L'homme sauvage

Part 5

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Il y eut combat entre nous pour celui qui iroit chercher Azeb & Caboul; car l'étranger étoit blessé au pied, & pour marcher il avoit besoin de deux points d'appui.

Zaka, qui ne s'étoit jamais montrée rebelle à aucun de mes desirs, vouloit que ce fût moi qui allasse chercher Azeb & Caboul. Il me fallut employer le ton de la priere, & puis de l'autorité, pour qu'elle se déterminât à m'obéir. J'apperçus de la contrainte dans son obéissance, & ce ne fut que long-tems après que cette remarque passagere redevint vivante dans ma mémoire.

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CHAPITRE XVI.

Pendant son absence j'essayai quelques mots espagnols que mon pere m'avoit appris. Je voulois le rassurer, & lui dire qu'il n'avoit rien à craindre de nous. Il étoit tout tremblant, malgré notre zele & nos soins. Je compris par ses réponses & ses gestes qu'il venoit d'échapper à l'esclavage tyrannique des Espagnols.

Zaka revint en peu de tems, hors d'haleine, accompagnée d'Azeb & de Caboul. Elle avoit hâté leurs pas avec la plus vive chaleur. Nous transportâmes l'étranger dans notre demeure avec beaucoup de peine. Azeb connoissoit les herbes salutaires, propres à le guérir, & dont la nature avoit gratifié notre désert. Il les appliqua sur les plaies de l'infortuné; il l'assura que dans peu il seroit guéri.

Comme Azeb entendoit parfaitement l'espagnol, l'étranger lui apprit en cette langue qu'il étoit Anglois; qu'il avoit été fait prisonnier par les Espagnols, & réduit par eux au plus affreux esclavage. Enseveli vivant dans les gouffres de la terre pour fournir de l'or à ses insatiables tyrans, las de leur joug & de leurs outrages, il s'étoit échappé, aimant mieux trouver la mort dans les déserts que de l'attendre parmi ces barbares. En gravissant le long des précipices, son pied mal assuré l'avoit fait rouler; & sans un quartier de rocher, auquel il s'étoit retenu, il périssoit. Il étoit si foible qu'il ne pouvoit nous exprimer sa reconnoissance qu'en nous serrant les mains. Zaka étoit attendrie de sa douleur, & moi j'étois tout ému de ce qu'il exaltoit si fort un service que je n'avois regardé que comme un devoir. Je rougissois des louanges qu'il donnoit à notre humanité.

Quelques jours après qu'il eut repris ses forces, il nous fit le tableau des cruautés que les Espagnols exerçoient contre les malheureux destinés à creuser la terre pour en tirer ce métal si funeste au monde. Il le fit avec des traits si animés, que nous fondîmes tous en larmes. Sont-ce des hommes, m'écriai-je, qui traitent ainsi des hommes! La nature a-t-elle caché dans leur cœur la rage des bêtes féroces! Combien ne sommes-nous pas heureux d'être séparés de pareils barbares!

Zaka toute tremblante, pressant ma fille dans ses bras, se refugioit dans mon sein. O Zidzem! disoit-elle, sommes-nous loin de ces monstres? Je ne veux plus que tu mettes le pied hors de cette enceinte: ils t'enleveroient pour être leur esclave. Choisis plutôt la mort. Oui, Zidzem, tue-moi de ta main avant que.... Elle retomboit dans mes bras foible & décolorée.

Le plaisir d'être échappé à leurs mains féroces se déployoit tout entier sur le front de l'étranger; & ce plaisir si vif, qu'il ne nous déroboit pas, fut la plus douce récompense de notre pitié. Par la joie que j'éprouvois intérieurement, je sentis que j'avois fait une action agréable à Dieu; je me reconnus bon, ce qui me fit un souverain plaisir. Je pleurois, non sans volupté, car j'étois attendri sur le sort de cet Anglois, & j'éprouvai que l'on ne secourt point son semblable sans en être récompensé dans la partie la plus intime de notre être.

Je conçus bientôt une vive inclination pour cet Anglois. Il étoit d'une figure agréable, & un peu plus âgé que moi. Je souhaitai qu'il n'eût aucun des vices communs aux Espagnols. Combien je me promis d'agrémens dans sa société! Le croiriez-vous, cher chevalier? j'avois soupiré plus d'une fois après un ami, c'est-à-dire, après un jeune homme de mon âge & de mon caractere, avec lequel je pusse converser familiérement & sans gêne. J'avois un besoin de découvrir à quelqu'un toutes mes pensées secretes, & de lui faire part sans réserve de ma joie, de mes chagrins, de toutes ces petites choses si intéressantes à dire quand c'est la confiance qui les reçoit.

