Part 31
Qui n’a pas vu, après l’ouragan, le sourire immédiat de la mer, ne peut se rendre compte de ces apaisements-là. Rien ne se calme plus vite que les gouffres. Cela tient à leur facilité d’engloutissement. Ainsi est le cœur humain. Pas toujours, pourtant.
Dea n’avait qu’à se montrer, toute la lumière qui était en Gwynplaine sortait et allait à elle, et il n’y avait plus derrière Gwynplaine ébloui qu’une fuite de fantômes. Quelle pacificatrice que l’adoration!
Quelques instants après, tous deux étaient assis l’un devant l’autre, Ursus entre eux, Homo à leurs pieds. La théière, sous laquelle flambait une petite lampe, était sur la table. Fibi et Vinos étaient dehors et vaquaient au service.
Le déjeuner, comme le souper, se faisait dans le compartiment du centre. De la façon dont la table très étroite était placée, Dea tournait le dos à la baie de la cloison qui répondait à la porte d’entrée de la Green-Box.
Leurs genoux se touchaient. Gwynplaine versait le thé à Dea.
Dea soufflait gracieusement sur sa tasse. Tout à coup, elle éternua. Il y avait en ce moment-là, audessus de la flamme de la lampe, une fumée qui se dissipait, et quelque chose comme du papier qui tombait en cendre. Cette fumée avait fait éternuer Dea.
--Qu’est cela? demanda-t-elle.
--Rien, répondit Gwynplaine.
Et il se mit à sourire.
Il venait de brûler la lettre de la duchesse.
L’ange gardien de la femme aimée, c’est la conscience de l’homme qui aime.
Cette lettre de moins sur lui le soulagea étrangement, et Gwynplaine sentit son honnêteté comme l’aigle sent ses ailes.
Il lui sembla qu’avec cette fumée la tentation s’en allait, et qu’en même temps que ce papier, la duchesse tombait en cendre.
Tout en mêlant leurs tasses, buvant l’un après l’autre dans la même, ils parlaient. Babil d’amoureux, caquetage de moineaux. Enfantillages dignes de la Mère l’Oie et d’Homère. Deux cœurs qui s’aiment, n’allez pas chercher plus loin la poésie; et deux baisers qui dialoguent, n’allez pas chercher plus loin la musique.
--Sais-tu une chose?
--Non.
--Gwynplaine, j’ai rêvé que nous étions des bêtes, et que nous avions des ailes.
--Ailes, cela veut dire oiseaux, murmura Gwynplaine.
--Bêtes, cela veut dire anges, grommela Ursus.
La causerie continuait.
--Si tu n’existais pas, Gwynplaine...
--Eh bien?
--C’est qu’il n’y aurait pas de bon Dieu.
--Le thé est trop chaud. Tu vas te brûler, Dea.
--Souffle sur ma tasse.
--Que tu es belle ce matin!
--Figure-toi qu’il y a toutes sortes de choses que je veux te dire.
--Dis.
--Je t’aime!
--Je t’adore!
Et Ursus faisait cet aparté:
--Par le ciel, voilà d’honnêtes gens.
Quand on s’aime, ce qui est exquis, ce sont les silences. Il se fait comme des amas d’amour, qui éclatent ensuite doucement.
Il y eut une pause après laquelle Dea s’écria:
--Si tu savais! le soir, quand nous jouons la pièce, à l’instant où ma main touche ton front...--Oh! tu as une noble tête, Gwynplaine!--... à l’instant où je sens tes cheveux sous mes doigts, c’est un frisson, j’ai une joie du ciel, je me dis: Dans tout ce monde de noirceur qui m’enveloppe, dans cet univers de solitude, dans cet immense écroulement obscur où je suis, dans cet effrayant tremblement de moi et de tout, j’ai un point d’appui, le voilà. C’est lui.--C’est toi.
--Oh! tu m’aimes, dit Gwynplaine. Moi aussi je n’ai que toi sur la terre. Tu es tout pour moi. Dea, que veux-tu que je fasse? Désires-tu quelque chose? que te faut-il?
Dea répondit:
--Je ne sais pas. Je suis heureuse.
--Oh! reprit Gwynplaine, nous sommes heureux!
