Part 32
Un homme conduit au magistrat par les gens de police étant, après tout, un événement fort vulgaire, et chacun ayant ses affaires, les curieux s’étaient dispersés. Il n’était resté, sur la piste de Gwynplaine, qu’Ursus.
On passa devant les deux chapelles, qui se faisaient face, des Recreative Religionists et de la Ligue Halleluiah, deux sectes d’alors qui subsistent encore aujourd’hui.
Puis le cortège serpenta de ruelle en ruelle, choisissant de préférence les roads non encore bâtis, les rows où poussait l’herbe et les lànes déserts, et fit force zigzags.
Enfin il s’arrêta.
On était dans une ruette exiguë. Pas de maisons, si ce n’est à l’entrée deux ou trois masures. Cette ruette était composée de deux murs, l’un à gauche, bas; l’autre à droite, haut. La muraille haute était noire et maçonnée à la saxonne, avec des créneaux, des scorpions et des carrés de grosses grilles sur des soupiraux étroits. Aucune fenêtre; ça et là seulement des fentes, qui étaient d’anciennes embrasures de pierriers et d’archegayes. On voyait, au pied de ce grand mur, comme le trou au bas de la ratière, un tout petit guichet, très surbaissé.
Ce guichet, emboîté dans un lourd plein cintre de pierre, avait un judas grillé, un marteau massif, une large serrure, des gonds noueux et robustes, un enchevêtrement de clous, une cuirasse de plaques et de peintures, et était fait de fer plus que de bois.
Personne dans la ruette. Pas de boutiques, pas de passants. Mais on entendait tout près un bruit continu comme si la ruette eût été parallèle à un torrent. C’était un vacarme de voix et de voitures. Il était probable qu’il y avait de l’autre côté de l’édifice noir une grande rue, sans doute la rue principale de Southwark, laquelle se reliait d’un bout à la route de Cantorbéry et de l’autre bout au pont de Londres.
Dans toute la longueur de la ruette un guetteur, en dehors du cortége enveloppant Gwynplaine, n’eût vu d’autre face humaine que le blême profil d’Ursus, risqué et à demi avancé dans la pénombre d’un coin de mur, regardant et ayant peur de voir. Il s’était posté dans le repli que faisait un zigzag de la rue.
L’escouade se groupa devant le guichet.
Gwynplaine était au centre, mais avait maintenant derrière lui le wapentake et son bâton de fer.
Le justicier-quorum leva le marteau et frappa trois coups.
Le judas s’ouvrit.
Le justicier-quorum dit:
--De par sa majesté.
La pesante porte de chêne et de fer tourna sur ses gonds, et une ouverture livide et froide s’offrit, pareille à une bouche d’antre. Une voûte hideuse se prolongeait dans l’ombre.
Ursus vit Gwynplaine disparaître là-dessous.
V
MAUVAIS LIEU
Le wapentake entra après Gwynplaine.
Puis le justicier-quorum.
Puis toute l’escouade.
Le guichet se referma.
La pesante porte revint s’appliquer hermétiquement sur ses chambranles de pierre sans qu’on vît qui l’avait ouverte ni qui la refermait. Il semblait que les verrous rentrassent d’eux-mêmes dans leurs alvéoles. Quelques-uns de ces mécanismes inventés par l’antique intimidation existent encore dans les très vieilles maisons de force. Porte dont on ne voyait pas le portier. Cela faisait ressembler le seuil de la prison au seuil de la tombe.
Ce guichet était la porte basse de la geôle de Southwark.
Rien dans cet édifice vermoulu et revêche ne démentait la mine discourtoise propre à une prison.
Un temple paien, construit par les vieux cattieuchlans pour les Mogons qui sont d’anciens dieux anglais, devenu palais pour Ethelulfe et forteresse pour saint Edouard, puis élevé à la dignité de prison en 1199 par Jean sans Terre, c’était là la geôle de Southwark. Cette geôle, d’abord traversée par une rue, comme Chenonceaux l’est par une rivière, avait été pendant un siècle ou deux une _gate_, c’est-à-dire une porte de faubourg; puis on avait muré le passage. Il reste en Angleterre quelques prisons de ce genre; ainsi, à Londres, Newgate; à Cantorbéry, Westgate; à Edimbourg, Canongate. En France la Bastille a d’abord été une porte.
