L'homme sauvage

Part 11

Chapter 113,906 wordsPublic domain

Inutilement le Jésuite tâchoit de calmer mes accès de misanthropie; je ne lui répondois qu'en le pressant de quitter un séjour que je ne pouvois plus supporter, Zaka ayant enfin rompu toute correspondance avec moi. Il se trouva un vaisseau qui faisoit voile pour l'Angleterre; j'en profitai; & après bien des événemens qui vous sont connus, je choisis le midi de l'Irlande pour mon habitation. J'eus toujours à me louer du Jésuite. Son ame éclairée m'a servi de guide. Il reconnut en moi cette simplicité précieuse de la nature, que tant de revers n'avoient pu encore altérer, & il devint mon ami.

Les avantages dont j'ai joui en Europe pendant mes voyages, sont inestimables: avantages que je reconnois lui devoir. O mort! devois-tu le frapper presqu'entre mes bras? Permettez-moi, cher chevalier, de pleurer celui qui fut mon ami; je l'ai retrouvé en vous, & je ne suis pas encore consolé.

Ici, je vis avec des livres & ma pensée. Aussi détaché du monde que désabusé de la chimere du bonheur, je tâche de rentrer dans l'état de la bonne nature, en conformant mes goûts à ses volontés, & en ne me permettant que des desirs simples & aisés à satisfaire. J'ai trop desiré, je ne desire plus rien. Cette flamme active a épuisé mon cœur: il est devenu inaccessible aux traits de l'amour; il a été trop profondément blessé pour l'être une seconde fois. Je n'ai eu qu'une passion, & mon cœur est mort depuis qu'il est privé de Zaka.

Le repos, l'indépendance, une légere méditation au pied d'un arbre, un soupir qui s'échappe vers le cloître de San-Salvador, voilà ce qui compose l'espece de félicité dont je suis susceptible. Je regarde de loin les maux volontaires qui assujettissent les hommes civilisés, les entraves qu'ils se forgent, l'esclavage humiliant qu'ils chérissent; & indigné de les voir renoncer aux droits d'un être libre pour des jouissances frivoles ou incertaines, je ne sais si tous ces sauvages, égarés dans les déserts de la boule du monde, ne sont pas plus heureux au milieu de la disette des arts & de la privation d'une foule de biens mensongers qu'il faut acheter si cher, & qui ne remplissent jamais ce vuide de l'ame, auquel les Européens sont si sujets.

Je voudrois de ma retraite élever une voix assez forte pour épouvanter les tyrans de l'espece humaine. On pourroit les compter, tant ils sont peu nombreux, & ils commandent à la multitude. Cette action du petit nombre sur le plus grand, est un de ces phénomenes que l'on ne sauroit expliquer. La dignité de l'homme me paroît plus empreinte dans le sauvage nu, maître des forêts, que dans le courtisan doré qui flatte & sourit avec toute l'élégance d'une raison ingénieuse.

Ce que je viens d'écrire, cher chevalier, vous instruira peu. Il y a une foule de sensations qui me sont échappées; je n'ai plus mes idées primitives; je suis aveuglé le premier par les usages & par les loix; je suis trop loin de l'époque où j'aurois pu saisir les objets sous le rapport que vous auriez desiré. Il seroit utile sans doute, pour la connoissance particuliere de l'homme, de connoître l'homme sauvage. On l'a peint, dans presque tous les livres, comme vivant dans les bois, sans religion, sans loi, sans habitation fixe. Un tel sauvage est un être de raison, ou une exception rare à la loi générale, par laquelle tous les hommes connoissent plus ou moins la société.

Les hommes qu'on appelle sauvages forment de petites peuplades. Ce seroit en vivant parmi eux qu'on parviendroit à distinguer ce que la nature seule nous a donné, de ce que l'éducation, l'imitation, l'art & l'exemple nous ont communiqué; alors le portrait d'un sauvage seroit à peu près le nôtre. Un Anglois differe d'un Italien, un sauvage de l'Amérique differe conséquemment d'un Portugais; mais pour ceux qui savent voir & reconnoître les traits naturels qui forment la base du caractere, ils ne les trouvent pas opposés dans toute l'espece humaine. Je les ai vus de près ces hommes, tels qu'ils sont sortis des mains de la nature, & l'homme m'a semblé par-tout à peu près le même, soit nu, soit habillé; car il a les mêmes besoins & les mêmes desirs. Lorsqu'on dit que le sauvage ne réfléchit point, lorsqu'on le peint errant dans les bois, sans loi & sans devoir connu, soumis aux impressions purement animales, on prononce étourdiment. L'homme n'est jamais seul sur la terre; il fait attention à ses semblables; il les cherche; il s'unit à eux; ils aiment à vivre ensemble; ils se parlent, & le besoin de la société est inné chez l'espece humaine.

