L'homme Qui Rit

Part 45

Chapter 45 3,739 words Public domain Markdown

Depuis quelques heures, l’aventure de Gwynplaine s’était ébruitée. Le secret est un filet; qu’une maille se rompe, tout se déchire. Dès le matin, par suite des incidents racontés plus haut, toute cette histoire d’une pairie retrouvée sur un tréteau et d’un bateleur reconnu lord, avait fait éclat à Windsor, dans les privés royaux. Les princes en avaient parlé, puis les laquais. De la cour l’événement avait gagné la ville. Les événements ont une pesanteur, et la loi du carré des vitesses leur est applicable. Ils tombent dans le public et s’y enfoncent avec une rapidité inouïe. A sept heures, on n’avait pas à Londres vent de cette histoire. A huit heures, Gwynplaine était le bruit de la ville. Seuls, les quelques lords exacts qui avaient devancé l’ouverture de la séance ignoraient la chose, n’étant point dans la ville où l’on racontait tout et étant dans la chambre où ils ne s’étaient aperçus de rien. Sur ce, tranquilles sur leurs bancs, ils étaient apostrophés par les arrivants, tout émus.

--Eh bien? disait Francis Brown, vicomte Mountacute, au marquis de Dorchester.

--Quoi?

--Est-ce que c’est possible?

--Quoi?

--L’Homme qui Rit!

--Qu’est-ce que c’est que l’Homme qui Rit?

--Vous ne connaissez pas l’Homme qui Rit?

--Non.

--C’est un clown. Un boy de la foire. Un visage impossible qu’on allait voir pour deux sous. Un saltimbanque.

--Après?

--Vous venez de le recevoir pair d’Angleterre.

--L’homme qui rit, c’est vous, milord Mountacute.

--Je ne ris pas, milord Dorchester.

Et le vicomte Mountacute faisait un signe au clerc du parlement, qui se levait de son sac de laine et confirmait à leurs seigneuries le fait de l’admission du nouveau pair. Plus les détails.

--Tiens, tiens, tiens, disait lord Dorchester, je causais avec l’évêque d’Ély.

Le jeune comte d’Annesley abordait le vieux lord Eure, lequel n’avait plus que deux ans à vivre, car il devait mourir en 1707.

--Milord Eure?

--Milord Annesley?

--Avez-vous connu lord Linnaeus Clancharlie?

--Un homme d’autrefois. Oui.

--Qui est mort en Suisse?

--Oui. Nous étions parents.

--Qui avait été républicain sous Cromwell, et qui était resté républicain sous Charles II?

--Républicain? pas du tout. Il boudait. C’était une querelle personnelle entre le roi et lui. Je tiens de source certaine que lord Clancharlie se serait rallié si on lui avait donné la place de chancelier qu’a eue lord Hyde.

--Vous m’étonnez, milord Eure. On m’avait dit que ce lord Clancharlie était un honnête homme.

--Un honnête homme! Est-ce que cela existe? Jeune homme, il n’y a pas d’honnête homme.

--Mais Caton?

--Vous croyez à Caton, vous.

--Mais Aristide?

--On a bien fait de l’exiler.

--Mais Thomas Morus?

--On a bien fait de lui couper le cou.

--Et à votre avis, lord Clancharlie?...

--Était de cette espèce. D’ailleurs un homme qui reste en exil, c’est ridicule.

--Il y est mort.

--Un ambitieux déçu. Oh! si je l’ai connu! je crois bien. J’étais son meilleur ami.

--Savez-vous, milord Eure, qu’il s’était marié en Suisse?

--Je le sais à peu près.

--Et qu’il a eu de ce mariage un fils légitime?

--Oui. Qui est mort.

--Qui est vivant.

--Vivant?

--Vivant.

--Pas possible.

--Réel. Prouvé. Constaté. Homologué. Enregistré.

--Mais alors ce fils va hériter de la pairie de Clancharlie?

--Il ne va pas en hériter.

--Pourquoi?

--Parce qu’il en a hérité. C’est fait.

--C’est fait?

--Tournez la tête, milord Eure. Il est assis derrière vous au banc des barons.

Lord Eure se retournait; mais le visage de Gwynplaine se dérobait sous sa forêt de cheveux.

