Part 3
Je respirois avec plus de liberté lorsque je me trouvois dans un lieu parfaitement solitaire. Je n'éprouvois quelque repos que sur la cime des montagnes, ou dans le fond d'un bois ténébreux. Mes pensées, toutes contraires les unes aux autres, se succédoient avec la plus grande rapidité. Tantôt les tourmens que j'endurois se changeoient en sentimens agréables; tantôt une mélancolie sombre prenoit le dessus & obscurcissoit tout mon être. Un arbre touffu m'offroit-il son ombrage, je m'y arrêtois, & là, sur la premiere fleur que rencontroient mes regards, mon imagination dessinoit les traits de Zaka. Des larmes involontaires couloient de mes yeux, & je ne savois à qui reprocher la douleur muette & délicieuse qui remplissoit mon ame.
Je soupirois à la vue du crystal des fontaines, de l'herbe molle des prairies, de la nuée transparente qui voloit dans les airs: il me manquoit un bien que mon œil avide poursuivoit dans les objets mouvans de la nature. Je surabondois de vie, & je la répandois jusques sur les êtres inanimés.
Plus les lieux où je me trouvois étoient sombres, plus l'image de Zaka venoit avec tous ses rayons éclairer ces déserts. Ah! quand mon imagination fatiguée voyoit fuir son adorable fantôme, tout demeuroit autour de moi froid & immobile comme la pierre sur laquelle je m'asseyois.
Alors, si j'appercevois une colline élevée, j'y portois mes pas: il falloit un plus vaste horizon à mon cœur oppressé de soupirs. De là je considérois l'espace qui me séparoit de Zaka; je cherchois des yeux si sa vue ne pouvoit pas l'embrasser & me découvrir. Un instant après, l'ennui me saisissoit, & d'un pied précipité je revolois vers l'endroit où je savois la trouver. A mon retour, si elle se plaignoit de mon absence, ce seul mot de sa bouche faisoit tressaillir mon ame de joie, & ma douleur se calmoit. Auprès d'elle je me disois: Je suis bien ici, & je serois mal ailleurs; c'est ici que je sens le plaisir de l'ame.
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CHAPITRE VII.
Portant toujours Zaka au fond de mon cœur, les pensées auxquelles je m'abandonnois en songeant à elle, me conduisirent un jour fort loin dans notre caverne. Je parvins jusqu'au rocher le plus éloigné, qui terminoit le ceintre dont notre plaine étoit fermée, & je le franchis. J'errois, guidé par la mélancolie; j'oubliois les précipices qui m'environnoient, & les hommes méchans dont Azeb m'avoit parlé. L'amour, qui occupoit mon ame, ne me laissoit pas le soin de réfléchir qu'ils avoient leur habitation non loin de ces lieux.
Je gravis jusqu'au sommet de la montagne, & bientôt, à mon grand étonnement, je découvris une plaine immense, moi qui n'avois jamais vu qu'un vallon resserré. Non: je suis incapable de rendre ce que je sentis à l'aspect de ce magnifique spectacle. Un rang de rochers, entre lesquels étoient de plus petites plaines presque toutes de sable, avoit été comme un rideau qui m'avoit caché la nature. Je n'avois entendu que le rugissement de quelques animaux féroces; je n'avois habité qu'un désert. O joie, lorsque je vis pour la premiere fois des campagnes florissantes, des productions qui m'étoient inconnues, le radieux mêlange des couleurs! Les arbres étoient en fleurs; leur odeur délicieuse sembloit être le parfum que la terre envoyoit au ciel en signe de reconnoissance. Le soleil, dans toute sa majesté, doroit les plantes qu'il faisoit éclore. Dans le lointain, les bras d'un fleuve majestueux coupoient en arcs argentés les prés humides. Que mon œil étoit charmé de poursuivre son cours! J'étois muet d'admiration: ces rochers, remparts sourcilleux qui entouroient ma triste demeure, transformés en une tour bleue, me donnoient un spectacle ravissant.
Pénétré de joie, avide de voir & de jouir, je considérois chaque objet; j'y revenois encore, & je ne me lassois point de le contempler. Je m'écriois par intervalle: Ah, si Zaka étoit ici! Un doux mouvement remua mon cœur; je sentis que j'allois pleurer, je ne retins pas mes larmes; elles coulerent délicieusement. Etoit-ce l'amour, étoit-ce le charme de la nature, qui m'attendrissoit à ce point? Tous deux avoient rassemblé leurs sensations pour enchanter mon ame, & je crois que le moment où elles se réunissent est le complément de la félicité de l'homme.