L'homme est sur la terre l'être intelligent par excellence: il agit selon sa nature quand il réfléchit, en ce qu'il exerce une de ses facultés naturelles. Prétendre que l'état de réflexion soit un état contre nature, & que l'être intelligent qui médite est un animal dépravé, c'est rabaisser l'homme, c'est lui ôter l'empreinte majestueuse dont son auteur l'a gratifié. Quoi, son ame seroit ensevelie dans une stupide inaction! Quoi, son esprit ne penseroit point, son imagination ne lui peindroit rien, le spectacle de la nature seroit indifférent à son cœur, il verroit le ciel, la terre, les animaux, son semblable, soi-même, sans qu'aucun de ces objets excitât en lui la curiosité d'apprendre d'où ils viennent & pourquoi ils sont! Et que seroit donc son entendement, émanation de la Divinité, feu céleste & immortel, destiné à examiner, voir & comprendre les ouvrages de la nature? Que deviendroit cette perfectibilité que chaque homme possede, qui le distingue de la brute? Si l'un d'eux a su réfléchir & comprendre, pourquoi l'autre, quoique jeté dans les forêts, seroit-il resté dans l'inaction, étant doué du même esprit?

Le sentiment intérieur suffit pour instruire le sauvage: réfléchissant sur ses premieres actions, comparant ses sensations & ses idées, il appercevra bientôt en lui un principe capable de penser, il se sentira libre quand il agit, & propre à se donner de nouvelles perfections. Ce témoignage qu'il se rendra sera suivi du desir d'exercer tant de nobles facultés, & ce desir croîtra par le succès des commencemens.

Accoutumé à porter ses regards sur tout ce qui existe, ce qu'il verra d'abord, il voudra le connoître: son esprit toujours pensant, toujours agissant, recevra un degré d'activité par ses premiers essais. Enfin l'homme sauvage n'est que l'homme enfant. Il se forme, il s'instruit. L'équité est éternelle, immuable, antérieure à tout; cette équité primitive n'est rien moins qu'arbitraire, pas plus que les rapports des êtres nécessaires entr'eux, pas plus que la nature d'où elle découle.

Le cœur de l'homme, ensuite, soit qu'il réside dans les forêts du Nouveau-Monde, soit sous les voûtes de la brillante architecture, est le théatre de toutes les passions. Elles se modifient à l'infini; l'ambition le transporte, soit qu'il dispute une cabane ou un empire. La vanité l'enivre dans la solitude comme dans le tumulte des villes: l'amour du plaisir le fait soupirer après une beauté qu'il poursuit à la course, comme il languit près de celle qui donne à son artifice le nom de vertu. Il est sensible au moindre trait du ridicule, comme aux traits perçans de l'injustice; & j'ai vu l'orgueil, sentiment indestructible, qui anime, je crois, un ver de terre, dominer chez des hommes nus & privés de tous les arts.

Mais l'ignorance de nos arts ne rend pas meilleure la condition de l'homme sauvage: il a un goût tout aussi vif pour la commodité & le luxe: il se forge des passions factices; il appelle notre délicate volupté sans la connoître; car dès l'instant qu'il l'appercevra, il deviendra un Sybarite; son cœur l'est d'avance. L'homme ne peut fuir la volupté qu'en ne la connoissant pas: ce n'est jamais elle qu'il évite, c'est la peine qui l'accompagne: il fera tout pour elle; il apprendra à braver les douleurs, la mort, pour reposer un instant dans ses bras.

Je les apprécie de loin ces hommes sauvages, à qui les philosophes refusent toute notion métaphysique & morale. Ces mots ne leur appartiennent pas; mais ils n'en ont pas moins les idées qui sont du ressort des êtres intelligens. L'observateur ne s'arrête pas à une premiere vue superficielle: il creuse, il approfondit; il voit alors que le vice & la vertu ne sont pas des productions humaines, qu'il est par-tout des rapports d'équité antérieure à la loi positive, que l'ignorance absolue n'anéantit pas l'idée de la justice.

