jour en jeu notre curiosité, il la manioit à son gré; & nous ayant instruits que la belle plaine n'étoit pas les bornes du monde, nous pensions que tout étoit encore plus beau au-delà. Quelle étonnante magicienne que notre imagination, lorsque j'y songe après tant d'années & dans le calme de la réflexion!

A quel point notre ignorance étoit subjuguée! Nous ne connoissions pas seulement la distance des lieux, la nature des périls, ni la difficulté des exécutions: nous n'avions pour sauve-garde que les anciennes paroles d'Azeb, qui malheureusement s'effaçoient de notre mémoire. Hélas! Azeb n'étoit plus; & Lodever, si éloquent pour nous, se moquoit de nos craintes, détruisoit nos objections, que nous n'étions pas fâchés de voir renversées. Il nous présentoit à la lettre ce que j'ai vu depuis en Europe, _la lanterne magique_: ce qui, joint à l'extrême curiosité qui nous dominoit, nous détermina bientôt à partir.

Il nous eût été impossible de résister à son éloquence prestigieuse, quand même nous aurions eu les connoissances qui nous manquoient. Il nous captivoit, parce qu'il savoit interroger cette espérance, ce desir inquiet & effréné du bonheur, qui réside plus ou moins dans le cœur de l'homme. C'est par là qu'en cherchant à être mieux, nous nous égarâmes, ainsi que font plusieurs individus d'ailleurs très-savans, & qui habitent chez des peuples civilisés.

Nous aurions pu parvenir en peu de tems aux colonies Européennes, & bien plus sûrement, si nous eussions voulu passer au sud de nos montagnes; mais Lodever qui avoit ses vues, & qui vouloit transporter nos trésors, ou plutôt se les approprier, se vanta de connoître la carte de l'Amérique. Hélas! nous ne savions pas seulement qu'on avoit su réduire en petit la distance & la position des lieux; nous savions où se levoit & où se couchoit le soleil; voilà à quoi se bornoit notre géographie. Je me souviens que Lodever nous dit un jour que la terre étoit ronde, qu'elle flottoit au milieu de rien, qu'elle tournoit autour du soleil; moi, qui avois les démonstrations du contraire, je me moquai beaucoup de lui, & je ne voulus pas consentir à l'entendre sur ce chapitre. Il ne m'inspiroit néanmoins que la dérision, au lieu que, lorsqu'il tourmentoit dans sa fantaisie l'_ame_ de mon pere, mon gosier se séchoit de fureur, & j'étois prêt à l'écraser de toutes les puissances de mon être, tant il étoit soulevé contre cette horrible proposition.

Lodever nous fit faire quelques promenades sur le bord de la mer qui avoisinoit la belle plaine; il jeta une longue planche, se mit dessus, & nous donna le spectacle ravissant d'un homme qui marchoit sur les eaux. Il nous imprima tellement le respect par cette action, que nous n'osâmes plus contredire ses volontés. Tout ce qu'il essayoit, nous nous y soumettions aveuglément, & sans l'aimer, nous ne pouvions lui refuser notre admiration. Nous avions deviné par instinct que le cœur en lui étoit opposé à l'esprit. Nous ne sûmes que long-tems après que cette distinction réelle & appuyée sur mille exemples, étoit une distinction Européenne.

Notre magicien nous proposa de construire un esquif sur le bord de la mer; il nous en traça le plan, & nous le fit appercevoir tracé sur le sable. Nous le vîmes alors comme s'il voguoit sur les flots; & animé par ce dessein créateur, nous nous mîmes tous à l'ouvrage avec une ardeur que la fatigue ne pouvoit interrompre, tant nous étions émerveillés de l'idée qu'il nous avoit donnée. D'après la planche, nous jugeâmes l'esquif praticable; & quand nous vîmes le froid Caboul prendre part lui-même à cette nouveauté, nous augurâmes que rien ne seroit plus sûr que cette nacelle pour franchir l'espace des mers.

Lodever nous parloit de longer la côte jusqu'aux bouches du fleuve des Amazones, & de le remonter pour arriver aux colonies Portugaises, d'où nous pourrions alors faire voile en Europe. Tous ces mots étoient neufs pour moi; mais Lodever, en traçant une petite ligne, me prouvoit que rien n'étoit plus aisé. Il me montroit l'Europe dans un petit point qui n'étoit pas à onze pouces du lieu où nous étions, & je croyois la route aussi sûre qu'aisée. Il appliquoit à un grain de sable les noms des grandes villes que j'ai parcourues depuis; & comme rien n'étoit plus conséquent dans le dessein qu'il avoit tracé, je crus que l'exécution étoit facile, & qu'elle ne rencontreroit aucun obstacle. Ma raison ne me présentoit aucune objection solide; car Lodever, en me représentant les distances & les rapports, avoit subjugué mon entendement de maniere qu'il ne pouvoit pas se montrer rebelle, tant la conviction étoit gravée dans les figures empreintes sur le sable. Je me vis déjà en Europe & à Londres; ma mémoire étoit remplie de ces noms, avec lesquels il m'avoit familiarisé.