Je descendis de la montagne à pas lents, tendant les bras vers le ciel: mes pieds nus se plongerent dans le tendre gazon. Je cherchois à rendre graces à l'auteur de ma joie; je le cherchois, je ne le connoissois pas encore; mais déjà j'admirois ses ouvrages & je le devinois par sentiment. J'étois heureux, & mon cœur créoit un long cantique d'actions de graces dans une langue qui n'avoit point de mots.
Enfin, sorti du charme profond où les beautés de la nature m'avoient retenu, j'eus un moment d'inquiétude; je songeai que je n'étois pas loin des hommes méchans, dont mon pere m'avoit parlé: mais je crus qu'ils ne pouvoient pas exister dans un aussi beau climat. Tout me rassuroit; le calme, le silence, la fraîcheur de l'air, le concert des oiseaux. Des animaux couverts d'une laine touffue bondissoient autour de moi; mes mains les caresserent avec transport. Je rencontrois de petits bosquets d'arbres chargés de fruits, & qui plioient sous le fardeau. Dans le plaisir inexprimable qui me saisissoit, je sautois comme un enfant & frappois des deux mains, tournant vingt fois autour de l'objet qui m'avoit émerveillé.
Conduit à chaque pas par un nouveau plaisir, j'avançai fort loin: j'apperçus une cabane ouverte; j'y entrai. Elle étoit déserte; mais en voyant des vases & différens ustensiles à peu près semblables à ceux dont je m'étois servi dès mon enfance, j'eus l'idée d'un peuple nouveau. Je ne fus point tenté de les emporter, puisqu'ils m'auroient été inutiles; mais je cueillis une fleur & un fruit pour Zaka, & je dirigeai mes pas vers mon désert. Ah! si Zaka eût été là, j'aurois choisi cette cabane abandonnée, & je me serois contenté d'aller revoir quelquefois ceux qui avoient élevé mon enfance. Je sentois que j'étois assez fort pour me séparer d'eux, & pour demander à la terre ma nourriture & celle de Zaka. J'aurois été fier de cultiver la terre pour elle & de la laisser reposer, pourvu qu'elle eût regardé mes travaux en me souriant par intervalle.
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CHAPITRE VIII.
Zaka fut le premier objet que j'apperçus à mon retour. Sa vue me causa un extrême plaisir, parce que j'avois quelque chose de nouveau à lui annoncer; & c'étoit une volupté pour moi de la rendre attentive & de l'intéresser à ce que je lui disois. Mon absence l'avoit rendue inquiete; elle m'avoit cherché de tous côtés. Avec plus de vivacité qu'à l'ordinaire, elle me fit de tendres reproches & se plaignit du chagrin que je lui avois causé; chagrin précieux à mon cœur.
Je lui offris mes petits présens: ils lui furent aussi agréables que si je lui eusse donné les plus grandes richesses. Elle plaça la fleur dans ses cheveux noirs qui rouloient jusques sur son sein: elle prit le fruit qu'elle sépara avec ses belles dents, & m'en donna la moitié que je mangeai avec délices, car sa bouche y avoit touché.
Zaka fut curieuse de voir ce que j'avois vu; elle se promit un plaisir égal au mien: nous arrêtâmes que le jour suivant nous irions ensemble, par la route que j'avois découverte, visiter la belle plaine. Azeb s'étonna lorsque je lui fis naïvement le récit de mon voyage. Fidele à ses principes, il ne blâma point la hardiesse avec laquelle je m'étois exposé; mais décrivant un cercle avec son bras, il nous défendit de franchir les rochers qui bornoient notre enceinte.
Nous avions connu Azeb sous les rapports de bienfaiteur, d'homme attentif à nos besoins, mais non sous ceux de maître qui pût borner nos pas avec un geste de sa main. Nous conçûmes le projet de la désobéissance, au moment même qu'il nous intimoit son ordre, parce que cet ordre nous sembloit injuste; puisque nous avions la force d'escalader les rochers, pourquoi n'aurions-nous pas déployé en liberté nos facultés naissantes?
