L'homme sauvage

Part 6

Chapter 63,678 wordsPublic domain

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CHAPITRE XX.

Cependant le respectable Azeb voyoit dans l'amertume de son cœur le dégoût que nous inspiroit notre heureux désert, ainsi que toutes les folies que nous adoptions de la bouche de l'étranger. Ses larmes couloient en silence; mais toujours fidele à son premier plan de ne louer ni blâmer aucune de nos actions, il se contentoit de nous dire que le bonheur n'étoit pas plus en Europe que dans le lieu que nous habitions. Il n'osoit contredire ouvertement nos idées, convaincu que l'opposition réelle aux volontés de l'homme enflamme son indépendance naturelle & le rend faux, rusé, artificieux. Dans une circonstance aussi cruelle il se conduisit de même: il attendit que la raison nous éclairât sur un projet insensé; mais la raison l'a-t-elle jamais emporté sur le goût vif du sentiment soutenu des prestiges de l'imagination?

Pervertis que nous étions, nous lui annonçâmes un jour sans ménagement que nous avions pris la résolution de partager le bonheur des Européens & de transporter chez eux nos richesses, afin de jouir sans travail des délices qu'offroient ces climats fortunés. A ces mots, le malheureux Azeb leva les mains vers le ciel, voulut parler, ne put que pleurer, se jeta dans les bras de Caboul, & se retira, accablé sous le poids de sa douleur.

Sa profonde tristesse nous causa quelqu'émotion; mais, ingrats & dénaturés que nous étions, nous nous familiarisâmes avec ce front triste, dont les regards baissés accusoient hautement nos folies; la voix d'un séducteur avoit plus de pouvoir que celle d'un pere. Il nous prit à l'écart; & ayant prononcé le nom de Lodever, il répandit sur nous des larmes; il nous représenta l'impossibilité de parvenir à une colonie Européenne sans un danger manifeste; il nous montra le sacrifice de notre liberté, de notre repos, fait imprudemment à la satisfaction d'un vain desir qui s'éteindroit à la premiere jouissance; il nous assura que ces mêmes trésors qui nous inspiroient une joie insensée & dont nous avions long-tems ignoré la dangereuse valeur, étoient la source empoisonnée de cette foule de maux qui couvroient les royaumes Européens; il nous fit un tableau effroyable de la violence & de la perfidie réciproque de ceux qui se disputoient les parcelles de ces métaux.

Il ne nous déguisa pas que des jouissances étoient attachées à la distribution de ces richesses; mais il nous assura qu'elles s'écouloient avec rapidité, que nous serions plus malheureux après les avoir perdues, & que la crainte même de les perdre étoit un supplice. Il nous dit, hélas! tout ce que nous n'étions pas alors en état de comprendre.

L'aveu qui lui étoit échappé nous offroit la perspective agréable dont Lodever nous avoit flattés, & nous lui disions: Nous voulons voir des pays nouveaux; nous avons besoin de connoître ce qui est au-delà de notre petit vallon. Lodever nous a peint ce monde comme d'une grande étendue, & nous voulons voir ces villes, ces peuples, toutes ces belles choses enfin que font ces hommes & que nous ignorons.

Azeb ne put répondre à nos discours; mais prenant un ton ferme, où l'accent de la douleur perçoit par intervalles, il nous dit: Vous êtes jeunes, mes enfans, votre imagination vous abuse: je sens qu'il me sera impossible d'y mettre un frein; je n'ai voulu & je ne veux que votre bonheur: si vous croyez le trouver dans un autre monde, vous vous trompez. Eh bien, abandonnez la terre qui vous a vu naître, abandonnez un pere qui vous chérit; abandonnez jusqu'au fidele Caboul, cet ami de ma triste vieillesse; je vous le cede encore; je vivrai, je mourrai seul dans ces déserts. J'ai su affermir mon ame contre tous les revers. Je ne prévoyois pas celui-là; mais... m'y voilà disposé.

