Part 4
Azeb étonné de mes transports, du feu & de la rapidité de mes discours, me pressa sur son sein paternel, & mon front fut inondé de ses larmes. Je repris avec la même chaleur: Ces figures qui sont sur cette table, est-ce là ce que je dois adorer? Elles ne parlent point: les animaux du moins ont un regard. A qui dois-je m'adresser pour apprendre ce que je dois savoir? Tout est muet ici; & celui qui a tout fait sans doute n'y est pas.
Mon pere me regardoit avec attendrissement; une flamme céleste parut luire sur son front; il me saisit par la main: _Mon fils, suis-moi_. Il m'emmene hors de l'antre; je monte avec lui sur une colline dont la route m'étoit inconnue; il me conduit par des sentiers nouveaux, & je fus surpris de parvenir au sommet d'une montagne élevée, d'où l'on découvroit les plaines des mers.
J'apperçus pour la premiere fois cet amas immense d'eau: il sembloit toucher & s'unir à la voûte des cieux; le soleil couchant, environné de nuages de pourpre, peignoit toute la magnificence de ses rayons dans ce vaste miroir, & sembloit prêt à descendre dans les eaux qu'il venoit d'embraser. Mon œil ébloui se perdoit dans des torrens de feu, & j'étendois les mains comme pour embrasser cette scene sublime.
Rassemble toute ton attention, mon fils, me dit Azeb d'une voix douce & majestueuse. Ce que je vais te dire exige toutes les forces de ton entendement. La crainte de t'enseigner des erreurs & de remplir ton esprit, jeune & flexible, de préjugés dangereux, m'a jusqu'ici retenu: je ne t'ai point parlé d'objets trop élevés pour la foiblesse de l'enfance; la raison a éclaté en toi, elle s'est élancée vers la lumiere; il est tems de t'instruire; mais ne crois que ce que ton propre cœur t'affirmera; il est devenu fort & capable d'embrasser la raison: voilà le flambeau qui ne t'égarera point. Mon fils, regarde le soleil: quelle pompe, quelle majesté! quel bras l'a suspendu à la voûte du firmament? Qui a créé ses rayons bienfaiteurs qui descendent sur la terre nous éclairer pendant notre entretien? Réponds-moi, mon fils: qui est l'auteur de ce globe étincelant & superbe?
Je ne le saurois nommer, répondis-je à mon pere. Je l'ai regardé bien des fois cet astre: il me semble l'ame de la nature; mais il y a un bras qui le soutient, il y a sûrement quelqu'un derriere lui... Oui, il y a quelqu'un, reprit Azeb, & ta raison dans ce moment doit te dire que cet Être est puissant, intelligent. Un être sans commencement a pu seul créer ce globe qui a commencé un jour à faire le tour du monde: il a été avant tout ce qui est; & comme tout existe par lui, tout est dans sa main; il a fallu à ce tout une origine, une source, une cause, & cette cause est éternelle. Alors il traça un cercle sur le sable pour me donner une image de l'éternité; puis il ajouta: Son intelligence est au-dessus de toutes les intelligences. Considere, mon fils, ce vaste empire des flots, ces montagnes, ces colosses de pierre, l'immensité des cieux; tout cela pourroit-il être l'ouvrage d'un être borné, d'un homme, par exemple, quelque grand qu'on le suppose, d'un homme, être toujours fini, atôme perdu dans l'immensité des choses? Non, il a fallu qu'un pouvoir créateur, intelligent, infini, ait fait naître ces merveilles incompréhensibles qui étonnent nos foibles regards: il a devancé les tems, parce que rien ne pouvoir exister qu'en lui & que par lui; tout vient de lui, tout y rentrera; c'est la source des êtres & le maître de toute la nature.
Azeb étendit les bras comme pour me marquer que tout ce que je voyois étoit son domaine. Il est, s'écria-t-il! adorons-le. Et il se prosterna la tête contre terre, & il m'en fit faire autant. En se relevant il me dit: Tu le connois présentement; mais cet Être intelligent veut être caché: il ne se manifeste que par ses œuvres, & n'est-ce pas assez? Un coin du grand rideau est soulevé: mais il ne sera pas éternellement voilé, ce Maître de l'univers; nous irons à lui; nous sommes faits pour vivre avec lui; dès que nous le connoissons, rien de nous ne périra; l'ayant apperçu, c'est pour être toujours sous ses regards. Alors Azeb me prit dans ses bras & me dit: Nous sommes tous deux dans les siens, & pour n'en jamais sortir: tu l'as connu cet Être invisible, c'est pour ne plus cesser de le connoître; l'ayant apperçu, tu l'appercevras toujours.
