Part 12
_LE PRÉSENT._
Je devois un présent à la maîtresse de mon cœur. Un présent est un tribut de l'amour, un gage de notre attachement. Mais que donner à Ismene, qui soit digne d'elle? Si le présent est riche, il est orgueilleux. L'amour embellit un rien plutôt qu'un don magnifique. Ferai-je pour elle des vers? Non, il y entre de l'art; on veut briller; on est poëte, on n'est plus amant. Si je prenois le pinceau pour représenter Ismene, ce portrait, quoique non achevé, seroit sans doute le plus beau présent que je pusse lui offrir; mais l'art est impuissant à saisir le vrai caractere de sa beauté: l'art pourra la flatter; mais l'art ne pourra jamais la rendre.
Je lui ferai un présent simple comme mon cœur; des fleurs, images de son teint, des fleurs, filles aimables du printems, voilà ce que je lui offrirai. Je choisirai les fleurs écloses sur le bord des fontaines, & non celles qui croissent au pied des rochers. Celles-ci, dit-on, impriment la fureur, le soupçon, la jalousie effrénée, tyrans destructeurs de l'amour. Celles-là au contraire inspirent les sentimens tendres & naïfs qui font céder les bergeres & rendent les bergers plus fortunés que les rois.
O dons de la nature! allez, volez sur le sein d'Ismene. Mais quelle fleur choisirai-je? Toutes les fleurs sont passageres; il n'en est point d'immortelles ainsi que mon amour. La nature peint l'œillet de mille couleurs; mais l'œillet annonce la légéreté, l'inconstance. Le pâle narcisse est chéri des Nymphes; mais il peint l'amour-propre; l'amour-propre, vice affreux aux yeux du tendre amour! L'éclat du jasmin, l'odeur de l'humble violette désignent cette modestie, cette timidité qui accompagnent les desirs naissans & qui sont dans mon cœur. Mais dois-je les montrer, ou dois-je les taire? Si Ismene ne m'a point entendu, il est inutile que je me déclare. Le plus cruel des tourmens est d'avouer une tendresse que l'objet de nos feux ne partage pas. Mais que vois-je? La rose! La rose est faite pour Ismene; elle exhale le plus doux parfum; elle représente le coloris de ses joues; elle peint la flamme qui me consume: mais la rose a des épines..... O mes dieux! écartez-les de la beauté que j'adore. C'est à moi d'éprouver tous les tourmens attachés à l'amour. Qu'Ismene n'en goûte que les douceurs.
O rose, adoucis la vivacité de tes parfums! Garde-toi d'offenser l'extrême sensibilité de son odorat; ne porte à son cerveau qu'une douce émanation. Si l'adorable Ismene doit se pâmer, ce ne doit être que dans les bras de l'amour.
Je cueillis une rose environnée de plusieurs boutons naissans; son calice étoit à peine ouvert, l'abeille n'avoit jamais sucé ses feuilles odorantes; les pleurs de la rosée la couvroient encore. Je volai chez Ismene. Ah, comme le cœur me battoit! Amour! tu inspires plus de défiance que d'orgueil. Je lui présentai cette rose en tremblant, & mon front coloré égaloit sa vive rougeur. Ismene, la charmante Ismene me sourit, prit la rose & la mit sur son sein. Rose heureuse, tu penchois ta tige pour mieux presser les lis éblouissans de ce sein d'albâtre. Un frémissement délicieux se répandit dans mes veines. Entraîné par un mouvement vainqueur, je me penchai, & j'osai un instant respirer sur son sein l'odeur de cette rose. Dieux immortels, savourez l'ambroisie, je n'en suis point jaloux! Mes regards errerent & moururent. Téméraire, j'allois imprimer mes levres.... Le bras de la sévere Ismene m'arrêta; mais ma bouche & mes yeux lui dirent: O Ismene!... je meurs de mon amour.... Je ne pus en dire davantage. Je ne prononçai que ces trois mots; mais je les prononçai d'un ton qui émut son cœur.