Le discours de ce bon pere émut nos cœurs; nous nous jetâmes à ses pieds. O mon pere! vous nous accompagnerez, vous jouirez des délices qui nous attendent; nous serons tous heureux loin de ce désert. Si vous connoissiez les jouissances dont Lodever nous a fait le récit! Venez voir avec nous les objets les plus merveilleux. Vous avouerez vous-même qu'un autre monde offre à chaque pas des plaisirs qui nous manquent. Au lieu de nous répondre, Azeb nous embrassa avec un air de compassion, & se retira d'un pas triste & tremblant.

Azeb avoit convaincu notre esprit, mais non point notre cœur: nous n'étions plus heureux dans les montagnes de Xarico, parce que nos desirs enflammés par l'espérance d'autres biens, brûloient de se satisfaire à quelque prix que ce fût. Je chérissois plus que jamais Lodever, dont chaque acte étoit pour moi une instruction. Son industrie facile, son esprit insinuant, tout en lui me plaisoit. Il est vrai qu'il savoit me flatter avec tant d'art, qu'il m'étoit devenu presqu'aussi cher que Zaka.

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CHAPITRE XXI.

Vous jugerez, cher chevalier, à quel point mon cœur étoit abusé en sa faveur. Zaka étoit tombée depuis quelque tems dans une mélancolie profonde. Il me fut aisé d'appercevoir que Lodever étoit amoureux de Zaka: je savois qu'elle ne le haïssoit pas. Cependant je la voyois dans une situation pénible. Je frémissois de perdre un cœur sans lequel je ne pouvois vivre heureux. Je ne savois pas dissimuler, & je voyois distinctement que Zaka aimoit Lodever. Elle m'avoit déployé son cœur innocent & sincere, tel que la nature l'avoit formé: je ne pouvois mettre en doute sa tendresse: il n'y avoit en elle ni trahison, ni perfidie, j'en étois bien sûr. Les caresses de Zaka étoient trop vives pour qu'elle pût me trahir; & si le hasard me procura une connoissance qui me manquoit, je n'en avois pas besoin.

Un soir qu'assise à côté de Lodever elle paroissoit rêveuse, je me glissai derriere elle pour écouter leur entretien. Ce cœur que j'avois soupçonné n'étoit retenu dans son amour ni par la honte, ni par la crainte, mais seulement par un amour plus extrême qu'elle me portoit. C'étoit sa tendresse pour moi qui la préservoit d'une infidélité qui sans ce sentiment vainqueur lui auroit peut-être été chere. Voici les paroles de Zaka; pesez-les.

Pourquoi me tourmentes-tu? disoit-elle; tu sais que je ne te hais point, mais je ne puis pas t'aimer autant que Zidzem. Zidzem a possédé mon cœur avant toi, puis-je moins l'aimer? Non; il faut que je l'aime toujours au même degré. Pourquoi es-tu venu pour nous rendre tous deux malheureux? Pourquoi t'obstines-tu à me demander ce que je ne t'accorderai jamais? Contente-toi de l'amour que j'ai pour toi; c'est bien assez; contente-toi de ce baiser, puisqu'il te fait plaisir; tout le reste est pour Zidzem: je l'aime avant toi; & si tu ne veux pas me rendre malheureuse, tu ne me demanderas rien au-delà. Vivons en bonne intelligence, baise ma main, baise mon col, baise mon front: mais garde-toi d'aller au-delà; je te rejeterois loin de moi, je ne te donnerois plus ma main à baiser, car voilà tout ce que je puis faire pour toi. Je t'aime beaucoup; mais j'aime encore plus Zidzem, parce qu'il est le premier & que ma fille me dit, quand je la regarde, que je ne dois point accorder à d'autres ce que je lui ai accordé.

La franchise de Zaka mit en désordre l'éloquence de Lodever; il ne sut que répondre. Il lui dit, mais d'une voix tremblante, qu'il demandoit à partager ces précieuses faveurs avec Zidzem, & non à l'en priver; que je n'en serois pas moins fortuné en l'ignorant; que je ne le saurois jamais...... Non, dit avec impatience Zaka, lui mettant la main sur la bouche, cela ne sera pas, je te le dis, n'y pense plus. Je suis à Zidzem, & non à toi. Baise ma main, baise mon col, baise mon front; mais tu n'obtiendras rien au-delà. Dis, si tu étois à sa place, y consentirois-tu? Pourquoi veux-tu faire de la peine à mon cher Zidzem? N'es-tu pas son ami? Ma fille me dit que je ne dois point t'écouter.

