L'homme Qui Rit

Part 25

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Il était si heureux qu’il en venait à plaindre les hommes autour de lui. Il avait de la pitié de reste. C’était d’ailleurs son instinct de regarder un peu dehors, car aucun homme n’est tout d’une pièce et une nature n’est pas une abstraction; il était ravi d’être muré, mais de temps en temps il levait la tête par-dessus le mur. Il n’en rentrait qu’avec plus de joie dans son isolement près de Dea, après avoir comparé.

Que voyait-il autour de lui? Qu’était-ce que ces vivants dont son existence nomade lui montrait tous les échantillons, chaque jour remplacés par d’autres? Toujours de nouvelles foules, et toujours la même multitude. Toujours de nouveaux visages et toujours les mêmes infortunes. Une promiscuité de ruines. Chaque soir toutes les fatalités sociales venaient faire cercle autour de sa félicité.

La Green-Box était populaire.

Le bas prix appelle la basse classe. Ce qui venait à lui c’étaient les faibles, les pauvres, les petits. On allait à Gwynplaine comme on va au gin. On venait acheter pour deux sous d’oubli. Du haut de son tréteau, Gwynplaine passait en revue le sombre peuple. Son esprit s’emplissait de toutes ces apparitions successives de l’immense misère. La physionomie humaine est faite par la conscience et par la vie, et est la résultante d’une foule de creusements mystérieux. Pas une souffrance, pas une colère, pas une ignominie, pas un désespoir, dont Gwynplaine ne vît la ride. Ces bouches d’enfants n’avaient pas mangé. Cet homme était un père, cette femme était une mère, et derrière eux on devinait des familles en perdition. Tel visage sortait du vice et entrait au crime; et l’on comprenait le pourquoi: ignorance et indigence. Tel autre offrait une empreinte de bonté première raturée par l’accablement social et devenue haine. Sur ce front de vieille femme on voyait la famine; sur ce front de jeune fille on voyait la prostitution. Le même fait, offrant chez la jeune la ressource, et plus lugubre là. Dans cette cohue il y avait des bras, mais pas d’outils; ces travailleurs ne demandaient pas mieux, mais le travail manquait. Parfois près de l’ouvrier un soldat venait s’asseoir, quelquefois un invalide, et Gwynplaine apercevait ce spectre, la guerre. Ici Gwynplaine lisait chômage, là exploitation, là servitude. Sur certains fronts il constatait on ne sait quel refoulement vers l’animalité, et ce lent retour de l’homme à la bête produit en bas par la pression des pesanteurs obcures du bonheur d’en haut. Dans ces ténèbres, il y avait pour Gwynplaine un soupirail. Ils avaient, lui et Dea, du bonheur par un jour de souffrance. Tout le reste était damnation. Gwynplaine sentait au-dessus de lui le piétinement inconscient des puissants, des opulents, des magnifiques, des grands, des élus du hasard; au-dessous, il distinguait le tas de faces pâles des déshérités; il se voyait, lui et Dea, avec leur tout petit bonheur, si immense, entre deux mondes; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux, dansant, foulant aux pieds; en haut, le monde qui marche; en bas, le monde sur qui l’on marche. Chose fatale, et qui indique un profond mal social, la lumière écrase l’ombre! Gwynplaine constatait ce deuil. Quoi! une destinée si reptile! L’homme se traînant ainsi! une telle adhérence à la poussière et à la fange, un tel dégoût, une telle abdication, et une telle abjection, qu’on a envie de mettre le pied dessus! de quel papillon cette vie terrestre est-elle donc la chenille? Quoi! dans cette foule qui a faim et qui ignore, partout, devant tous, le point d’interrogation du crime ou de la honte! l’inflexibilité des lois produisant l’amollissement des consciences! pas un enfant qui ne croisse pour le rapetissement! pas une vierge qui ne grandisse pour l’offre! pas une rose qui ne naisse pour la bave! Ses yeux parfois, curieux d’une curiosité émue, cherchaient à voir jusqu’au fond de cette obscurité où agonisaient tant d’efforts inutiles et où luttaient tant de lassitudes, familles dévorées par la société, mœurs torturées par les lois, plaies faites gangrènes par la pénalité, indigences rongées par l’impôt, intelligences à vau-l’eau dans un engloutissement d’ignorance, radeaux en détresse couverts d’affamés, guerres, disettes, râles, cris, disparitions; et il sentait le vague saisissement de cette poignante angoisse universelle. Il avait la vision de toute cette écume du malheur sur le sombre pêle-mêle humain. Lui, il était au port, et il regardait autour de lui ce naufrage. Par moment, il prenait dans ses mains sa tête défigurée, et songeait.