Presque toutes les geôles d’Angleterre offraient le même aspect, grand mur au dehors, au dedans une ruche de cachots. Rien de funèbre comme ces gothiques prisons où l’araignée et la justice tendaient leurs toiles, et où John Howard, ce rayon, n’avait pas encore pénétré. Toutes, comme l’antique géhenne de Bruxelles, eussent pu être appelées Treurenberg, _maison des pleurs_.
On éprouvait, en présence de ces constructions inclémentes et sauvages, la même angoisse que ressentaient les navigateurs antiques devant les enfers d’esclaves dont parle Plaute, îles ferricrépitantes, _ferricrepiditae insulae_, lorsqu’ils passaient assez près pour entendre le bruit des chaînes.
La geôle de Southwark, ancien lieu d’exorcismes et de tourments, avait d abord eu pour spécialité les sorciers, ainsi que l’indiquaient ces deux vers gravés sur une pierre fruste au-dessus du guichet:
Sunt arreptitii vexati daemone multo. Est energumenus quem daemon possidet unus.[1]
[1] Dans le démoniaque un enfer se démène. Avec un simple diable, on n’est qu’énergumène.
Vers qui fixent la nuance délicate entre le démoniaque et l’énergumène.
Au-dessus de cette inscription était clouée à plat contre le mur, signe de haute justice, une échelle de pierre, laquelle avait été de bois jadis, mais changée en pierre par l’enfouissement dans la terre pétrifiante du lieu nommé Aspley-Gowis, près l’abbaye de Woburn.
La prison de Southwark, aujourd’hui démolie, donnait sur deux rues, auxquelles, comme _gate_, elle avait autrefois servi de communication, et avait deux portes; sur la grande rue, la porte d’apparat, destinée aux autorités, et, sur la ruette, la porte de souffrance, destinée au reste des vivants. Et aux trépassés aussi; car lorsqu’il mourait un prisonnier dans la geôle, c’était par là que le cadavre sortait. Une libération comme une autre.
La mort, c’est l’élargissement dans l’infini.
C’est par l’entrée de souffrance que Gwynplaine venait d’être introduit dans la prison.
La ruette, nous l’avons dit, n’était autre chose qu’un petit chemin caillouté, serré entre deux murs se faisant face. Il y a en ce genre à Bruxelles le passage dit: _Rue d’une personne_. Les deux murs étaient inégaux; le haut mur était la prison, le mur bas était le cimetière. Ce mur bas, clôture du pourrissoir mortuaire de la geôle, ne dépassait guère la stature d’un homme. Il était percé d’une porte, vis-à-vis le guichet de la geôle. Les morts n’avaient que la peine de traverser la rue. Il suffisait de longer le mur une vingtaine de pas pour entrer au cimetière. Sur la muraille haute était appliquée une échelle patibulaire, en face sur la muraille basse était sculptée une tête de mort. L’un de ces murs n’égayait pas l’autre.
VI
QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS
Quelqu’un qui, en ce moment-là, eût regardé de l’autre côté de la prison, du côté de la façade, eût aperçu la grande rue de Southwark, et eût pu remarquer, en station devant la porte monumentale et officielle de la geôle, une voiture de voyage, reconnaissable à sa «loge de carrosse» qu’on appellerait aujourd’hui cabriolet. Un cercle de curieux entourait cette voiture. Elle était armoriée, et l’on en avait vu descendre un personnage qui était entré dans la prison; probablement un magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre étant souvent nobles et ayant presque toujours «droit d’écuage». En France, blason et robe s’excluaient presque; le duc de Saint-Simon dit en parlant des magistrats: «Les gens de cet état.» En Angleterre un gentilhomme n’était point déshonoré parce qu’il était juge.
Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s’appelle _juge de circuit_, et rien n’était plus simple que de voir dans ce carrosse le véhicule d’un magistrat en tournée. Ce qui était moins simple, c’est que le personnage supposé magistrat était descendu, non de la voiture même, mais de la loge de devant, place qui n’est pas habituellement celle du maître. Autre particularité: on voyageait à cette époque, en Angleterre, de deux façons, par «le carrosse de diligence» à raison d’un shelling tous les cinq milles, et en poste à franc étrier moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon après chaque poste; une voiture de maître, qui se passait la fantaisie de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la voiture arrêtée devant la geôle de Southwark était attelée de quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince. Enfin, ce qui achevait d’exciter et de déconcerter les conjectures, cette voiture était minutieusement fermée. Les panneaux pleins étaient levés. Les vitres étaient bouchées avec des volets; toutes les ouvertures par où l’œil eût pu pénétrer étaient masquées; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors. Du reste, il ne semblait pas qu’il y eût quelqu’un dans cette voiture.