Nous apportons donc tous au monde, avec le sentiment de l'existence, le sentiment du juste; c'est une vérité qui n'est point de raisonnement. Le chêne qui croît dans les forêts est soumis à des loix fixes & immuables, & nous, nous n'en aurions pas? notre organisation seroit inférieure à celle des végétaux? Voilà ce qui répugne à notre nature. L'enfant au berceau connoît sa faute; il reçoit avec soumission le châtiment quand il l'a mérité; il entre en fureur dès qu'il se juge injustement frappé. De là aux grandes vérités il n'y a qu'un pas. L'idée d'un Être suprême, je le soutiens, est inhérente à l'homme & cachée au fond de tous les cœurs: tout la développe, tout la féconde; & pour peu qu'on leve les yeux vers le ciel, elle paroît écrite en caracteres de feu.

Les hommes ne sont donc pas faits pour vivre à la maniere des ours & des tigres: ils ne peuvent garder les imperfections de leur enfance, sans laisser leurs facultés naturelles s'avilir & se dégrader; ce qui va directement contre les intentions de celui qui les leur a données pour en faire usage.

Mais, me direz-vous encore, les sauvages sont-ils plus heureux que nous? Je ne le crois pas. S'ils n'ont pas nos arts funestes & le raffinement de nos passions, ils ont leurs vices, leur vengeance, leur cruauté, leurs frénésies.

Les philosophes qui les ont représentés comme vivans dans une heureuse simplicité, ont eu de bonnes intentions: ils vouloient rappeller l'homme aux loix de la nature, dont il s'écarte pour son malheur; mais qui peut se flatter de les suivre dans leur intégrité pure, ces loix qui se modifient de tant de manieres? A quel signe les reconnoître? Comment évaluer au juste la force des appétits variés de la nature, voir l'ame parfaitement à découvert, distinguer tous les mouvemens naturels?

On a cru long-tems que le vice n'avoit pris naissance que dans les sociétés nombreuses; & cette opinion est fondée jusqu'à un certain point: on accordoit la vertu à l'homme sauvage, & on lui refusoit les lumieres. Il porte en soi des vertus & des lumieres nécessaires pour sa conduite; il n'a pas eu l'occasion de perfectionner ses penchans, voilà, selon moi, toute la différence; & je pense qu'il faut vivre dans un état sauvage, c'est-à-dire, borné à une unique & petite famille, telle que celle dont j'ai fait la peinture, ou jouir complétement de tous les avantages de la civilisation.

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_LES AMOURS_ DE CHERALE,

_POËME EN SIX CHANTS_.

Melius est amare quàm amari.

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LES AMOURS _DE CHERALE_.

CHANT PREMIER.

_MA CONVERSION._

Je suivois les préceptes d'une triste philosophie; je poursuivois d'inutiles vérités étrangeres au bonheur; je raisonnois au lieu de sentir. Mon esprit orgueilleux vouloit tout connoître, tandis que notre ame n'est faite que pour jouir. Je sondois avidement les merveilles curieuses de la nature, &, insensé que j'étois, je dédaignois la beauté qui en est la plus touchante perfection. Je rêvois; je ne vivois pas. Un chagrin superbe soutenoit ma fiere insensibilité. Je me disois: L'amour a soumis les plus grands hommes; je brave son pouvoir. Il a rendu esclaves des héros; je serai toujours indépendant & libre. J'étois idolâtre de ce mot de liberté, & je me consumois d'ennui entre Seneque & Platon.

Malheureux! je serois mort sans avoir goûté la vie. Je n'aurois jamais connu le cœur d'une femme, abyme de tendresse, de délices, de volupté, où se dévoilent les sentimens les plus délicats, où se rassemble ce qu'on peut connoître de plus tendre, ce qu'on peut éprouver de plus doux, & même ce qu'on peut concevoir de plus élevé. Je serois mort sans avoir senti le charme de l'existence. Bientôt je reconnus que je n'avois été que superbe, & mon cœur avoua qu'une femme aimable a quelque chose de divin.