Azeb m'expliqua qu'il y avoit un rapport entre lui & moi, que cette union ne seroit jamais rompue; & me serrant la main, il s'écrioit: _Jamais, jamais!_ tu ne peux échapper à lui.... _toujours, toujours_ à lui!
Ces mots avoient pour moi quelque chose tout à la fois de terrible & de consolant. Azeb m'expliqua que la pensée qui étoit en moi ne devoit pas plus finir que celui qui me l'avoit donnée; que je ne l'aurois pas reçue si j'eusse dû la perdre; que j'étois désormais immortel. Il fit un petit cercle dans le grand, & me dit: _Te voilà!_ Il prit ensuite un fruit & me dit: Mange, il est bon, il vient de celui qui est bon: toujours le grand Être sera bon pour toi, si tu es bon pour autrui.
Il me fit encore regarder le petit cercle, en disant: Nous sommes faits pour l'agrandir. Il traça un cercle plus grand, & il me dit qu'avec le tems nous serions intimement unis au grand cercle, & qu'alors commenceroit notre souverain bonheur.
Azeb me regarda d'un œil plein d'amour & me dit: Il t'aime comme je t'aime, il t'embrassera comme je t'embrasse, si tu es bon. Un soupir de feu s'échappa de sa poitrine embrasée, un rayon céleste parut resplendir sur son visage; il pleura sur moi, mais ses larmes étoient douces, & je pleurai avec lui; sa main élevée vers le firmament me disoit: _Il le remplit_. Les yeux tournés vers le ciel, nous tombâmes tous deux à genoux; un seul & même soupir s'éleva de nos cœurs; nous unîmes le cantique de nos prieres; telle fut l'offrande pure que nous envoyâmes au Maître de la nature. Notre émotion étoit au comble, & nous tombâmes embrassés l'un & l'autre, comme atterrés sous un poids d'amour & de respect. Un ver rampoit alors, & il me dit: Et nous aussi devant sa grandeur nous sommes des vers qui rampons; mais malgré notre petitesse & notre misere, _nous irons à lui; nous irons à lui_, il nous attend; nous sommes ses créatures; il nous voit; adorons sa grandeur, implorons sa bonté. Nous priâmes de nouveau, & nous nous roulâmes dans la poussiere, en lui criant: Tu es grand, tu es fort, tu es majestueux, & nous sommes petits, foibles & misérables; communique-nous de ta force & de ta grandeur.
Ah! si du haut de son trône ce grand Dieu a daigné abaisser ses regards sur un pere vertueux & tendre, sur un fils plein de reconnoissance & d'amour, il n'aura pas rejeté nos vœux. Nous ne l'adorions pas dans l'enceinte étroite d'un temple, mais sur la cime élevée d'un mont. Pendant ce tems, le soleil se cacha derriere un nuage immense; la nature se décolora; nous vîmes fuir à regret cette magnifique image du Créateur: les objets qui nous environnoient pâlirent; le brillant coloris de l'univers disparut, & les vifs transports dont notre ame avoit été pénétrée s'appaiserent & firent place à un calme doux & tranquille.
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CHAPITRE XII.
Je laissai sur la montagne le vénérable Azeb dans un accablement de pensées; & respectant sa profonde méditation, je descendis tout ému, pour m'abandonner solitairement à mes réflexions sur cette scene auguste dont j'avois été le témoin.
Les paroles d'Azeb étoient gravées dans mon cœur; il me sembloit encore l'entendre annonçant le Dieu de l'univers. Tout avoit pris autour de moi une ame; tout crioit autour de moi, _il existe!_ & en même tems tout me donnoit une preuve invincible de sa haute sagesse. J'avois senti l'Auteur de tant d'œuvres admirables; mais je ne l'avois pas encore reconnu. Je le vis empreint dans le vol de l'oiseau, dans la cime flottante de l'arbre, & le nom de l'Eternel me parut fait pour être exalté par toute la terre.