Le cœur de l'homme goûte une sorte de volupté lorsqu'il lui est permis de s'épancher librement: c'est un doux besoin, & ce besoin je l'ai assez vivement ressenti. J'aimois assurément Zaka autant qu'on peut aimer, & cependant il me restoit auprès d'elle des momens qui n'étoient pas remplis; ma raison cherchoit un être qui pût éclairer la mienne; il me manquoit le plaisir de la familiarité. L'amour est un feu actif: il épuise l'ame, & c'est après ses jouissances qu'il est doux de se reposer dans le calme paisible de l'amitié. Après avoir senti vivement, on aime, je crois, à raisonner ses sensations, à se rendre compte de ce qu'on a éprouvé, à interroger autrui, à lui communiquer le récit de sa propre félicité. Je cherchois cet ami. Azeb, par son âge & le respect que je lui portois, ne pouvoit être ni mon égal ni mon confident: je sentois que ce que j'avois à dire ne pouvoit pas être déposé dans le sein d'un vieillard. Caboul, quoique doué d'un cœur excellent, n'avoit pas un esprit assez ouvert pour pouvoir m'intéresser pleinement. D'ailleurs, il me paroissoit absolument impassible.

Ce charme mutuel de l'amitié, si long-tems desiré, je me le promis avec cet Anglois. Tout ce qu'il me disoit me le rendoit cher: il m'instruisoit, il m'éclairoit; j'avois soif de sa conversation; il devint mon ami, mon ami inséparable. J'épanchois dans son cœur tout ce qui étoit dans le mien. Je lui fis part de mes plaisirs, de mes peines; je n'avois rien de caché pour lui: je lui parlois de Zaka, & c'étoit pour moi un contentement profond d'embrasser mon amante & d'en parler à mon ami.

Ainsi je n'avois pas encore connu le nom de l'amitié, que j'avois senti cette noble passion. Je m'y livrai avec un penchant qui n'admettoit aucune réserve, & je me félicitois du plaisir nouveau qui alloit embellir notre séjour. Pour le coup, je sentis qu'il ne me manquoit plus rien: j'avois su placer toutes les affections de mon ame, & je puis protester que ce que l'on appelle ambition, gloire, desir de la renommée, desir du pouvoir, je puis attester, dis-je, que ces passions m'étoient parfaitement inconnues. J'étois heureux par l'amour, l'amitié, la confiance, la douce égalité; & mes desirs ne s'égarerent pas au-delà.

Zaka sentoit encore mieux que moi le mérite de l'étranger: elle l'écoutoit avec intérêt; elle m'exaltoit souvent le bonheur que nous avions de le posséder. Avide de recueillir toutes ses paroles, elle l'interrogeoit sans cesse; & infatigable dans sa curiosité, elle sembloit craindre de le fatiguer de ses questions répétées, autant qu'elle lui savoit gré de sa complaisance à y répondre.

Je marque ici l'origine & les progrès du zele qu'elle conçut pour l'étranger, afin que l'on puisse mieux juger de son ame. Déjà familiere avec lui, elle l'appelle à ses côtés, lui commande, & demeure muette lorsqu'il parle. Elle vante son éloquence, & me fait taire lorsque je veux l'interrompre par une question subite. Il lui seroit inutile de déguiser le feu qu'elle met dans ses discours & ses actions, & elle ne songe pas à le dissimuler. Elle ne cherche peut-être pas encore à lui plaire; mais ses regards disent assez que l'étranger lui plaît. Elle me tire quelquefois à part, & me dit en secret: Zidzem, regarde comme il est beau; regarde ses longs cheveux blonds & flottans, & ces yeux bleus si vifs: tous les Européens sont-ils aussi beaux que lui? Quel dommage qu'ils soient si barbares! Comment se peut-il que des hommes d'une si belle physionomie tuent, égorgent, brûlent? Que j'aimerois à demeurer au milieu d'eux, s'ils n'étoient pas aussi méchans! Le pauvre Lodever [c'étoit le nom de l'Anglois] ne ressemble sûrement pas à ceux dont il nous parle; il a souffert par eux, il les déteste, il vivra toujours avec nous. Ah! Zidzem, dis-moi, si dans son pays il a laissé une amante, qu'elle doit être malheureuse! Qu'en dis-tu, cher Zidzem? Songes-tu combien mon cœur auroit à souffrir, s'il falloit que je vécusse séparée de toi?