Lodever ne put repliquer; mais il se mit à ses genoux, & employa les prieres & les instances. Zaka le laissa à ses pieds, soupira, & se cacha le visage de ses deux mains. Elle lui déclara en gémissant, qu'il lui en coûtoit beaucoup pour le refuser; qu'il auroit tout à espérer, si elle ne m'aimoit pas avec la plus forte tendresse; mais qu'elle m'aimoit par-dessus tout. En prononçant ces mots, elle se précipita sur lui, fut la premiere à baiser son front, ses yeux, en lui criant: J'aime Zidzem; prends cela pour te consoler. Je t'aime aussi, je te promets de t'aimer; mais ne me demande point, je te le répete, ce que je ne puis t'accorder; contente-toi de ces caresses, & n'offense ni ton ami ni moi. En disant ces mots, elle serroit sa tête contre son sein, & lui baisoit le front.

Lodever, enhardi par cet aveu & ses caresses, crut que le moment de sa victoire étoit arrivé, & tenta quelques efforts. Zaka, sans être intimidée, se dégagea à l'instant de ses bras, sans trouble, sans colere, sans reproches & avec un sang froid qui attestoit la paisible vertu de son ame. Elle s'éloigna sans lui jeter un regard; elle entra dans une allée sombre, & moi je sortis de l'endroit où j'étois caché. Je la retrouvai à cinquante pas, & je ne vis sur son front aucun trouble. Sa victoire ne lui avoit rien coûté: elle m'aborda comme de coutume; rien n'exprimoit sur son visage la conversation qu'elle venoit de tenir; elle me tendit la main avec sérénité; & moi qui l'adorois plus que jamais, je n'étois plus maître de mes mouvemens; je la pressai dans mes bras; les siens s'ouvrirent pour me recevoir; pressé sur son sein, je sentis renaître ce premier instant de volupté qui m'avoit embrasé de tous les feux de l'amour: je m'enivrois du charme de la retrouver tendre & fidelle. Elle s'abandonna à mes transports; elle me disoit, dans l'effusion d'un cœur pur & sincere: Je t'aime avant tout, je t'aime par-dessus tout, sois en sûr. Je ne suis pas maîtresse de mon cœur, je ne sais si un autre y viendra après toi; mais je n'aimerai jamais personne comme je t'aime. Et moi qui avois été témoin des discours & des tentatives de Lodever, n'ayant plus ni inquiétude, ni jalousie, je me plaisois à considérer cette belle ame que la nature s'étoit plû à cacher dans un immense désert.

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CHAPITRE XXII.

Croiriez-vous, cher chevalier, que, sûr d'être aimé de Zaka, je ne pus voir sans compassion le trouble qui dévoroit l'ame de mon ami? Je m'attendris sur son état. Plus j'aimois Zaka, plus je sentois qu'on devoit l'aimer: je lui pardonnois l'amour qu'il avoit pour elle, parce que j'éprouvois qu'il étoit impossible de s'en défendre.

Je pouvois, il est vrai, lui reprocher sa conduite mystérieuse, sa réserve, ses efforts, quoique vainement tentés: mais toutes ces fautes étoient celles de l'amour; je les excusois, & ne voyois plus que les combats cruels dont il étoit agité.

Il tomba dans une tristesse sombre que je tâchai vainement d'adoucir par tous les soins de l'amitié. Que sa douleur muette, que ses regards qui tomboient languissamment sur Zaka & s'en détournoient avec effort, firent d'impression sur mon ame! Je n'osai plus être heureux en le voyant souffrir. Je me reprochois mon bonheur comme un crime: & ayant l'expérience des maux sensibles qui accompagnent des desirs inutilement conçus, je me disois que je ne devois pas goûter des plaisirs dont mon ami & mon compagnon étoit privé. Sa physionomie prenoit chaque jour quelque chose de plus triste & de plus farouche, & les tourmens de son cœur se peignoient visiblement sur son visage. Alors je souffris moi-même de sa situation pénible, & je rêvois aux moyens de l'enlever à ses privations douloureuses.

