Part 10
Nous arrivâmes à la porte du cloître; je demandai à parler à _Marianne_ [c'étoit le nom qu'elle avoit choisi en embrassant la religion chrétienne]. Avec quelle violence mon cœur palpitoit! à peine je respirois. Elle parut: je la reconnus, malgré ses habits lugubres, malgré ce voile triste qui ceignoit son front, malgré cette douleur profonde qui, en flétrissant ses traits, n'avoit pu altérer le caractere de sa beauté unique. Je jetai un cri, je me précipitai en désordre sur la grille qui me séparoit d'elle. L'infortunée Zaka fait un pas en-arriere, me regarde, a peine à me reconnoître sous l'habit d'un Européen, me reconnoît enfin. Je l'appelle par son nom: au son de ma voix, son cœur est ému, sa langue se refuse à l'expression; elle me tend les bras, ces bras que je ne pouvois saisir...
Mais quelle funeste reconnoissance! Tout-à-coup elle pâlit, tombe sur un siege; son œil s'éteint; la personne voilée, qui l'accompagne, lui donne des secours. Elle revient à elle; mais quelle surprise! Zaka m'appelle l'auteur de son crime, l'ennemi de sa félicité, m'ordonne de fuir sa présence, me crie que j'ai manqué de faire son malheur éternel... O moment qui faillit m'arracher la vie! Quoi! cette même Zaka, dont j'attendois les transports les plus tendres & les plus vives caresses, m'accuse d'inceste, d'idolâtrie; me crie que tout nous sépare, & que j'aie à réparer les crimes que je lui ai fait commettre! Je lui dis que je n'étois point un idolâtre; que j'étois chrétien; que je réclamois du moins les sentimens de la fraternité. Elle se cache le visage, & me dit que j'ai offensé le ciel & la terre; que je n'ai qu'un instant pour me dérober aux feux éternels de l'enfer; que j'eusse à m'instruire dans la religion catholique, apostolique & romaine, à faire une abjuration publique de mes erreurs, & à vivre sous le cilice & la haire pour obtenir miséricorde du Dieu que j'avois offensé.
J'étois pétrifié de douleur & d'étonnement. Je regardois le Jésuite, en lui demandant la cause de ce changement incroyable. Il me serroit dans ses bras, & me disoit: Elle s'est donnée à Dieu; elle est son épouse; elle lui appartient. A ce mot d'épouse, mes sens furent aliénés; je crus qu'elle s'étoit effectivement mariée. Le Jésuite me détrompa en peu de mots, en me faisant entendre que ce n'étoit qu'une union mystique. Je frappois la voûte de mes cris; je proférois le nom d'Azeb & du désert de Xarico. Je lui redemandois les témoignages de cet amour qu'elle sembloit oublier. Je n'entendois que des sanglots à moitié étouffés dans les larmes.
Je deviens furieux; je veux entrer dans la chambre où est Zaka, pour la relever dans mes bras, l'interroger sur la cause de son insensibilité & de sa perfidie, pour mourir à ses pieds, ou pour l'appaiser. On me refuse; je tente de briser ces grilles funestes. Le Jésuite m'arrête, me représente la coutume inviolable de ce lieu saint. Je maudis cette folle coutume qui enferme des cœurs innocens & vertueux, comme s'ils étoient coupables & méchans. Je me plains, j'éclate à mon tour en reproches; je dis tout ce que l'amour au désespoir peut dire de plus violent & de plus tendre. Zaka ne me répond point. Je m'écrie: O montagnes de Xarico! Je la conjure de n'être pas insensible à mes larmes, de se souvenir de sa fille & des nœuds qui nous avoient unis.... A ces mots, elle jette un cri d'horreur, détourne la tête, fuit comme si elle fuyoit un monstre, & me laisse seul en proie à ma douleur & à ma surprise plus vive encore.
Le Jésuite voulut m'appaiser; je criois: _Elle est à moi; je briserai ses fers; je retournerai sur ces bords où repose la cendre d'un pere; je vivrai heureux avec elle sous les loix de la simple nature. Toutes les loix que je vois sont insensées, bizarres._ Un tigre blessé, exhalant une rage impuissante, est une foible image de la fureur qui soulevoit mon ame. Accablé de ce violent désordre, je me trouvai mal. On fut obligé de m'arracher de ce fatal endroit.