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CHAPITRE XVII.

J'écoutois les discours de Zaka sans éprouver aucun sentiment jaloux. Au commencement, ils ne me paroissoient exprimer que la pitié d'un cœur naïf & compatissant: mais elle les répéta si fréquemment & avec tant de chaleur, qu'ils me déplûrent autant qu'ils m'avoient charmé.

Je ne sais quelle lueur passa dans mon esprit: je devins inquiet & taciturne, sans avoir un juste sujet de plaintes. Je parus froid lorsque Zaka parloit de l'étranger: je ne lui répondis plus; elle en murmura, & alla jusqu'à me reprocher mon indifférence pour un aussi beau jeune homme, qui nous donnoit toutes sortes d'instructions. En effet, il avoit embelli nos petites plantations, & nous avoit donné des conseils salutaires sur la culture de notre jardin.

Malgré l'attachement que j'avois pour Lodever, il me fut impossible de domter une certaine aversion; & comme je le voyois rechercher Zaka, & que celle-ci paroissoit contente de le voir, je voulus toujours être présent à leurs entretiens. J'observois leurs moindres mouvemens, & sur-tout je ne quittois plus Zaka.

Déjà les regards que je jetois sur elle portoient l'empreinte du chagrin qui me dévoroit. O tourment! jamais mon cœur n'avoit rien souffert de si cruel. Lorsque je voulois l'accabler de reproches, je pâlissois de honte comme si j'allois commettre une injustice & m'avilir moi-même. Que cette Zaka si tendre étoit devenue funeste à mon repos! Je la haïssois, je pense, en l'adorant toujours. Je versois des pleurs dans l'ombre, & je n'osois manifester une fureur sombre qui m'empêchoit de jouir de ses caresses.

Je n'osois parler, & j'étois toujours sur le point de délier ma langue & de me livrer à un sentiment furieux. Quel état horrible! Zaka lut sans peine dans mon ame déchirée; elle me demanda avec effroi la cause de ma douleur. Tu la demandes, lui dis-je en pâlissant & dans un trouble inexprimable, tu la demandes la cause de ma douleur, & c'est toi-même qui l'es. Pourquoi ne m'aimes-tu plus? Pourquoi souries-tu à un autre qu'à moi? Tous tes regards m'appartiennent; je ne veux point que tu regardes l'étranger comme tu le fais. Mérite-t-il mieux que moi ton amour? Puis, ne suis-je pas le premier que tu as aimé? Ah! si ma fille savoit parler, elle te reprocheroit ton injustice; elle te diroit qu'elle est venue au milieu de nous deux, & qu'il n'est plus permis à l'un & à l'autre d'aller d'un autre côté. Comment veux-tu que ma fille m'aime un jour, si tu cesses de m'aimer?

A ces reproches, Zaka qui n'avoit point appris à feindre, baissa les yeux comme une coupable, & les relevant tout-à-coup pleins de honte & de larmes, elle se jeta dans mes bras. Injuste Zidzem, dit-elle en soupirant, est-ce un crime que d'avoir un cœur tendre & compatissant? Depuis quand blâmes-tu dans moi ces sentimens d'amour? Je ne t'en ai jamais fait un secret. Je t'avouerai encore plus: Lodever est devenu, après toi & ma fille, celui pour qui je ressens une inclination plus vive; il m'est plus cher qu'Azeb & Caboul. Je m'en veux à moi-même de te ravir quelque chose d'une tendresse que je te dois toute entiere, & cependant je ne puis être tout-à-fait maîtresse de mon cœur. Non, je ne puis m'empêcher d'aimer cet étranger; mais je ne l'aime pas encore comme toi: je crains qu'il ne soit venu pour troubler notre félicité. Je ne crois pas cependant qu'il puisse nous désunir. Non, cela n'est pas possible: mais si sa vue te fait de la peine, si tu ne veux pas que je le regarde, fuyons-le, cher Zidzem, allons planter une cabane plus loin; & quand je ne le verrai plus, je ne le regarderai plus. Je sens que mon cœur m'emporte malgré moi. Eh bien, en vivant ensemble avec notre fille, je n'aurai plus aucune occasion de l'entendre & de le regarder; car je ne veux aimer que toi, & je gronde mon cœur quand il veut me dire autrement.