Le desir de voir des peuples & des pays nouveaux, qui avoit été une des passions d'Azeb dans sa jeunesse, devint la nôtre. Rien ne nous rebuta; nos yeux étoient fascinés sur la démarche la plus téméraire. Lodever, qui avoit ses vues, nous maîtrisoit; & s'aveuglant lui-même sur les dangers, il n'étoit pas possible qu'il frappât notre réflexion.

Nous construisîmes sous ses ordres un esquif d'un bois léger & solide, nommé _pango_, & dont les Américains se servent pour naviguer sans effroi sur les plus profonds abymes. Nous avions du loisir; nous travaillâmes sans relâche avec une activité incroyable. Le bon Caboul gémissoit d'abandonner la terre où reposoit son ancien maître; mais fidele à nos extravagantes volontés, il se faisoit un devoir de nous aider, voyant qu'il n'étoit aucun remede pour nous guérir. Lodever nous éveilloit avant l'aurore; & comme notre machine avoit pris une figure & une consistance, nous connûmes l'orgueil de cette création: notre espoir se réalisoit chaque jour; ce que nous avions vu gravé sur le sable s'édifioit sous nos mains, à notre grand étonnement. Lodever nous sembloit avoir prédit toutes les pieces qui devoient entrer dans cette machine merveilleuse; les plus petites, comme les plus grandes étoient présentes à son esprit. Il nous démontroit nos erreurs; & revenant à sa figure originale, il nous disoit avec un ton de supériorité: Ne vous ai-je pas dit d'abord que cela devoit être ainsi? Quand nous vîmes qu'il avoit tout prévu, & que tout étoit ordonné d'avance, nous crûmes, pour ainsi dire, que l'esquif sortoit de sa tête, & nous ne sûmes plus que nous humilier devant ses ordres. Il sembloit nous ouvrir par sa seule parole les routes de l'univers. J'oubliois le passé, confondu que j'étois par l'autorité de son génie; & je finis par croire tout ce qu'il me disoit, excepté lorsqu'il s'agissoit de l'ame de mon pere: mais il étoit trop prudent pour entamer cette question qui m'irritoit à l'excès; & il s'en étoit apperçu.

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CHAPITRE XXVIII.

Plus nous avancions, plus notre courage redoubloit. Nos travaux, animés par l'espoir de jouir d'un avenir heureux, n'étoient plus des travaux; ils s'étoient métamorphosés en plaisirs. Plus de fatigues: tout étoit amusement, & chaque coup de hache nous donnoit l'avant-goût des voluptés Européennes.

L'esquif arrondi étoit bâti sur la greve; nous ne pûmes domter je ne sais quelle satisfaction orgueilleuse, en voyant l'ouvrage de nos mains. Quelques essais nous transporterent de la joie la plus vive, sur-tout lorsque nous vîmes notre chaloupe se balancer sur les ondes, quitter le rivage & suivre au loin le mouvement de la vague écumeuse; elle résistoit aux assauts de l'élément mobile. Lodever se jeta à la nage pour la rattraper, & revint, maîtrisant les flots avec un double aviron. Il nous parut un être supérieur qui, dans une majesté tranquille, commandoit à l'élément capricieux. Quand il atteignit le rivage, peu s'en fallut que nous ne nous prosternassions à ses pieds; Caboul laissoit voir sur son visage combien il étoit lui-même émerveillé. Il entra dans l'esquif; & quand il se vit porté sur le dos des vagues, il fit des exclamations qui auroient pu enivrer d'orgueil l'être le plus vain de la terre.

Dès ce moment Lodever devint notre maître absolu, nous obéissions à son geste; & Caboul, qui s'étoit montré le plus rebelle, fut l'esclave le plus attentif à ses ordres.

Une voile flottante, tissue d'écorce d'arbre, acheva la composition du chef-d'œuvre. Lodever ne nous avoit point fait part de cette merveilleuse invention, afin de terrasser nos esprits & de nous imprimer un respect plus profond. Nous crûmes tous trois qu'il y avoit une grande distance entre son intelligence & la nôtre: nous avouâmes notre foiblesse & notre insuffisance, & nous l'honorâmes sincérement autant qu'il pouvoit l'exiger.

Le jour de notre départ est enfin arrêté; tout est d'accord: nous comptions au bout de quelques heures toucher les bords de cette Europe fortunée. Lodever charge la barque de nos trésors; il choisit les plus précieux, & forcé d'abandonner le reste, il soupire; nous soupirons à son exemple, & nous payons à l'avarice un premier tribut.

Nous prîmes quelques provisions; mais la nature devoit suffire à nos besoins le long des fleuves fertiles que nous allions côtoyer. Un petit voyage d'une demi-lieue nous avoit enhardis au point que nous aurions bravé les tempêtes. Lodever commandoit à cette barque flottante, comme il commandoit à son bras: il nous apprit à la faire tourner en tous sens; & en humbles disciples, nous prenions des leçons que notre adresse naturelle ne rendoit pas infructueuses. Rien n'égale le plaisir que je ressentois à diriger cet esquif, & j'étois fier de courir sur un élément assujetti: ce que je n'eusse pas imaginé avant d'en avoir fait l'essai.