Southwark étant dans le Surrey, c’est au shériff du comté de Surrey que ressortissait la prison de Southwark. Ces juridictions distinctes étaient très fréquentes en Angleterre. Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n’était supposée située dans aucun comté; c’est-à-dire que, légalement, elle était en quelque sorte en l’air. La Tour ne reconnaissait d’autre autorité juridique que son constable, qualifié _custos turris_. La Tour avait sa juridiction, son église, sa cour de justice et son gouvernement à part. L’autorité du _custos_, ou constable, s’étendait hors de Londres sur vingt et un _hamlets_, traduisez: _hameaux_. Comme en Grande-Bretagne les singularités légales se greffent les unes sur les autres, l’office de maître canonnier d’Angleterre relevait de la Tour de Londres.
D’autres habitudes légales semblent plus bizarres encore. Ainsi la cour de l’amirauté anglaise consulte et applique les lois de Rhodes et d’Oleron (île française qui a été anglaise).
Le shériff d’une province était très considérable. Il était toujours écuyer, et quelquefois chevalier. Il était qualifié _spectabilis_ dans les vieilles chartes; «homme à regarder». Titre intermédiaire entre _illustris_ et _clarissimus_, moins que le premier, plus que le second. Les shériffs des comtés étaient jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et après lui Henri VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les shériffs étaient devenus une émanation royale. Tous recevaient leur commission de sa majesté, excepté le shériff du Westmoreland qui était héréditaire, et les shériffs de Londres et de Midlesex qui étaient élus par la livery dans le Commonhall. Les shériffs de Galles et de Chester possédaient de certaines prérogatives fiscales. Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre, mais, usées peu à peu au frottement des mœurs et des idées, elles n’ont plus la même physionomie qu’autrefois. Le shériff du comté avait la fonction d’escorter et de protéger les «juges itinérants». Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son bras droit, le sous-shériff, et son bras gauche, le justicier-quorum. Le justicier-quorum, assisté du bailli de la centaine, qualifié wapentake, appréhendait, interrogeait, et, sous la responsabilité du shériff, emprisonnait, pour être jugés par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, séditieux, vagabonds, et tous gens de félonie. La nuance entre le sous-shériff et le justicier-quorum, dans leur service hiérarchique vis-à-vis du shériff, c’est que le sous-shériff accompagnait, et que le justicier-quorum assistait. Le shériff tenait deux cours, une cour sédentaire et centrale, la County-court, et une cour voyageante, la Shériff-turn. Il représentait ainsi l’unité et l’ubiquité. Il pouvait comme juge se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par un sergent de la coiffe, dit _sergens coifae_, qui est un sergent en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile blanche de Cambrai. Le shériff désencombrait les maisons de justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il avait le droit d’expédier sommairement les prisonniers, ce qui aboutissait soit à leur renvoi, soit à leur pendaison, et ce qui s’appelait «délivrer la geôle», _goal delivery_. Le shériff présentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jurés d’accusation; s’ils l’approuvaient, ils écrivaient dessus: _billa vera_; s’ils le désapprouvaient, ils écrivaient: _ignoramus_; alors l’accusation était annulée et le shériff avait le privilège de déchirer le bill. Si, pendant la délibération, un juré mourait, ce qui, de droit, acquittait l’accusé et le faisait innocent, le shériff, qui avait eu le privilège d’arrêter l’accusé, avait le privilège de le mettre en liberté. Ce qui faisait singulièrement estimer et craindre le shériff, c’est qu’il avait pour charge d’exécuter _tous les ordres de sa majesté_; latitude redoutable. L’arbitraire se loge dans ces rédactions-là. Les officiers qualifiés verdeors, et les coroners faisaient cortège au shériff, et les clercs du marché lui prêtaient main-forte, et il avait une très belle suite de gens à cheval et de livrées. Le shériff, dit Chamberlayne, est «la vie de la Justice, de la Loi et de la Comté».
En Angleterre, une démolition insensible pulvérise et désagrège perpétuellement les lois et les coutumes. De nos jours, insistons-y, ni le shériff, ni le wapentake, ni le justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les pratiquaient en ce temps-là. Il y avait dans l’ancienne Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les attributions mal définies se résolvaient en empiétements, qui seraient impossibles aujourd’hui. La promiscuité de la police et de la justice a cessé. Les noms sont restés, les fonctions se sont modifiées. Nous croyons même que le mot _wapentake_ a changé de sens. Il signifiait une magistrature, maintenant il signifie une division territoriale; il spécifiait le centenier, il spécifie le canton (_centum_).