Ursus éleva la voix sévèrement:
--Ah! vous êtes heureux. C’est une contravention. Je vous ai déjà avertis. Ah! vous êtes heureux! Alors, tâchez qu’on ne vous voie pas. Tenez le moins de place possible. Ça doit se fourrer dans des trous, le bonheur. Faites-vous encore plus petits que vous n’êtes, si vous pouvez. Dieu mesure la grandeur du bonheur à la petitesse des heureux. Les gens contents doivent se cacher comme des malfaiteurs. Ah! vous rayonnez, méchants vers luisants que vous êtes, morbleu, on vous marchera dessus, et l’on fera bien. Qu’est-ce que c’est que toutes ces mamours-là? Je ne suis pas une duègne, moi, dont l’état est de regarder les amoureux se becqueter. Vous me fatiguez, à la fin! Allez au diable!
Et sentant que son accent revêche mollissait jusqu’à l’attendrissement, il noya cette émotion dans un fort souffle de bougonnement.
--Père, dit Dea, comme vous faites votre grosse voix!
--C’est que je n’aime pas qu’on soit trop heureux, répondit Ursus.
Ici Homo fit écho à Ursus. On entendit un grondement sous les pieds des amoureux.
Ursus se pencha et mit la main sur le crâne d’Homo.
--C’est cela, toi aussi, tu es de mauvaise humeur. Tu grognes. Tu hérisses ta mèche sur ta caboche de loup. Tu n’aimes pas les amourettes. C’est que tu es sage. C’est égal, tais-toi. Tu as parlé, tu as dit ton avis, soit; maintenant silence.
Le loup gronda de nouveau.
Ursus le regarda sous la table.
--Paix donc, Homo! Allons, n’insiste pas, philosophe!
Mais le loup se dressa et montra les dents du côté de la porte.
--Qu’est-ce que tu as donc? dit Ursus.
Et il empoigna Homo par la peau du cou.
Dea, inattentive aux grincements du loup, toute à sa pensée, et savourant en elle-même le son de voix de Gwynplaine, se taisait, dans cette sorte d’extase propre aux aveugles, qui semble parfois leur donner intérieurement un chant à écouter et leur remplacer par on ne sait quelle musique idéale la lumière qui leur manque. La cécité est un souterrain d’où l’on entend la profonde harmonie éternelle.
Pendant qu’Ursus, apostrophant Homo, baissait le front, Gwynplaine avait levé les yeux.
Il allait boire une tasse de thé, et ne la but pas; il la posa sur la table avec la lenteur d’un ressort qui se détend, ses doigts restèrent ouverts, et il demeura immobile, l’œil fixe, ne respirant plus.
Un homme était debout derrière Dea, dans l’encadrement de la porte.
Cet homme était vêtu de noir avec une cape de justice. Il avait une perruque jusqu’aux sourcils, et il tenait à la main un bâton de fer sculpté en couronne aux deux bouts.
Ce bâton était court et massif.
Qu’on se figure Méduse passant sa tête entre deux branches du paradis.
Ursus, qui avait senti la commotion d’un nouveau venu et qui avait dressé la tête sans lâcher Homo, reconnut ce personnage redoutable.
Il eut un tremblement de la tête aux pieds.
Il dit bas à l’oreille de Gwynplaine:
--C’est le wapentake.
Gwynplaine se souvint.
Une parole de surprise allait lui échapper. Il la retint.
Le bâton de fer terminé en couronne aux deux extrémités était l’iron-weapon.
C’était de l’iron-weapon, sur lequel les officiers de justice urbaine prêtaient serment en entrant en charge, que les anciens wapentakes de la police anglaise tiraient leur qualification.
Au delà de l’homme à la perruque, dans la pénombre, on entrevoyait l’hôtelier consterné.
L’homme, sans dire une parole, et personnifiant cette _muta Themis_ des vieilles chartes, abaissa son bras droit par-dessus Dea rayonnante, et toucha du bâton de fer l’épaule de Gwynplaine, pendant que, du pouce de sa main gauche, il montrait derrière lui la porte de la Green-Box. Ce double geste, d’autant plus impérieux qu’il était silencieux, voulait dire: Suivez-moi.
_Pro signo exeundi, sursum trahe_, dit le cartulaire normand.