--Tiens! disait le vieillard, ne voyant que ses cheveux, il a déjà adopté la nouvelle mode. Il ne porte pas perruque.

Grantham abordait Colepepper.

--En voilà un qui est attrapé!

--Qui ça?

--David Dirry-Moir.

--Pourquoi ça?

--Il n’est plus pair.

--Comment ça?

Et Henry Auverquerque, comte de Grantham, racontait à John, baron Colepepper, toute «l’anecdote», la bouteille épave portée à l’amirauté, le parchemin des comprachicos, le _jussu régis_ contre-signé _Jeffreys_. la confrontation dans la cave pénale de Southwark, l’acceptation de tous ces faits par le lord-chancelier et par la reine, la prise du test dans le rond-point vitré, et enfin l’admission de lord Fermain Clancharlie au commencement de la séance, et tous deux faisaient effort pour distinguer entre lord Fitz Walter et lord Arundel la figure, dont on parlait tant, du nouveau lord, mais sans y mieux réussir que lord Eure et lord Annesley.

Gwynplaine, du reste, soit hasard, soit arrangement de ses parrains avertis par le lord-chancelier, était placé dans assez d’ombre pour échapper à la curiosité.

--Où ça? où est-il?

C’était le cri de tous en arrivant, mais aucun ne parvenait à le bien voir. Quelques-uns, qui avaient vu Gwynplaine à la Green-Box, étaient passionnément curieux, mais perdaient leur peine. Comme il arrive quelquefois qu’on embastille prudemment une jeune fille dans un groupe de douairières, Gwynplaine était comme enveloppé par plusieurs épaisseurs de vieux lords infirmes et indifférents. Des bons hommes qui ont la goutte sont peu sensibles aux histoires d’autrui.

On se passait de main en main des copies de la lettre en trois lignes que la duchesse Josiane avait, affirmait-on, écrite à la reine sa sœur, en réponse à l’injonction que lui avait faite sa majesté d’épouser le nouveau pair, l’héritier légitime des Clancharlie, lord Fermain. Cette lettre était ainsi conçue:

«Madame,

«J’aime autant cela. Je pourrai avoir lord David pour amant.»

Signé _Josiane_. Ce billet, vrai ou faux, avait un succès d’enthousiasme.

Un jeune lord, Charles d’Okehampton, baron Mohun, dans la faction qui ne portait pas perruque, le lisait et le relisait avec bonheur. Lewis de Duras, comte de Feversham, anglais qui avait de l’esprit français, regardait Mohun et souriait.

--Eh bien, s’écriait lord Mohun, voilà la femme que je voudrais épouser!

Et les voisins des deux lords entendaient ce dialogue entre Duras et Mohun:

--Épouser la duchesse Josiane, lord Mohun!

--Pourquoi pas?

--Peste!

--On serait heureux!

--On serait plusieurs.

--Est-ce qu’on n’est pas toujours plusieurs?

--Lord Mohun, vous avez raison. En fait de femmes, nous avons tous les restes les uns des autres. Qui est-ce qui a eu un commencement?

--Adam, peut-être.

--Pas même.

--Au fait, Satan!

--Mon cher, concluait Lewis de Duras, Adam n’est qu’un prête-nom. Pauvre dupe. Il a endossé le genre humain. L’homme a été fait à la femme par le diable.

Hugo Cholmley, comte de Cholmley, fort légiste, était interrogé du banc des évêques par Nathanaël Crew, lequel était deux fois pair, pair temporel, étant baron Crew, et pair spirituel, étant évêque de Durham.

--Est-ce possible? disait Crew.

--Est-ce régulier? disait Cholmley.

--L’investiture de ce nouveau venu s’est faite hors de la chambre, reprenait l’évêque, mais on affirme qu’il y a des précédents.

--Oui. Lord Beauchamp sous Richard II. Lord Chenay sous Élisabeth.

--Et lord Broghill sous Cromwell.

--Cromwell ne compte pas.

--Que pensez-vous de tout cela?

--Des choses diverses.

--Milord, comte de Cholmley, quel sera le rang de ce jeune Fermain Clancharlie dans la chambre?