Son silence fut l'instant le plus heureux de ma vie. Je respirois, libre d'un fardeau cruel, aussi triste que douloureux: mon cœur, jusqu'alors oppressé, léger comme l'air, éprouvoit un repos inconnu. Il ne pouvoit contenir, il ne pouvoit exprimer les sentimens délicieux qui l'agitoient. Alors je surpris un de ses regards: quel regard! Il fut à mon ame, ce qu'est la vie rendue à un malheureux au moment qu'il alloit la perdre. L'aurore du bonheur sourit à mes yeux. La douce espérance, charme de nos jours, vint dorer l'avenir de ses rayons fortunés & m'enivrer de ses délices. Seroient-elles trompeuses? O mes dieux! si vous voulez abuser un tendre cœur, ne m'offrez pas des amorces si séduisantes.
Depuis cet heureux instant, que l'univers me paroît beau! C'est Ismene qui l'embellit. Le séjour qu'elle habite est un séjour enchanté: l'air y est toujours pur, le ciel toujours serein, la terre toujours fleurie. Ah, qu'il est doux d'aimer! Ce sont nos feux qui animent la nature; elle expire loin du dieu qui la vivifie; mon ame enchaîne ses pensées volages dans les bornes charmantes de son séjour. Un sourire d'Ismene est le calme des airs & l'arbitre de mon bonheur.
Ecoute-moi, chere Ismene: c'est la félicité du cœur qui fait la paix & la santé de l'ame; & c'est alors seulement que l'on vit & que notre existence nous devient chere. Les passions factices nous abusent, mais l'amour ne nous trompe pas. Il est le pere des plaisirs. C'est sa main bienfaisante qui déchire le voile qui nous cachoit un riant Elysée. Alors tout enchante sur la terre, tout intéresse. On prête l'oreille au chant matinal des oiseaux; on respire une fleur avec volupté; on ouvre son sein au souffle délicieux du zéphyr. Abandonne-toi toute entiere au charme de l'amour, mon Ismene! L'éclat de tes yeux en deviendra plus vif; le doux coloris, empreint sur tes joues, aura de nouveaux charmes. Pourquoi le ciel te fit-il belle? C'est pour faire un heureux. Le bonheur d'être aimé de toi me donnera un nouvel être; je connoîtrai l'orgueil de posséder ton cœur; & contemplant de loin le faste des rois, la gloire des génies du siecle, l'opulence des favoris de la fortune, je dirai: Je ne suis point jaloux; ils ont la puissance, la renommée, les richesses; moi, j'ai le cœur d'Ismene.
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CHANT IV.
_LA PROMENADE._
Le printems étoit descendu sur la terre: l'Amour est par-tout, mais il est caché; il est avec cette épine qui fleurit; il coule avec ce ruisseau qui murmure; il est dessous cette mousse voluptueuse qui, pour certains yeux, n'est qu'un amas d'herbes. Douce saison des amours, je t'avois vue, mais jamais si belle, si fraîche & si pure! O Vénus, ne rejette point ma priere! Une force inconnue fait couler mes pleurs. Quelle volupté de conduire en silence la beauté sous ces ombrages solitaires, de respirer avec elle le parfum des fleurs, de soupirer avec le zéphyr qui caresse mollement son sein!
Que dis-je! je ne pouvois me livrer à toute ma tendresse. De tristes témoins gênoient mon cœur. Je tenois Ismene par la main, & toutes les facultés de mon ame se réunissoient sous ce toucher délicieux. Je ne pouvois parler, & ma main plus hardie, plus expressive peut-être que ma bouche, lui disoit ce que ma voix n'osoit exprimer. En amour, tout sort de l'ordre commun des choses, tout sert de langage, chaque mot a un sens, le moindre geste signifie, l'assurance la plus légere est un serment, la moindre faute un parjure. On nous peint le dieu de l'Olympe ébranlant d'un clin-d'œil les poles du monde; c'est ainsi qu'Ismene, d'un léger mouvement de paupiere, m'éleve aux cieux ou me plonge au Tartare. Que de desirs, que de soupirs, que de plaisirs échappent à mon pinceau! Quel désordre régneroit dans mes chants, si je représentois tout ce que j'ai pu sentir! J'aurois voulu que, sous les pas d'Ismene, tout eût pris une voix pour lui attester qu'il falloit aimer.
Je marchois à ses côtés; je soupirois & n'osois la regarder. Je marchois sur le même gazon qu'elle fouloit d'un pied léger; nous traversions les mêmes routes fleuries, nous avions les mêmes pensées, peut-être les mêmes desirs, peut-être, ah!... Je déguisois les miens, & ils s'en enflammoient davantage. Ismene sensible aux tourmens secrets qu'elle me voyoit étouffer, laissoit échapper un peu de tendresse pour me consoler; heureux d'un regard, & jamais satisfait.
