# L'homme Qui Rit

## Part 9

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Cette brume du mystère nocturne, c’est l’épars, le fugace, le croulant, le funeste. On ne sent plus la terre, on sent l’autre réalité.

Dans l’ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou quelqu’un, de vivant; mais ce qui est vivant là fait partie de notre mort. Après notre passage terrestre, quand cette ombre sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de notre vie nous saisira. En attendant, il semble qu’elle nous tâte. L’obscurité est une pression. La nuit est une sorte de mainmise sur notre âme. A de certaines heures hideuses et solennelles nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur nous.

Jamais cette proximité de l’inconnu n’est plus palpable que dans les tempêtes de mer. L’horrible s’y accroît du fantasque. L’interrupteur possible des aclions humaines, l’antique Assemble-nuages, a là à sa disposition, pour pétrir l’événement comme bon lui semble, l’élément inconsistant, l’incohérence illimitée, la force diffuse sans parti pris. Ce mystère, la tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on ne sait quels changements de volonté, apparents ou réels.

Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des flots.

Mais le caprice n’existe pas.

Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature, caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi entrevus.

VIII

NIX ET NOX

Ce qui caractérise la tempête de neige, c’est qu’elle est noire. L’aspect habituel de la nature dans l’orage, terre ou mer obscure, ciel blême, est renversé; le ciel est noir, l’océan est blanc. En bas écume, en haut ténèbres. Un horizon muré de fumée, un zénith plafonné de crêpe. La tempête ressemble à l’intérieur d’une cathédrale tendue de deuil. Mais aucun luminaire dans cette cathédrale. Pas de feux Saint-Elme aux pointes des vagues; pas de flammèches, pas de phosphores; rien qu’une immense ombre. Le cyclone polaire diffère du cyclone tropical en ceci que l’un allume toutes les lumières et que l’autre les éteint toutes. Le monde devient subitement une voûte de cave. De cette nuit tombe une poussière de taches pâles qui hésitent entre ce ciel et cette mer. Ces taches, qui sont les flocons de neige, glissent, errent et flottent. C’est quelque chose comme les larmes d’un suaire qui se mettraient à vivre et entreraient en mouvement. A cet ensemencement se mêle une bise forcenée. Une noirceur émiettée en blancheurs, le furieux dans l’obscur, tout le tumulte dont est capable le sépulcre, un ouragan sous un catafalque, telle est la tempête de neige.

Dessous tremble l’océan recouvrant de formidables approfondissements inconnus.

Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font tout de suite grêlons, et l’air s’emplit de projectiles. L’eau pétille, mitraillée.

Pas de coups de tonnerre. L’éclair des tourmentes boréales est silencieux. Ce qu’on dit quelquefois du chat, «il jure», on peut le dire de cet éclair-là. C’est une menace de gueule entr’ouverte, étrangement inexorable. La tempête de neige, c’est la tempête aveugle et muette. Quand elle a passé, souvent les navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.

Sortir d’un tel gouffre est malaisé.

On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument inévitable. Les pêcheurs danois de Disco et du Balesin, les chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le détroit de Behring reconnaître l’embouchure de la Rivière de la mine de cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d’Urville, ont subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et s’en sont échappés.

C’est dans cette espèce de tempête-là que l’ourque était entrée à pleines voiles et avec triomphe. Frénésie contre frénésie. Quand Montgomery, s’évadant de Rouen, précipita à toutes rames sa galère sur la chaîne barrant la Seine à la Bouille, il eut la même effronterie.

La _Matutina_ courait. Son penchement sous voiles faisait par instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés, mais sa bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la glu. La quille résistait à l’arrachement de l’ouragan. La cage à feu éclairait l’avant. Le nuage plein de souffles traînant sa tumeur sur l’océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer autour de l’ourque. Pas une mouette. Pas une hirondelle de falaise. Rien que la neige. Le champ des vagues était petit et épouvantable. On n’en voyait que trois ou quatre, démesurées.

De temps en temps un vaste éclair, couleur de cuivre rouge, apparaissait derrière les superpositions obscures de l’horizon et du zénith. Cet élargissement vermeil montrait l’horreur des nuées. Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel, pendant une seconde, se détachaient les premiers plans des nuages et les fuites lointaines du chaos céleste, mettait l’abîme en perspective. Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient noirs, et l’on eût dit des papillons sombres volant dans une fournaise. Puis tout s’éteignait.