Sans doute il avoit lu dans mon cœur mieux que je n'y lisois moi-même, & il me tint ce discours que j'écoutai sans indignation. Il n'auroit pas tenu le même langage à tout autre qu'un sauvage.

Cher Zidzem, pardonne, me dit-il; je me sens indigne de ton amitié: depuis long-tems je t'offense; il faut que je t'ouvre mon cœur: la dissimulation m'est un fardeau pénible. Ce cœur infortuné aime ta Zaka, & l'aime jusqu'à la fureur. Vois dans ce cœur déchiré tous les tourmens de l'amour. Un feu cruel me consume & me pousse vers le désespoir. Non, je ne cesserai de l'aimer que lorsque je cesserai d'être. Délivre-toi d'un rival odieux, Zidzem, ôte-moi une vie qui m'est importune; préserve-moi du crime que dans mon aveuglement je pourrois commettre. Va, la mort sera pour moi un bienfait; mes jours ne sont plus qu'un long supplice; je ne veux pas être plus long-tems ingrat envers mon ami, mon libérateur: c'est assez d'être malheureux, sans devenir criminel & perfide. Ah, combien je me hais moi-même d'être ainsi! Mais je suis seul consumé de desirs, tandis que tu reposes dans les bras de Zaka. Dangereuse Zaka! les feux que tu allumes ne peuvent s'éteindre. Il falloit ne te pas voir, pour ne point t'adorer. Je n'ai plus d'autre ressource que la mort contre l'horreur de mon existence, & c'est l'asyle que j'embrasse. Adieu, mon cher Zidzem. Tes yeux ne seront plus fatigués de mon aspect coupable; tes oreilles n'entendront plus mes gémissemens: je vais mourir, puisque je ne puis vivre sans envier le bien qui t'appartient.

Il prononça ces mots avec un tel désordre, que je craignois à chaque instant les suites extrêmes de son désespoir. Je fus touché jusqu'aux larmes après l'avoir entendu. La confiance qu'il me marquoit, cet aveu sans artifice, sa constance qui paroissoit vaincue & qui frémissoit de toucher au crime, tout me le rendit plus cher, plus intéressant; je compatis à ses souffrances, & en l'écoutant je me représentois les tourmens que j'aurois à endurer si Zaka rejetoit les desirs de mon amour.

Cet Européen rusé connoissoit bien mon cœur; il sentoit que je serois capable de tout sacrifier aux pleurs de l'amitié, & que sa franchise éveilleroit ma générosité. Son tourment n'étoit pas plus vif que le mien; car si je voulois lui rendre le repos, il me falloit perdre ma félicité. Choix cruel! l'image de mon ami expirant me suivoit jusques dans les bras de Zaka. Au comble du bonheur, son sort me sembloit plus affreux. Zaka étoit tendre, passionnée; mais je ne goûtois plus le charme de la posséder. Lodever soupiroit en ma présence, & me faisoit chaque jour l'aveu naïf de ses tourmens. La résolution que je pris vous étonnera; mais elle me fut inspirée par la pitié, par la bonté naturelle de mon cœur, par je ne sais quel sentiment. Je me déterminai à partager avec mon ami la possession de Zaka.

Vous direz que c'est un acte de générosité de sacrifier sa maîtresse à son ami, mais que c'est une action vile de la partager avec qui que ce soit; qu'elle est aussi éloignée de la nature que des mœurs civilisées; qu'il n'y a pas un animal, soit domestique, soit féroce, qui ne dispute sa femelle à coups de dents ou à coups de griffes. J'eus d'autres sentimens dans mon désert: je ne crus pas m'avilir en obéissant à la pitié. J'aimois Zaka, j'aimois Lodever; je voulois le bonheur de l'un & de l'autre; mon cœur ne pouvoit se fermer à leurs soupirs, & j'agissois à la fois par un sentiment de compassion, d'équité & de tendresse. Je ne connoissois point l'adultere: je faisois un sacrifice réel. Un sauvage qui met l'honneur dans le courage & dans la noblesse de l'ame, voit les choses bien autrement qu'un homme civilisé.