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CHAPITRE XXXVI.
Le Jésuite me consoloit de son mieux & me parloit de certaines loix religieuses dont je n'avois pas la moindre idée. Je ne concevois pas comment une distance de lieux pouvoit mettre une si prodigieuse différence dans les coutumes. J'étois condamné par ces loix terribles. Je traitai d'abord ces loix de fables; mais bientôt je fus obligé de m'y soumettre. J'avois beau m'emporter, menacer; tous mes mouvemens étoient ceux d'un enfant auquel on a ravi un jouet. Je n'étois plus fort & libre comme dans mon désert.
Une fois, m'étant échappé, je fis plusieurs lieues, & je courus autour du monastere qui renfermoit Zaka. Ne pouvant y pénétrer, je poussai des cris douloureux, afin qu'ils parvinssent du moins à son oreille. Je m'imaginois que Zaka, se souvenant des montagnes de Xarico, soulageroit ma profonde douleur, en jetant un cri semblable au mien. Hélas! je ne savois pas alors qu'on s'étoit emparé de ses esprits; qu'on avoit tourné sa grande sensibilité vers des êtres mystiques; que la mere de Jésus & les saints étoient devenus les objets de son amour; qu'on avoit abusé du principe religieux qui résidoit dans son ame, pour lui faire embrasser des chaînes que rien ne pouvoit plus rompre. Cette ame naïve & pure, fatiguée du malheur, s'étoit jetée dans l'asyle qui lui étoit offert: chacun s'étoit empressé à la disposer à une conversion; & dans le désordre où tant d'objets nouveaux avoient mis son esprit, me croyant enseveli dans le fleuve des Amazones, elle avoit adopté toutes les coutumes qui lui avoient paru les plus convenables pour assurer son repos. La violente crise de la douleur lui avoit fait parcourir, pour ainsi dire, en peu de jours, un siecle de souffrances; & dans cet abandon général elle avoit saisi les secours que la religion lui offroit. C'étoient les seuls qui se concilioient avec la fierté naturelle & l'innocence de son ame. L'horrible perfidie de Lodever avoit tué sa raison, & tous les hommes qui s'offroient à ses regards lui sembloient capables des mêmes attentats. Son ame, violemment ébranlée par un coup aussi subit, n'avoit plus assez de force pour revenir vers ses premieres années; c'étoit un songe délectable, mais effacé pour elle. Un sentiment trop vif lui avoit fait prendre en aversion des mœurs étrangeres; tout ce qui la rapprochoit d'un état concentré & d'une indifférence absolue lui tenoit lieu de la félicité qu'elle avoit perdue; elle n'aspiroit plus qu'à une vie contemplative; les frayeurs d'une autre vie la tourmentoient depuis le moment qu'ayant vu une nation entiere appeller notre union un grand crime, elle s'étoit persuadée que son ignorance ne la sauvoit pas du courroux céleste; car on lui avoit fait lire distinctement dans des livres la réprobation que toutes les loix attachoient à l'inceste.
Son imagination, troublée par les anathêmes qui résultoient de ce seul mot, ne m'appercevoit plus que comme un objet qu'elle devoit fuir; d'autant plus que je lui étois peut-être cher encore, ou du moins qu'elle n'étoit pas parvenue à m'oublier entiérement, ainsi que l'exigeoient ses nombreux & cruels instituteurs, qui avoient pris le plus grand ascendant sur ses inclinations craintives. Où auroit-elle puisé du courage au milieu de tant de personnes réunies pour la condamner, & par quelle supériorité de raison auroit-elle pu contrebalancer cette foule d'autorités qui la terrassoient?
Elle devint chrétienne par les mêmes raisons que je l'avois été. Tout cœur droit & sensible embrassera avec transport la morale du christianisme: il en sentira sans peine la pureté & la sublimité; car il ne faut qu'être homme pour être chrétien. La sensible Zaka pleuroit sur les maximes de l'Evangile. Eh! qui ne pleurera pas sur ce livre divin qui, s'il étoit suivi, opéreroit la félicité universelle? Il est fait pour soumettre à la longue tous les cœurs & tous les esprits.