Quelle folie que d’être heureux! comme on rêve! il lui venait des idées. L’absurde lui traversait le cerveau. Parce qu’il avait autrefois secouru un enfant, il sentait des velléités de secourir le monde. Des nuages de rêverie lui obscurcissaient parfois sa propre réalité; il perdait le sentiment de la proportion jusqu’à se dire: Que pourrait-on faire pour ce pauvre peuple? Quelquefois son absorption était telle qu’il le disait tout haut. Alors Ursus haussait les épaules et le regardait fixement. Et Gwynplaine continuait de rêver:--Oh! si j’étais puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux! Mais que suis-je? un atome. Que puis-je? rien.

Il se trompait. Il pouvait beaucoup pour les malheureux. Il les faisait rire.

Et, nous l’avons dit, faire rire, c’est faire oublier. Quel bienfaiteur sur la terre, qu’un distributeur d’oubli!

XI

GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI

Un philosophe est un espion. Ursus, guetteur de rêves, étudiait son élève. Nos monologues ont sur notre front une vague réverbération distincte au regard du physionomiste. C’est pourquoi ce qui se passait en Gwynplaine n’échappait point à Ursus. Un jour que Gwynplaine méditait, Ursus, le tirant par son capingot, s’écria:

--Tu me fais l’effet d’un observateur, imbécile! Prends-y garde, cela ne te regarde pas. Tu as une chose à faire, aimer Dea. Tu es heureux de deux bonheurs: le premier, c’est que la foule voit ton museau, le second, c’est que Dea ne le voit pas. Ce bonheur que tu as, tu n’y as pas droit Nulle femme, voyant ta bouche, n’acceptera ton baiser. Et cette bouche qui fait ta fortune, cette face qui fait ta richesse, ça n’est pas à toi. Tu n’étais pas né avec ce visage-là. Tu l’as pris à la grimace qui est au fond de l’infini. Tu as volé son masque au diable. Tu es hideux, contente-toi de ce quine. Il y a dans ce monde, qui est une chose très bien faite, les heureux de droit et les heureux de raccroc. Tu es un heureux de raccroc. Tu es dans une cave où se trouve prise une étoile. La pauvre étoile est à toi. N’essaie pas de sortir de ta cave, et garde ton astre, araignée! Tu as dans la toile l’escarboucle Vénus. Fais-moi le plaisir d’être satisfait. Je te vois rêvasser, c’est idiot. Écoute, je vais te parler le langage de la vraie poésie: que Dea mange des tranches de bœuf et des côtelelles de mouton, dans six mois elle sera forte comme une turque; épouse-la tout net, et fais-lui un enfant, deux enfants, trois enfants, une ribambelle d’enfants. Voilà ce que j’appelle philosopher. De plus, on est heureux, ce qui n’est pas bête. Avoir des petits, c’est là le bleu. Aie des mioches, torche-les, mouche-les, couche-les, barbouille-les et débarbouille-les, que tout cela grouille autour de toi; s’ils rient, c’est bien; s’ils gueulent, c’est mieux; crier, c’est vivre; regarde-les téter à six mois, ramper à un an, marcher à deux ans, grandir à quinze ans, aimer à vingt ans. Qui a ces joies, a tout. Moi, j’ai manqué cela, c’est ce qui fait que je suis une brûte. Le bon Dieu, un faiseur de beaux poêmes, et qui est le premier des hommes de lettres, a dicté à son collaborateur Moïse: _Multipliez_! Tel est le texte. Multiplie, animal. Quant au monde, il est ce qu’il est; il n’a pas besoin de toi pour aller mal. N’en prends pas souci. Ne t’occupe pas de ce qui est dehors. Laisse l’horizon tranquille. Un comédien est fait pour être regardé, non pour regarder. Sais-tu ce qu’il y a dehors? les heureux de droit. Toi, je te le répète, tu es l’heureux du hasard. Tu es le filou du bonheur dont ils sont les propriétaires. Ils sont les légitimes, tu es l’intrus, tu vis en concubinage avec la chance. Que veux-tu de plus que ce que tu as? Que Schiboleth me soit en aide! ce polisson est un maroufle. Se multiplier par Dea, c’est pourtant agréable. Une