L’individu sur lequel venait se poser l’iron-weapon n’avait d’autre droit que le droit d’obéir. Nulle réplique à cet ordre muet. Les rudes pénalités anglaises menaçaient le réfractaire.
Sous ce rigide attouchement de la loi, Gwynplaine eut une secousse, puis fut comme pétrifié.
Au lieu d’être simplement effleuré du bâton de fer sur l’épaule, il en eût été violemment frappé sur la tête, qu’il n’eût pas été plus étourdi. Il se voyait sommé de suivre l’officier de police. Mais pourquoi? Il ne comprenait pas.
Ursus, jeté lui aussi de son côté dans un trouble poignant, entrevoyait quelque chose d’assez distinct. Il songeait aux bateleurs et aux prédicateurs, ses concurrents, à la Green-Box dénoncée, au loup, ce délinquant, à son propre démêlé avec les trois inquisitions de Bishops’gate; et qui sait? peut-être, mais ceci était effrayant, aux bavardages malséants et factieux de Gwynplaine touchant l’autorité royale. Il tremblait profondément.
Dea souriait.
Ni Gwynplaine, ni Ursus ne prononcèrent une parole. Tous deux eurent la même pensée: ne pas inquiéter Dea. Le loup l’eut peut-être aussi, car il cessa de gronder. Il est vrai qu’Ursus ne le lâchait point.
D’ailleurs Homo, dans l’occasion, avait ses prudences. Qui n’a remarqué certaines anxiétés intelligentes des animaux?
Peut-être, dans la mesure de ce qu’un loup peut comprendre des hommes, se sentait-il proscrit.
Gwynplaine se leva.
Aucune résistance n’était possible, Gwynplaine le savait, il se rappelait les paroles d’Ursus, et aucune question n’était faisable.
Il demeura debout devant le wapentake.
Le wapentake lui retira le weapon de dessus l’épaule, et ramena à lui le bâton de fer qu’il tint droit dans la posture du commandement, attitude de police comprise alors de tout le peuple, et qui intimait l’ordre que voici:
--Que cet homme me suive, et personne autre. Restez tous où vous êtes. Silence.
Pas de curieux. La police a, de tout temps, eu le goût de ces clôtures-là.
Ce genre de saisie était qualifié «séquestre de la personne».
Le wapentake, d’un seul mouvement, et comme une pièce mécanique qui pivote sur elle-même, tourna le dos et se dirigea d’un pas magistral et grave vers l’issue de la Green-Box.
Gwynplaine regarda Ursus.
Ursus eut cette pantomime composée d’un haussement d’épaules, des deux coudes aux hanches avec les mains écartées, et des sourcils froncés en chevrons, laquelle signifie: soumission à l’inconnu.
Gwynplaine regarda Dea. Elle songeait. Elle continuait de sourire.
Il posa l’extrémité de ses doigts sur ses lèvres, et lui envoya un inexprimable baiser.
Ursus, soulagé d’une certaine quantité de terreur par le dos tourné du wapentake, saisit ce moment pour glisser dans l’oreille de Gwynplaine ce murmure:
--Sur ta vie, ne parle pas avant qu’on t’interroge!
Gwynplaine, avec ce soin de ne pas faire de bruit qu’on a dans la chambre d’un malade, décrocha de la cloison son chapeau et son manteau, s’enveloppa du manteau jusqu’aux yeux, et se rabattit le chapeau sur le front; ne s’étant pas couché, il avait encore ses vêtements de travail et au cou son esclavine de cuir; il regarda encore une fois Dea; le wapentake, arrivé à la porte extérieure de la Green-Box, éleva son bâton et commença à descendre le petit escalier de sortie; alors Gwynplaine se mit en marche comme si cet homme le tirait avec une chaîne invisible; Ursus regarda Gwynplaine sortir de la Green-Box; le loup, à ce moment-là, ébaucha un grondement plaintif, mais Ursus le tint en respect, et lui dit tout bas: Il va revenir.
Dans la cour, maître Nicless, d’un geste servile et impérieux, refoulait les cris d’effarement dans les bouches de Vinos et de Fibi qui considéraient avec détresse Gwynplaine emmené, et les vêtements couleur deuil et le bâton de fer du wapentake.
Deux pétrifications, c’étaient ces deux filles. Elles avaient des attitudes de stalactites.
Govicum, abasourdi, écarquillait sa face dans une fenêtre entre baillée.