Cet aveu naïf me rassura: je fus joyeux de me retrouver seul possesseur du cœur de Zaka; mais cette joie ne me rendit pas toute ma tranquillité: je vis Zaka se contraindre, éviter les occasions de se trouver avec Lodever, & redoubler envers moi de caresses: mais tous ses mouvemens étoient gênés; son front portoit une certaine mélancolie que je n'avois pas remarquée auparavant. Au milieu de nos tendres embrassemens, nous soupirions souvent ensemble; & sans savoir pourquoi, son nom revenoit parmi nos entretiens. Comme je souffrois moi-même de la peine de Zaka, & que sa situation avoit répandu quelque chose de pénible dans notre façon de vivre, je fus le premier à vouloir rétablir la familiarité qui régnoit. Je le dis à Zaka, je la rendis maîtresse de ses mouvemens; je voulus que Lodever vécût avec elle comme par le passé; car je n'avois plus de joie depuis le moment fatal où je lui avois fait des reproches; il n'y avoit plus de concorde ni d'agrément dans notre société. Zaka ne rioit plus avec la même assurance; son badinage étoit moins naturel avec moi. Lodever, de son côté, n'avoit plus le même empressement. Je me dis à moi-même que, puisque Zaka m'aimoit, je devois être sûr qu'il n'obtiendroit rien de ce qui m'étoit réservé. D'après ce plan, je pris Lodever & Zaka par la main, je les réconciliai; je les priai de vivre en toute liberté, comme ils avoient fait ci-devant, & de me regarder d'un bon œil dans tous les instans.

La familiarité revint, Zaka reprit son ton folâtre: elle rioit, badinoit avec Lodever & j'étois satisfait de la voir si joyeuse.

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CHAPITRE XVIII.

Cet étranger nous enseigna quelques mots d'anglois: il parloit un peu l'espagnol; de sorte qu'avec le loisir dont nous jouissions, nous pûmes converser avec assez de facilité.

Je m'accoutumai à voir Lodever étroitement lié avec Zaka; & comme la paix étoit revenue, je répandois dans le sein de l'étranger tout le sentiment de ma joie, qu'il sembloit partager. Je le croyois sincérement mon ami, parce qu'il me l'avoit dit cent fois, & qu'il ne m'appelloit jamais d'un autre nom. Il applaudissoit au tableau naïf que je lui faisois de ma félicité, il me suivoit avec une curieuse complaisance dans tous les détails de mon bonheur. Il m'avoit engagé à lui conter l'histoire de nos premieres amours, & je l'avois fait sans m'appercevoir qu'il en tiroit secrétement des inductions sur le caractere de Zaka.

Chaque jour plus enchanté de l'esprit de Lodever, je me livrois à lui sans réserve. Trompé par les apparences de la candeur, je croyois ses caresses sinceres: je suivois les mouvemens de mon cœur; & aveugle que j'étois, je ne remarquois point que, lorsque j'embrassois Zaka en sa présence, il devenoit tout-à-coup triste & rêveur. Bon, simple, confiant, je ne savois interpréter ni son assiduité, ni ses regards, ni l'espece d'inquiétude qui ne l'abandonnoit pas; ou plutôt son artifice profond savoit me faire prendre le change sur tous ses mouvemens. Ils auroient été visibles à des yeux plus exercés que les miens; mais tout, jusqu'à la violence que se faisoit Zaka pour se domter, échappoit à ma vue; ma jalousie étoit éteinte; l'amitié m'avoit rattaché le bandeau de l'amour.

Lodever nous entretenoit fréquemment des peuples de l'Europe, de leurs loix & de leurs coutumes. Jamais Zaka ne se lassoit d'entendre ces récits étonnans. Quoi, disoit-elle, il y a tant d'hommes, tant de maisons, tant d'édifices? Je faisois de mon côté mille questions, & chaque réponse m'émerveilloit. J'avois peine à concevoir comment cette fourmilliere d'individus, vivoit sur le même point; & tandis que Lodever m'expliquoit ces choses incroyables, mon esprit s'élançoit vers ces cités populeuses, où à chaque pas se présentoit quelqu'objet intéressant. Quand il me parloit de la hauteur des édifices, & de ceux qui flottoient sur les eaux, j'étois tenté de croire qu'il se jouoit de ma crédulité; mais l'explication étoit si bien détaillée, que je ne pouvois refuser d'ajouter foi à ses discours.