Zaka, par une suite de la premiere impulsion, étoit devenue catholique, puis religieuse; elle ne s'étoit point arrêtée dans le chemin qui devoit la mener au ciel. Son esprit n'avoit point d'objections, quand son cœur s'élançoit vers la béatitude céleste, qu'elle appelloit: persuadée de l'existence du grand Être, tous les échelons qu'on lui avoit indiqués, elle les avoit saisis; elle ne savoit pas disputer, elle savoit sentir; & tous les moyens qu'on lui présentoit pour s'élever jusqu'au grand Être, étoient adoptés avec une ferveur & un abandon qui n'appartenoient qu'à sa belle ame.
Et moi, formé à peu près sur le même modele, je serois devenu moine, si le Jésuite l'avoit voulu. J'aurois pris son habit; car lorsqu'il me parloit du grand Être, tout ce qui avoit rapport à lui pénétroit mon ame & la disposoit à l'adoption de toutes les cérémonies qui tendoient à l'honorer. Je me serois cru coupable en rejetant un rite qui eût été le signe de mon amour & de mon adoration. Depuis long-tems j'avois vu son auguste nom lumineusement écrit sur toute la création. Comment aurois-je rejeté les différentes formules par lesquelles on envoyoit jusqu'à lui les cantiques d'actions de graces qui lui sont dus pour la pensée qu'il nous a donnée, pour le beau présent qu'il nous a fait de le sentir, de le connoître & de vouloir nous élancer vers sa grandeur infinie? Quand on est pénétré d'amour, toute cérémonie devient égale, & l'on ne voit que le grand Être dans tout autel dressé en son honneur.
Je n'avois pas fait alors les réflexions que je fais aujourd'hui; j'étois injuste, & je voulois subjuguer la raison & le sentiment de Zaka qui, soumise à des circonstances différentes, leur avoit obéi, toujours avec la pureté de son ame, lorsque je reçus d'elle la lettre suivante.
_LETTRE de Marianne à Zidzem._
«POURQUOI, ô Zidzem! ta présence profane-t-elle cette sainte solitude que la religion & le repentir habitent? C'est ici qu'on a communication avec les cieux; c'est ici que l'ame s'enivre d'une contemplation pure, & qu'elle approche de plus près du Créateur & de ses perfections infinies.
»Mon devoir & mes sermens, tout m'oblige à t'oublier; pourquoi tes gémissemens viennent-ils redoubler l'horreur qui me consume, & rouvrir une blessure que le tems & mes remords doivent fermer? Ah, n'ai-je pas assez du fardeau de mon crime & des menaces du ciel! Zidzem, ce que nous croyions un amour innocent, est un désordre, un crime que la religion réprouve, que la bouche de tous les chrétiens condamne. La rougeur couvre mon front; la honte est mon éternel partage. O malheureux frere! les liens du sang sont trop étroits pour former d'autres nœuds, & l'amitié sainte & pure exclut l'amour criminel. Il est un Juge suprême; sa loi me défend de nourrir une flamme coupable. Sa justice est inexorable & terrible. Je tremble pour toi, frere infortuné! Ouvre les yeux; le monde entier t'accuse. Je prends la plume pour toucher ton cœur: puisse-t-il m'imiter dans son repentir! Peut-être qu'en arrosant ce papier de mes larmes, je te laisse voir, malgré moi, une partie du penchant trop cher que je veux domter. En frémissant de l'énormité de mon crime, ton image me poursuit.... Laisse-moi éviter de tomber dans les gouffres enflammés qui me menacent. Quand l'Eternel récompense, ou quand il punit, ô décret irrévocable! c'est dans les abymes de l'éternité que penche sa balance. Sois généreux comme tu l'as toujours été; aie pitié de mes combats, ils sont affreux: tranquillise cette ame que tu déchires; est-ce à toi d'y vouloir régner, lorsque Dieu me la demande sans réserve? Si je te suis chere, ne me vois plus..... Mot cruel! Mais, hélas! il faut que tu m'oublies, & que tu me permettes de t'oublier.
»Je suis dans un asyle sacré, où nous levons des mains pures vers le ciel; ne trouble point ce culte que tu ne connois pas, & que je t'exhorte à connoître. Ce n'est pas assez d'être chrétien, il faut être catholique. Autant vaudroit pour toi être un grossier idolâtre que de ne point adopter les préceptes de l'église romaine.
