L'homme sauvage

Part 2

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Quelques sujets rassemblés autour de sa personne protégerent sa vie & favoriserent son évasion. Obligé de céder à leurs pleurs, il nous prit entre ses bras; & après avoir marché long-tems, accompagné d'un seul domestique, il se cacha dans des antres secrets à lui seul connus.

Du fond de cet asyle on distinguoit la flamme des bûchers qui consumoient nos malheureux concitoyens, & l'écho nous reportoit sur ces rochers déserts leurs cris lamentables. La fumée qui sortoit des cabanes embrasées, s'élevoit en noirs tourbillons, obscurcissoit le ciel, étendoit sa vapeur jusques sur nous & se mêloit à l'air que nous respirions.

Ceux des nôtres qu'on voulut forcer à embrasser une religion qu'on leur avoit trop appris à détester, aimerent mieux expirer dans les flammes. On les vit danser autour du bûcher, puis embrasser le bois qui alloit les réduire en cendres. Aussi courageux que les Espagnols étoient lâches, ils chantoient au milieu des tourmens les louanges de Xuixoto, croyant mourir pour sa gloire; & dans cette idée ils expiroient avec une sorte de joie.

Les Espagnols ne cesserent d'égorger que lorsque les victimes leur manquerent. Alors ils leverent leurs mains sanglantes vers le ciel, comme pour lui offrir le sacrifice de plusieurs milliers d'hommes. Ils se livrerent à une joie effrénée, & s'applaudirent, dans le sein de la débauche, de leurs crimes nombreux.

Ils instituerent une fête solemnelle, où ils célébrerent la mémoire de l'adultere, comme celle d'un saint qui devint leur digne patron. Mais, ô châtiment de la justice divine! les chrétiens Chébutois qui avoient trahi leurs concitoyens, furent trahis à leur tour, & reçurent le prix de leur perfidie. Esclaves & chargés de chaînes, condamnés aux plus vils travaux par ces mêmes Espagnols, justes une fois, leurs remords tardifs vengerent du moins la patrie & mon pere.

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CHAPITRE IV.

Dans un vallon ceint de hautes montagnes & presqu'inaccessible, nous demeurâmes cachés pendant quelques jours. N'osant sortir de dessous la voûte d'un rocher, Azeb choisit une nuit des plus sombres, & nous conduisit par des routes secretes vers un désert que lui seul connoissoit. On avoit mis sa tête à prix. Que de fatigues essuya ce bon pere veillant sur tous nos besoins pendant un voyage aussi pénible! Que de fois il trembla pour nos misérables jours! Non, ce n'étoit point le pouvoir qu'il regrettoit, c'étoit notre mere infortunée, dont l'image le suivoit sans cesse. Je l'ai vu plusieurs fois, en prononçant son nom, verser des larmes, nous approcher de son sein, nous en éloigner, comme s'il eût craint de nous faire partager ses douleurs.

Notre débile enfance eut besoin de toute son active tendresse pour ne pas succomber en route; mais il avoit tout prévu, & il sut domter toutes les traverses. Accompagné du seul Caboul, son fidele compagnon, il arriva dans l'asyle impénétrable qu'il avoit choisi pour y terminer ses jours. Figurez-vous des rochers escarpés qui environnent une plaine assez agréable, comme si la nature eût voulu la dérober à tous les yeux: d'un côté les montagnes de Xarico, de l'autre des bois inaccessibles; c'est là que, dans une caverne spacieuse, mon pere avoit déposé ses trésors à couvert des Espagnols & de leurs recherches avaricieuses. Là, nous nous trouvâmes en sûreté & comme dans une citadelle où la nature prenoit soin en même tems de nous nourrir & de nous protéger.

Je tiens tous ces détails de la bouche de mon pere, qui me les a confirmés dans plusieurs récits. Je n'avois alors que trois ans, & Zaka en avoit deux. C'est un âge où par sa foiblesse l'homme paroît le plus infortuné des êtres, & où j'ai été le plus heureux parce que j'étois insensible aux malheurs qui m'environnoient.

Dans les premiers tems nous demeurions toujours dans une caverne obscure, & je ne savois pas alors que c'étoit pour conserver une vie pour laquelle j'avois une indifférence absolue. Mes yeux s'accoutumerent aux ténebres & ne m'empêcherent plus de distinguer les objets. Aujourd'hui je jouis encore du privilege de voir distinctement dans l'ombre la plus épaisse.