La création me sembla plus brillante: tout m'intéressoit, jusqu'à l'herbe des campagnes; tout étoit pour moi une représentation visible de la Divinité. Ma raison avoit remonté sans peine à une premiere Cause, éternelle, infinie. Dès qu'elle éclaira mon entendement, je fus facilement & parfaitement convaincu de cette grande vérité: elle me parut évidente & nécessaire. J'apperçus de même le rapport sensible des êtres créés; toutes les créatures correspondoient entr'elles sous la main du Dieu unique: la nature étoit vivante sous l'œil d'un Dieu vivant; j'étois moi-même une portion animée d'un souffle divin, enveloppée dans une masse terrestre, & je disois dans ma pensée: Tu ne périras point; tu vivras toujours avec l'unité sublime, avec l'harmonie éternelle: je me sentois alors plus de force & d'activité. La nature développoit à mes yeux sa grace & sa majesté: je vis que, dans ses ouvrages, les uns étoient mâles, les autres délicats; & chaque jour ajoutoit à l'idée que j'avois de la grande Intelligence, parce que toute chose me l'annonçoit, & que cette étude remplissoit mon ame d'une joie délicieuse. La création étoit la splendeur réfléchie de la Majesté suprême; & convaincu que je serois toujours le compagnon de l'Eternel, je sentois un noble orgueil qui me donnoit un profond contentement.
Ce fut moi qui annonçai à Zaka un Dieu créateur. Je lui donnai l'idée d'un Être dont la main alluma le soleil & imprima en même tems à un ver de terre & à moi la faculté de se mouvoir: je lui appris que la perfection de Dieu étoit dans son unité, & que ses qualités infinies n'appartenoient nécessairement qu'à lui. Je voulus que mon amante eût ma religion: elle adopta sans peine un Dieu qui étoit le mien; elle raisonnoit peu, mais elle sentoit vivement. Pouvoit-elle ne pas chérir avec tendresse ce Dieu qui avoit créé le plaisir & réuni nos cœurs?
Une plaine agréable, une colline verte, voilà le temple où nous l'adorions. Nos vœux étoient simples & souvent formés par un soupir; mais ce soupir du cœur étoit sincere: les tendres embrassemens de Zaka invitoient mon ame à célébrer de nouveau le Maître bienfaisant de l'univers: la lune voyoit notre hommage, & le soleil levant nous trouvoit à genoux. Azeb avoit marqué cette heure solemnelle pour le moment de la priere.
O jours fortunés! je ne séparois Dieu de Zaka que par le sentiment d'un respect muet & profond; & quand la terre étoit en fleurs, qu'un beau jour avoit prêté à la verdure une couleur plus vive, Azeb nous prenant par la main, disoit avec recueillement: _Du haut des cieux Dieu nous sourit_.
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CHAPITRE XIII.
Je vivois content, & j'imaginois qu'ainsi s'écouleroit le reste de ma vie, lorsqu'un accident imprévu vint troubler ma félicité. Zaka changea tout-à-coup: les couleurs de son teint pâlirent; elle perdit l'appétit; son sommeil étoit agité; au milieu d'une course légere, ses jambes se refusoient à la porter. Le changement de son humeur m'alarma encore plus que celui de sa santé: elle devint triste, capricieuse; elle se refusoit aux plaisirs qu'elle avoit jusques là goûtés avec autant de ravissement que moi; & lorsque je m'en plaignois, elle me disoit avec un ton qui exprimoit à la fois l'amour & le regret, qu'elle en ignoroit la cause, mais que j'étois toujours ce qu'elle avoit de plus cher dans la nature.
Je jugeai qu'elle étoit malade; & voulant la soulager, j'exprimois le suc des végétaux que je connoissois pour être salutaires à l'homme, & je le lui faisois boire. J'allois sur le haut des rochers chercher des racines & des fruits qui pussent lui redonner l'appétit, & je priois le grand Être de lui rendre la santé.
Sa santé ne revenoit point: toujours les mêmes caprices; de sorte que je ne reconnoissois plus ma Zaka. Je n'osois m'en plaindre à Azeb ni à Caboul; je n'aurois même su comment leur en parler. Je ne sais quelle mélancolie l'occupoit: elle dormoit lorsque j'aurois voulu la voir éveillée; elle étoit éveillée lorsque j'aurois voulu dormir. Nous ne nous accordions plus. Je ne savois à quoi attribuer ce changement de caractere. Quelquefois ses caresses me dédommageoient de ses caprices désordonnés; & je m'imaginois avoir perdu ma Zaka, lorsqu'elle revenoit à moi avec plus de tendresse.