telle félicité ressemble à une escroquerie. Ceux qui ont le bonheur ici-bas par privilège de là-haut n’aiment pas qu’on se permette d’avoir tant de joie audessous d’eux. S’ils te demandaient: de quel droit es-tu heureux? tu ne saurais que répondre. Tu n’as pas de patente, eux ils en ont une. Jupiter, Allah, Vishnou, Sabaoth, n’importe, leur a donné le visa pour être heureux. Crains-les. Ne te mêle pas d’eux afin qu’ils ne se mêlent pas de toi. Sais-tu ce que c’est, misérable, que l’heureux de droit? C’est un être terrible, c’est le lord. Ah! le lord, en voilà un qui a dû intriguer dans l’inconnu du diable avant d’être au monde, pour entrer dans la vie par cette porte-là! Comme il a dû lui être difficile de naître! Il ne s’est donné que cette peine-là, mais, juste ciel! c’en est une! obtenir du destin, ce butor aveugle, qu’il vous fasse d’emblée au berceau maître des hommes! corrompre ce buraliste pour qu’il vous donne la meilleure place au spectacle! Lis le memento qui est dans la cahute que j’ai mise à la retraite, lis ce bréviaire de ma sagesse, et tu verras ce que c’est que le lord. Un lord, c’est celui qui a tout et qui est tout. Un lord est celui qui existe au-dessus de sa propre nature; un lord est celui qui a, jeune, les droits du vieillard, vieux, les bonnes fortunes du jeune homme, vicieux, le respect des gens de bien, poltron, le commandement des gens de cœur, fainéant, le fruit du travail, ignorant, le diplôme de Cambridge et d’Oxford, bête, l’admiration des poëtes, laid, le sourire des femmes, Thersite, le casque d’Achille, lièvre, la peau du lion. N’abuse pas de mes paroles, je ne dis pas qu’un lord soit nécessairement ignorant, poltron, laid, bête et vieux; je dis seulement qu’il peut être tout cela sans que cela lui fasse du tort. Au contraire. Les lords sont les princes. Le roi d’Angleterre n’est qu’un lord, le premier seigneur de la seigneurie; c’est tout, c’est beaucoup. Les rois jadis s’appelaient lords; le lord de Danemark, le lord d’Irlande, le lord des Iles. Le lord de Norvège ne s’est appelé roi que depuis trois cents ans. Lucius, le plus ancien roi d’Angleterre, était qualifié par saint Télesphore _milord Lucius_. Les lords sont pairs, c’est-à-dire égaux. De qui? du roi. Je ne fais pas la faute de confondre les lords avec le parlement. L’assemblée du peuple, que les saxons, avant la conquête, intitulaient _wittenagemot_, les normands, après la conquête, l’ont intitulée _parliamentum_. Peu à peu on a mis le peuple à la porte. Les lettres closes du roi convoquant les communes portaient jadis _ad consilium impendendum_, elles portent aujourd’hui _ad consentiendum_. Les communes ont le droit de consentement. Dire oui est leur liberté. Les pairs peuvent dire non. Et la preuve, c’est qu’ils l’ont dit. Les pairs peuvent couper la tête au roi, le peuple point. Le coup de hache à Charles Ier est un empiétement, non sur le roi, mais sur les pairs, et l’on a bien fait de mettre aux fourches la carcasse de Cromwell. Les lords ont la puissance, pourquoi? parce qu’ils ont la richesse. Qui est-ce qui a feuilleté le Doomsday-book? C’est la preuve que les lords possèdent l’Angleterre, c’est le registre des biens des sujets dressé sous Guillaume le Conquérant, et il est sous la garde du chancelier de l’échiquier. Pour y copier quelque chose, on paie quatre sous par ligne. C’est un fier livre. Sais-tu que j’ai été docteur domestique chez un lord qui s’appelait Marmaduke et qui avait neuf cent mille francs de France de rente par an? Tire-toi de là, affreux crétin. Sais-tu que rien qu’avec les lapins des garennes du comte Lindsey on nourrirait toute la canaille des Cinq-ports? Aussi frottez-vous-y. On y met bon ordre. Tout braconnier est pendu. Pour deux longues oreilles poilues qui passaient hors de sa gibecière, j’ai