Part 8
--Appelle-moi docteur.
--Seigneur docteur, c’est moi qui suis le patron.
--Soit, répondit le «docteur».
Le docteur--nous le nommerons ainsi dorénavant--parut consentir au dialogue:
--Patron, as-tu un octant anglais?
--Non.
--Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par derrière, ni par devant.
--Les basques, répliqua le patron, prenaient hauteur avant qu’il y eût des anglais.
--Méfie-toi de l’olofée.
--Je mollis quand il le faut.
--As-tu mesuré la vitesse du navire?
--Oui.
--Quand?
--Tout à l’heure.
--Par quel moyen?
--Au moyen du loch.
--As-tu eu soin d’avoir l’œil sur le bois du loch?
--Oui.
--Le sablier fait-il juste ses trente secondes?
--Oui.
--Es-tu sûr que le sable n’a point usé le trou entre les deux empoulettes?
--Oui.
--As-tu fait la contre-épreuve du sablier par la vibration d’une balle de mousquet suspendue...
--A un fil plat tiré de dessus le chanvre roui? Sans doute.
--As-tu ciré le fil de peur qu’il ne s’allonge?
--Oui.
--As-tu fait la contre-épreuve du loch?
--J’ai fait la contre-épreuve du sablier par la balle de mousquet et la contre-épreuve du loch par le boulet de canon.
--Quel diamètre a ton boulet?
--Un pied.
--Bonne lourdeur.
--C’est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, _la Casse de Par-grand_.
--Qui était de l’armada?
--Oui.
--Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et vingt-cinq canons?
--Le naufrage le sait.
--Comment as-tu pesé le choc de l’eau contre le boulet?
--Au moyen d’un peson d’Allemagne.
--As-tu tenu compte de l’impulsion du flot contre la corde portant le boulet?
--Oui.
--Quel est le résultat?
--Le choc de l’eau a été de cent soixante-dix livres.
--C’est-à-dire que le navire fait à l’heure quatre lieues de France.
--Et trois de Hollande.
--Mais c’est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la vitesse de la mer.
--Sans doute.
--Où te diriges-tu?
--A une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sébastien.
--Mets-toi vite sur le parallèle du lieu de l’arrivée.
--Oui. Le moins d’écart possible.
--Méfie-toi des vents et des courants. Les premiers excitent les seconds.
--Traidores[1].
[1] Traitres.
--Pas de mots injurieux. La mer entend. N’insulte rien. Contente-toi d’observer.
--J’ai observé et j’observe. La marée est en ce moment contre le vent; mais tout à l’heure, quand elle courra avec le vent, nous aurons du bon.
--As-tu un routier?
--Non. Pas pour cette mer.
--Alors tu navigues à tâtons?
--Point. J’ai la boussole.
--La boussole est un œil, le routier est l’autre.
--Un borgne voit.
--Comment mesures-tu l’angle que fait la route du navire avec la quille?
--J’ai mon compas de variation, et puis je devine.
--Deviner, c’est bien; savoir c’est mieux.
--Christophe[2] devinait.
[2] Colomb.
--Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le vent, et l’on finit par n’avoir plus ni point estimé, ni point corrigé. Un âne avec son routier vaut mieux qu’un devin avec son oracle.
--Il n’y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas de motif d’alarme.
--Les navires sont des mouches dans la toile d’araignée de la mer.
--Présentement, tout est en assez bon état dans la vague et dans le vent.
--Un tremblement de points noirs sur le flot, voilà les hommes sur l’océan.
--Je n’augure rien de mauvais pour cette nuit.
--Il peut arriver une telle bouteille à l’encre que tu aies de la peine à te tirer d’intrigue.
--Jusqu’à présent tout va bien.
L’œil du docteur se fixa sur le nord-est.
Le patron continua:
--Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je réponds de tout. Ah! par exemple, j’y suis chez moi. Je le tiens, mon golfe de Gascogne. C’est une cuvette souvent bien en colère, mais là je connais toutes les hauteurs d’eau et toutes les qualités de fond; vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la couleur de tous les cailloux.
Le patron s’interrompit; le docteur ne l’écoutait plus.
Le docteur considérait le nord-est. Il se passait sur ce visage glacial quelque chose d’extraordinaire.
Toute la quantité d’effroi possible à un masque de pierre y était peinte. Sa bouche laissa échapper ce mot:
--A la bonne heure!