Elle se plaignoit toujours, & je ne savois plus que faire pour la guérir. Les mêmes symptomes de tristesse & de mélancolie duroient encore: mes soins étoient sans effet, lorsque, lassé de son goût dépravé, je lui en fis des reproches. Alors elle pleura abondamment; & un soir que j'étois couché près d'elle, elle porta ma main sur son flanc, & me dit d'écouter. Je sentis un point saillant: aussi-tôt je pâlis, & je lui dis: O ma chere Zaka! je vois ce que tu as; tu as avalé un lézard. Il y a quatre mois que, dormant sous un palmier, j'en pris un qui m'étoit déjà entré dans la bouche. Je ne sais, dit-elle, je n'ai point avalé de lézard; mais je sens là comme s'il y en avoit un: c'est lui qui me rend triste & inquiete. Oui, repris-je, que veux-tu que ce soit? J'ai toujours détesté ces lézards. A quoi sont-ils bons? Alors, me levant, je me mis à tuer tous les lézards que je rencontrois: chose que je n'avois pas encore faite.
A table, un lézard familier étant venu, je le tuai en présence d'Azeb, qui me regarda d'un œil sévere, car il ne m'avoit jamais vu faire pareille action, & je lui dis: _c'est que Zaka a avalé un lézard qui remue dans son ventre, & que je veux les exterminer tous_. Azeb regarda Zaka & se tut.
Rien n'égaloit mon chagrin de voir Zaka souffrir; & comme je m'imaginois qu'un lézard en étoit la cause, je m'échappai jusqu'à dire une fois devant Azeb: Pourquoi y a-t-il des lézards dans le monde? La grande Intelligence auroit bien dû ne les pas créer. Azeb me répondit: Tais-toi, petite intelligence, vermisseau de terre; tu le sauras un jour, quand tu en seras digne, car aujourd'hui tu es un insensé. Il me dit ces mots d'un ton si grave qu'il m'en imposa; il m'auroit fallu une raison plus exercée pour comprendre que le mal physique entroit dans le plan de la création, & que l'Auteur de toutes choses, par des ressorts inconnus à notre ignorance, faisoit tout servir à l'accomplissement de ses décrets & de notre bonheur.
Le ventre de Zaka grossissoit, & je me confirmois dans l'idée qu'un lézard occasionnoit sa maladie, la rendoit triste & pesante, & que ce lézard vivoit dans ses entrailles à ses dépens. Cela me mit dans une telle fureur que je ne pouvois entendre prononcer le nom d'un lézard sans une colere interne. Or, le prétendu lézard la tourmentoit étrangement. Azeb gardoit toujours un profond silence.
Je rêvois au moyen de détruire la race des lézards, lorsqu'au bout de quelques mois je trouvai Zaka que je venois de quitter, au bord d'une fontaine, évanouie & presque baignée dans son sang. En m'approchant pour la secourir j'apperçus une petite créature que je pris & qui me causa la plus violente surprise. Son regard sembloit me dire: _Je suis à toi_. Je réfléchis un instant pour savoir si elle étoit tombée du ciel ou si elle étoit sortie du sein de la terre, & je vis clairement que cette créature ne pouvoit appartenir qu'à Zaka. Alors je la baisai, je la tenois entre mes bras, & mon cœur tressailloit d'alégresse. En levant les yeux, je vis de loin Azeb; & l'appellant de toute ma force, je lui présentai cet enfant, en m'écriant avec transport: _Nous sommes quatre!_ Hélas! j'oubliois le bon Caboul, non par insensibilité, mais parce qu'il n'entroit point dans la sphere de mes tendres affections.
_Oui, nous sommes quatre_, reprit Azeb qui accourut avec la sollicitude paternelle peinte sur le visage; & prenant l'enfant de mes mains, il s'approcha de Zaka, lui donna les soins qui lui étoient nécessaires, la lava dans la fontaine, tandis que, dans un silence stupide, je le regardois sans savoir quel étoit son dessein.