Le wapentake précédait Gwynplaine de quelques pas sans se retourner et sans le regarder, avec cette tranquillité glaciale que donne la certitude d’être la loi.
Tous deux, dans un silence de sépulcre, franchirent la cour, traversèrent la salle obscure du cabaret et débouchèrent sur la place. Il y avait là quelques passants groupés devant la porte de l’auberge, et le justicier-quorum à la tête d’une escouade de police. Ces curieux, stupéfaits, et sans souffler mot, s’écartèrent et se rangèrent avec la discipline anglaise devant le bâton du constable; le wapentake prit la direction des petites rues, dites alors Little Strand, qui longeaient la Tamise; et Gwynplaine, ayant à sa droite et à sa gauche les gens du justicier-quorum alignés en double haie, pâle, sans un geste, sans autre mouvement que les pas qu’il faisait, couvert de son manteau ainsi que d’un suaire, s’éloigna lentement de l’inn, marchant muet derrière l’homme taciturne, comme une statue qui suit un spectre.
III
LEX, REX, FEX
L’arrestation sans explication, qui étonnerait fort un anglais d’aujourd’hui, était un procédé de police fort usité alors dans la Grande-Bretagne. On y eut recours, particulièrement pour les choses délicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de cachet, et en dépit de l’_habeas corpus_, jusque sous Georges II, et une des accusations dont Walpole eut à se défendre, ce fut d’avoir fait ou laissé arrêter Neuhoff de cette façon. L’accusation était probablement peu fondée, car Neuhoff, roi de Corse, fut incarcéré par ses créanciers.
Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en Allemagne avait fort usé, étaient admises par la coutume germanique qui régit une moitié des vieilles lois anglaises, et recommandées, en certain cas, par la coutume normande qui régit l’autre moitié. Le maître de police du palais de Justinien s’appelait «le silentiaire impérial», _silentiarius imperialis_. Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de corps, s’appuyaient sur de nombreux textes normands:--_Canes latrant, sergentes silent_.--_Sergenter agere, ici est tacere_.--Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:--_Facit imperator silentium._--Ils citaient la charte du roi Philippe, de 1307:--_Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes, sergentare valeant_.--Ils citaient les statuts de Henri Ier d’Angleterre, chapitre LIII:--_Surge signa jussus. Taciturnior esto. Hoc est esse in captione regis_.--Ils se prévalaient spécialement de cette prescription considérée comme faisant partie des antiques franchises féodales de l’Angleterre:--«Sous les viscomtes sont les serjans de l’espée, lesquels doivent justicier vertueusement à l’espée tous ceux qui suient malveses compagnies, gens diffamez d’aucuns crimes, et gens fuitis et forbannis..... et les doivent si vigoureusement et si discrètement appréhender, que la bonne gent qui sont paisibles soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient espoantés.» Être arrêté de la sorte, c’était être saisi «ô le glaive de l’espée» (_Vetus Consuetudo Normanniae_, MS. I. part. Sect. I, cap. II). Les jurisconsultes invoquaient en outre, _in Charta Ludovici Hutini pro normannis_, le chapitre _servientes spathae_. Les _servientes spathae_, dans l’approche graduelle de la basse latinité jusqu’à nos idiomes, sont devenus _sergentes spadae_.
Les arrestations silencieuses étaient le contraire de la clameur de haro, et indiquaient qu’il convenait de se taire jusqu’à ce que de certaines obscurités fussent éclaircies.
Elles signifiaient: Questions réservées.
Elles indiquaient, dans l’opération de police, une certaine quantité de raison d’état.
Le terme de droit _private_, qui veut dire _à huis clos_, s’appliquait à ce genre d’arrestations.
C’est de cette manière qu’Edouard III avait, selon quelques annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mère Isabelle de France. Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un siège dans sa ville avant d’être pris.
Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode «d’attraire les gens».
Cromwell l’employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec cette précaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte d’Ormond, fut arrêté dans Kilmacaugh.
Ces prises de corps par le simple geste de justice représentaient plutôt le mandat de comparution que le mandat d’arrêt.
Elles n’étaient parfois qu’un procédé d’information, et impliquaient même, par le silence imposé à tous, un certain ménagement pour la personne saisie.
Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles étaient particulièrement terrifiantes.