Nous nous dérobâmes avant l'aurore pour aller voir la belle plaine. J'aidois Zaka, je la guidois à travers les sentiers périlleux. Nous atteignîmes enfin le but de nos travaux, & nous fûmes magnifiquement récompensés de notre courage. Ma chere Zaka éprouva le même ravissement qui avoit pénétré mon ame. Que dis-je! la sensibilité de son cœur lui procura une joie plus vive encore. Que j'étois satisfait de la voir contente! Plus heureux que la veille, je regardois Zaka & la nature; mais la nature me sembloit moins belle, moins ravissante que Zaka. Nous nous assîmes près d'un petit ruisseau dont l'eau étoit transparente: Zaka s'y mira & elle rougit. A l'ombre d'un oranger nous badinâmes, nous nous jetâmes des fleurs: l'aimable vivacité de Zaka me fit faire mille folies. Les oiseaux chantoient au-dessus de nos têtes & formoient le plus tendre ramage. Nous y prêtames l'oreille, & leurs accents parlerent vivement à nos cœurs.
Pourquoi ne chantons-nous pas comme eux? dis-je à Zaka. Zaka ne répondit rien & soupiroit les yeux baissés. Le plus vif coloris animoit ses joues; ses mains que je serrois, trembloient dans les miennes; elle leva un instant les yeux, & un regard plus vif, plus perçant que l'éclair, acheva d'embraser tout mon être. Des larmes ruisseloient le long de ses joues enflammées & tomboient mouiller son sein palpitant. Je recueillis ses larmes brûlantes, & la pressant avec feu contre mon sein, je lui dis: Tu pleures, ma Zaka, tu pleures, & tu caches tes chagrins à Zidzem... Tu ne l'aimes point comme il t'aime; tu trembles, tu détournes les yeux... Dis, pourquoi veux-tu me fuir, moi qui ne suis bien qu'auprès de toi? Elle vouloit s'échapper, je la retins fortement dans mes bras... Que tu es injuste, Zidzem! Tu es aussi troublé, aussi inquiet que moi, & tu me demandes ce que tu ne veux pas me découvrir: tu me caches ton cœur, & depuis long-tems je cherche à t'expliquer les secrets du mien. Je ne veux rien avoir de caché pour toi. J'ai senti des mouvemens, mon cher Zidzem, des mouvemens inconnus que je ne puis t'exprimer moi-même: aide-moi à les définir. Je soupire lorsque tu es absent, & je soupire encore lorsque je suis près de toi. Ce n'est qu'avec une certaine honte timide que je te rends tes caresses. Pourquoi ne ressens-je pas la même chose auprès d'Azeb & de Caboul? Ah, Zidzem! tu es ma plus grande félicité: c'est tout ce que je puis te dire.
Je fus étonné, lorsque dans le tableau que Zaka fit de son cœur, je reconnus le mien. C'est ainsi que je suis, m'écriai-je avec transport; j'éprouve un pareil trouble; je t'aime comme tu m'aimes: mais je sens de plus que toi un feu secret & indomtable, dont je ne suis plus le maître. Il me dévore, il me consume, il me rend malheureux... Je demeurai muet, cherchant quelques expressions qui pussent mieux rendre ce que je voulois lui dire.
Zaka, rouge de pudeur & d'amour, gardoit le silence. Un attrait invincible entrelaça plus étroitement mes bras autour de son col; nos yeux se rencontrerent, nos levres en un instant s'unirent, & nos ames s'échapperent tout aussi rapidement sur le bord de nos levres; le feu de nos baisers confondit si bien les transports de nos cœurs, que nous n'avions plus besoin de mots pour les exprimer. Le teint de Zaka étoit animé des couleurs les plus vives: son sein palpitoit contre le mien; Zaka étoit l'innocence même, & ce fut elle qui m'éclaira. Le feu ardent dont j'étois consumé ne m'auroit point instruit aussi rapidement que le fit son amour: elle tomba égarée dans des plaisirs qu'elle ne connoissoit pas plus que moi, & que je devois à ses caresses. O moment d'ivresse & de volupté, vous ne sortirez jamais de mon cœur: je reverrai toujours la belle plaine, l'arbre qui nous prêta son ombrage, & la tendre Zaka, foible & abandonnée toute entiere aux transports impétueux de mon amour. Je lui devois tout, une émotion profonde, voluptueuse, & une nouvelle lumiere qui sembloient m'ennoblir à mes propres regards.
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CHAPITRE IX.