»Ce peu de jours que j'ai à vivre, & que le chagrin & la douleur minent à pas lents, vont s'écouler dans les salutaires rigueurs de la pénitence; & pendant ce tems mes prieres monteront au trône de l'Eternel, pour obtenir ta grace & la mienne. N'adore point Dieu, ou adore-le comme il veut être adoré. Voilà ce qu'on m'a enseigné dans ce monastere, & ce que je crois; car plusieurs le croient.
»Adieu, mon frere! C'est le seul nom qu'il me soit permis de te donner. Je suis en présence de la Justice divine; je vais l'invoquer nuit & jour; mes pleurs la désarmeront en ta faveur, & elle laissera tomber sans doute sa vengeance sur moi seule, comme sur la plus criminelle dans l'excès de mon amour.
»MARIANNE.»
Quels divers mouvemens m'agiterent à la lecture de cette lettre! Je ne sais comment j'y résistai; je tombai dans une stupeur qui fit craindre pour ma raison. Mes réflexions m'accabloient; je m'écriois: Ah, Zaka! comment peux-tu aujourd'hui nommer crime ce que l'innocence de ton cœur a nommé vertu?
Le Jésuite me dit que la religion élevoit contre moi sa voix foudroyante; qu'il étoit vrai que, dans les livres de cette même religion, des exemples me justifioient; que les loix naturelles avoient été nécessairement suivies par les premiers adorateurs du vrai Dieu; sans cela, comment l'univers se seroit-il peuplé? que je m'étois trouvé dans une ignorance invincible, & que notre famille avoit représenté l'enfance du monde; mais qu'aujourd'hui toutes les loix nouvelles nous condamnoient; que Zaka ne pouvant plus être à moi, avoit renoncé à tout; & qu'elle n'avoit pris le voile que pour se dérober à un monde qui lui étoit devenu odieux, puisque ses coutumes nous séparoient pour jamais.
L'éloquence insinuante du Jésuite calma peu à peu ma fureur: je jugeai que Zaka m'aimoit, puisqu'elle avoit eu le courage de s'enfermer dans un asyle impénétrable, au moment où elle ne pouvoit plus m'avouer ni pour son frere ni pour son époux.
A quelque tems de là, j'eus une affaire qui seroit devenue sérieuse, sans l'entremise du Jésuite. L'évêque de San-Salvador m'envoya un ordre pour que j'eusse à comparoître devant lui. Je n'avois jamais vu un évêque en face. Le Jésuite m'expliqua quels étoient son pouvoir & ses prérogatives. Cela ne laissa pas que de m'étonner un peu; mais le religieux, toujours raisonnable, me répétoit: _Chaque pays a ses coutumes_. Et au fond, je ne voyois pas trop que répondre à cela, sinon que chaque pays a de mauvaises coutumes: ce qui n'est pas un remede, mais une consolation.
Je comparus devant monseigneur; je fis plusieurs salutations qu'il reçut sans remuer la tête. Il étoit assis gravement: jamais je n'avois vu un humain avec un si gros ventre & une face aussi rubiconde. Deux ou trois hommes en cheveux ronds & en soutane noire l'environnoient, & sembloient lui marmotter à l'oreille ce qu'il devoit répondre. Il n'y avoit là ni armes ni massues de sauvages; & je ne sais par quel sentiment j'eus peur de cette figure assise & des trois figures qui étoient debout. Leurs yeux ne m'annonçoient rien de bon, & mon Jésuite m'avoit quitté à la porte.
Le silence de monseigneur me parut formidable. Approchez, me dit-il; & ses regards s'armerent de courroux lorsque je l'abordai. J'ai entendu parler d'un inceste commis avec votre sœur: on dit de plus que vous avez voulu entrer de force dans le couvent: savez-vous que vous mériteriez, selon les loix, d'être brûlé vif? Mais ma clémence enchaîne le bras de la justice; faites abjuration au plus tôt, & que je ne vous voie plus que converti.