vu accrocher à la potence un père de six enfants. Telle est la seigneurie. Le lapin d’un lord est plus que l’homme du bon Dieu. Les seigneurs sont, entends-tu, maraud? et nous devons le trouver bon. Et puis si nous le trouvons mauvais, qu’est-ce que cela leur fait? Le peuple faisant des objections! Plante lui-même n’approcherait pas de ce comique. Un philosophe serait plaisant s’il conseillait à cette pauvre diablesse de multitude de se récrier contre la largeur et la lourdeur des lords. Autant faire discuter par la chenille la patte de l’éléphant. J’ai vu un jour un hippopotame marcher sur une taupinière; il écrasait tout; il était innocent. Il ne savait même pas qu’il y eût des taupes, ce gros bonasse de mastodonte. Mon cher, des taupes qu’on écrase, c’est le genre humain. L’écrasement est une loi. Et crois-tu que la taupe elle-même n’écrase rien? Elle est le mastodonte du ciron, qui est le mastodonte du volvoce. Mais ne raisonnons pas. Mon garçon, les carrosses existent. Le lord est dedans, le peuple est sous la roue, le sage se range. Mets-toi de côté, et laisse passer. Quant à moi, j’aime les lords, et je les évite. J’ai vécu chez un. Cela suffit à la beauté de mes souvenirs. Je me rappelle son château, comme une gloire dans un nuage. Moi, mes rêves sont en arrière. Rien de plus admirable que Marmaduke-Lodge pour la grandeur, la belle symétrie, les riches revenus, les ornements et les accompagnements de l’édifice. Du reste, les maisons, hôtels et palais des lords offrent un recueil de ce qu’il y a de plus grand et magnifique dans ce florissant royaume. J’aime nos seigneurs. Je les remercie d’être opulents, puissants et prospères. Moi qui suis vêtu de ténèbres, je vois avec intérêt et plaisir cet échantillon de l’azur céleste qu’on appelle un lord. On entrait à Marmaduke-Lodge par une cour extrêmement spacieuse, qui faisait un carré long partagé en huit carreaux, fermés de balustrades, laissant de tous côtés un large chemin ouvert, avec une superbe fontaine hexagone au milieu, à deux bassins, couverte d’un dôme d’un ouvrage exquis à jour, qui était suspendu sur six colonnes. C’est là que j’ai connu un docte français, M. l’abbé du Cros, qui était de la maison des Jacobins de la rue Saint-Jacques. Il y avait à Marmaduke-Lodge une moitié de la bibliothèque d’Erpenius, dont l’autre moitié est à l’auditoire de théologie de Cambridge. J’y lisais des livres, assis sous le portail qui est enjolivé. Ces choses-là ne sont ordinairement vues que par un petit nombre de voyageurs curieux. Sais-tu, ridicule boy, que monseigneur William North, qui est lord Gray de Rolleston, et qui siège le quartorzième au banc des barons, a plus d’arbres de haute futaie dans sa montagne que tu n’as de cheveux sur ton horrible caboche? Sais-tu que lord Norreys de Rycott, qui est la même chose que le comte d’Abingdon, a un donjon carré de deux cents pieds de haut portant cette devise _Virtus ariete fortior_, ce qui a l’air de vouloir dire _la vertu est plus forte qu’un bélier_, mais ce qui veut dire, imbécile! _le courage est plus fort qu’une machine de guerre?_ Oui, j’honore, accepte, respecte et révère nos seigneurs. Ce sont les lords qui, avec la majesté royale, travaillent à procurer et à conserver les avantages de la nation. Leur sagesse consommée éclate dans les conjonctures épineuses. La préséance sur tous, je voudrais bien voir qu’ils ne l’eussent pas. Ils l’ont. Ce qui s’appelle en Allemagne principauté et en Espagne grandesse, s’appelle pairie en Angleterre et en France. Comme on était en droit de trouver ce monde assex, misérable, Dieu a senti ou le bât le blessait, il a voulu prouver qu’il savait faire des gens heureux, et il a créé les lords pour donner satisfaction aux philosophes. Cette création-là corrige l’autre, et tire