Le ciel n'eut jamais un plus brillant azur. Le char du soleil paroissoit plus radieux, roulant sur la tête d'Ismene. Les bois, les côteaux, les vergers avoient des charmes nouveaux. Je la vis s'asseoir au pied d'un rosier. Sa seve plus animée, plus vive, se précipita dans les extrêmités des branches qui touchoient ma déesse, & l'on vit plusieurs boutons prêts à donner des roses enfermées sous un tissu qui ne les comprimoit qu'avec peine.
Je vis Zéphyr qui caressoit Flore, quitter la déesse en appercevant Ismene. Jalouse, elle répandit les plus doux parfums pour rappeller le volage. Il les rapporta tous à Ismene. Flore le voyoit, & un dépit secret faisoit pâlir son front.
Zéphyr voltigeoit sans cesse autour d'Ismene; il touchoit impunément cette bouche où voloit mon cœur. Son haleine amoureuse baisoit ses cheveux. Il se jouoit parmi ses tresses flottantes, il caressoit ce sein que mon œil ébloui n'osoit fixer. Il prit une boucle entre ses levres & la posa sur sa gorge d'albâtre. O boucle fortunée, tu semblois t'y coller, y prendre vie, & frissonner de plaisir! D'un regard furtif j'embrassai les contours de cette gorge divine. Tous les points lançoient la flamme. Je fus jaloux de Zéphyr. J'avertis l'Amour, dont il usurpoit les droits. L'Amour blessa Zéphyr du trait le plus aigu. Loin de retourner à Flore, il devint plus empressé auprès d'Ismene. Pere des dieux, s'écria le fils de Vénus, descends, juge entre Zéphyr & moi! Les cieux s'ouvrirent. Le maître du tonnerre vit Ismene. Il prononça qu'elle étoit faite pour l'Amour.
Et cependant le papillon entr'ouvroit les roses naissantes; & la vaste solitude des bois qu'animoit le concert amoureux des oiseaux, & ces asyles sombres qui, au milieu des plus beaux jours, formoient les plus charmantes nuits, & le tendre gazon qui sert de lit aux Amours, & la nature renaissante dans toute sa pompe, & la présence d'Ismene, & plus encore mon cœur, tout présentoit à mon imagination des plaisirs qui, hélas! fuyoient loin de moi. Non, ce n'étoit point l'ivresse & le délire des sens, c'étoit la pure volupté qui régnoit dans mon ame. La triste connoissance des amertumes de la vie prêtoit un charme inexprimable aux courts instans que je passois près d'Ismene.
Deux moineaux s'abattirent sur un rameau pliant; le frémissement de leurs ailes exprimoit toute la vivacité de leurs transports & de leurs plaisirs. Je les fis remarquer à Ismene. Qu'ils sont heureux! Rien ne contraint leur ardeur, ils sont libres comme l'air. L'homme seul a corrompu son propre bonheur!
Ismene, tu m'entends soupirer, mais tu ne connois pas tout le feu qu'allument tes beaux yeux. Tu m'enivres d'amour; l'amour est dans l'air que ta bouche respire; il se peint dans ton sourire; il anime ton esprit brillant & facile. Partage le sentiment que tu m'inspires, & je n'aurai plus rien à demander aux dieux. Si je n'avois pas connu la douceur de t'aimer, j'aurois vécu dans une tranquille indifférence. Mais te voir, t'adorer, te connoître, & ne pas goûter le bonheur, non, il n'est plus possible! Unique objet de mes pensées, tu me fais éprouver une alternative continuelle de crainte & d'espérance, de douceur & d'amertume, de repos & d'agitation, de plaisir & de tourment. Acheve, décide mon sort.... Je pressois la main d'Ismene; mon cœur étoit descendu dans ma main; il lui faisoit cent protestations d'un amour éternel, cent sermens d'une constance inaltérable. O trop cruelle Ismene! Une larme douloureuse vint mouiller le bord de ma paupiere. Ismene me jeta un de ces regards qui fondent mon ame toute entiere, & je fus consolé. La main d'Ismene m'apporteroit la mort, que mes levres expirantes baiseroient cette main chere & barbare. C'est peu: Ismene seroit perfide; je lui pardonnerois & je mourrois.