Le Jésuite m'avoit fait ma leçon: je lui remontrai humblement que mon crime ayant été commis dans l'ignorance, la rigueur des loix ne pouvoit rejaillir sur moi; que de plus j'étois chrétien, & conséquemment son frere. Il reprit que c'étoit là peu de chose; qu'il falloit être catholique & soumis aux volontés de l'église; que de plus j'eusse à donner la somme qui devoit m'innocenter. Et comme on élevoit mon crime au-dessus de tous les autres crimes, la somme fut des plus fortes. Le Jésuite m'avoit dit qu'on brûloit par fois ceux qui se brouilloient avec l'évêque de San-Salvador, & qu'il y avoit un certain tribunal qui terminoit ces sortes de procès en peu de tems. Je répétai l'adage du religieux, _chaque pays a ses coutumes_, & je payai.
Quand la somme fut délivrée, le Jésuite entra, s'approcha de monseigneur, lui parla à l'oreille. Monseigneur alors adoucit son regard & daigna m'interroger sur quelques-unes de mes aventures. Je lui parlois avec réserve; car il m'intimidoit, quoiqu'il n'eût pas une baguette en main & que ses bras gros & courts me parussent sans force & sans ressort. Je crus l'appaiser en lui disant d'une voix ferme: Monseigneur, je suis chrétien, & conséquemment j'ai l'avantage d'être votre frere; je vous aime & je vous prie de m'aimer: vous portez sur votre poitrine la croix où le grand Être est descendu pour nous dire à tous que nous devions nous regarder comme freres... Il étoit insensible à cette harangue, il ne l'écoutoit pas: le Jésuite me fit signe de ne point continuer. J'étois fâché au fond de l'ame de rencontrer un chrétien qui ne me traitoit pas absolument en frere, ce que j'attendois de lui, vu la croix qu'il portoit.
L'indifférence de l'évêque fit que je me retirai dans un coin de l'appartement, n'ayant jamais vu un homme si peu attentif aux discours & aux révérences d'un autre, lorsque le Jésuite, après une petite conversation avec monseigneur, me prit par la main & m'emmena, en disant: J'ai tout arrangé; monseigneur ne vous fera point de mal. Est-ce qu'il pourroit me faire du mal, répondis-je naïvement, étant chrétien & mon frere? Le Jésuite m'apprit qu'il y avoit des exceptions, & que les _coutumes_ de tel pays vouloient que les chrétiens fussent soumis aux monseigneurs.
Pour le coup mes idées se brouillerent, & je ne savois comment concilier la douceur affectueuse & la bonté agissante du religieux avec l'immobilité orgueilleuse de monseigneur & ses sentences de mort.
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CHAPITRE XXXVII.
Lassé de l'opposition continuelle qui se trouvoit entre les coutumes de ce pays & les principes naturels de ma raison, je n'aspirai plus qu'à le quitter. En vain le Jésuite vouloit me rendre raison de tout ce qui me choquoit: je n'en sentois pas moins l'inconséquence, & je lui déclarai que je n'adopterois jamais de pareilles mœurs. L'impossibilité de voir Zaka devenoit chaque jour pour moi un tourment plus insupportable. Ah! si elle eût perdu la vie, mes larmes auroient été moins ameres, j'aurois embrassé sa tombe avec une douleur profonde, mais calme; & mes prieres auroient obtenu de Dieu qu'il nous réunît. Mais la savoir vivante & m'aimant toujours, respirer le même air qu'elle & ne pouvoir jouir de sa présence, si près l'un de l'autre & cependant séparés par une barriere éternelle, c'en étoit trop pour mon cœur. Fuyons, m'écriai-je, allons dans des contrées lointaines finir des jours pour lesquels il n'est plus de bonheur!
Avant de partir, je voulus encore lui parler; mais rien ne put la toucher: elle refusa constamment de me voir, & j'avois promis au Jésuite de ne point porter mes pas vers son monastere sans son aveu. Il étoit devenu notre médiateur, notre interprete, & cet homme étonnant avoit trouvé l'art d'enchaîner mes transports.