La première explosion passée, la bourrasque, chassant toujours l’ourque, se mit à rugir en basse continue. C’est la phase de grondement, redoutable diminution de fracas. Rien d’inquiétant comme ce monologue de la tempête. Ce récitatif morne ressemble à un temps d’arrêt que prendraient les mystérieuses forces combattantes, et indique une sorte de guet dans l’inconnu.

L’ourque continuait éperdument sa course. Ses deux voiles majeures surtout faisaient une fonction effrayante. Le ciel et la mer étaient d’encre, avec des jets de bave sautant plus haut que le mât. A chaque instant, des paquets d’eau traversaient le pont comme un déluge, et à toutes les inflexions du roulis, les écubiers, tantôt de tribord, tantôt de bâbord, devenaient autant de bouches ouvertes revomissant l’écume à la mer. Les femmes s’étaient réfugiées dans la cabine, mais les hommes demeuraient sur le pont. La neige aveuglante tourbillonnait. Les crachats de la houle s’y ajoutaient. Tout était furieux.

En ce moment, le chef de la bande, debout à l’arrière sur la barre d’arcasse, d’une main s’accrochant aux haubans, de l’autre arrachant sa pagne de tête qu’il secouait aux lueurs de la cage à feu, arrogant, content, la face altière, les cheveux farouches, ivre de toute cette ombre, cria:

--Nous sommes libres!

--Libres! libres! libres! répétèrent les évadés.

Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se dressa sur le pont.

--Hurrah! cria le chef.

Et la bande hurla dans la tempête:

--Hurrah!

A l’instant où cette clameur s’éteignait parmi les rafales, une voix grave et haute s’éleva à l’autre extrémité du navire, et dit:--Silence!

Toutes les têtes se retournèrent.

Ils venaient de reconnaître la voix du docteur. L’obscurité était épaisse; le docteur était adossé au mât avec lequel sa maigreur se confondait, on ne le voyait pas.

La voix reprit:

--Écoutez!

Tous se turent.

Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le tintement d’une cloche.

IX

SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE

Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire.--Une cloche! C’est bon. Nous chassons à bâbord. Que prouve cette cloche? Que nous avons la terre à dextribord.

La voix ferme et lente du docteur répondit:

--Vous n’avez pas la terre à tribord.

--Mais si! cria le patron.

--Non.

--Mais cette cloche vient de la terre.

--Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.

Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis. Les faces hagardes des deux femmes apparurent dans le carré du capot de cabine comme deux larves évoquées. Le docteur fit un pas, et sa longue forme noire se détacha du mât. On entendait la cloche tinter au fond de la nuit.

Le docteur reprit:

--Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre Portland et l’archipel de la Manche, une bouée, qui est là pour avertir. Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux bas-fonds et flotte à fleur d’eau. Sur cette bouée est fixé un tréteau de fer, et à la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche. Dans le gros temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne. Cette cloche, vous l’entendez.

Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que le son de la cloche eût repris le dessus, et poursuivit:

--Entendre cette cloche dans la tempête, quand le noroit souffle, c’est être perdu. Pourquoi? le voici. Si vous entendez le bruit de cette cloche, c’est que le vent vous l’apporte. Or le vent vient de l’ouest et les brisants d’Aurigny sont à l’est. Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous êtes entre la bouée et les brisants. C’est sur ces brisants que le vent vous pousse. Vous êtes du mauvais côté de la bouée. Si vous étiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sûre, et vous n’entendriez pas la cloche. Le vent n’en porterait pas le bruit vers vous. Vous passeriez, près de la bouée sans savoir qu’elle est là. Nous avons dévié. Cette cloche, c’est le naufrage qui sonne le tocsin. Maintenant, avisez!

La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisée par une baisse de brise, sonnait lentement, un coup après l’autre, et ce tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du vieillard. On eût dit le glas de l’abîme.

Tous écoutaient, haletants, tantôt cette voix, tantôt cette cloche.

X

LA GRANDE SAUVAGE. C’EST LA TEMPÊTE

Cependant le patron avait saisi son porte-voix.

--_Cargate todo, hombres_! Débordez les écoutes, halez les cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses voiles! mordons à l’ouest! reprenons de la mer! le cap sur la bouée! le cap sur la cloche! il y a du large là-bas. Tout n’est pas désespéré.

--Essayez, dit le docteur.

Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte de clocher de la mer, a été supprimée en 1802. De très vieux navigateurs se souviennent encore de l’avoir entendue. Elle avertissait, mais un peu tard.