Nous recherchâmes nos forces pour sortir de l'oubli où nous étions de tout ce qui nous environnoit. Précieuse extase de l'amour, douce récompense de deux cœurs sensibles & vertueux, vous remplîtes nos ames! Nous ne rougîmes point de nous être fait heureux: le repentir ne leva point sa tête de serpent parmi les roses de la volupté: nous ne sentions dans un doux abattement que notre bonheur mutuel: nos cœurs, dégagés d'un poids accablant, étoient légers comme l'air. Zidzem, me dit Zaka, jamais, jamais je n'aurois cru que j'eusse pu être si heureuse. Ah, puissent tous nos jours être aussi fortunés que celui-ci! Je répondis à Zaka par un baiser & par un soupir, & mon cœur se remplissoit de l'idée que chaque jour une volupté aussi douce pourroit nous appartenir.
Nous quittâmes à regret la plaine, témoin de notre innocente ardeur, nous retournâmes à notre désert: il perdit sa farouche rusticité; l'amour y étoit descendu, l'amour y régnoit & nos yeux ne voyoient qu'amour. Je ne sais quel sentiment nous disoit que nous avions pris un rang honorable parmi l'espece humaine, & nous nous crûmes, orgueilleux de nos sensations, bien au-dessus d'Azeb & de Caboul, que nous regardions avec une sorte de supériorité; car un instinct secret nous disoit qu'ils étoient incapables de goûter les plaisirs que nous avions éprouvés. Dans notre ivresse, nous nous regardions comme des êtres privilégiés bien au-dessus d'eux.
Azeb s'étoit apperçu de notre absence & des suites qu'elle avoit eues. Il ne nous fit aucune réprimande, & nous regardant comme devant vivre & mourir dans ce désert, sans connoître d'autres hommes ni d'autres mœurs, il affecta une indifférence qui répondoit au plan qu'il avoit conçu relativement à nous.
Mon cœur reprit son ancienne tranquillité. L'amour heureux est la paix & l'harmonie de l'ame. Je ne desirois que Zaka; je la possédois cent fois plus belle à mes yeux depuis qu'elle étoit tendre; cent fois plus ravissante, je goûtois dans ses bras ces plaisirs si chers & si doux, lorsque c'est l'amour qui les donne & qui les reçoit.
Je crus long-tems qu'aucune passion étrangere à l'amour ne pourroit entrer dans mon cœur, parce que je le sentois rempli de cet inépuisable sentiment. Mon bonheur me parut solidement établi: chaque jour devoit s'écouler comme le précédent: chaque jour l'heureux Zidzem devoit sentir le cœur de Zaka palpiter contre le sien: chaque jour il devoit couvrir de baisers cette bouche dont le moindre accent étoit un bienfait: chaque jour il devoit voir ces beaux yeux pleins d'amour, languir & s'éclipser sous le nuage des plaisirs. La peine, les chagrins, la douleur même ne pouvoient plus approcher le mortel fortuné qui possédoit Zaka. Plein de mon ivresse, je n'appercevois dans la carriere de la vie qu'une suite de plaisirs égaux, & j'étois plongé à cet égard dans l'illusion la plus parfaite: enfin, je croyois non seulement au bonheur, mais encore à sa durée éternelle.
CHAPITRE X.
Quelques mois ralentirent néanmoins l'extrême vivacité de mes desirs. Prenez bien garde aux circonstances, cher chevalier: ce fut dans ce même tems où mon cœur se trouvoit heureux & satisfait, qu'un desir nouveau vint tourmenter mon esprit: desir plus noble, plus grand, mais bien plus difficile à contenter. Ce desir devint en moi si vif, que s'irritant par l'impuissance de ma raison, il absorba toutes les facultés de mon entendement. Ma pensée arrêtée dans son essor me donna la premiere idée de ma foiblesse & m'humilia à mes propres yeux.
Vous verrez peut-être avec quelqu'intérêt la route que ma raison a suivie pour s'élever à un Dieu. C'étoit cette grande question qui m'agitoit; je faisois les plus grands efforts pour la pénétrer, & j'y rêvois jusques dans les bras de Zaka.