--Milord évêque, l’interruption républicaine ayant déplacé les anciens rangs, Clancharlie est aujourd’hui situé dans la pairie entre Barnard et Somers, ce qui fait que, dans un cas de tour d’opinions, lord Fermain Clancharlie parlerait le huitième.

--En vérité! un bateleur de place publique!

--L’incident en soi ne m’étonne point, milord évêque. Ces choses-là arrivent. Il en arrive de plus surprenantes. Est-ce que la guerre des deux roses n’a pas été annoncée par l’assèchement subit de la rivière Ouse en Bedford le 1er janvier 1399? Or, si une rivière peut tomber en sécheresse, un seigneur peut tomber dans une condition servile. Ulysse, roi d’Ithaque, fit toutes sortes de métiers. Fermain Clancharlie est resté lord sous son enveloppe d’histrion. La bassesse de l’habit ne touche point la noblesse du sang. Mais la prise du test et l’investiture hors séance, quoique légale à la rigueur, peut soulever des objections. Je suis d’avis qu’il faudra s’entendre sur la question de savoir s’il y aurait lieu plus tard à questionner en conversation d’état le lord-chancelier. On verra dans quelques semaines ce qu’il y aura à faire.

Et l’évêque ajoutait:

--C’est égal. C’est une aventure comme on n’en a pas vu depuis le comte Gesbodus.

Gwynplaine, l’Homme qui Rit, l’inn Tadcaster, la Green-Box, _Chaos vaincu_, la Suisse, Chillon, les comprachicos, l’exil, la mutilation, la république, Jeffreys, Jacques II, le _jussu regis_, la bouteille ouverte à l’amirauté, le père, lord Linnaeus, le fils légitime, lord Fermain, le fils bâtard, lord David, les conflits probables, la duchesse Josiane, le lord-chancelier, la reine, tout cela courait de banc en banc. Une traînée de poudre, c’est le chuchotement. On s’en ressassait les détails. Toute cette aventure était l’immense murmure de la chambre. Gwynplaine, vaguement, au fond du puits de rêverie où il était, entendait ce bourdonnement sans savoir que c’était pour lui.

Cependant il était étrangement attentif, mais attentif aux profondeurs, non à la surface. L’excès d’attention se tourne en isolement.

Une rumeur daus une chambre n’empêche point la séance d’aller son train, pas plus qu’une poussière sur une troupe ne l’empêche de marcher. Les juges, qui ne sont à la chambre haute que de simples assistants ne pouvant parler qu’interrogés, avaient pris place sur le deuxième sac de laine, et les trois secrétaires d’état sur le troisième. Les héritiers de pairie affluaient dans leur compartiment à la fois dehors et dedans, qui était en arrière du trône. Les pairs mineurs étaient sur leur gradin spécial. En 1705, ces petits lords n’étaient pas moins de douze: Huntingdon, Lincoln, Dorset, Warwick, Bath, Burlington, Derwentwater, destiné à une mort tragique, Longueville, Lonsdale, Dudley and Ward, et Carteret, ce qui faisait une marmaille de huit comtes, de deux vicomtes et de deux barons.

Dans l’enceinte, sur les trois étages de bancs, chaque lord avait regagné son siège. Presque tous les évêques étaient là. Les ducs étaient nombreux, à commencer par Charles Seymour, duc de Somerset, et à finir par Georges Augustus, prince électoral de Hanovre, duc de Cambridge, le dernier en date et par conséquent le dernier en rang. Tous étaient en ordre, selon les préséances; Cavendish, duc de Devonshire, dont le grand-père avait abrité à Hardwick les quatrevingt-douze ans de Hobbes; Lennox, duc de Richmond; les trois Fitz-Roy, le duc de Southampton, le duc de Grafton et le duc de-Northumberland; Butler, duc d’Ormond; Somerset, duc de Beaufort; Beauclerk, duc de Saint-Albans; Pawlett, duc de Bolton; Osborne, duc de Leeds; Wriothesley Russell, duc de Bedford, ayant pour cri d’armes et pour devise: _Che sara sara_, c’est-à-dire l’acceptation des événements; Sheffîeld, duc de Buckingham; Manners, duc de Rutland, et les autres. Ni Howard, duc de Norfolk, ni Talbot, duc de Shrewsbury, ne siégeaient, étant catholiques; ni Churchill, duc de Marlborough,--notre Malbrouck,--qui était en guerre et battait la France en ce moment-là. Il n’y avait point alors de duc écossais, Queensberry, Montrose et Roxburghe n’ayant été admis qu’en 1707.