Mon pere, Caboul, Zaka, & moi, tel fut le petit nombre des infortunés échappés à la fureur des Espagnols. Jamais mon pere ne se hasardoit à monter au sommet des rochers, dans la crainte d'être découvert. Nos tyrans avoient étendu leurs habitations dans les plaines qui bordoient ces rochers: dans la suite nous nous promenions seulement sur un petit côteau orné de gazon, où nous respirions le frais. Que d'inquiétudes nous causâmes à la tendre sollicitude d'Azeb! Il étoit obligé d'interrompre nos jeux innocens; il nous interdisoit jusqu'aux cris de la joie; nous ne pouvions soupçonner pourquoi il refrénoit nos transports, pourquoi il nous empêchoit de sortir de l'espace circonscrit. Notre raison commençante accusoit sa sévérité, qui n'étoit que le fruit de sa vigilante tendresse.

Notre petite plaine étoit assez fertile pour nous procurer une nourriture suffisante & convenable: la Providence a soin de l'homme en quelque lieu qu'il se trouve, pourvu que son travail interroge sa libéralité. Cher chevalier, arrêtez-vous un instant; contemplez un spectacle qui intéressera votre cœur sensible; voyez un cacique qui s'asseyoit sur un trône d'or & possédoit autant de trésors qu'en peut desirer l'ambition des monarques de l'Europe; voyez-le cultiver la terre de cette même main qui portoit le sceptre. Il ne le regrette pas; il est à lui-même, & il se trouve payé de toutes ses peines, lorsqu'un de ses enfans lui sourit. Les désastres de sa nation, voilà ce qui le touche encore: il a fait sans peine le sacrifice de l'autorité; mais il ne s'accoutume pas aux images effrayantes de la patrie exterminée. Il m'a dit souvent qu'il se trouvoit plus heureux dans cette solitude, n'ayant à lutter que contre les besoins de la vie, que lorsqu'au milieu des hommages qui environnent la royauté, il avoit les inquiétudes du commandement & les soucis renaissans d'une prévoyance journaliere.

Pere tendre, il apprêtoit de ses mains l'aliment qui soutenoit notre vie défaillante; chef adoré, il possédoit un ami dans un de ses anciens serviteurs; & peut-être il rendoit graces au ciel de son infortune, puisqu'il avoit rencontré un cœur, lorsqu'il n'avoit plus de diadême.

Une herbe de bon goût, le fruit du cacoyer, des racines succulentes, quelquefois du gibier, voilà ce qui composoit les mets de notre table. Je ne détaillerai point ici les prodiges d'industrie que le soin de notre conservation sut dicter à mon pere. Caboul lui disputoit la gloire du travail, & mon pere le récompensoit de son zele en s'avouant vaincu. Nous nous étions accoutumés à le regarder aussi comme un pere; & dans les premieres années de notre vie, nous ne mettions aucune différence entre lui & l'auteur de nos jours. A leur rencontre nous nous précipitions également entre leurs bras, & les caresses de l'un & de l'autre nous sembloient tout aussi vives. Contens de notre sort, nous ne formions aucun desir, & nous croissions en âge, sans nous appercevoir que nous avancions dans le chemin de la vie, & que des clartés fatales alloient bientôt rompre le charme & l'insouciance du jeune âge.

Quant au systême de notre éducation, Azeb l'avoit dressé sur le plan le plus sûr pour notre félicité. Il avoit résolu de nous abandonner aux leçons de la bonne & simple nature, persuadé que tout ce qu'elle fait est bien fait, & que ce n'est qu'en la contredisant que nous nous sommes ouvert la source de tant de maux. Sa voix sacrée lui paroissoit préférable à toute autre, parce qu'elle est plus sûre & que l'ignorance vaut mieux que l'erreur.

Azeb avoit connu les loix, les coutumes & le culte de divers peuples. Il avoit réfléchi sur les contrariétés qui obscurcissent l'esprit de l'homme & lui font bâtir des loix chimériques à la place de ces loix simples qui n'égarent jamais un cœur droit & sincere. Il vouloit éloigner de nous ces opinions incertaines qui nous tourmentent, parce que nous sentons confusément que leur base nous échappe, & il crut avancer notre raison en nous dégageant de cette foule de mots, source de nos disputes & de nos haines.