CHANT V.
_LE SONGE._
Amour, Amour! je ressens ta divine fureur. Je répéterai mille fois ton nom, il n'en est point de plus beau. Tu seras toujours sur mes levres comme tu es dans mon cœur. L'ame fatiguée de desirs, je ne puis me refuser au tourment délicieux d'en éprouver de nouveaux. J'aime mieux souffrir que de ne plus rien sentir. Ismene me seroit plutôt odieuse que de m'être indifférente.
J'avois passé près d'elle un jour heureux. Un tel jour est bientôt écoulé. Dans un cercle nombreux, je n'avois vu qu'Ismene, je n'avois entendu que sa voix touchante. Les flambeaux du ciel brilloient au firmament. L'heure fatale du départ étoit arrivée. Ismene étoit plus belle, plus séduisante, plus adorable que jamais, & il falloit la quitter, lorsque la nuit ne sembloit étendre ses voiles que pour favoriser les entreprises de l'amour, & étouffer dans ses ombres les derniers combats d'une trop sévere pudeur. Il falloit la quitter! Dieux, que la nuit étoit belle! Que les berceaux étoient frais! L'encens de la volupté étoit répandu dans les airs. J'aurois donné de mon sang pour ne point m'éloigner d'elle. Vingt fois je voulus partir, vingt fois je restai. O cruelle décence! tristes loix ennemies de l'amour! c'est vous qui privez un amant des plus doux instans que préparent à la fois le mystere & la nature. Age d'or, âge du bonheur, où l'on ne connoissoit pas tant de chaînes cruelles, hélas, qu'êtes-vous devenu!
J'étois triste, pensif. Je m'arrachai avec peine de ces lieux enchantés, où je laissois Ismene; mon cœur étoit oppressé, mes larmes coulerent. Je m'arrêtai sur le seuil de la porte, je tournai mes regards dans l'ombre épaisse des arbres. Je sus encore y distinguer mon amante. Je la vis qui s'enfonçoit à pas lents dans un bocage sombre. Je fus tenté vingt fois de revenir sur mes pas, de la surprendre.... Mais sa gloire m'étoit mille fois plus chere que l'intérêt de mon amour.
Je rentre chez moi. Quelle affreuse solitude! Je marchois rêveur, entendant encore sa voix, voyant tous ses traits, lui souriant, lui parlant comme si elle eût été présente. Revenu de mon illusion, la douleur s'empara de mon ame. J'étois loin de chercher le repos. Dors, aimable Ismene, dors, tandis que j'entretiendrai dans la nuit sombre ton image. Goûte la douceur du sommeil & sa fraîcheur bienfaisante, tandis que tes charmes embrasent & consument ton amant malheureux. Un autre moins délicat souhaiteroit que l'Amour vînt interrompre ton repos; pour moi, je consens à être moins aimé, pourvu que tu sois exempte de toute inquiétude. Dors, mon aimable Ismene, dors, & je m'occuperai de toi dans le calme silencieux de la nuit. Que rien n'altere ton paisible sommeil: que le souffle impur d'un orage, même passager, ne vienne point flétrir les fleurs de ton doux printems. Ce n'est pas à toi de gémir & de soupirer. Tu es née pour recevoir nos hommages, & nous, pour obtenir d'un regard le bonheur de contribuer à embellir les instans de ta vie. Si tu daignois un instant penser à moi, à ma constance, à ma fidélité, à l'excès de mon amour, aux tourmens qui l'accompagnent; si tu daignois me plaindre, ou si ton beau sein, oppressé de l'image de mes maux, laissoit échapper un léger soupir qui répondroit aux soupirs brûlans de mon cœur; si.... Insensiblement le sommeil gagna tous mes sens. Le sommeil est le miroir de la vie. Les cœurs homicides font des rêves cruels. Ils sentent des chaînes pesantes, ils voient les prisons, l'échafaud. Regardez un enfant dans son berceau: tous ses traits sont rians, sa petite paupiere est tranquille; l'innocence est peinte sur son front uni comme une glace. Moi, je rêvois d'Ismene; je dormois, & j'entendois sa voix. Son portrait, si bien gravé dans mon cœur, se retraçoit sans peine à mes esprits; mais, ô mes dieux, en quel lieu, en quel tems, sur-tout en quel état je la vis!