D'un autre côté, je sentois qu'il n'y auroit plus de joie pour moi dans le monde, en voyant près de moi un homme sans cesse gémissant. De l'autre, je me représentois le plaisir délicieux de l'arracher au désespoir, de lui rendre la vie. Je ne perdrai point le cœur de Zaka, me disois-je; elle m'aimera toujours, & le bonheur de Lodever n'ôtera rien à la somme du mien. Aucune idée honteuse ne se mêloit à ce partage.

Cependant, je l'avouerai, mon cœur murmuroit de ce cruel devoir: il m'en coûta pour surmonter un sentiment jaloux; mais je songeai qu'une tranquillité générale en seroit le fruit. J'allai exposer mon projet à Lodever, qui parut très-étonné de ma générosité; car c'est ainsi qu'il nommoit mes nouveaux desseins. Il m'embrassa en me témoignant la plus vive reconnoissance, & nous convînmes d'engager Zaka à la cession la plus rare, scandaleuse sans doute chez les peuples civilisés, mais qui dans mon désert n'étoit qu'une suite conséquente de mon amitié pour Lodever, de ma pitié pour ses souffrances, & de mon amour pour la concorde & la paix.

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CHAPITRE XXIII.

Zaka rougit prodigieusement à la proposition que je lui fis. La honte & l'étonnement attachoient ses regards à la terre, & chaque parole sembloit la pétrifier. Immobile, elle garda le silence; puis levant les yeux, elle les fixa sur les miens, comme pour y découvrir les vrais sentimens de mon cœur; sans doute elle vouloit y descendre, & elle cherchoit avidement à lire dans ma pensée: mes regards étoient tristes & confus; j'attendois ce qu'alloit prononcer sa bouche, & je tremblois de l'arrêt; car je pouvois bien consentir à partager le cœur de mon amante, mais non immoler entiérement le déplaisir secret que j'en ressentois.

Je lui exposai l'amour de Lodever, le désespoir qui empoisonnoit sa vie & flétrissoit pour lui le riant aspect de l'univers; je lui disois: Nous partageons l'air, les fruits de la terre, les rayons du soleil.... Pour toute réponse Zaka me lança un regard qui pénétra mon ame; elle vola dans mes bras; elle m'accabla des plus tendres baisers. Eh quoi, Zidzem, me dit-elle du ton du reproche, ne t'ai-je pas donné assez d'assurances que je t'aime & n'aimerai jamais que toi? Crois-tu que Zaka soit fausse, double, artificieuse? O cher Zidzem! un cœur peut-il être à deux? L'amour peut-il se partager? Tu le connois bien peu si tu en doutes. Imprudent! tu ne sais pas lire dans ton propre cœur: va, si je te privois d'une seule caresse, tu deviendrois malheureux: mais cela n'arrivera point; c'est à moi à te défendre, à te protéger contre toi-même & contre la foiblesse de ton cœur, lorsqu'il s'abuse à ce point. Ah, que de remords je t'épargne! Sais-tu quelle seroit l'amertume de ta douleur, l'horreur de tes regrets? Tu maudirois mille fois l'outrage que tu aurois fait à l'amour & à ta fidelle Zaka. Tu ne me verrois plus du même œil: toute ta félicité seroit évanouie... Et puis se tournant avec fierté vers Lodever, elle lui dit: Et toi, fatal étranger, ne me poursuis plus, & oublie-moi; c'est depuis ton arrivée que j'ai éprouvé les chagrins de l'amour; je n'en connoissois que les délices; le trouble est venu sur tes pas. M'aimes-tu autant que Zidzem? Non, cela n'est pas possible. Ton regard m'épouvante; ton amour me fait peur; jamais ton œil ne luit d'une flamme douce. Je t'ai aimé tant que tu n'as pas voulu désunir nos cœurs. Retourne dans ton pays, vas y trouver celle que tu as quittée; peut-être elle seche aujourd'hui dans les larmes; elle implore la fin de sa vie, en devinant que tu veux porter ton cœur à une autre qu'elle.