Sa prunelle, devenue tout à fait de hibou et toute ronde, s’était dilatée de stupeur en examinant un point de l’espace.
Il ajouta:
--C’est juste. Quant à moi, je consens.
Le patron le regardait.
Le docteur reprit, se parlant à lui-même ou parlant à quelqu’un dans l’abîme:
--Je dis oui.
Il se tut, ouvrit de plus en plus son œil avec un redoublement d’attention sur ce qu’il voyait, et reprit:
--Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.
Le segment de l’espace où plongeaient le rayon visuel et la pensée du docteur, étant opposé au couchant, était éclairé par la vaste réverbération crépusculaire presque comme par le jour. Ce segment, fort circonscrit et entouré de lambeaux de vapeur grisâtre, était tout simplement bleu, mais d’un bleu plus voisin du plomb que de l’azur.
Le docteur, tout à fait retourné du côté de la mer et sans regarder le patron désormais, désigna de l’index ce segment aérien, et dit:
--Patron, vois-tu?
--Quoi?
--Cela.
--Quoi?
--Là-bas.
--Du bleu. Oui.
--Qu’est-ce?
--Un coin du ciel.
--Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur. Pour ceux qui vont ailleurs, c’est autre chose.
Et il souligna ces paroles d’énigme d’un effrayant regard perdu dans l’ombre.
Il y eut un silence.
Le patron, songeant à la double qualification donnée par le chef à cet homme, se posa en lui-même cette question: Est-ce un fou? Est-ce un sage?
L’index osseux et rigide du docteur était demeuré dressé comme en arrêt vers le coin bleu trouble de l’horizon.
Le patron examina ce bleu.
--En effet, grommela-t-il, ce n’est pas du ciel, c’est du nuage.
--Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur. Et il ajouta:
--C’est le nuage de la neige.
--_La nube de la nieve_, fit le patron comme s’il cherchait à mieux comprendre en se traduisant le mot.
--Sais-tu ce que c’est que le nuage de la neige? demanda le docteur.
--Non.
--Tu le sauras tout à l’heure.
Le patron se remit à considérer l’horizon.
Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents.
--Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et février qui pleure, voilà tout notre hiver à nous autres asturiens. Notre pluie est chaude. Nous n’avons de neige que dans la montagne. Par exemple, gare à l’avalanche! l’avalanche ne connaît rien; l’avalanche, c’est la bête.
--Et la trombe, c’est le monstre, dit le docteur.
Le docteur, après une pause, ajouta;
--La voilà qui vient.
Il reprit:
--Plusieurs vents se mettent au travail à la fois. Un gros vent, de l’ouest, et un vent très lent, de l’est.
--Celui-là est un hypocrite, dit le patron.
La nuée bleue grandissait.
--Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle descend de la montagne, juge de ce qu’elle est quand elle croule du pôle.
Son œil était vitreux. Le nuage semblait croître sur son visage en même temps qu’à l’horizon.
Il reprit avec un accent de rêverie:
--Toutes les minutes amènent l’heure. La volonté d’en haut s’entr’ouvre.
Le patron de nouveau se posa intérieurement ce point d’interrogation: Est-ce un fou?
--Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attachée sur le nuage, as-tu beaucoup navigué dans la Manche?
Le patron répondit:
--C’est aujourd’hui la première fois.
Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de même que l’éponge n’a qu’une capacité d’eau, n’avait qu’une capacité d’anxiété, ne fut pas, à cette réponse du patron, ému au delà d’un très léger dressement d’épaule.
--Comment cela?
--Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage d’Irlande. Je vais de Fontarabie à Black-Harbour ou à l’île Akill, qui est deux îles. Je vais parfois à Brachipult, qui est une pointe du pays de Galles. Mais je gouverne toujours par delà les îles Scilly. Je ne connais pas cette mer-ci.
--C’est grave. Malheur à qui épelle l’océan! La Manche est une mer qu’il faut lire couramment. La Manche, c’est le sphinx. Méfie-toi du fond.
--Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.
--Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant et éviter les vingt qui sont au levant.
--En route, nous sonderons.
--La Manche n’est pas une mer comme une autre. La marée y monte de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les mortes eaux. Ici, le reflux n’est pas l’èbe, et l’èbe n’est pas le jusant. Ah! tu m’avais l’air décontenancé en effet.