O trop flatteuse illusion! C'étoit dans le doux sanctuaire des amours, dans cet asyle étroit & charmant, où mon imagination seule avoit jusqu'alors osé pénétrer. Je retenois mon souffle, je n'osois presque respirer & faire un pas dans ce séjour où reposoit l'objet de mes tendres feux, où voloit l'essain de mes desirs, où étoit Ismene. Etonné de me voir dans ce lieu redoutable & cher à mon cœur, je frissonnois de surprise & de joie. Peu accoutumé au bonheur, je ne me livrois qu'en tremblant au spectacle enchanteur qui séduisoit mes regards. Ismene, mollement étendue sur un lit parsemé de fleurs, étoit prête à se livrer aux douceurs de Morphée. Elle dévoloit lentement les trésors de ses adorables charmes, ses levres étoient plus fraîches que les roses du matin. Ses bras sembloient abandonnés au charme de la volupté. Sa taille enchanteresse, un voile qui couvre mille trésors, & qui paroît prêt à s'échapper, une rougeur divine empreinte sur son front, & qui paroît pêtrie des mains du plaisir, tout porte l'ivresse dans le cœur d'un amant. Invisible à ses yeux, ses yeux étoient jusqu'alors demeurés baissés. Ils se leverent sur moi. Quel moment! J'y vis la douce modestie; mais je n'y découvris ni honte, ni colere. Je crus même y appercevoir ce rayon de l'amour.... Je volai vers Ismene, & le plus doux baiser fut pris sur sa bouche de rose; mon ame erra long-tems sur ses levres divines, & j'y puisai un feu vif & subtil dont je ne fus plus maître. Je ne sais d'où me vint tant d'audace: je pris Ismene entre mes bras. Le courroux vouloit animer ses yeux, un doux nuage vint les obscurcir. Mes transports augmenterent, la volupté alluma soudain son flambeau, & je devins le dieu des plaisirs. La vivacité de mon bonheur servit à l'éteindre. Trompé que j'étois, & à demi heureux, je détestois l'instant de mon réveil; je refermois les yeux, je poursuivois les restes d'une volupté évanouie.
Désabusé, j'étois honteux, je rougissois de la crédule erreur de mon imagination. Ah, seroit-ce plutôt un pressentiment!... Je ne sais, depuis ce jour, je ne sépare plus Ismene de ma propre existence; je crois toujours la sentir contre mon sein, embrasant mes sens & mon ame. Ces plaisirs, dont je n'ai goûté que l'ombre, égarent ma raison. Une ardeur invincible consume ma jeunesse; je meurs, si la cruelle Ismene rejette mes vœux & mes transports. Mais, que dis-je! j'amollirai son cœur, j'en jure par l'amour. Je l'aime trop pour enfin n'être point aimé.
O Ismene! ô souveraine de mon cœur! ô toi qui peux faire le charme de ma vie! vois ton amant épuisé d'amour, languissant à tes genoux, implorer à tes pieds le bonheur. Va, ses transports ne sont point l'ouvrage des sens; ils sont l'effet du plus tendre amour. Il t'adore, parce que son cœur, par une sympathie secrete, répond au tien; il est altéré de tes charmes, parce que tes charmes sont toi. Une flamme brûlante, que tes regards ont attisée, le consume & le tue. De quoi lui serviront sa jeunesse, son amour, sa fidélité, si tu es insensible? Vois les jours qui s'écoulent, l'âge du bonheur qui fuit, le tems, le tems irréparable qui vole. L'instant où je te prie est perdu pour la tendresse. Ismene! l'amour est la récompense de l'amour. Quand deux cœurs n'en forment qu'un, on ne vit plus en soi, ni pour soi; on vit pour l'objet aimé.... Tu m'entends: ah!... osons être heureux. C'est sur ta bouche que l'Amour veut que j'expire. Voilà toute mon ambition, & c'est là le trône de ma gloire. Alors je verrai tous les mortels au-dessous de moi; & lorsque les glaçons de la vieillesse viendront blanchir mes cheveux, lorsque mes yeux affoiblis chercheront dans la nature & sa pompe & ses vives couleurs, le froid des années ne passera pas jusqu'à mon cœur. Echauffé du souvenir de ta tendresse & de tes appas, je dirai à la mort: Frappe! j'ai connu le bonheur; que peux-tu m'ôter? J'ai été l'amant d'Ismene, j'en ai été aimé. Frappe!... j'emporte au tombeau & son image & son cœur.