Je fis un second effort en faveur de mon ami, attestant que je voulois l'empêcher d'être sans cesse gémissant, s'il y avoit de ma faute; mais la fiere Zaka, avec un geste noble & contemplant Lodever avec un dédain que je ne puis rendre, m'auroit jeté à moi-même un regard de mépris, s'il n'eût été adouci par l'amour. Jamais ce front si noblement courroucé ne sortira de ma mémoire. Je me tus; j'étois honteux, anéanti; je me jugeai au-dessous d'elle; un trait rapide de lumiere me fit voir que cette proposition étoit un outrage à son amour. Je m'applaudis dans le fond du cœur de la trouver constamment tendre & fidelle. Un de mes regards implora mon pardon, tandis que je tâchois de consoler Lodever, en lui disant que j'avois tout tenté pour qu'il fût tranquille, & que cela ne dépendoit plus de moi. Lodever avoit les yeux baissés & gardoit un morne silence. Il ne pouvoit ni rester ni fuir; il étoit comme enchaîné par une puissance invisible.

Je n'osois plus interroger les regards de Zaka, lorsque tout-à-coup ses bras s'entrelacerent aux miens; sa bouche pressa mes levres & je ne fus point maître de résister à mon ravissement. Je rendis à Zaka ses tendres caresses, & je ne songeai pas assez à dérober à Lodever le spectacle de mon triomphe. Livré aux transports de mon amante, j'oubliai mon ami. Trop foible pour soutenir la vue de nos caresses innocentes & vives, Lodever s'éloigna & s'enfonça dans un bois sombre.

Sorti de mon ivresse, je me reprochai ma cruauté; j'en témoignois mon mécontentement à Zaka, qui avoua avoir eu tort. Je courus sur les pas de Lodever pour l'appaiser, le consoler, & calmer ses maux par les paroles les plus douces. Il écouta tout ce que je lui dis avec une froideur que je n'aurois osé attendre après une pareille scene. Il me répondit avec beaucoup de tranquillité qu'il falloit s'en remettre à cette derniere décision; je le vis même sourire. Je crus que, frappé de la tendresse inviolable de Zaka & de l'inutilité de ses poursuites, il pouvoit renoncer à elle. Ah! si j'eusse mieux connu la dissimulation terrible des passions dans le cœur des Européens, j'aurois pressenti que ce calme trompeur, semblable à celui qui précede la tempête, annonçoit une vengeance sourde & épouvantable.

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CHAPITRE XXIV.

Quelques jours après cette aventure Lodever m'apporta un très-beau coco, espece de fruit excellent qui croît en Amérique, & dont il savoit que je mangeois volontiers. Zaka arriva au même instant & voulut goûter de ce fruit. Lodever le lui arracha vivement de la main, donnant pour prétexte que son front étoit trempé de sueur. Sa crainte paroissoit fondée; ce fruit est très-dangereux lorsqu'on en mange à contre-tems. Lodever jeta fort loin ce coco, pour ne pas, disoit-il, exciter l'envie de Zaka, si elle le voyoit manger: ensuite il nous engagea à faire une petite promenade.

De retour je cherchai mon coco vers l'endroit où il l'avoit jeté; je ne le trouvai point. Azeb qui n'étoit pas éloigné me demanda ce que je cherchois. Un très-beau coco, lui répondis-je. Oui, dit Azeb, il étoit bon: surpris par la soif, je l'ai ramassé, j'ai bu la liqueur & mangé le dedans; mais je ne sais, depuis un instant il me cause de vives douleurs. Je m'approchai de mon pere: un frisson l'avoit saisi; je lui présentai mon bras pour soutenir ses pas chancelans. De moment en moment son état devint plus violent: il souffroit comme si on lui eût déchiré les entrailles; il fut obligé de s'appuyer sur moi. Tout-à-coup son corps frémit dans mes bras, les forces me manquent, & il tombe étendu par terre, se roulant & poussant des cris lamentables.