En voyant le soleil, je lui disois: Qui t'a fait? Il y a quelqu'un de caché derriere toi; il y a un bras qui te soutient. Ce monde si beau, que tu éclaires, d'où vient-il? Tout est animé, tout vit, tout se meut. Qui a fait les cieux, la lune & les étoiles? Il y a quelque chose au-dessus de moi, autour de moi, au-dedans de moi, que je conçois & que je ne comprends pas. Que le soleil a de gloire! Que l'œil de Zaka a d'expression! Il y a je ne sais quoi d'inexprimable & de céleste dans son regard, & le soleil avec tous ses rayons vient se peindre dans une goutte d'eau. Qui a fait le soleil & l'œil de Zaka? Et ma pensée, de qui l'ai-je reçue? Je ne me la suis pas donnée. Qui a bâti mon corps souple, celui de Zaka, structure charmante, où toutes les graces sont répandues? Le soleil semble fait pour mon œil, & mon œil pour le soleil: le soleil domine la nature, & la réjouit; mais il ne parle pas. Quel a été le commencement de ce bel astre & de ce grand ouvrage? Je sens la joie, le contentement, la volupté; à qui dois-je ces sensations délicieuses? qui dois-je en remercier? Ah, que je dois aimer la cause de Zaka, la main qui a arrondi ces bras caressans & cette bouche voluptueuse qui presse la mienne!
J'étois absorbé dans une impuissante méditation, en voulant soulever, déchirer un voile qui enveloppoit mon entendement; & rassemblant toutes les forces de mon ame, je voyois comme un abyme immense où j'étois pressé par une puissance unique & supérieure. Je me sentois dépendant; je me sentois appartenant à cette puissance invisible: je ne pouvois me soustraire à son empire; il ne me manquoit plus que de savoir son nom; & c'étoit ce nom que je cherchois, que je m'efforçois de deviner. Je n'avois pas encore appris les mots d'_ordre_, d'_union_, d'_harmonie_, d'_unité_; mais toutes ces idées étoient en moi. J'admirois les prodiges de la création, en cherchant à lire le décret divin de la Toute-Puissance. La langue religieuse m'étoit encore étrangere; mais déjà mon cœur, plein de flamme, avoit adoré.
J'avois remarqué depuis quelque tems que mon pere, sur la fin du jour, s'enfonçoit dans un bois voisin & qu'il en revenoit ordinairement plus triste qu'il n'y étoit entré. Cette marche mystérieuse piqua ma curiosité: un soir je me glissai sur ses pas; après plusieurs détours, je le vis entrer dans une espece d'antre souterrein, que l'œil le plus observateur n'auroit pu distinguer. Je me tins à l'entrée, j'écoutai, avançant la tête, retenant jusqu'à mon souffle. Tout étoit en silence: je découvris une lumiere au fond de la caverne, & Azeb prosterné devant un objet que je ne pus distinguer. Après quelques momens, j'entendis Azeb parler. Un frisson pénétra tous mes sens aux paroles étonnantes que proféra sa bouche. Ces paroles étoient pour moi, dans l'état où je me trouvois, d'une trop grande conséquence pour que je ne les gravasse pas profondément dans ma mémoire. Les voici:
«Si tu es, si tu m'entends, quel que tu sois, Auteur de la nature, toi que les chrétiens, sous le nom d'un Dieu crucifié, & les sauvages sous celui d'Oromadou, adorent: ô écoute-moi, & apprends-moi à te connoître! Le soleil, par sa chaleur bienfaisante, vient ranimer mes membres, la terre enfante des fruits en abondance; je jouis de tous les êtres qui m'environnent, & je puis sans orgueil me croire le but de la création. Tu es! Mon cœur, pénétré de respect pour ta grandeur, me le dit; mon cœur, pénétré d'amour pour ta clémence, me le persuade. La voix de l'univers, par son bel ordre & sa magnificence, annonce ta gloire: les êtres animés chantent tes louanges; & moi, ignorant que je suis, & peut-être ingrat, je me tais en ta présence.
»Je te demande où je dois te chercher, où je dois te trouver. Résides-tu dans le temple des chrétiens, les plus sanguinaires de tous les humains, ou te découvres-tu à l'homme simple & sauvage qui, sans être coupable de sang & d'injustice, t'adore dans un arbre qu'il a planté de sa main? Je n'apperçois autour de moi que des ombres; je crains de t'offenser en reconnoissant pour Dieu ce qui n'est pas toi. Déjà mes membres qui fléchissent, mon sang privé de chaleur, mon cœur qui ne bat plus que foiblement, m'annoncent que le jour de ma mort n'est pas éloigné. Quoi, Azeb deviendra poussiere sans t'avoir connu! Malheureux qu'il est! il ne pourra donc point instruire Zidzem & Zaka du chemin qui conduit à toi! Ils ne sauront pas te connoître, t'aimer, t'adorer. Comment pourront-ils jamais être heureux? O toi qui es! aie pitié de mon ignorance; daigne...» Les accents s'étoufferent alors dans sa bouche, & sa voix s'éteignit parmi ses sanglots.