L’ordre du patron fut obéi. Le languedocien fit un troisième matelot. Tous aidèrent. On fit mieux que carguer, on ferla; on sangla tous les rabans, on noua les cargue-points, les cargue-fonds et les cargue-boulines; on mit des pataras sur les estropes qui purent ainsi servir de haubans de travers; on jumela le mât; on cloua les mantelets de sabord, ce qui est une façon de murer le navire. La manœuvre, quoique exécutée en pantenne, n’en fut pas moins correcte. L’ourque fut ramenée à la simplification de détresse. Mais à mesure que le bâtiment, serrant tout, s’amoindrissait, le bouleversement de l’air et de l’eau croissait sur lui. La hauteur des houles atteignait presque la dimension polaire.

L’ouragan, comme un bourreau pressé, se mit à écarteler le navire. Ce fut, en un clin d’œil, un arrachement effroyable, les huniers déralingués, le bordage rasé, les dogues d’amures déboîtés, les haubans saccagés, le mât brisé, tout le fracas du désastre volant en éclats. Les gros cables cédèrent, bien qu’ils eussent quatre brasses d’étalingure.

La tension magnétique propre aux orages de neige aidait à la rupture des cordages. Ils cassaient autant sous l’effluve que sous le vent. Diverses chaînes sorties de leurs poulies ne manœuvraient plus. A l’avant, les joues, et à l’arrière, les hanches, ployaient sous des pressions à outrance. Une lame emporta la boussole avec l’habitacle. Une autre lame emporta le canot, amarré en porte-manteau au beaupré, selon la bizarre coutume asturienne. Une autre lame emporta la vergue civadière. Une autre lame emporta la Notre-Dame de proue et la cage à feu.

Il ne restait que le gouvernail.

On suppléa au fanal manquant au moyen d’une grosse grenade à brûlot pleine d’étoupe flambante et de goudron allumé, qu’on suspendit à l’étrave.

Le mât, cassé en deux, tout hérissé de haillons frissonnants, de cordes, de moufles et de vergues, encombrait le pont. En tombant, il avait brisé un pan de la muraille de tribord.

Le patron, toujours à la barre, cria:

--Tant que nous pouvons gouverner, rien n’est perdu. Les œuvres vives tiennent bon. Des haches! des haches! Le mât à la mer! dégagez le pont.

Équipage et passagers avaient la fièvre des batailles suprêmes. Ce fut l’affaire de quelques coups de cognée. On poussa le mât par-dessus le bord. Le pont fut débarrassé.

--Maintenant, reprit le patron, prenez une drisse et amarrez-moi à la barre.

On le lia au timon.

Pendant qu’on l’attachait, il riait. Il cria à la mer:

--Beugle, la vieille! beugle! j’en ai vu de pires au cap Machichaco.

Et quand il fut garrotté, il empoigna le timon à deux poings avec cette joie étrange que donne le danger.

--Tout est bien, camarades! Vive Notre-Dame de Buglose! Gouvernons à l’ouest!

Une lame de travers, colossale, vint, et s’abattit sur l’arrière. Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampe quelque temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince, fond sur le navire en détresse, et le démembre. Un engloutissement d’écume couvrit toute la poupe de la _Matutina_, on entendit dans cette mêlée d’eau et de nuit une dislocation. Quand l’écume se dissipa, quand l’arrière reparut, il n’y avait plus ni patron, ni gouvernail.

Tout avait été arraché.

La barre et l’homme qu’on venait d’y lier s’en étaient allés avec la vague dans le pêle-mêle hennissant de la tempête.

Le chef de la bande regarda fixement l’ombre et cria:

--_Te burlas de nosotros_[1]?

[1] Te moques-tu de nous?

A ce cri de révolte succéda un autre cri:

--Jetons l’ancre! sauvons le patron.

On courut au cabestan. On mouilla l’ancre. Les ourques n’en avaient qu’une. Ceci n’aboutit qu’à la perdre. Le fond était de roc vif, la houle forcenée. Le câble cassa comme un cheveu.

L’ancre demeura au fond de la mer.

Du taille-mer il ne restait que l’ange regardant dans sa lunette.

A dater de ce moment, l’ourque ne fut plus qu’une épave. La _Matutina_ était irrémédiablement désemparée. Ce navire, tout à l’heure ailé, et presque terrible dans sa course, était maintenant impotent. Pas une manœuvre qui ne fût tronqué et désarticulée. Il obéissait, ankylosé et passif, aux furies bizarres de la flottaison. Qu’en quelques minutes, à la place d’un aigle, il y ait un cul-de-jatte, cela ne se voit qu’à la mer.