d’affaire le bon Dieu. C’est pour lui une sortie décente d’une fausse position. Les grands sont grands. Un pair en parlant de lui-même dit _nos_. Un pair est un pluriel. Le roi qualifie les pairs _consanguinei nostri_. Les pairs ont fait une foule de lois sages, entre autres celle qui condamne à mort l’homme qui coupe un peuplier de trois ans. Leur suprématie est telle qu’ils ont une langue à eux. En style héraldique, le noir, qui s’appelle _sable_ pour le peuple des nobles, s’appelle _saturne_ pour les princes et _diamant_ pour les pairs. Poudre de diamant, nuit étoilée, c’est le noir des heureux. Et, même entre eux, ils ont des nuances, ces hauts seigneurs. Un baron ne peut laver avec un vicomte sans sa permission. Ce sont là des choses excellentes, et qui conservent les nations. Que c’est beau pour un peuple d’avoir vingt-cinq ducs, cinq marquis, soixante-seize comtes, neuf vicomtes et soixante et un barons, qui font cent soixante-seize pairs, qui les uns sont grâce et les autres seigneurie! Après cela, quand il y aurait quelques haillons par-ci par-là! Tout ne peut pas être en or. Haillons, soit; est-ce que ne voilà pas de la pourpre? L’un achète l’autre. Il faut bien que quelque chose soit construit avec quelque chose. Eh bien, oui, il y a des indigents, la belle affaire! Ils étoffent le bonheur des opulents. Morbleu! nos lords sont notre gloire. La meute de Charles Mohun, baron Mohun, coûte à elle seule autant que l’hôpital des lépreux de Mooregate, et que l’hôpital de Christ, fondé pour les enfants en 1553 par Édouard VI. Thomas Osborne, duc de Leeds, dépense par an, rien que pour ses livrées, cinq mille guinées d’or. Les grands d’Espagne ont un gardien nommé par le roi qui les empêche de se ruiner. C’est pleutre. Nos lords, à nous, sont extravagants et magnifiques. J’estime cela. Ne déblatérons pas comme des envieux. Je sais gré à une belle vision qui passe. Je n’ai pas la lumière, mais j’ai le reflet. Reflet sur mon ulcère, diras-tu. Va-t’en au diable. Je suis un Job heureux de contempler Trimalcion. Oh! la belle planète radieuse là-haut! c’est quelque chose que d’avoir ce clair de lune. Supprimer les lords, c’est une opinion qu’Oreste n’oserait soutenir, tout insensé qu’il était. Dire que les lords sont nuisibles ou inutiles, cela revient à dire qu’il faut ébranler les états, et que les hommes ne sont pas faits pour vivre comme les troupeaux, broutant l’herbe et mordus par le chien. Le pré est tondu par le mouton, le mouton est tondu par le berger. Quoi de plus juste? A tondeur, tondeur et demi. Moi, tout m’est égal; je suis un philosophe, et je tiens à la vie comme une mouche. La vie n’est qu’un pied à terre. Quand je pense que Henry Bowes Howard, comte de Berkshire, a dans ses écuries vingt-quatre carrosses de gala, dont un à harnais d’argent et un autre à harnais d’or! Mon Dieu, je sais bien que tout le monde n’a pas vingt-quatre carrosses de gala, mais il ne faut point déclamer. Parce que tu as eu froid une nuit, ne voilà-t-il pas! Il n’y a pas que toi. D’autres aussi ont froid et faim. Sais-tu que sans ce froid Dea ne serait pas aveugle, et que si Dea n’était pas aveugle, elle ne t’aimerait pas! raisonne, buse! Et puis, si tous les gens qui sont épars se plaignaient, ce serait un beau vacarme. Silence, voilà la règle. Je suis convaincu que le bon Dieu ordonne aux damnés de se taire, sans quoi ce serait Dieu qui serait damné, d’entendre un cri éternel. Le bonheur de l’Olympe est au prix du silence du Cocyte. Donc, peuple, tais-toi. Je fais mieux, moi, j’approuve et j’admire. Tout à l’heure, j’énumérais les lords, mais il faut y ajouter deux archevêques et vingt-quatre évêques! En vérité, je suis attendri quand j’y songe. Je me rappelle avoir vu, chez le dîmeur du révérend doyen de Raphoë, lequel doyen fait partie