Du reste, à cette époque, le shériff de comté combinait, avec quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait dans son autorité, à la fois royale et municipale, les deux magistrats qu’on appelait jadis en France Lieutenant civil de Paris et Lieutenant de police. Le lieutenant civil de Paris est assez bien qualifié par cette vieille note de police: «M. le lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que le pillage est toujours pour lui.» (22 juillet 1704.) Quant au lieutenant de police, personnage inquiétant, multiple et vague, il se résume en l’un de ses meilleurs types, René d’Argenson, qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges d’enfer mêlés.
Ces trois juges d’enfer étaient, on l’a vu, à la Bishopsgate de Londres.
VII
FRÉMISSEMENT
Quand Gwynplaine entendit le guichet, grinçant de tous ses verrous, se refermer, il tressaillit. Il lui sembla que cette porte, qui venait de se clore, était la porte de communication de la lumière avec les ténèbres, donnant d’un côté sur le fourmillement terrestre, et de l’autre sur le monde mort, et que maintenant toutes les choses qu’éclaire le soleil étaient derrière lui, qu’il avait franchi la frontière de ce qui est la vie, et qu’il était dehors. Ce fut un profond serrement de cœur. Qu’allait-on faire de lui? Qu’est-ce que tout cela voulait dire?
Où était-il?
Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir. La porte en se fermant l’avait fait momentanément aveugle. Le vasistas était fermé comme la porte. Pas de soupirail, pas de lanterne. C’était une précaution des vieux temps. Il était défendu d’éclairer l’abord intérieur des geôles, afin que les nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque.
Gwynplaine étendit les mains et toucha le mur à sa droite et à sa gauche; il était dans un couloir. Peu à peu, ce jour de cave qui suinte on ne sait d’où et qui flotte dans les lieux obscurs, et auquel s’ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer ça et là un linéament, et le couloir s’ébaucha vaguement devant lui.
Gwynplaine, qui n’avait jamais entrevu les sévérités pénales qu’à travers les grossissements d’Ursus, se sentait saisi par une sorte de main énorme et obscure. Être manié par l’inconnu de la loi, c’est effrayant. On est brave en présence de tout, et l’on se déconcerte en présence de la justice. Pourquoi? c’est que la justice de l’homme n’est que crépusculaire, et que le juge s’y meut à tâtons. Gwynplaine se rappelait ce qu’Ursus lui avait dit de la nécessité du silence; il voulait revoir Dea; il y avait dans sa situation on ne sait quoi de discrétionnaire qu’il ne voulait pas irriter. Parfois vouloir éclaircir, c’est empirer. Pourtant, d’un autre côté, la pesée de cette aventure était si forte qu’il finit par y céder, et qu’il ne put retenir une question.
--Messieurs, demanda-t-il, où me conduisez-vous?
On ne lui répondit pas.
C’était la loi des prises de corps silencieuses, et le texte normand est formel: _A silentiariis ostio proepositis introducti sunt._
Ce silence glaça Gwynplaine. Jusque-là il s’était cru fort; il se suffisait; se suffire, c’est être puissant. Il avait vécu isolé, s’imaginant qu’être isolé, c’est être inexpugnable. Et voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la hideuse force collective. De quelle façon se débattre avec cet anonyme horrible, la loi? Il défaillait sous l’énigme. Une peur d’une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure. Et puis il n’avait pas dormi, il n’avait pas mangé; à peine avait-il trempé ses lèvres dans une tasse de thé. Il avait eu toute la nuit une sorte de délire, et il lui restait de la fièvre. Il avait soif, il avait faim peut-être. L’estomac mécontent dérange tout. Depuis la veille, il était assailli d’incidents. Les émotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l’ouragan, la voile serait chiffon. Mais cette faiblesse profonde du haillon que le vent gonfle jusqu’à ce qu’il le déchire, il la sentait en lui. Il sentait venir l’affaissement. Allait-il tomber sans connaissance sur le pavé? Se trouver mal, c’est la ressource de la femme et l’humiliation de l’homme. Il se roidissait, mais il tremblait.
Il avait la sensation de quelqu’un qui perd pied.
VIII
GÉMISSEMENT
On se mit en marche.
On avança dans le couloir.
Aucun greffe préalable. Aucun bureau avec registres. Les prisons de ce temps-là n’étaient point paperassières. Elles se contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi. Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.