VI

LA HAUTE ET LA BASSE

Tout à coup, il y eut dans la chambre une vive clarté. Quatre door-keepers apportèrent et placèrent des deux côtés du trône quatre hautes torchères-candélabres chargées de bougies. Le trône, ainsi éclairé, apparut dans une sorte de pourpre lumineuse. Vide, mais auguste. La reine dedans n’y eût pas ajouté grand’chose.

L’huissier de la verge noire entra, la baguette levée, et dit:

--Leurs seigneuries les commissaires de sa majesté.

Toutes les rumeurs tombèrent.

Un clerc en perruque et en simarre parut à la grande porte tenant un coussin fleurdelysé sur lequel on voyait des parchemins. Ces parchemins étaient des bills. A chacun pendait à une tresse de soie la bille ou bulle, d’or quelquefois, qui fait qu’on appelle les lois _bills_ en Angleterre et _bulles_ à Rome.

A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le chapeau à plumes sur la tête.

Ces hommes étaient les commissaires royaux. Le premier était le lord haut-trésorier d’Angleterre, Godolphin, le second était le lord-président du conseil, Pembroke, le troisième était le lord du sceau privé, Newcastle.

Ils marchaient l’un derrière l’autre, selon la préséance, non de leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tête, Newcastle le dernier, quoique duc.

Ils vinrent au banc devant le trône, firent la révérence à la chaise royale, ôtèrent et remirent leurs chapeaux, et s’assirent sur le banc.

Le lord-chancelier regarda l’huissier de la verge noire, et dit:--Mandez à la barre les communes.

L’huissier de la verge noire sortit.

Le clerc, qui était un clerc de la chambre des lords, posa sur la table, dans le carré des sacs de laine, le coussin où étaient les bills.

Il y eut une interruption qui dura quelques minutes. Deux door-keepers posèrent devant la barre un escabeau de trois degrés. Cet escabeau était de velours incarnat sur lequel des clous dorées dessinaient des fleurs de lys.

La grande porte, qui s’était refermée, se rouvrit, et une voix cria:

--Les fidèles communes d’Angleterre.

C’était l’huissier de la verge noire qui annonçait l’autre moitié du parlement.

Les lords mirent leurs chapeaux.

Les membres des communes entrèrent, précédés du speaker, tous tête nue.

Ils s’arrêtèrent à la barre. Ils étaient en habit de ville, la plupart en noir, avec l’épée.

Le speaker, très honorable John Smyth, écuyer, membre pour le bourg d’Andover, monta sur l’escabeau qui était au milieu de la barre. L’orateur des communes avait une longue simarre de satin noir à larges manches et à fentes galonnées de brandebourgs d’or par derrière et par devant, et moins de perruque que le lord-chancelier. Il était majestueux, mais inférieur.

Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurèrent en attente, debout et nu-tête, devant les pairs assis et couverts.

On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester, Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majesté, Hooper, Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur général, et l’attorney général, Simon Harcourt. A part quelques baronnets et chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor, Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et Burkeley, fils de pairs et héritiers de pairies, tout le reste était du peuple. Sorte de sombre foule silencieuse.

Quand le bruit de pas de toute cette entrée eut cessé, le crieur de la verge noire, à la porte, dit:

--Oyez!

Le clerc de la couronne se leva. Il prit, déploya et lut le premier des parchemins posés sur le coussin. C’était un message de la reine nommant, pour la représenter en son parlement, avec pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir:

Ici le clerc haussa la voix.

--Sydney, comte de Godolphin.

Le clerc salua lord Godolphin. Lord Godolphin souleva son chapeau. Le clerc continua:

--... Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery.

Le clerc salua lord Pembroke. Lord Pembroke toucha son chapeau. Le clerc reprit:

--... John Hollis, duc de Newcastle.