CHANT VI.
_LE PLAISIR._
O Plaisir, vie précieuse de l'ame, toi sans qui le bonheur n'est qu'un vain nom, goutte d'ambroisie que les dieux ont mêlée par pitié dans le calice amer de la vie, ô plaisir! être aimable & fugitif, si pour te peindre mieux, nous devons te sentir, c'est à moi de te chanter. Que mon pinceau sans dessein & sans art, soit pur & libre comme toi; apprends-moi à intéresser, à plaire, & que la sagesse elle-même avoue mes accens. Ma plume abhorre les scenes honteuses de la débauche; mais elle se plait à rendre cette joie innocente, fille du sentiment, qui, loin de produire le désordre de l'ame, enfante ce calme, cette harmonie où l'ame se contemple & se replie voluptueusement sur elle-même.
Et si mon pinceau ne répondoit pas à la délicatesse de ton cœur, ô Ismene! favorise-moi d'un regard: c'est là que je puiserai l'expression du plus bel ouvrage. L'amour qui a formé ton œil aime à s'y peindre: c'est là que je le verrai tel qu'il est, ou plus touchant encore, tel que tu l'inspires.
Oui, j'ai connu le plaisir: il brûle dans mon cœur, comme le feu sacré sur les autels de la chaste Vesta. Il ne s'éteindra jamais. Il est un amour inséparable des soins fâcheux, des soucis cuisans, des inquiétudes dévorantes, des impatiences impétueuses, des sombres jalousies, & de mille autres sentimens désordonnés; ce n'est pas celui que j'éprouve. Je m'applaudis d'aimer. Je me condamnerois, si je cessois d'être sensible. Je me trouve heureux d'être percé de tous les traits de l'amour; je goûte une volupté qui appartient à l'ame, qui l'éleve au-dessus des objets terrestres. Ce ne sont point des émotions passageres, de vaines illusions que l'on reconnoît trop tard, après qu'elles nous ont trompés. Ismene m'a appris à aimer; je l'aime parfaitement; & le plaisir que ressent mon cœur, est aussi supérieur aux plaisirs vulgaires, qu'Ismene est supérieure aux surprises des sens.
Je ne forme plus aucun desir dont je puisse rougir. Je jouis d'un calme qui m'avoit été jusqu'alors inconnu. Un regard d'Ismene a dissipé la tempête qui grondoit dans mon sein. Ce n'est plus tant le feu de ses yeux, ni les attraits de son visage que j'idolâtre; c'est moins son esprit qui me charme, que son cœur aimant. Nous passons souvent des heures entieres à nous entretenir ensemble; & la douceur de nos entretiens n'est altérée, ni par les fades & basses complaisances, ni par les transports & les emportemens d'une passion effrénée.
Laissez-moi, mes amis; en vain vous me parlez de notre Sophocle, en vain vous m'annoncez le nouveau chef-d'œuvre dont il va enrichir la scene. Ismene m'attend. Autrefois j'aurois pu vous écouter; aujourd'hui Melpomene & son diadême, Thalie & sa gaieté, Armide & ses palais enchantés ne valent point un sourire d'Ismene. Ne me demandez point quelles sont les délices qui m'attendent. Elles sont au-dessus de toute expression. Aimez comme moi, mes amis, & il n'y aura plus qu'un plaisir pour vous.
Il est une déesse jeune, aimable, au front ouvert, à l'œil radieux, qui tient en main une chaîne de roses. Le contentement brille sur tous ses traits, l'aisance l'accompagne; elle éclaire l'amour; elle le rend ingénu, facile, adorable. Cette déesse est la Confiance: elle s'avance d'un pied léger, elle s'assied entre nous deux, elle préside à nos entretiens, elle entrelace nos bras de sa guirlande de fleurs. Les sentimens naïfs de la plus belle ame coulent à mon cœur, comme une onde pure coule au fond des vallons fleuris. Ismene! on doit élever des autels à l'amour, non comme à un dieu redoutable, mais comme à un dieu bienfaisant. Il nous rend meilleurs, plus doux, plus sensibles; sans lui je n'aurois pas connu les plus rares vertus. Autrefois mes transports étoient impétueux; ils ont acquis quelque chose de modéré. C'est ton ame, Ismene, c'est ton ame douce qui a versé le calme dans la mienne.