Le cortège avait dû s’allonger et prendre la forme du corridor. On marchait presque un à un; d’abord le wapentake, ensuite Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police, avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine comme un tampon. Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine touchait le mur de ses deux coudes; la voûte en caillou noyé de ciment avait d’intervalle en intervalle des voussures de granit en saillie faisant étranglement; il fallait baisser le front pour passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eût été forcée de marcher lentement; ce boyau faisait des détours; toutes les entrailles sont tortueuses, celles d’une prison comme celles d’un homme; ça et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, des coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles, laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-là plongeant. On arriva à une porte fermée, elle s’ouvrit, on passa, elle se referma. Puis on rencontra une deuxième porte, qui livra passage, puis une troisième, qui tourna de même sur ses gonds. Ces portes s’ouvraient et se refermaient comme toutes seules. On ne voyait personne. En même temps que le couloir se rétrécissait, la voûte s’abaissait, et l’on en était à ne plus pouvoir marcher que la tête courbée. Le mur suintait; il tombait de la voûte des gouttes d’eau; le dallage qui pavait le corridor avait la viscosité d’un intestin. L’espèce de pâleur diffuse qui tenait lieu de clarté devenait de plus en plus opaque; l’air manquait. Ce qu’il y avait de singulièrement lugubre, c’est que cela descendait.
Il fallait y faire attention pour s’apercevoir qu’on descendait. Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des pentes insensibles.
Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible.
Combien de temps marcha-t-on ainsi? Gwynplaine n’eût pu le dire.
Passées à ce laminoir, l’angoisse, les minutes s’allongent démesurément.
Subitement on fit halte.
L’obscurité était épaisse.
Il y avait un certain élargissement du corridor.
Gwynplaine entendit tout près de lui un bruit dont le gong chinois pourrait seul donner une idée; quelque chose comme un coup frappé sur le diaphragme de l’abîme.
C’était le wapentake qui venait de heurter de son bâton une lame de fer.
Cette lame était une porte.
Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lève et s’abat. A peu près comme une herse.
Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré.
C’était la lame qui venait de se hisser dans une fente de la voûte de la façon dont se lève le panneau d’une souricière.
Une ouverture s’était faite.
Ce jour n’était pas du jour; c’était de la lueur. Mais, pour la prunelle très dilatée de Gwynplaine, cette clarté pâle et brusque fut d’abord comme le choc d’un éclair.
Il fut quelque temps avant de rien voir. Discerner dans l’éblouissement est aussi difficile que dans la nuit.
Puis, par degrés, sa pupille se proportionna à la lumière comme elle s’était proportionnée à l’obscurité; il finit par distinguer; la clarté, qui lui avait d’abord paru trop vive, s’apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son regard dans l’ouverture béante devant lui, et ce qu’il aperçut était effroyable.
A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, étroites, frustes, presque à pic, sans rampe à droite ni à gauche, sorte de crête de pierre pareille à un pan de mur biseauté en escalier, entraient et s’enfonçaient dans une cave très creuse. Elles allaient jusqu’en bas.
Cette cave était ronde, à voûte ogive en arc rampant, à cause du défaut de niveau des impostes, dislocation propre à tous les souterrains sur lesquels se sont tassés de très lourds édifices.
L’espèce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer venait de démasquer et à laquelle aboutissait l’escalier était entaillée dans la voûte, de sorte que de cette hauteur l’œil plongeait dans la cave comme dans un puits.
La cave était vaste, et, si c’était le fond d’un puits, c’était le fond d’un puits cyclopéen. L’idée qu’éveillé l’ancien mot «cul de basse-fosse» ne pouvait s’appliquer à cette cave qu’à la condition de se figurer une fosse à lions ou à tigres.
La cave n’était pas dallée ni pavée. Elle avait pour sol la terre mouillée et froide des lieux profonds.
Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures en se rejoignant à l’intérieur du porche dessinaient à peu près le dedans d’une mitre. Ce porche, pareil aux pinacles sous lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu’à la voûte et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si l’on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de tous les côtés, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.
A la clef de voûte du porche pendait une lanterne de cuivre, ronde et grillée comme une fenêtre de prison. Cette lanterne jetait autour d’elle, sur les piliers, sur les voûtes et sur le mur circulaire entrevu vaguement en arrière des piliers, une clarté blafarde, coupée de barres d’ombre.
C’était cette clarté qui avait d’abord ébloui Gwynplaine. Maintenant ce n’était plus pour lui qu’une rougeur presque confuse.
Pas d’autre jour dans cette cave. Ni fenêtre, ni porte, ni soupirail.