Le clerc salua lord Newcastle. Lord Newcastle fit un signe de tête.

Le clerc de la couronne se rassit. Le clerc du parlement se leva. Son sous-clerc, qui était à genoux, se leva en arrière de lui. Tous deux faisant face au trône, et tournant le dos aux communes.

Il y avait sur le coussin cinq bills. Ces cinq bills, votés par les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction royale.

Le clerc du parlement lut le premier bill.

C’était un acte des communes, qui mettait à la charge de l’état les embellissements faits par la reine à sa résidence de Hampton-Court, se montant à un million sterling.

Lecture faite, le clerc salua profondément le trône. Le sous-clerc répéta le salut plus profondément encore, puis tournant à demi la tête vers les communes, dit:

--La reine accepte vos bénévolences et ainsi le veut.

Le clerc lut le deuxième bill.

C’était une loi condamnant à la prison et à l’amende quiconque se soustrairait au service des trainbands. Les trainbands (troupe qu’on traîne où l’on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert gratis et qui, sous Elisabeth, à l’approche de l’armada, avait donné cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille cavaliers.

Les deux clercs firent à la chaise royale une nouvelle révérence; après quoi le sous-clerc, de profil, dit à la chambre des communes:

--La reine le veut.

Le troisième bill accroissait les dîmes et prébendes de l’évêché de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches prélatures d’Angleterre, faisait une rente à la cathédrale, augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenné et les bénéfices, «afin de pourvoir, disait le préambule, aux nécessités de notre sainte religion». Le quatrième bill ajoutait au budget de nouveaux impôts, un sur le papier marbré, un sur les carrosses de louage fixés au nombre de huit cents dans Londres et taxés cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats, procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tête par an, un sur les peaux tannées, «nonobstant, disait le préambule, les doléances des artisans en cuir», un sur le savon, «nonobstant les réclamations de la ville d’Exeter et du Devonshire où l’on fabrique quantité de serge et de drap», un sur le vin, de quatre schellings par barrique, un sur la farine, un sur l’orge et le houblon, et renouvellement pour quatre ans, _les besoins de l’état_, disait le préambule, _devant passer avant les remontrances du commerce_, l’impôt du tonnage, variant de six livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d’occident à dix-huit cents livres pour ceux venant d’orient Enfin le bill, déclarant insuffisante la capitation ordinaire déjà levée pour l’année courante, s’achevait par une surtaxe générale sur tout le royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par tête de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prêter les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la taxe. Le cinquième bill faisait défense d’admettre à l’hôpital aucun malade s’il ne déposait en entrant une livre sterling pour payer, en cas de mort, son enterrement. Les trois derniers bills, comme les deux premiers, furent, l’un après l’autre, sanctionnés et faits lois par une salutation au trône et par les quatre mots du sous-clerc «la reine le veut» dits, par-dessus l’épaule, aux communes.

Puis le sous-clerc se remit à genoux devant le quatrième sac de laine, et le lord-chancelier dit:

--Soit fait comme il est désiré.

Ceci terminait la séance royale.

Le speaker, courbé en deux devant le chancelier, descendit à reculons de l’escabeau, en rangeant sa robe derrière lui; ceux des communes s’inclinèrent jusqu’à terre, et, pendant que la chambre haute reprenait, sans faire attention à toutes ces révérences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s’en alla.

VII

LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS

Les portes se refermèrent; l’huissier de la verge noire rentra; les lords commissaires quittèrent le banc d’état et vinrent s’asseoir en tête du banc des ducs, aux places de leurs charges, et le lord-chancelier prit la parole:

--Milords, la délibération de la chambre étant depuis plusieurs jours sur le bill qui propose d’augmenter de cent mille livres sterling la provision annuelle de son altesse royale le prince mari de sa majesté, le débat ayant été épuisé et clos, il va être procédé au vote. Le vote sera pris, selon l’usage, à partir du puîné du banc des barons. Chaque lord, à l’appel de son nom, se lèvera et répondra _content_ ou _non content_, et sera libre d’exposer ses motifs de vote, s’il le juge à propos. Clerc, appelez le vote.