L’Angleterre, qu’on ne l’oublie pas, n’était pas en 1705, ni même beaucoup plus tard, ce qu’elle est de nos jours. L’ensemble était très confus et parfois très oppressif; Daniel de Foë, qui avait tâté du pilori, caractérise quelque part l’ordre social anglais par ces mots: «les mains de fer de la loi». Il n’y avait pas seulement la loi, il y avait l’arbitraire. Qu’on se rappelle Steele chassé du parlement, Locke chassé de sa chaire; Hobbes et Gibbon, forcés de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley persécutés; John Wilkes mis à la Tour. Qu’on énumère, le compte sera long, les victimes du statut _seditious libel_. L’inquisition avait un peu fusé par toute l’Europe; ses pratiques de police faisaient école. Un attentat monstrueux à tous les droits était possible en Angleterre; qu’on se souvienne du _Gazetier cuirassé_. En plein dix-huitième siècle, Louis XV faisait enlever dans Piccadilly les écrivains qui lui déplaisaient. Il est vrai que Georges III empoignait en France le prétendant au beau milieu de la salle de l’Opéra. C’étaient deux bras très longs; celui du roi de France allait jusque dans Londres, et celui du roi d’Angleterre jusque dans Paris. Telles étaient les libertés.
Ajoutons qu’on exécutait volontiers les gens dans l’intérieur des prisons; escamotage mêlé au supplice; expédient hideux, auquel l’Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le singulier spectacle d’un grand peuple qui, voulant améliorer, choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d’un côté le passé, de l’autre le progrès, se trompe de visage, et prend la nuit pour le jour.
IV
URSUS ESPIONNE LA POLICE
Ainsi que nous l’avons dit, selon les très rigides lois de la police d’alors, la sommation de suivre le wapentake, adressée à un individu, impliquait pour toute autre personne présente le commandement de ne point bouger.
Quelques curieux pourtant s’obstinèrent, et accompagnèrent de loin le cortège qui emmenait Gwynplaine.
Ursus fut du nombre.
Ursus avait été pétrifié autant qu’on a le droit de l’être. Mais Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante et par les méchancetés de l’inattendu, avait, comme un navire de guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille tout l’équipage, c’est-à-dire toute l’intelligence.
Il se dépêcha de n’être plus pétrifié, et se mit à réfléchir. Il ne s’agit pas d’être ému, il s’agit de faire face.
Faire face à l’incident, c’est le devoir de quiconque n’est pas imbécile.
Ne pas chercher à comprendre, mais agir. Tout de suite. Ursus s’interrogea.
Qu’y avait-il à faire?
Gwynplaine parti, Ursus se trouvait placé entre deux craintes: la crainte pour Gwynplaine, qui lui disait de suivre; la crainte pour lui-même, qui lui disait de rester.
Ursus avait l’intrépidité d’une mouche et l’impassibilité d’une sensitive. Son tremblement fut indescriptible. Pourtant il prit héroiquement son parti, et se décida à braver la loi et à suivre le wapentake, tant il était inquiet de ce qui pouvait arriver a Gwynplaine.
Il fallait qu’il eût bien peur pour avoir tant de courage.
A quels actes de vaillance l’épouvante peut pousser un lièvre!
Le chamois éperdu saute les précipices. Être effrayé jusqu’à l’imprudence, c’est une des formes de l’effroi.
Gwynplaine avait été enlevé plutôt qu’arrêté. L’opération de police s’était exécutée si rapidement que le champ de foire, d’ailleurs peu fréquenté à cette heure matinale, avait été à peine ému. Presque personne ne se doutait dans les baraques du Tarrinzeau-field que le wapentake était venu chercher l’Homme qui Rit. De là le peu de foule.
Gwynplaine, grâce à son manteau et à son feutre, qui se rejoignaient presque sur son visage, ne pouvait être reconnu des passants.