--Cette nuit, nous sonderons.
--Pour sonder, il faut s’arrêter, et tu ne pourras.
--Pourquoi?
--Parce que le vent.
--Nous essaierons.
--La bourrasque est une épée aux reins.
--Nous sonderons, seigneur docteur.
--Tu ne pourras pas seulement mettre côté à travers.
--Foi en Dieu.
--Prudence dans les paroles. Ne prononce pas légèrement le nom irritable.
--Je sonderai, vous dis-je.
--Sois modeste. Tout à l’heure tu vas être souffleté par le vent.
--Je veux dire que je tâcherai de sonder.
--Le choc de l’eau empêchera le plomb de descendre et la ligne cassera. Ah! tu viens dans ces parages pour la première fois!
--Pour la première fois.
--Eh bien, en ce cas, écoute, patron.
L’accent de ce mot, _écoute_, était si impératif que le patron salua.
--Seigneur docteur, j’écoute.
--Amure à bâbord et borde à tribord.
--Que voulez-vous dire?
--Mets le cap à l’ouest.
--Caramba!
--Mets le cap à l’ouest.
--Pas possible.
--Comme tu voudras. Ce que je t’en dis, c’est pour les autres. Moi, j’accepte.
--Mais, seigneur docteur, le cap à l’ouest...
--Oui, patron.
--C’est le vent debout!
--Oui. patron.
--C’est un tangage diabolique!
--Choisis d’autres mots. Oui, patron.
--C’est le navire sur le chevalet!
--Oui, patron.
--C’est peut-être le mât rompu!
--Peut-être.
--Vous voulez que je gouverne à l’ouest!
--Oui.
--Je ne puis.
--En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras.
--Il faudrait que le vent changeât.
--Il ne changera pas de toute la nuit.
--Pourquoi?
--Ceci est un souffle long de douze cents lieues.
--Aller contre ce vent-là! impossible.
--Le cap à l’ouest, te dis-je!
--J’essaierai. Mais malgré tout nous dévierons.
--C’est le danger.
--La brise nous chasse à l’est.
--Ne va pas à l’est.
--Pourquoi?
--Patron, sais-tu quel est aujourd’hui pour nous le nom de la mort?
--Non.
--La mort s’appelle l’est.
--Je gouvernerai à l’ouest.
Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce regard qui appuie comme pour enfoncer une pensée dans un cerveau. Il s’était tourné tout entier vers le patron et il prononça ces paroles lentement, syllabe à syllabe:
--Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous entendons le son d’une cloche, le navire est perdu.
Le patron le considéra, stupéfait.
--Que voulez-vous dire?
Le docteur ne répondit pas. Son regard, un instant sorti, était maintenant rentré. Son œil était redevenu intérieur. Il ne sembla point percevoir la question étonnée du patron. Il n’était plus attentif qu’à ce qu’il écoutait en lui-même. Ses lèvres articulèrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un murmure:
--Le moment est venu pour les âmes noires de se laver.
Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le bas du visage.
--C’est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il.
Et il s’éloigna.
Cependant il mit le cap à l’ouest.
Mais le vent et la mer grossissaient.
V
HARDQUANONNE
Toutes sortes d’intumescences déformaient la bruine et se gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme si des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler les outres de la tempête. Le modelé des nuages devenait inquiétant.
La nuée bleue tenait tout le fond du ciel. Il y en avait maintenant autant à l’ouest qu’à l’est. Elle avançait contre la brise. Ces contradictions font partie du vent.
La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles, avait maintenant une peau. Tel est ce dragon. Ce n’était plus le crocodile, c’était le boa. Cette peau, plombée et sale, semblait épaisse et se ridait lourdement. A la surface, des bouillons de houle, isolés, pareils à des pustules, s’arrondissaient, puis crevaient. L’écume ressemblait à une lèpre.
C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin par l’enfant abandonné, alluma son fanal.
Un quart d’heure s’écoula.
Le patron chercha des yeux le docteur; il n’était plus sur le pont.
Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé sous le capot de chambre sa stature peu commode, et était entré dans la cabine. Là il s’était assis près du fourneau, sur un chouquet; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin et un portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un parchemin plié en quatre, vieux, taché et jaune; il avait déplié cette feuille, pris une plume dans l’étui de son encrier, posé à plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de la lanterne qui éclairait le cuisinier, il s’était mis à écrire. Les secousses du flot le gênaient. Le docteur écrivit longuement.
Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde d’aguardiente que le provençal dégustait chaque fois qu’il ajoutait un piment au puchero, comme s’il la consultait sur l’assaisonnement.
Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était une bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était tressé dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc. Il faisait assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom.
Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix.
--Hardquanonne.
Puis il s’adressa au cuisinier.
--Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde. Est-ce qu’elle a appartenu à Hardquanonne?
--A notre pauvre camarade Hardquanonne? fit le cuisinier. Oui.
Le docteur poursuivit:
--A Hardquanonne, le flamand de Flandre?
--Oui.
--Qui est en prison?
--Oui.
--Dans le donjon de Chatham?
--C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami. Je la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous? Oui, c’est sa gourde de hanche.
Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des lignes un peu tortueuses sur le parchemin. Il avait évidemment le souci que cela fût très lisible. Malgré le tremblement du bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il voulait écrire.
Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer.
Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires accueillent la tempête.
Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha, comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le portefeuille et l’écritoire dans sa poche.
Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de l’aménagement intérieur de l’ourque; il était dans un bon isolement. Pourtant la marmite oscillait. Le provençal la surveillait.
--Soupe aux poissons, dit-il.
--Pour les poissons, répondit le docteur.
Puis il retourna sur le pont.
VI
ILS SE CROIENT AIDÉS
A travers sa préoccupation croissante, le docteur passa une sorte de revue de la situation, et quelqu’un qui eût été près de lui eût pu entendre ceci sortir de ses lèvres:
--Trop de roulis et pas assez de tangage.
Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit, redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son puits.
Celte méditation n’excluait nullement l’observation de la mer. La mer observée est une rêverie.
Le sombre supplice des eaux, éternellement tourmentées, allait commencer. Une lamentation sortait de toute cette onde. Des apprêts, confusément lugubres, se faisaient dans l’immensité. Le docteur considérait ce qu’il avait sous les yeux et ne perdait aucun détail. Du reste il n’y avait dans son regard aucune contemplation. On ne contemple pas l’enfer.
Une vaste commotion, encore à demi latente, mais transparente déjà dans le trouble des étendues, accentuait et aggravait de plus en plus le vent, les vapeurs, les houles. Rien n’est logique et rien ne semble absurde comme l’océan. Cette dispersion de soi-même est inhérente à sa souveraineté, et est un des éléments de son ampleur. Le flot est sans cesse pour ou contre. Il ne se noue que pour se dénouer. Un de ses versants attaque, un autre délivre. Pas de vision comme les vagues. Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, réels à peine, ces vallées, ces hamacs, ces évanouissements de poitrails, ces ébauches? Comment exprimer ces halliers de l’écume, mélangés de montagne et de songe? L’indescriptible est là, partout, dans la déchirure, dans le froncement, dans l’inquiétude, dans le démenti personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de la nuée, dans les clefs de voûtes toujours défaites, dans la désagrégation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas funèbre que fait toute cette démence.
La brise venait de se déclarer plein nord. Elle était tellement favorable dans sa violence, et si utile à l’éloignement de l’Angleterre, que le patron de la _Matutina_ s’était décidé à couvrir la barque de toile. L’ourque s’évadait dans l’écume, comme au galop, toutes voiles hors, vent arrière, bondissant de vague en vague, avec rage et gaîté. Les fugitifs, ravis, riaient. Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l’avenir ignoré. Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait.
Tout vestige de jour s’était éclipsé.
Cette minute-là était celle où l’enfant attentif sur les falaises lointaines perdit l’ourque de vue. Jusqu’à ce momoment son regard était resté fixé et comme appuyé sur le navire. Quelle part ce regard eut-il dans la destinée? Dans cet instant où la distance effaça l’ourque et où l’enfant ne vit plus rien, l’enfant s’en alla au nord pendant que le navire s’en allait au sud.
Tous s’enfonçant dans la nuit.
VII
HORREUR SACRÉE
De leur côté, mais avec épanouissement et allégresse, ceux que l’ourque emportait regardaient derrière eux reculer et décroître la terre hostile. Peu à peu la rondeur obscure de l’océan montait amincissant dans le crépuscule Portland, Purbeck, Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la falaise brumeuse, et la côte ponctuée de phares.