D'ailleurs il pensoit que comme nos jours devoient s'écouler, dans ce lieu désert, au milieu de la paix & de l'innocence, nous n'aurions pas besoin de préceptes, qu'il suffisoit de nous faire pratiquer ce qui étoit bon & juste, & que l'avertissement pourroit jaillir du fond de nos cœurs, puisque Dieu avoit daigné gratifier la nature humaine d'un élan particulier vers la source de la vie & de l'existence. A toutes les facultés qu'il nous a prodiguées, n'auroit-il pas joint la fin sensible qui nous mene vers lui? Si cela n'étoit pas, chaque être seroit donc isolé; la création seroit morte, & le lien qui nous unit au grand tout seroit rompu: où existeroit cette intime révélation, si du trône de sa gloire Dieu ne l'avoit gravée dans le sein du foible nourrisson? En croissant, en levant les regards vers la voûte du firmament, il faut qu'il la reconnoisse pour l'ouvrage de sa main, ou il retombe dans la classe des brutes. Non, du côté de ce présent Dieu n'a pas fait l'homme inférieur aux anges.

Le principal soin dont s'occupa Azeb, fut de nous enseigner les mots usités & nécessaires pour les besoins de la vie; il ne nous exposoit jamais que la signification des objets physiques; il éloigna sur-tout de notre esprit l'idée de la mort, & il nous représentoit tous les objets de la nature comme animés & sensibles; il nous faisoit respecter un oiseau, une mouche, une fourmi, & nos pieds étoient accoutumés à se détourner, de peur de l'écraser. Il nous répétoit incessamment: Ne faites point souffrir cet animal; il n'est pas à vous; car si vous marchez sur lui, Caboul & moi marcherons sur vous. Respectez tout ce qui a le mouvement; car vous n'êtes pas plus dans le monde que cette mouche qui vole.

Ainsi il abandonna nos cœurs à la sensibilité, & nous accoutuma à regarder tout ce qui nous environnoit comme doué d'un principe de vie; de sorte que nous étions parvenus au point de saluer les animaux comme nos freres, comme nos égaux. Jamais notre langue ne se trempa dans leur sang; ou quand la nécessité avoit obligé Azeb d'en mettre quelques-uns à mort, il les tuoit loin de nos regards, & ces animaux ne portoient plus sur notre table l'apparence d'un être qui avoit reçu un souffle de vie.

Nous avions douze ans, que l'idée de la destruction n'étoit point encore entrée dans notre imagination: nous jouissions des bienfaits de la nature sans trouble & sans remords, & la mort seroit venue nous frapper sans que nous la connussions; l'image même du dépérissement étoit étrangere à nos réflexions.

Dès que nous pûmes le comprendre, Azeb nous parla des plaines voisines comme d'un lieu où habitoient des méchans qui ne respectoient pas la sensibilité de leur prochain, & qui, se faisant du mal les uns aux autres, en feroient à tous ceux qui les approcheroient. Il nous prit à tous deux un frisson intérieur; & envisageant qu'au-delà de ces rochers il existoit des méchans, nous regardâmes le lieu que nous habitions comme celui dont nous ne devions pas nous écarter, sous peine de souffrir.

Azeb eut grand soin de nous imposer de bonne heure des travaux proportionnés à la foiblesse de notre enfance: il nous entretint dans ces exercices salutaires qui développerent l'usage de nos membres & rendirent nos corps souples & agiles.

Chaque jour nous assistions au lever de l'aurore, & il ne nous étoit pas permis de passer dans le sommeil cette heure sacrée du jour. Nous contractâmes l'heureuse habitude du travail; il remplissoit les trois quarts de la journée: il nous devint nécessaire, & même agréable.

Cette vie tempérée & agissante nous tenoit gais & vigoureux. Une espece de chant mesuré accompagnoit nos exercices: la voix de Caboul & celle de mon pere nous répondoient à une grande distance, & notre poitrine se fortifioit en même tems que nos bras. Il m'en est resté une voix forte, que dans la suite j'ai été obligé d'adoucir en vivant parmi des hommes civilisés, lesquels, à mon sens, ont perdu tous les accents de la nature, & ne font plus que siffler ou murmurer.