Le soufflement de l’espace était de plus en plus monstrueux. La tempête est un poumon épouvantable. Elle ajoute sans cesse de lugubres aggravations à ce qui n’a point de nuances, le noir. La cloche du milieu de la mer sonnait désespérément, comme secouée par une main farouche.

La _Matutina_ s’en allait au hasard des vagues; un bouchon de liège a de ces ondulations; elle ne voguait plus, elle surnageait; elle semblait à chaque instant prête à se retourner le ventre à fleur d’eau comme un poisson mort. Ce qui la sauvait de cette perdition, c’était la bonne conservation de la coque, parfaitement étanche. Aucune vaigre n’avait cédé sous la flottaison. Il n’y avait ni fissure, ni crevasse, et pas une goutte d’eau n’entrait dans la cale. Heureusement, car une avarie avait atteint la pompe et l’avait mise hors de service.

L’ourque dansait hideusement dans l’angoisse des flots. Le pont avait les convulsions d’un diaphragme qui cherche à vomir. On eût dit qu’il faisait effort pour rejeter les naufragés. Eux, inertes, se cramponnaient aux manœuvres dormantes, au bordage, au traversin, au serre-bosse, aux garcettes, aux cassures du franc-bord embouffeté dont les clous leur déchiraient les mains, aux porques déjetées, à tous les reliefs misérables du délabrement. De temps en temps ils prêtaient l’oreille. Le bruit de la cloche allait s’affaiblissant. On eût dit qu’elle aussi agonisait. Son tintement n’était plus qu’un râle intermittent. Puis ce râle s’éteignit. Où étaient-ils donc? et à quelle distance étaient-ils de la bouée? Le bruit de la cloche les avait effrayés, son silence les terrifia. Le noroit leur faisait faire un chemin peut-être irréparable. Ils se sentaient emportés par une frénétique reprise d’haleine. L’épave courait dans le noir. Une vitesse aveuglée, rien n’est plus affreux. Ils sentaient du précipice devant eux, sous eux, sur eux. Ce n’était plus une course, c’était une chute.

Brusquement, dans l’énorme tumulte du brouillard de neige, une rougeur apparut.

--Un phare! crièrent les naufragés.

XI

LES CASQUETS

C’était en effet les Light-House des Casquets.

Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre conoïde de maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage toute scientifique. Le phare des Casquets en particulier est aujourd’hui une triple tour blanche portant trois châteaux de lumière. Ces trois maisons à feu évoluent et pivotent sur des rouages d’horlogerie avec une telle précision que l’homme de quart qui les observe du large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant l’irradiation, et vingt-cinq pendant l’éclipse. Tout est calculé dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone formé de huit larges lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus et au-dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques; engrenage algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des vitres épaisses, parfois cassées pourtant par les aigles de mer qui se jettent dessus, grands phalènes de ces lanternes géantes. La bâtisse qui enferme, soutient et sertit ce mécanisme est, comme lui, mathématique. Tout y est sobre, exact, nu, précis, correct; un phare est un chiffre.

Au dix-septième siècle un phare était une sorte de panache de la terre au bord de la mer. L’architecture d’une tour de phare était magnifique et extravagante. On y prodiguait les balcons, les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les girouettes. Ce n’étaient que mascarons, statues, rinceaux, volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec inscriptions. _Pax in bello,_ disait le phare d’Eddystone, Observons-le en passant, cette déclaration de paix ne désarmait pas toujours l’océan. Winstanley la répéta sur un phare qu’il construisit à ses frais dans un lieu farouche, devant Plymoulh. La tour du phare achevée, il se mit dedans et la fit essayer par la tempête. La tempête vint et emporta le phare et Winstanley. Du reste ces bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise à la bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la bataille attirent les coups. Outre les fantaisies de pierre, il y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois; les serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie. Partout, sur le profil du phare, débordaient, scellés au mur parmi les arabesques, des engins de toute espèce, utiles et inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues de chargement, grappins de sauvetage. Sur le faîte, autour du foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble noyés de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun vent n’éteignait. Et, du haut en bas, la tour était compliquée d’étendards de nier, de banderoles, de bannières, de drapeaux, de pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d’étage en étage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la cage à rayons du phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse émeute de guenilles autour de ce flamboiement. Cette effronterie de lumière au bord du gouffre ressemblait à un défi et mettait en verve d’audace les naufragés. Mais le phare des Casquets n’était point de cette mode.