Je te vis, Ismene! je te trouvai belle, je le dis froidement; mais je le répétai souvent. Je t'aimois, & je ne croyois pas t'aimer; mes pas se tournoient involontairement vers ta demeure, & je ne voyois que toi; loin de toi je ne respirois qu'avec peine, & près de toi l'air étoit plus léger & plus pur. Je te parlois politique, morale, philosophie; & tel étoit le langage de mon amour, tel étoit le voile dont il se servoit pour prolonger la douce illusion où je me trouvois plongé.

Insensé! je voulois te faire épouser mes risibles systêmes: je ne savois pas alors qu'il n'y a rien de plus réel dans le monde que le plaisir que donnent tes yeux; tu me l'appris. Je me disois les soirs: _Ismene a de l'esprit_. Ismene avoit peu parlé; mais elle m'avoit écouté. J'ajoutois: _Elle a des charmes, & je les apperçois_. Cette image étoit vivante à mes côtés. J'étois chagrin le matin; je ne pouvois voir Ismene que le soir.

Un soir que j'étois près d'elle, elle me sourit, une flamme subtile pénétra dans mon cœur. L'amour ne m'avoit pas lancé l'un de ces traits dorés qui réveillent les sens sans y porter le trouble; il m'avoit blessé d'un trait profond. Etonné, je sentis que j'adorois Ismene pour le reste de ma vie. Oui, je l'adore: sa voix, son regard, son moindre geste, tout ce qui est d'elle remue délicieusement mon ame. Je ne suis plus insensible, & près d'Ismene la crainte me glace, ou le plaisir m'enflamme.

Ismene avoit cet air languissant qui décele une ame faite pour l'amour. Ce fut le premier charme qui me toucha. Bientôt je découvris son aimable vivacité, sa finesse, les graces ingénues de son esprit. Ainsi parmi les paysages des Alpes le voyageur est agréablement surpris, lorsqu'à chaque colline il découvre de nouvelles beautés qui étoient sous ses yeux & qu'il n'appercevoit pas.

Je brisai ma plume & mon compas, & j'eus un sentiment bien plus vif de la régularité de la nature, en voyant la beauté d'Ismene. Je n'étudiois plus, j'admirois, orgueilleux que j'étois de savoir contempler ses graces. Son œil étoit doux, mais cet œil brûloit. Je servis Ismene comme une de ces divinités toujours prêtes à foudroyer leurs adorateurs. Que de jours tristes & pénibles j'ai passés! Tantôt livré aux troubles de la jalousie, aux langueurs de l'amour, tantôt aux traits aigus du désespoir, tous les tourmens qu'un cœur sensible peut éprouver, le mien les a connus. Oublions ces tems cruels... un regard d'Ismene peut dédommager d'un siecle de maux.

J'ai touché enfin le cœur d'Ismene; mais ce triomphe a flatté mon cœur, & non mon orgueil. Amour! amour! je vais la peindre: prête-moi ton pinceau, & que ma main tremblante ne la défigure pas.

Ismene a un front arrondi par la main des Graces. Qu'il est bien! Il n'est ni trop élevé ni trop étroit. De petites veines d'azur délicates & transparentes rendent ce front adorable. On diroit y voir circuler sa pensée, sa pensée toujours fine & pleine de feu.

Ses cheveux sont bruns, & non pas noirs. Admirablement plantés, ils couronnent son front touchant; ils développent heureusement sa physionomie vive & spirituelle.

Ismene est de la taille de l'Amour; mais c'est le corsage d'une Nymphe & la démarche d'une Grace. Personne au monde ne porte mieux sa tête. Si j'étois roi, je mettrois un diadême sur cette tête charmante, qui réunit à la fois quelque chose de piquant & de majestueux. La couronne siéroit bien à ce front. Son col est plein de noblesse & d'expression; & c'est le col, comme on sait, qui décide les airs de tête. Ismene est un peu fiere; elle sourit quelquefois avec un noble dédain, mais son sourire n'offense jamais.

Son sein est presque toujours couvert; mais son sein respire. A ce doux mouvement, mon cœur palpite & mon œil est troublé. Ceux qui chérissent l'élégance des formes préférablement à un avantage plus vulgaire, tressailleront comme moi, & ne sentiront pas encore tout ce que je sens. Sa prunelle est légere, éloquente, aussi mobile que sa pensée. Son éclat est tantôt vif, tantôt doux, mais toujours touchant. Son regard... comment le définir? Il exprime tout ce qu'il veut dire, son imagination s'y peint; & comme Ismene a beaucoup d'esprit, ses yeux sont assurément les plus beaux yeux du monde.