La santé circuloit dans nos veines; une vivacité bouillante régnoit dans tous nos mouvemens; jamais l'odieux joug de la contrainte n'affaissa le ressort de notre ame; libres, nous fûmes heureux. Si nous connûmes la douleur, peine inévitable & passagere, nous ne connûmes point le chagrin, l'inquiétude de l'avenir. Nos desirs se réduisoient à peu de chose: ils étoient tous satisfaits, & nous ne devinions pas qu'il existoit des sciences que l'on n'acquiert que par les larmes, les tourmens & la captivité des premieres années de la vie de l'homme.

CHAPITRE V.

Cependant nous approchions de cet âge redoutable où les pénibles & agréables sensations du cœur humain se font sentir dans toute leur vivacité, étonnent l'ame par leur nouveauté, & la ravissent par leurs décevantes douceurs. O jours d'innocence, de trouble & de volupté! Ma raison étoit enveloppée dans une heureuse obscurité; je ne connoissois ni la nature, ni moi-même... Il m'est difficile aujourd'hui de remonter à mes premieres sensations, & de marquer toutes celles que ma mémoire m'apporte confusément.

Vous verrez néanmoins mes desirs naître les uns des autres; mais ne jugez pas pour cela que tous les hommes ont la même maniere de voir, de sentir, de desirer & de jouir. Des êtres qui paroissent semblables, different quelquefois tellement qu'on les croiroit opposés.

Mon ouvrage est trop difficile pour qu'il ne demeure pas imparfait. Les années ont effacé en partie les images qui étoient alors si vivement imprimées dans mon ame; & que de foiblesses de l'esprit humain ont passé sans se laisser remarquer! Combien de fois sur les mêmes objets ai-je changé de sentiment! quel flux & quel reflux de jugemens contradictoires! Aidez-moi dans ce labyrinte où vous m'avez engagé, & suppléez aux idées intermédiaires.

Mes premieres sensations ont été les soupirs d'un cœur qui demande le bien-être. Je sentois le besoin d'être heureux, & j'attendois mes petites jouissances de la main qui avoit commencé à les répandre sur moi. Je me rappelle parfaitement que j'aimois l'être qui me présentoit ma nourriture; qu'il me tardoit de le revoir lorsqu'il étoit absent, & que je souffrois lorsque j'étois séparé de lui. Il me souvient d'avoir beaucoup pleuré en voyant Caboul qui s'étoit blessé à la main. Je lus sur son visage pâle la douleur qu'il éprouvoit, & j'en ressentis le contre-coup.

La joie d'Azeb me pénétroit de joie, & je distinguois d'abord quand quelque peine invisible changeoit son visage. Je crois que la sensibilité existe dans l'ame de l'enfant, & qu'il est déjà soumis à partager le plaisir & la douleur de ceux qui l'environnent.

L'amour de la société a encore été l'une de mes fortes sensations. Je n'aimois point à être seul; j'étois bien-aise quand je rencontrois mon pere ou Caboul, quand ils me caressoient, quand ils me soulevoient dans leurs grands bras. Je les sollicitois à me parler, lorsque leurs travaux les occupoient tout entiers. J'avois besoin de lire dans leurs yeux les sentimens qui les animoient à mon égard; & je me rappelle que je les devinois très-bien; j'ose même croire que l'enfant est plus physionomiste que l'homme fait. Comme il est tout instinct, il sent l'ame de celui qui l'approche: je ne me suis jamais trompé sur la physionomie sereine ou triste de mes deux supérieurs.

J'étois encore plus charmé lorsque je jouois avec Zaka. Si nos petits jeux nous brouilloient, le besoin d'être ensemble nous rapprochoit bientôt. Quand elle étoit fâchée & qu'elle s'éloignoit, c'étoit moi qui courois après elle, & je ne pouvois souffrir son éloignement plus d'une heure ou deux. Je voulois l'assujettir à mes divertissemens; mais c'étoit elle qui m'assujettissoit aux siens.