Par degrés je devins curieux de voir par moi-même tant de choses merveilleuses; & rêvant incessament à ces villes magnifiques, mon désert perdit de ses attraits. Transporté chaque jour en imagination chez des peuples puissans, industrieux, polis, je me considérai comme perdu dans une immense solitude, éloigné des plaisirs & des agrémens de la vie, ignorant, foible, pauvre. Enfin j'eus de moi-même l'idée qu'un Européen a d'un sauvage.

Lodever m'insinua le dessein de voyager: il avoit de même préparé l'esprit de Zaka. Je lui en fis part; & transportée de joie, elle applaudit à mon projet. Sa curiosité n'étoit pas moins vive que la mienne, & la nuit elle rêvoit de ce qu'elle avoit entendu pendant le jour. Lodever disposoit à notre insu, de notre ame; il la manioit à son gré, maître d'y verser les idées qu'il vouloit y faire naître. Nous estimions les Européens heureux, parce qu'ils possédoient mille superfluités dont l'image nous séduisoit, & c'étoit à vivre parmi eux que nous placions toute notre félicité.

Azeb avoit caché ses trésors dans un endroit particulier, & j'en ignorois moi-même la valeur. Sur quelques réponses ingénues, l'artificieux Lodever fit tant par ses interrogations captieuses, qu'il m'engagea à les lui montrer à l'insu de mon pere. Je ne pus m'en défendre, malgré une répugnance secrete; mais je n'attachois pas un grand prix à des ustensiles lourds, d'une couleur jaune, & qui ne nous servoient à rien.

Lodever vit nos trésors, & il demeura muet d'étonnement & comme ravi en extase de ce qu'il voyoit. Je me souviens que son visage devint rouge & enflammé, & que, dans un transport qu'il ne put dissimuler, il nous embrassa avec une espece de fureur, en nous disant: Oh, que vous seriez heureux & respectés, si vous possédiez dans mon pays ce qui vous est inutile ici! Que de jouissances! que de plaisirs! Alors, d'un ton animé, il nous fit la description des palais que nous habiterions, de la foule d'esclaves empressés, obéissans au moindre signe; de certains animaux qui nous transporteroient en un clin-d'œil par-tout où nous voudrions aller. Il nous parla des voluptés variées & renaissantes qui nous rappelleroient chaque jour les délices de la vie. Il nous donna une idée de toutes ces jouissances; & quoique ces idées fussent confuses, elles nous plûrent néanmoins, soit qu'il les peignît habilement, soit plutôt parce que nous en portions le germe dans nos cœurs.

Le tableau de ces félicités que nous pouvions toucher & sentir, maîtrisa puissamment notre ame. Imprudens! las de notre repos, dupes de notre imagination qui, pour notre infortune, étoit neuve & vive, nous crûmes que le pays du bonheur étoit l'Europe, & dans notre erreur profonde, nous répétions ensemble, Zaka & moi: Oh, quand serons-nous en Europe, pour y voir ensemble toutes ces merveilles!

Lodever nous persuada que les Européens n'étoient méchans & barbares qu'au sein de l'Amérique, sur laquelle ils avoient un droit de conquête, possession qui leur avoit été confirmée par un pape, maître de tous les empires en qualité de _vicaire de Dieu_; mais que dans leurs foyers ces mêmes Européens étoient doux, humains, généreux, bienfaisans.

La plaine que nous avions tant admirée devint triste à nos yeux; car nos songes nous portoient toutes les nuits dans ces pays fortunés qu'embellissoit notre desir curieux. Nous éprouvâmes tout l'ennui qu'apporte une vie uniforme, lorsque notre pensée s'égare dans des visions. Je respectai ce métal jaune & ces pierres bigarrées qui jusqu'alors ne m'avoient réjoui que par leur éclat, dès que Lodever m'eut appris & leur usage & leur suprême utilité.

Autrefois je m'exerçois à friser la surface des eaux avec ces pierres brillantes; mais dès lors, détestant mon ignorance précédente, & frappé de repentir, je conservai les plus petites avec le plus grand soin, comme le gage de mille plaisirs futurs. Lodever en prenoit quelquefois une, & disoit: Voilà de quoi nourrir vingt personnes pendant six mois sans cultiver la terre; voilà de quoi faire trotter ces chevaux qui vous transportent avec tant de rapidité; voilà de quoi assujettir ces hommes qui se tiennent debout devant vous tandis que vous mangez tout à votre aise.