Sa bouche est vermeille, mais je ne donne pas une idée de sa fraîcheur. Son sourire accompagne son regard: il est toujours fin, quelquefois piquant & malicieux; mais quand il exprime la générosité, la grandeur, le sentiment, alors il enchante, il transporte, il éleve l'ame. J'ai vu ses yeux mouillés de quelques larmes au récit d'une belle action, & les miennes naissoient délicieusement; alors le goût de la vertu m'étoit mille fois plus cher. A mon approche, j'ai vu quelquefois son front se colorer d'une rougeur céleste... Arrêtons-nous: ce moment de trouble & d'enchantement ne sera point gravé sur le papier, mais dans mon cœur.

Une belle main promet de belles choses. La main d'Ismene est douce, polie, délicate, adroite en mille petits ouvrages; ses doigts... Mon pinceau n'a point le talent d'achever. Son pied est mignon, joli, extrêmement flatteur, mais... Je n'en sais pas davantage.

Ismene plait à tout homme sensible. Quiconque n'en est point frappé me devient indifférent; c'est peu, je le dédaigne à cause de son insensibilité. Je ne puis souffrir que l'on en parle froidement, & cependant je ne veux point qu'on la trouve aussi aimable qu'elle me le paroît. J'ai cette jalousie qui vient d'un excès d'amour, & qui n'est causée que par la crainte de perdre ce que l'on aime; mais elle n'est jamais sombre, défiante, tyrannique. Ah! qu'on aime Ismene, on ne l'aimera jamais autant que je l'aime. Je n'aurai point de rivaux dans l'excès de mon amour.

L'esprit d'Ismene est tout en sentiment, & ce sentiment ne nuit point à la raison. Je ne conçois pas comment on peut allier tant de naturel & de finesse, de bon-sens & d'imagination, de vivacité & de sagesse. Elle pense ainsi que dans l'âge d'or, & s'exprime avec toute la délicatesse du siecle. Je suis toujours de son avis, non parce qu'elle est belle, mais parce que la raison emprunte sa bouche charmante. Je suis fier de savoir sentir son esprit léger, naïf, brillant & juste. Tout le monde n'a pas le bonheur de l'entendre, de l'admirer comme moi. Les dons du génie ne lui sont point étrangers. On pourroit être jaloux de ses talens. Le tour de ses pensées n'appartient qu'à elle, &, j'oserai le dire, le sentiment d'en bien juger n'appartient qu'à moi. Je la loue rarement, de peur qu'elle ne croie que j'idolâtre son esprit aux dépens de ses autres charmes. Ils sont tous également puissans sur mon cœur; & quand je dis, j'aime Ismene, c'est dire, j'aime la beauté, les talens, les vertus & les graces réunies.

Parlerai-je de ce cœur noble, généreux, bienfaisant, sensible envers les malheureux? Que ne puis-je ajouter, il est!... O dieu des amans, fais que je le peigne un jour tel que je veux le rendre!

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CHANT II.

_LA MÉDITATION._

Je cherchois la solitude si douce à un cœur blessé des traits de l'amour. Je me promenois à pas lents, non plus pour rêver à de vains systêmes, mais pour mieux penser à Ismene. Ismene! je te portois dans mon cœur. J'avois fermé les yeux pour n'être point distrait de ta chere image. Je redoutois le vol d'un oiseau & le murmure d'un feuillage; ils auroient pu m'enlever un plaisir.

J'entrai sous un berceau où le jour expiroit. Mon ame est toute à la tendresse, lorsqu'elle songe à Ismene. Heureux dans ces momens où je me dérobe à tout ce qui m'obsede, pour me livrer entiérement à elle! La contrainte, la froide bienséance enchaînent ma langue en sa présence; les mouvemens de mon cœur sont gênés par de cruels témoins: mais ici mon imagination la voit seule. Ismene! je te parle, je te peins ma flamme, j'intéresse ta pitié; ah! pardonne; j'ose te voir sensible; tu m'écoutes, & ton œil n'est plus sévere. Je pleure à tes genoux; je baise tes mains. Ismene, que tu es belle! Oui, ce sont là tes yeux, ta bouche, ton sourire. Je te presse dans mes bras... Coulez, mes larmes, coulez, & soulagez le feu qui me dévore.