Le clerc du parlement, debout, ouvrit un large in-folio exhaussé sur un pupitre doré, qui était le Livre de la Pairie.

Le puîné de la chambre à cette époque était lord John Hervey, créé baron et pair en 1703, duquel sont issus les marquis de Bristol.

Le clerc appela:

--Milord John, baron Hervey.

Un vieillard en perruque blonde se leva et dit:

--Content.

Puis se rassit.

Le sous-clerc enregistra le vote.

Le clerc continua:

--Milord Francis Seymour, baron Conway de Kiltultagh.

--Content, murmura en se soulevant à demi un élégant jeune homme à figure de page, qui ne se doutait point qu’il était le grand-père des marquis d’Hertford.

--Milord John Leveson, baron Gower, reprit le clerc.

Ce baron, d’où devaient sortir les ducs de Sutherland, se leva et dit en se rasseyant:

--Content.

Le clerc poursuivit:

--Milord Heneage Finch, baron Guernesey.

L’aïeul des comtes d’Aylesford, non moins jeune et non moins élégant que l’ancêtre des marquis d’Hertford, justifia sa devise _Aperto vivere voto_ par la hauteur de son consentement.

--Content, cria-t-il.

Pendant qu’il se rasseyait, le clerc appelait le cinquième baron:

--Milord John, baron Granville.

--Content, répondit, tout de suite levé et rassis, lord Granville de Potheridge, dont la pairie sans avenir devait s’éteindre en 1709.

Le clerc passa au sixième.

--Milord Charles Mountague, baron Halifax.

--Content, dit lord Halifax, porteur d’un titre sous lequel s’était éteint le nom de Saville et devait s’éteindre le nom de Mountague. Mountague est distinct de Montagu et de Mountacute.

Et lord Halifax ajouta:

--Le prince Georges a une dotation comme mari de sa majesté; il en a une autre comme prince de Danemark, une autre comme duc de Cumberland, et une autre comme lord haut-amiral d’Angleterre et d’Irlande, mais il n’en a point comme généralissime. C’est là une injustice. Il faut faire cesser ce désordre, dans l’intérêt du peuple anglais.

Puis lord Halifax fit l’éloge de la religion chrétienne, blâma le papisme, et vota le subside.

Lord Halifax rassis, le clerc repartit:

--Milord Christoph, baron Barnard.

Lord Barnard, de qui devaient naître les ducs de Cleveland, se leva à l’appel de son nom.

--Content.

Et il mit quelque lenteur à se rasseoir, ayant un rabat de dentelle qui valait la peine d’être remarqué. C’était du reste un digne gentilhomme et un vaillant officier que lord Barnard.

Tandis que lord Barnard se rasseyait, le clerc, qui lisait de routine, eut quelque hésitation. Il raffermit ses lunettes et se pencha sur le registre avec un redoublement d’attention, puis, redressant la tête, il dit:

--Milord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville.

Gwynplaine se leva:

--Non content, dit-il.

Toutes les têtes se tournèrent. Gwynplaine était debout. Les gerbes de chandelles placées des deux côtés du trône éclairaient vivement sa face, et la faisaient saillir dans la vaste salle obscure avec le relief qu’aurait un masque sur un fond de fumée.

Gwynplaine avait fait sur lui cet effort qui, on s’en souvient, lui était, à la rigueur, possible. Par une concentration de volonté égale à celle qu’il faudrait pour dompter un tigre, il avait réussi à ramener pour un moment au sérieux le fatal rictus de son visage. Pour l’instant, il ne riait pas. Cela ne pouvait durer longtemps; les désobéissances à ce qui est notre loi, ou notre fatalité, sont courtes; parfois l’eau de la mer résiste à la gravitation, s’enfle en trombe et fait une montagne, mais à la condition de retomber. Cette lutte était celle de Gwynplaine. Pour une minute qu’il sentait solennelle, par une prodigieuse intensité de volonté, mais pour pas beaucoup plus de temps qu’un éclair, il avait jeté sur son front le sombre voile de son âme; il tenait en suspens son incurable rire; de cette face qu’on lui avait sculptée, il avait retiré la joie. Il n’était plus qu’effrayant.

--Qu’est cet homme? ce fut le cri.