L’Angleterre s’effaça. Les fuyards n’eurent plus autour d’eux que la mer.
Toul à coup la nuit fut terrible.
Il n’y eut plus d’étendue ni d’espace; le ciel s’était fait noirceur, et il se referma sur le navire. La lente descente de la neige commença. Quelques flocons apparurent. On eût dit des âmes. Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent. On se sentit livré. Tout le possible était là, piégé.
C’est par cette obscurité de caverne que débute dans nos climats la trombe polaire.
Un grand nuage trouble, pareil au dessous d’une hydre, pesait sur l’océan, et par endroits ce ventre livide adhérait aux vagues. Quelques-unes de ces adhérences ressemblaient à des poches crevées, pompant la mer, se vidant de vapeur et s’emplissant d’eau. Ces succions soulevaient ça et là sur le flot des cônes d’écume.
La tourmente boréale se précipita sur l’ourque, l’ourque se rua dedans. La rafale et le navire vinrent au-devant l’un de l’autre comme pour une insulte.
Dans ce premier abordage forcené, pas une voile ne fut carguée, pas un foc ne fut amené, pas un ris ne fut pris, tant l’évasion est un délire. Le mât craquait et se ployait en arrière, comme effrayé.
Les cyclones, dans notre hémisphère nord, tournent de gauche à droite, dans le même sens que les aiguilles d’une montre, avec un mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles par heure. Quoiqu’elle fût en plein à la merci de cette violente poussée giratoire, l’ourque se comportait comme si elle eût été dans le demi-cercle maniable, sans autre précaution que de se tenir debout à la lame, et de présenter le cap au vent antérieur en recevant le vent actuel à tribord afin d’éviter les coups d’arrière et de travers. Cette demi-prudence n’eût servi de rien en cas d’une saute de vent de bout en bout.
Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible.
Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable a cela. C’est l’immense voix bestiale du monde. Ce que nous appelons la matière, cet organisme insondable, cet amalgame d’énergies incommensurables où parfois on distingue une quantité imperceptible d’intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange, prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus que le tonnerre. Ce cri, c’est l’ouragan. Les autres voix, chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci, trombe, sort de ce Rien qui est Tout. Les autres voix expriment l’âme de l’univers; celle-ci en exprime le monstre. C’est l’informe, hurlant. C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini. Chose pathétique et terrifiante. Ces rumeurs dialoguent au-dessus et au delà de l’homme. Elles s’élèvent, s’abaissent, ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent tout près de notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont l’enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui ressemble à un langage, et qui est un langage en effet; c’est l’effort que fait le monde pour parler, c’est le bégaiement du prodige. Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce qu’endure, subit, souffre, accepte et rejette l’énorme palpitation ténébreuse. Le plus souvent, cela déraisonne, cela semble un accès de maladie chronique, et c’est plutôt de l’épilepsie répandue que de la force employée; on croit assister à une chute du haut mal dans l’infini. Par moments, on entrevoit une revendication de l’élément, on ne sait quelle velléité de reprise du chaos sur la création. Par moments, c’est une plainte, l’espace se lamente et se justifie, c’est quelque chose comme la cause du monde plaidée; on croit deviner que l’univers est un procès; on écoute, on tâche de saisir les raisons données, le pour et contre redoutable; tel gémissement de l’ombre a la ténacité d’un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La raison d’être des mythologies et des polythéismes est là. A l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils surhumains sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu près distinctes, des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères plutoniennes presque affirmées. Aucune horreur n’égale ces sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires inconnus. L’homme ne sait que devenir en présence de cette incantation épouvantable. Il plie sous l’énigme de ces intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il? Que signifient-elles? qui menacent-elles? qui supplient-elles? Il y a là comme un déchaînement. Vociférations de précipice à précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la pluie au rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué d’on ne sait quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences.
La loquacité de la nuit n’est pas moins lugubre que son silence. On y sent la colère de l’ignoré.
La nuit est une présence. Présence de qui?
Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer, Dans la nuit il y a l’absolu; il y a le multiple dans les ténèbres. La grammaire, cette logique, n’admet pas de singulier pour les ténèbres. La nuit est une, les ténèbres sont plusieurs.