de la seigneurie et de l’église, une vaste meule du plus beau blé prise aux paysans d’alentour et que le doyen n’avait pas eu la peine de faire pousser. Cela lui laissait le temps de prier Dieu. Sais-tu que lord Marmaduke mon maître était lord grand trésorier d’Irlande, et haut sénéchal de la souveraineté de Knaresburg dans le comté d’York! Sais-tu que le lord haut chambellan, qui est un office héréditaire dans la famille des ducs d’Ancaster, habille le roi le jour du couronnement, et reçoit pour sa peine quarante aunes de velours cramoisi, plus le lit où le roi a dormi; et que l’huissier de la verge noire est son député! Je voudrais bien te voir faire résistance à ceci, que le plus ancien vicomte d’Angleterre est le sire Robert Brent, créé vicomte par Henri V. Tous les titres des lords indiquent une souveraineté sur une terre, le comte Rivers excepté, qui a pour titre son nom de famille. Comme c’est admirable ce droit qu’ils ont de taxer les autres, et de prélever, par exemple, comme en ce moment-ci, quatre shellings par livre sterling de rente, ce qu’on vient de continuer pour un an, et tous ces beaux impôts sur les esprits distillés, sur les accises du vin et de la bière, sur le tonnage et le pondage, sur le cidre, le poiré, le mum, le malt et l’orge préparé, et sur le charbon de terre et cent autres semblables! Vénérons ce qui est. Le clergé lui-même relève des lords. L’évêque de Man est le sujet du comte de Derby. Les lords ont des bêtes féroces à eux qu’ils mettent dans leurs armoiries. Comme Dieu n’en a pas fait assez, ils en inventent. Ils ont crée le sanglier héraldique qui est autant au-dessus du sanglier que le sanglier est au-dessus du porc, et que le seigneur est au-dessus du prêtre. Ils ont créé le griffon, qui est aigle aux lions et lion aux aigles, et qui fait peur aux lions par ses ailes et aux aigles par sa crinière. Ils ont la guivre, la licorne, la serpente, la salamandre, la tarasque, la drée, le dragon, l’hippogriffe. Tout cela, terreur pour nous, leur est ornement et parure. Ils ont une ménagerie qui s’appelle le blason, et où rugissent les monstres inconnus. Pas de forêt comparable pour l’inattendu des prodiges à leur orgueil. Leur vanité est pleine de fantômes qui s’y promènent comme dans une nuit sublime, armés, casqués, cuirassés, éperonnés, le bâton d’empire à la main, et disant d’une voix grave: Nous sommes les aïeux! Les scarabées mangent les racines, et les panoplies mangent le peuple. Pourquoi pas? Allons-nous changer les lois? La seigneurie fait partie de l’ordre. Sais-tu qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir de chez lui? Sais-lu que le lord archevêque de Canterbury a un million de France de revenu? Sais-tu que sa majesté a par an sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes, dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un million sterling? Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.

--Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches.

XII

URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE

Puis Dea entra; il la regarda, et ne vit plus qu’elle. L’amour est ainsi; on peut être envahi un moment par une obsession de pensées quelconques; la femme qu’on aime arrive, et fait brusquement évanouir tout ce qui n’est pas sa présence, sans se douter qu’elle efface peut-être en nous un monde.

Disons ici un détail. Dans _Chaos vaincu_, un mot, _monstre_, adressé à Gwynplaine, déplaisait à Dea. Quelquefois, avec le peu d’espagnol que tout le monde savait dans ce temps-là, elle faisait le petit coup de tête de le remplacer par _quiero_, qui signifie _je le veux_, Ursus tolérait, non sans quelque impatience, ces altérations du texte. Il eût volontiers dit à Dea, comme de nos jours Moëssard à Vissot: _Tu manques de respect au répertoire_.