C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel que Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la _Blanche-Nef,_ un bûcher flambant sous un treillis de fer au haut d’un rocher, une braise derrière une grille, et une chevelure de flamme dans le vent.

Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le douzième siècle, c’était un soufflet de forge mis en mouvement par une crémaillère à poids de pierre qu’on avait ajustée à la cage à feu en 1610.

A ces antiques phares-là, l’aventure des oiseaux de mer était plus tragique qu’aux phares actuels. Les oiseaux y accouraient, attirés par la clarté, s’y précipitaient et tombaient dans le brasier où on les voyait sauter, espèces d’esprits noirs agonisant dans cet enfer; et parfois ils retombaient hors de la cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors d’une flamme de lampe des mouches à demi brûlées.

A un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses ressources de gréement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile. Il crie: gare! Il avertit de l’ecueil. A un navire désemparé il n’est que terrible. La coque, paralysée et inerte, sans résistance contre le plissement insensé de l’eau, sans défense contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans ailes, ne peut qu’aller où le souffle la pousse. Le phare lui montre l’endroit suprême, signale le lieu de disparition, fait le jour sur l’ensevelissement. Il est la chandelle du sépulcre.

Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable, pas de plus tragique ironie.

XII

CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL

Cette mystérieuse dérision ajoutée au naufrage, les misérables en détresse sur la _Matutina_ la comprirent tout de suite. L’apparition du phare les releva d’abord, puis les accabla. Rien à faire, rien à tenter. Ce qui a été dit des rois peut se dire des flots. On est leur peuple; on est leur proie. Tout ce qu’ils délirent, on le subit. Le noroit drossait l’ourque sur les Casquets. On y allait. Pas de refus possible. On dérivait rapidement vers le récif. On sentait monter le fond; la sonde, si on eût pu mouiller utilement une sonde, n’eût pas donné plus de trois ou quatre brasses. Les naufragés écoulaient les sourds engouffrements de la vague dans les hiatus sous-marins du profond rocher. Ils distinguaient au-dessous du phare, comme une tranche obscure, entre deux lames de granit, la passe étroite de l’affreux petit havre sauvage qu’on devinait plein de squelettes d’hommes et de carcasses de navires. C’était une bouche d’antre, plutôt qu’une entrée de port. Ils entendaient le pétillement du haut bûcher dans sa cage de fer, une pourpre hagarde illuminait la tempête, la rencontre de la flamme et de la grêle troublait la brume, la nuée noire et la fumée rouge combattaient, serpent contre serpent, un arrachement de braises volait au vent, et les flocons de neige semblaient prendre la fuite devant cette brusque attaque d’étincelles. Les brisants, estompés d’abord, se dessinaient maintenant nettement, fouillis de roches, avec des pics, des crêtes et des vertèbres. Les angles se modelaient par de vives lignes vermeilles, et les plans inclinés par de sanglants glissements de clarté, A mesure qu’on avançait, le relief de l’écueil croissait et montait, sinistre.

Une des femmes, l’irlandaise, dévidait éperdument son rosaire.

A défaut du patron, qui était le pilote, restait le chef, qui était le capitaine. Les basques savent tous la montagne et la mer. Ils sont hardis aux précipices et inventifs dans les catastrophes.

On arrivait, on allait toucher. On fut tout à coup si près de la grande roche du nord des Casquets, que subitement elle éclipsa le phare. On ne vit plus qu’elle, et de la lueur derrière. Cette roche debout dans la brume ressemblait à une grande femme noire avec une coiffe de feu.

Cette roche mal famée se nomme le Biblet. Elle contrebute au septentrion l’écueil qu’un autre récif, l’Étacq-aux-Guilmets, contrebute au midi.

Le chef regarda le Biblet, et cria:

--Un homme de bonne volonté pour porter un grelin au brisant! Y a-t-il ici quelqu’un qui sache nager?

Pas de réponse.

Personne à bord ne savait nager, pas même les matelots; ignorance du reste fréquente chez les gens de mer.

Une hiloire à peu près détachée de ses liaisons oscillait dans le bordage. Le chef l’étreignit de ses deux poings, et dit:

--Aidez-moi.

On détacha l’hiloire. On l’eut à sa disposition pour en faire ce qu’on voudrait. De défensive elle devint offensive.