J'obtins seulement de Zaka quelques lignes que le zele religieux avoit tracées; elle me donna des renseignemens sur le fidele & malheureux Caboul que je cherchois de tout côté. Elle m'apprit qu'il étoit en esclavage chez les Portugais, non loin de San-Salvador, & m'indiqua le lieu où je le trouverois. J'y courus. J'achetai ce serviteur fidele, & le repris comme un ancien ami qui avoit élevé mes premiers ans, résolu d'assurer en paix la fin de sa carriere. Il avoit moins souffert que moi, l'apathie de son caractere le rendant insensible aux événemens de la vie. La suite de son étrange destinée l'avoit foiblement ému, & je le retrouvai tel que je l'avois laissé dans le désert de Xarico. Ah, que j'eus de joie de le serrer encore une fois entre mes bras! Il me rappelloit les objets les plus chers, & je crus, en le revoyant, être transporté dans le séjour où j'avois connu la paix & le bonheur. Je n'osois en sa présence prononcer le nom d'Azeb; & quand il sortoit par hasard de sa bouche, ce nom seul étoit un reproche foudroyant qui retentissoit au fond de mon ame comme un coup de tonnerre. Me voyant pâlir ou frémir au nom de mon pere, il évita désormais de le prononcer devant moi.
Ce fut lui qui m'apprit par quels incidens Zaka avoit été conduite à San-Salvador. Le scélérat Lodever avoit cherché à persuader à Zaka que j'étois tombé dans le fleuve par accident, lorsque je tenois ma fille entre mes bras. L'hypocrite joignit ses larmes aux siennes; mais la malheureuse Zaka n'en soupçonna pas moins l'affreuse vérité, & bientôt la conduite du barbare la convainquit qu'elle étoit tombée au pouvoir d'un monstre. Vingt fois Caboul défendit & sauva l'honneur de Zaka, & la sauva ensuite de son propre désespoir.
Zaka consentit à vivre; mais ce fut pour venger ma mort. Sa fermeté & sa présence d'esprit firent échouer les infames projets de cet Anglois, dont rien ne changea la perversité.
Un vaisseau Portugais, heureusement rencontré, reçut à ses cris l'infortunée Zaka. Lodever la suivit dans le même vaisseau. Il eut l'insolence de protester qu'elle lui appartenoit; & une nuit que, cédant à l'excès de ses maux, elle étoit endormie, le barbare, forcené d'amour & de rage, poussa la violence au dernier comble. Zaka fut assez heureuse pour opposer une défense égale à l'attaque; ses larmes attendrirent le capitaine du vaisseau, qui la protégea contre l'audacieux Lodever: mais ce même capitaine ne poussa pas la générosité jusqu'au bout; il persécuta à son tour cette Zaka trop malheureuse par sa beauté. Ses larmes n'eurent pas le tems de sécher sur ses joues.
Au premier port, Lodever jaloux & furieux de s'être vu arracher sa proie, combattit le capitaine, le pistolet en main; le capitaine le blessa mortellement. Lodever, sur le point d'expirer, connut, non le remords, mais cet effroi des scélérats qui tremblent à l'instant qui va finir leur vie; tourmenté par le désespoir, il dévoila ses forfaits.
D'après sa confession, il avoit d'abord voulu m'empoisonner, pour jouir de Zaka & de mes trésors; & contre son attente, Azeb avoit été la victime de sa perfidie. Il avoua qu'il m'avoit précipité dans le fleuve avec ma fille, & qu'il avoit cherché ensuite à m'assommer d'un coup d'aviron. Il crut expier ces crimes par quelques pratiques superstitieuses, & en donnant à des églises une partie de ce qu'il m'avoit volé. Enfin, il mourut aussi indignement qu'il avoit vécu.
Le capitaine du vaisseau ne se rendit pas du moins coupable d'une infame avarice. Il avoit de l'honneur, & il restitua à Zaka ce que nous avions apporté; mais ces trésors même engagerent la séduction trop usitée dans les monasteres à conquérir Zaka & ses richesses. Elle en fit don à la maison religieuse où elle s'étoit retirée. Le fidele Caboul, que les personnes qui environnoient Zaka avoient toujours repoussé, erra comme matelot, puis fut pris & vendu comme esclave.
Jugez, cher chevalier, au récit de tant d'horreurs, combien l'indignation me transporta! Que je méprisai les Européens! Que les peuples civilisés me parurent monstrueux! Je crus qu'ils ne s'étoient rassemblés en corps que pour unir & raffiner mutuellement leurs vices.