Voilà les premiers mouvemens que je puis appeller en moi les mouvemens dominans & qui n'ont été gravés dans mon cœur par aucune main humaine. Je ne sais si j'avois déjà le germe des autres penchans: je ne puis faire ici remarquer leur liaison, car je ne l'ai point sentie moi-même. J'étois un être social, puisque je n'étois point indépendant des moindres signes qui se faisoient autour de moi, que je les interprétois avec justesse, & que j'y répondois avec facilité.

Je puis assurer avec sincérité que j'étois absolument exempt d'orgueil & de vanité, car on ne m'avoit jamais loué: on ne m'avoit point dit que je fusse beau ou laid, & je n'avois jamais songé aux attraits de ma petite figure. La jalousie m'étoit inconnue, car il n'y avoit jamais eu aucune préférence marquée entre Zaka & moi. La vérité m'oblige d'avouer encore que je n'avois pas plus d'amitié pour Azeb que pour Caboul: le degré de mon affection varioit selon le bien qu'ils me faisoient; les liens du sang n'étoient en moi que les nœuds de la reconnoissance.

Je n'avois aucun regret de mes actions quelconques: l'aigre voix du reproche ne retentit jamais à mon oreille.

On n'avoit point peuplé mon imagination de fantômes: je ne redoutois rien, soit que l'ombre m'enveloppât, soit que le ciel s'embrasât d'éclairs. Je ne reconnoissois aucun être malfaisant dans la nature; & quand j'étois averti par la douleur de mieux prendre garde à ma conservation, Azeb & Caboul ne joignoient point leurs cris à mes plaintes; ils attendoient froidement que la douleur fût passée; leur visage calme me disoit que ce n'étoit rien; & comme je sentois qu'ils m'aimoient, j'ajoutois foi à leur physionomie.

L'idée d'une propriété particuliere & exclusive n'entra point dans mon entendement. Jamais rien ne me fut refusé; quand je demandois quelque chose d'impossible, on ne me repondoit pas, & mon caprice cessoit de lui-même.

Tous mes desirs se bornoient à satisfaire mon appétit, & je ne sais quoi de secret me disoit que de ce côté la nature étoit inépuisable, & que je ne manquerois jamais de nourriture. Ayant vu le vallon que j'habitois produire presque sans relâche des fruits de plusieurs especes, j'ignorois jusqu'aux termes de besoin & de pauvreté.

Je considérois les vases d'or de mon pere d'un œil aussi indifférent que les rochers qui ceignoient notre habitation: seulement leur couleur & leur éclat me causoient un léger contentement. Je ne haïssois personne, personne ne m'offensoit: l'espérance m'étoit étrangere, je ne prévoyois point l'avenir. Borné au présent, rien ne m'alarmoit, & la seule douleur me sembloit un mal. Le moment passé, je l'oubliois.

Ainsi j'avançois, sur une pente douce & fortunée, vers le printems de la vie, vers la saison où des passions, jusques là inconnues, s'éveillent comme une rapide tempête, entraînent nos cœurs comme un torrent impétueux, & où l'amour qui nous enivre nous met sous le joug de son empire.

Ma raison avoit commencé à jeter ses premiers rayons; ils tomberent sur les objets qui m'environnoient: j'apperçus quelques-uns de leurs rapports; je les comparai, je les jugeai, & de ces résultats naquirent des idées nouvelles. Je fis quantité de remarques qui m'étonnerent moi-même. Je bâtis de petits systêmes qui, tout extravagans qu'ils étoient, attestoient le libre exercice de ma pensée. J'approuvois & je blâmois. Je me souviens que mon pere, attentif & se recueillant, avoit alors une physionomie que je ne lui avois pas encore vue; qu'il me regardoit, & que son silence étoit expressif.

Je perdis cette pétulante étourderie qui caractérisoit mes premiers ans. J'étois tour-à-tour tranquille ou agité, sombre ou joyeux; l'ennui me glaçoit ou la volupté m'enflammoit.

Ce nouveau sentiment qui se développoit en moi, me fit appercevoir toute la profondeur de mon être. Je réfléchis sur moi-même je m'interrogeai, je sondai l'abyme de mon cœur: un desir de feu en remplissoit toute la capacité; & ce desir que je ne pouvois définir, qui m'effrayoit, me tourmentoit, me donna cependant quelques momens d'extase qui me dédommagerent de cet état cruel.