Je m'apperçus que j'étois dans l'illusion, & je ne voulus pas en sortir. Elle m'étoit si chere! Ismene, non, tu ne sais pas à quel point je t'aime. Je t'apperçois dans tout objet enchanteur. Tu me suis dans l'ombre des forêts, dans le tumulte des villes; la pompe des spectacles, la fraîcheur matinale d'une riante campagne, rien ne peut m'arracher ton image. Si Euphrosine danse, si Aglaé chante, si Cyane pince le luth harmonieux, c'est toi que je vois, que j'entends; c'est toi qui me ravis; enfin tout ce qui est beau est toi!

Si je suis digne de tes charmes, c'est seulement par mon amour; c'est ma tendresse qui mérite ton cœur. Dis, que faut-il faire pour le posséder? L'amour est le plus beau chemin qui conduise aux vertus; c'est une flamme divine qui éleve l'ame. Je lirai mon devoir écrit dans tes yeux. Ordonne, j'obéis. Alors à ma pensée s'offrirent trois dieux.

Le premier avoit un air inquiet & avide; ses regards étoient durs, sa physionomie commune. Il marchoit d'un pas lourd, & tenoit pour sceptre un lingot d'or. A sa robe de pourpre & d'hermine que surchargeoient de gros diamans, je reconnus _Plutus_. Mon siecle l'adore, & moi je le méprise. Il est le pere des forfaits & des bassesses. «Dieu du vil intérêt, ferois-tu le bonheur d'un amant? S'il me falloit des trésors pour plaire à Ismene, mon cœur ne l'aimeroit point. Achete-t-on l'amour, le plaisir, la volupté? M'avilirois-je devant l'idole de la fortune, moi qu'honorent les regards d'Ismene? Serois-je esclave des richesses, moi qui toujours me suis trouvé au-dessus d'elles? Fuis, fuis, dieu trompeur! J'outragerois l'Amour, en songeant à son plus cruel ennemi.»

Un dieu plus fier s'avance. Son front est ceint d'un casque que surmonte un panache ondoyant. Son bras est armé d'une lance, il porte un vaste bouclier. Son œil animé respire les combats; il allume un courage guerrier dans les cœurs; il me présente une épée.... A cette vue, mon sang bouillonne. J'allois saisir l'arme fatale. Ismene chérira le héros vengeur de la patrie. Je reviendrai triomphant & couvert de nobles blessures..... Mais l'image d'Ismene en pleurs m'arrêta. «Quoi, tu pourrois me quitter pour aller verser le sang des hommes! Instrument de carnage & de destruction, tu endurcirois ton cœur aux horreurs de la guerre!... Ah! l'humanité proscrit ces bourreaux héroïques, de quelques beaux noms qu'ils soient revêtus. Que nous importent, les tristes querelles des rois? Qu'est-ce que cette gloire qui trempe ses ailes dans des torrens de sang humain? Ne me ramene point un amant ensanglanté... Sois tendre, sois fidele: c'est tout ce que veut Ismene.»

Aussi-tôt un dieu brillant, paré d'une jeunesse immortelle, à l'air noble, aux cheveux blonds, au front ceint de lauriers toujours verds, entrelacés de roses éclatantes, s'avance d'un pas doux & majestueux. Il touche une lyre d'or; les chantres des airs suspendent leur ramage, & jusqu'aux êtres inanimés, tout semble prendre une ame. L'extase repose sur son front radieux. Son œil étincele de la flamme sacrée du génie.... C'est Apollon, m'écriai-je, c'est le dieu que j'adorai dès l'enfance; & je m'élançai pour saisir sa lyre divine. L'Amour m'arrête en souriant. Eh quoi, triste ambitieux, la vanité te domine encore? Que sont de stériles lauriers? Vois les plus beaux empoisonnés du venin de l'envie. Quel est donc ce bonheur qu'enfante la gloire? Insensé qui cours après un fantôme, tu te consumes follement dans de vains travaux. Renonce à ces jeux fatigans; la renommée est un son qui s'éteint. Sers la beauté; ne chante qu'Ismene. Il est une récompense qui vaut mieux que l'immortalité! Est-ce d'Apollon que tu dois recevoir des loix, foible maître! Ecoute l'Amour, écoute ton cœur & écris. Un myrte parut; je pris un de ses rameaux, que je taillai en forme de plume, & soudain tous les lauriers d'Apollon pâlirent.

CHANT III.