Avant de sortir à la suite de Gwynplaine, Ursus eut une précaution. Il prit à part maître Nicless, le boy Govicum, Fibi et Vinos, et leur prescrivit le plus absolu silence vis-à-vis de Dea, ignorante de tout; qu’on eût soin de ne pas souffler un mot qui pût lui faire soupçonner ce qui s’était passé; qu’on lui expliquât par les soins de ménage de la Green-Box l’absence de Gwynplaine et d’Ursus; que d’ailleurs c’était bientôt l’heure de son sommeil au milieu du jour, et qu’avant que Dea fût éveillée, il serait de retour, lui Ursus, avec Gwynplaine, tout cela n’étant qu’un malentendu, un mistake, comme on dit en Angleterre; qu’il leur serait bien facile à Gwynplaine et à lui d’éclairer les magistrats et la police; qu’ils feraient toucher du doigt la méprise, et que tout à l’heure ils allaient revenir tous deux. Surtout que personne ne dît rien à Dea. Ces recommandations faites, il partit.
Ursus put, sans être remarqué, suivre Gwynplaine. Quoiqu’il se tînt à la plus grande distance possible, il s’arrangea de façon à ne pas le perdre de vue. La hardiesse dans le guet, c’est la bravoure des timides.
Après tout, et si solennel que fût l’appareil, Gwynplaine n’était peut-être que cité à comparaître devant le magistrat de simple police pour quelque infraction sans gravité.
Ursus se disait que cette question allait être tout de suite résolue.
L’éclaircissement se ferait, sous ses yeux mêmes, par la direction que prendrait l’escouade emmenant Gwynplaine au moment où, parvenue aux limites du Tarrinzeau-field, elle atteindrait l’entrée des ruelles du Little Strand.
Si elle tournait à gauche, c’était qu’elle conduisait Gwynplaine à la maison de ville de Southwark. Peu de chose à craindre alors; quelque méchant délit municipal, une admonition du magistrat, deux ou trois shellings d’amende, puis Gwynplaine serait lâché, et la représentation de _Chaos vaincu_ aurait lieu le soir même comme à l’ordinaire. Personne ne se serait aperçu de rien.
Si l’escouade tournait à droite, c’était sérieux.
Il y avait de ce côté là des lieux sévères.
A l’instant où le wapentake, menant les deux files d’argousins entre lesquelles marchait Gwynplaine, arriva aux petites rues, Ursus, haletant, regarda. Il existe des moments où tout l’homme passe dans les yeux.
De quel côté allait-on tourner?
On tourna à droite.
Ursus, chancelant d’effroi, s’appuya contre un mur pour ne point tomber.
Rien d’hypocrite comme ce mot qu’on se dit à soi-même: _Je veux savoir à quoi m’en tenir_. Au fond, on ne le veut pas du tout. On a une peur profonde. L’angoisse se complique d’un effort obscur pour ne point conclure. On ne se l’avoue pas, mais on reculerait volontiers, et quand on a avancé, on se le reproche.
C’est ce que fit Ursus. Il pensa avec frisson:--Voilà qui tourne mal. J’aurais toujours su cela assez tôt. Qu’est-ce que je fais là à suivre Gwynplaine?
Cette réflexion faite, comme l’homme n’est que contradiction, il doubla le pas, et maîtrisant son anxiété, il se hâta, afin de se rapprocher de l’escouade et de ne pas laisser se rompre dans le dédale des rues de Southwark le fil entre Gwynplaine et lui Ursus.
Le cortège de police ne pouvait aller vite, à cause de sa solennité.
Le wapentake l’ouvrait.
Le justicier-quorum le fermait.
Cet ordre impliquait une certaine lenteur.
Toute la majesté possible au recors éclatait dans le justicier-quorum. Son costume tenait le milieu entre le splendide accoutrement du docteur en musique d’Oxford et l’ajustement sobre et noir du docteur en divinité de Cambridge. Il avait des habits de gentilhomme sous un long godebert qui est une mante fourrée de dos de lièvre de Norvège. Il était mi-parti gothique et moderne, ayant une perruque comme Lamoignon et des manches mahoîtres comme Tristan l’Hermite. Son gros œil rond couvait Gwynplaine avec une fixité de hibou. Il marchait en cadence. Impossible de voir un bonhomme plus farouche.
Ursus, un moment dérouté dans l’écheveau brouillé des ruelles, parvint à rejoindre près de Sainte-Marie Over-Ry le cortège qui, heureusement, avait été retardé dans le préau de l’église par une batterie d’enfants et de chiens, incident habituel des rues de Londres, _dogs and boys_, disent les vieux registres de police, lesquels font passer les chiens avant les enfants.