Nous avions peine à concevoir que cela pût exister; mais Lodever nous le disoit d'un ton si persuasif, si ressemblant à la vérité, que je voyois tout ce qu'il peignoit, & que je jouissois, pour ainsi dire, des voluptés qu'il m'annonçoit. Ce qui me charmoit encore, étoit de faire partager à Zaka toutes ces jouissances: elle, de son côté, songeoit que tout le monde seroit empressé à me servir & à me plaire. Alors elle se montroit encore plus ardente que moi à serrer ces petits cailloux brillans. Elle les cacha, elle les enterra, Lodever lui ayant inspiré l'idée qu'un inconnu pourroit les voir par hasard & les emporter. Il attachoit un prix infini à ces pierres brillantes; il les touchoit avec respect; il sembloit les adorer: il nous apprit à en faire autant. Bientôt nous eûmes un vice de plus, l'avarice, passion triste, qui rétrécit l'esprit, le rend inquiet, le livre à des fantômes. Déjà nous avions la crainte de perdre ces trésors que nous regardions à peine quelques jours auparavant.

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CHAPITRE XIX.

Je ne m'étois jamais avisé de dire à Zaka qu'elle étoit belle. Lodever le lui dit pour la premiere fois, en comparant son teint au coloris des fleurs, & ses yeux au brillant des étoiles. Zaka reçut cette louange avec un tel plaisir, que je regrettai fort de n'avoir pas trouvé cet ingénieux compliment. Je vis que Lodever avoit beaucoup plus d'esprit que moi, & j'avoue que cela me fit naître dans l'ame un certain déplaisir. Je voulus faire aussi des comparaisons sur la beauté de Zaka: mais celles de Lodever eurent le prix; & quand je voulois jouter avec lui, il en inventoit dix pour une. Zaka se mit même à rire de quelques-unes de ma composition: ce qui approchoit un peu de la moquerie.

Je me rappelle que la maniere dont elle reçut mes madrigaux me fit de la peine. J'aurois voulu avoir mieux dit pour elle que Lodever: il triomphoit de moi avec un calme qui me donna des mouvemens d'impatience. Rivaux en poésie sauvage, je souffris d'être vaincu.

Il lui enseigna aussi à placer dans ses cheveux noirs de ces petites pierres étincelantes qu'il nommoit _diamans_, à en orner ses bras, ses jambes & son sein, afin de plaire davantage. Réellement, elle me parut plus charmante sous cet éclat brillant. Il y entre-mêloit des fleurs, ce qui formoit une espece de diadême sur sa tête; & quand tout cela étoit arrangé, je me trouvois bien sot de ne l'avoir pas imaginé le premier. Le génie de Lodever m'imprimoit une sorte de respect, & je me sentis borné & pauvre en ressources à côté de ses inventions journalieres.

Il loua mon adresse à la chasse, je lui en sus bon gré: je devins tout glorieux de cet éloge. Je le lui faisois répéter; il le répétoit, & je l'en aimois davantage. Je connus l'orgueil d'être loué par un homme que j'admirois, & je me fatiguois toute la journée d'une maniere incroyable pour mériter ses louanges qui chatouilloient singuliérement mon oreille.

Je voulois faire tout ce qu'il faisoit; il m'apprit à jouer au palet, & je passois des heures entieres à cette futile occupation. Il avoit deux dés qu'il me faisoit rouler, m'ayant appris à lire les points de cette figure cubique. Il me faisoit jouer quelques-unes de mes pierres, & il gagnoit ordinairement; il gagna tant que je ne voulus plus jouer avec lui, & Zaka fut la premiere à m'en détourner, craignant qu'il ne les gagnât toutes. J'eus du chagrin d'avoir perdu une portion de mes pierres brillantes.

Chaque jour il m'enseignoit un jeu nouveau que j'embrassois avec passion, & la culture du jardin se sentoit de notre oisiveté. Ainsi, graces à Lodever, nous marchions de folies en folies. Elles se tiennent par la main; une seule suffit pour amener toutes les autres. D'où nous venoit ce tissu d'extravagances? Etoit-ce de la bonne & simple nature, ou des conseils de notre aimable corrupteur?