J'étois partagé entre la joie & l'étonnement; je m'emparai de la petite créature, & je crus reconnoître les traits de Zaka visiblement empreints sur son visage. Je la baisai, & mon cœur connut des mouvemens encore plus doux que ceux de l'amour. Enfin je sentis que j'aimois un autre être autant que Zaka, & je m'écriai: Elle est à moi, je ne m'en sépare plus. Ses cris remuerent mon ame, & dans ce moment je crus qu'elle avoit toujours été avec moi, parce que je me disois que je ne pouvois plus l'abandonner. En effet, mon cœur se fondoit auprès d'elle, & je tournois autour de la mere & de la fille sans savoir ce que je faisois.
Que Zaka étoit attendrissante! Son regard me redemanda la petite créature; elle l'approcha de sa mamelle: quelle surprise, quand je vis sa bouche enfantine s'attacher à ce sein que j'avois couvert de baisers! Je demeurai en extase, je n'osois plus respirer: je contemplois ce spectacle nouveau. Jamais Zaka ne me parut si belle: je conçus pour elle un respect qui redoubla mon amour. Les baisers qu'elle donnoit à l'enfant me sembloient une dette que je devois acquitter. Je ne savois laquelle des deux m'étoit la plus chere, & ma tendresse partagée en étoit plus forte. Je reportois à la petite créature toutes les caresses que je recevois de Zaka, & Zaka m'en payoit encore. Mon cœur suffisoit à peine au torrent délicieux dont il étoit inondé.
Que d'agrément, que de naïveté, que de mollesse, lorsqu'elle allaitoit sa fille, lorsque je la voyois se jouer & sourire sur le sein découvert de sa mere qui devenoit enfant elle-même! Elle la caressoit de maniere à me faire sentir des voluptés inexprimables; elle l'invitoit à prendre sa mamelle; ensuite appellant le sommeil par un murmure doux, long & uniforme, elle l'endormoit. Alors j'imposois silence à toute la nature; je chassois Azeb & Caboul; j'aurois voulu faire taire le vent. Lorsque ses tendres paupieres se fermoient, privé du spectacle gracieux de ses ris & de ses mouvemens, je craignois qu'elle ne se réveillât plus; mais quand elle sortoit du sommeil, je croyois la voir pour la premiere fois, telle que je l'avois rencontrée au bord de la fontaine.
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CHAPITRE XIV.
Vous m'avez vu heureux jusqu'ici, cher chevalier; mon sort va changer. Que n'ai-je toujours vécu dans ce désert, inconnu au reste des hommes! L'amitié seule peut m'engager à continuer; ma douleur renaît au seul nom de Zaka, & son souvenir renouvelle des larmes dont la source ne peut tarir.
Je ne disconviens pas des avantages que j'ai retirés de mon infortune; mais qu'ils m'ont coûté cher! J'ai été plus éclairé; mais j'ai perdu le bonheur. La lueur qui me guidoit étoit foible; mais les sciences orgueilleuses ne m'en ont guere plus appris. Tous les progrès de la civilisation ne m'ont apporté quelques jouissances de plus que pour me donner des idées contentieuses & pénibles. J'ai souvent regretté mon désert; quelqu'un dira que je ne regrette que mon jeune âge. Mais pourquoi ma mémoire me fait-elle vivre incessamment dans ce séjour où ma vie étoit simple & laborieuse, & où les moindres commodités des arts m'étoient étrangeres? J'ai connu les plaisirs des villes, & ils n'ont fait qu'effleurer mon ame; toutes les recherches de la gourmandise n'ont jamais apporté à mon palais la saveur d'une racine arrachée de la main de Zaka & que nous partagions ensemble.
Et toi, malheureuse amante! dirai-je, malheureuse sœur! toi qui fis le tourment de ma vie après en avoir été le charme; si la tyrannie, si la superstition, les chagrins n'ont point abrégé tes jours; si tu donnes une larme à ma mémoire; si tu te rappelles les destins de nos premiers ans, la paix & la volupté qui remplissoient nos cœurs... Que dis-je! oublions nous, chere Zaka; nous nous sommes trouvés criminels sans le savoir; nous avons offensé des loix que nous ne connoissions pas; nous n'avions pas prévu que la société rejeteroit des liens qui n'avoient éveillé en nous aucun remords. Jamais l'idée de crime ne s'étoit offerte à notre imagination: nous nous aimions sous le regard du ciel; nous étions chastes aux yeux de la nature entiere. Ah! quel cœur désormais osera s'assurer d'être innocent ou coupable?
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CHAPITRE XV.