Je sentis qu'il me manquoit quelque chose nécessaire à mon bonheur, moi qui jusqu'ici n'avois rien desiré. Un chagrin lent & destructeur s'empara de mon ame; une mélancolie profonde égaroit mes esprits; un trouble qui alloit toujours croissant, que dis-je! une fureur sourde grondoit dans mon sein. Ces phénomenes nouveaux décomposoient pour moi le tranquille spectacle de la nature. Je pleurois sans sujet, je me réjouissois de même. Les vives étincelles d'un feu inconnu parcouroient mes veines & jetoient dans mon cœur des émotions à la fois douces & pénibles.

Enfin, la compagnie de mon pere & de Caboul me devint insupportable; car ils étoient absolument étrangers aux sentimens qui me dominoient: Zaka, la seule Zaka adoucissoit mon chagrin, mais non pas mon trouble. Il redoubloit lorsque j'étois près d'elle: je ne la regardois plus avec la même assurance; un éclair de ses yeux me jetoit dans l'abattement ou dans une joie folle. Je tremblois en lui parlant des choses les plus indifférentes: j'avois toujours le même zele pour lui rendre mille petits services; mais ce zele avoit quelque chose d'emporté que je voulois vainement contraindre. Les racines les plus succulentes, que j'arrachois du jardin, je les conservois pour Zaka, & je donnois les moins bonnes à mon pere.

Que j'étois content lorsque Zaka ayant la tête baissée, ou appliquée à quelqu'ouvrage, je pouvois en silence dévorer ses charmes sans en être vu! Si l'on me surprenoit alors, je rougissois comme si une honte secrete m'eût atteint.

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CHAPITRE VI.

Il falloit que Zaka se fût apperçue du trouble qui me dévoroit, car elle étoit devenue aussi craintive que moi; elle hésitoit à me demander ce que j'avois, & j'hésitois à lui découvrir ce que je ressentois.

Je reconnus que son cœur n'étoit pas plus tranquille que le mien. Cette découverte m'inspira un grand contentement, sans savoir pourquoi. En la voyant inquiete, agitée, je tombai dans une espece de ravissement que je ne puis définir. Son maintien étoit plus réservé, elle n'osoit plus badiner avec moi; mais je la voyois chaque jour inventer mille prétextes pour rester à mes côtés. Elle fuyoit sans raison, & sans raison revenoit un instant après.

Mon cœur étoit trop surchargé pour ne pas s'ouvrir; mais je ne savois à qui dire mon secret, si c'étoit à Azeb ou à Caboul, afin d'apprendre d'eux le moyen de me tranquilliser. Zaka m'étoit trop redoutable; ma voix expiroit en sa présence, je ne savois de quels termes me servir pour lui peindre la situation de mon ame; & pourtant j'entrevoyois qu'elle seule pouvoit me comprendre.

Malgré ma ferme résolution de calmer mes tourmens en lui en faisant l'aveu, de jour en jour je devenois plus timide; mon cœur voloit sur mes levres, & ne s'échappoit jamais.

Je me suis demandé, dans un âge plus avancé, pourquoi l'amour, cette passion si légitime, s'effraie de lui-même, se déguise, comme par honte, sous le nom d'amitié, & se rend, sous ce masque, douloureux & pénible.

Que de traits déchirent l'ame avant qu'elle ose d'elle-même s'abandonner au plaisir d'aimer & d'être aimé! Quel est donc ce frein importun qui nous arrête dans la carriere du bonheur? D'où naît cet effroi qui semble nous avertir que la félicité est dangereuse? La plus heureuse des passions est environnée d'épines qui écartent notre main.

L'amour est sans honte chez les animaux, parce que ce n'est en eux qu'un instinct aveugle; mais chez l'homme, c'est une volupté profonde & durable. Il n'est point de volupté sans la pudeur: c'est elle qui assaisonne notre bonheur, qui le rend plus touchant & plus vif; l'imagination nous apporte des plaisirs qui n'appartiennent qu'à elle.

J'étois heureux par mon imagination; je n'avois d'autres idées, d'autres mouvemens, que ceux que je recevois de mon amour. Je marchois de pensée en pensée, & toutes me plaisoient. Si je voyois de loin Caboul ou mon pere, je les évitois: ils venoient me distraire de la seule idée qui me charmoit profondément.