Que devins-je en ce moment terrible & à jamais mémorable! J'éprouvai un saint effroi; mon cœur étoit plein de respect pour cet Auteur de la nature, dont je n'avois pas encore entendu prononcer le nom. J'attendois avec impatience qu'Azeb sortît de la caverne, pour m'entretenir avec celui auquel il parloit à genoux. Je brûlois de le connoître. Sans lui, _Zidzem & Zaka ne sauroient être heureux!_... Je pensois que cet antre obscur pouvoit être son séjour; je résolus d'unir mes vœux & mes prieres aux larmes & aux instances d'Azeb, afin qu'il se montrât à nos yeux. Mon pere sortit & ne m'apperçut pas: je le vis qui essuyoit une larme que l'amour paternel lui avoit fait verser.
J'entrai avec un frémissement respectueux au fond de la caverne: mon œil cherchoit de tous côtés avec qui Azeb s'étoit entretenu; je ne trouvai personne; je vis seulement une table couverte d'une peau de tigre; dessus étoient rangées deux figures: l'une représentoit une espece de monstre hideux, moitié homme, moitié dragon; & l'autre, un homme souffrant, cloué sur une croix de bois. Une lampe éclairoit foiblement cette scene imposante. Cette demi-obscurité, ces objets nouveaux & formidables, les paroles d'Azeb, je ne sais quel mouvement inconnu m'entraînerent. Une horreur sacrée me pénetre, mes genoux chancelent, je tombe prosterné devant ces deux figures, le cœur puissamment ému & l'esprit dans les ténebres. J'implorois & appellois à grands cris cet Auteur de la nature. Daigne te montrer à moi, lui criois-je, Maître du soleil & des élémens! toi à qui je dois la vie & Zaka; daigne me parler, me répondre... Je m'afflige de ce qu'il demeure insensible à ma priere brûlante. Je m'imaginois qu'il avoit parlé à mon pere, & qu'il me rejetoit. Aussi-tôt, dans la ferveur de mon enthousiasme, je composai un assemblage d'exclamations & de mots incompréhensibles, & dans ce mêlange confus je le suppliai ardemment de ne pas se dérober plus long-tems à mes yeux.
Cependant ces deux figures demeuroient immobiles, & je m'en étonnai; j'attendois un mouvement de ces êtres inanimés, auxquels j'attribuois de la vie & de la puissance. Tout-à-coup la lampe pâlit, s'éteint; l'obscurité m'environne; mon imagination se trouble, enfante des fantômes; la terreur s'empare de mon ame, elle glace tous mes sens: le front pâle, les cheveux hérissés, je cherche une issue & me traîne à pas tremblans hors de ce lieu effrayant & redoutable.
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CHAPITRE XI.
J'étois triste; je marchois plongé dans une profonde rêverie: Zaka alarmée me demanda ce que j'avois; je ne lui répondis rien. Elle insista. Pourrois-tu me dire, lui dis-je, qui m'a fait, qui t'a fait, qui a fait le soleil, les bois, les montagnes, les poissons, les oiseaux, les reptiles? Zaka me regarda, paroissant fort indifférente à ces questions. Elle m'embrassa, me voyant en peine. Je sentis que ce qui m'occupoit passoit la portée de Zaka & ne devoit pas lui être révélé.
Ma curiosité me tourmentoit chaque jour davantage: tous mes pas, toutes mes actions, toutes mes pensées ne tendoient qu'à éclaircir cet impénétrable mystere. J'observai Azeb plusieurs fois, & toujours en secret. Enfin, ne pouvant plus domter ce desir sublime, j'entrai un soir précipitamment, lorsqu'il commençoit à prier; je me jetai à ses pieds; & me relevant avec impétuosité, je le serrai dans mes bras, & je m'écriai en larmes: O mon pere, mon pere! découvre-moi ce secret qui tourmente ma vie. Ce que je te demande est nécessaire à mon repos & à ma félicité. Apprends-moi à lui parler comme tu lui parles: montre-le moi, mon pere; où est-il? Que j'unisse ma priere à la tienne; que je lui sois agréable comme tu l'es à ses yeux; que je l'entretienne comme tu l'entretiens!