Le plaisir d'observer la nature, nous attiroit souvent vers la belle plaine, ou plutôt nous aimions à revoir ces mêmes lieux où, pour la premiere fois, nous avions connu le bonheur. Ma fille, presque toujours dans les bras de Zaka, étoit devenue notre compagne inséparable. Les moindres progrès qu'elle faisoit en déployant ses facultés naissantes, nous transportoient d'une joie folle; nous lui parlions comme si elle avoit pu nous répondre, & le sourire de sa bouche enfantine étoit d'une éloquence dont rien n'approchoit.
J'avoue que, sans négliger Azeb, je l'écoutois moins: j'interrompois quelquefois la conversation la plus sérieuse, pour voler au berceau de ma fille, dès que j'entendois un de ses cris. J'avoue que j'aimois plus ma fille que je n'aimois mon pere. N'est-ce pas ainsi que l'a voulu la nature? Elle a placé la tendresse la plus vive dans le cœur des parens, comme le soutien de la race humaine; elle n'a point enflammé le cœur des enfans d'un pareil amour, peut-être parce que les parens peuvent se passer de la tendresse de leurs enfans, & que les enfans ne peuvent se passer de la tendresse de leur pere. Azeb lui-même se levoit vingt fois pour surveiller ma fille; & quand nous l'emportions dans nos promenades lointaines, il paroissoit chagrin ou jaloux. Caboul, dont le caractere étoit froid & tranquille, avoit pris une si forte affection pour cette enfant, qu'elle ne quittoit les bras de sa mere que pour passer dans les siens, & chacun lui murmuroit à l'oreille son langage particulier.
Nous avions découvert, pour aller à la belle-plaine, un sentier moins pénible, & nos pas mille fois imprimés l'avoient rendu commode. Sans la crainte d'Azeb, qui ne pouvoit oublier les cruautés des Espagnols, nous eussions abandonné le creux de nos rochers pour ces plaines agréables. Il nous permettoit seulement de nous y promener, sachant que les Espagnols s'étoient éloignés.
Un jour que nous avions hasardé une promenade plus longue & que nous marchions sur la côte d'un rocher, nous entendîmes les cris d'un homme qui imploroit du secours. A cette voix lamentable, nous nous regardâmes avec étonnement: la crainte & la pitié combattirent dans nos cœurs. Fuirions-nous? volerions-nous au secours de la voix souffrante? Les cris continuoient; Zaka s'écria la premiere, & l'œil déjà humide: Ah! courons, cher Zidzem. N'entends-tu pas qu'il souffre? Elle prit sa fille, fardeau toujours léger entre ses bras, & nous courûmes vers les rochers d'où partoient les cris douloureux: nous cherchâmes de tous côtés, & nous apperçûmes un homme qui étoit tombé dans une profondeur entre des roches escarpées, & qui faisoit de vains efforts pour remonter. Je m'avançai sur le bord, & roulant quelques pas, je lui tendis la main. Zaka me dirigeoit de la voix; elle fit plus, elle posa son enfant, & se laissant glisser, parvint jusqu'à l'endroit où l'homme rampoit sur les mains, blessé & sanglant.
Il fallut toute notre adresse & tout notre courage pour le tirer de cette situation pénible. Je faillis à perdre la vie en sauvant la sienne; mais lui-même hésitoit à nous donner la main, nous regardant sans doute comme des ennemis qui venoient pour lui ôter la vie. Il étoit habillé, & nous étions nus.
Nous lui fîmes mille signes d'amitié & de compassion pour dissiper son effroi, & sans doute il lut sans peine sur notre visage toute la sensibilité de notre ame. A son habillement, nous conjecturâmes que c'étoit un de ces Espagnols qu'Azeb nous avoit peints tant de fois avec les couleurs les plus défavorables; mais la pitié, plus forte que la réflexion, ne nous permit pas d'examiner si nous devions suspendre notre assistance.
Nous le tirâmes de ce précipice, & à peine fut-il parvenu au sommet, qu'il occupa notre attentive curiosité. Zaka oublia un instant de reprendre sa fille, & ne pouvoit rassasier sa vue de ce nouvel objet: elle examina dans le plus grand détail sa figure, la forme de ses habillemens; elle n'en pouvoit croire ses yeux, & malgré cela elle étoit encore plus adroite que moi à laver, à panser les plaies, à ménager la douleur de ce malheureux étranger.