L'homme Qui Rit

Part 2

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«L’or perd annuellement par le frottement un quatorze centième de son volume; c’est ce qu’on nomme le _frai_; d’où il suit que, sur quatorze cent millions d’or circulant par toute la terre, il se perd tous les ans un million. Ce million d’or s’en va en poussière, s’envole, flotte, est atome, devient respirable, charge, dose, leste et appesantit les consciences, et s’amalgame avec l’âme des riches qu’il rend superbes et avec l’âme des pauvres qu’il rend farouches.»

Cette inscription, effacée et biffée par la pluie et par la bonté de la providence, était heureusement illisible, car il est probable qu’à la fois énigmatique et transparente, cette philosophie de l’or respiré n’eût pas été du goût des shériffs, prévôts, marshalls, et autres porte-perruques de la loi. La législation anglaise ne badinait pas dans ce temps-là. On était aisément félon. Les magistrats se montraient féroces par tradition, et la cruauté était de routine. Les juges d’inquisition pullulaient. Jeffrys avait fait des petits.

III

Dans l’intérieur de la cahute il y avait deux autres inscriptions. Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches lavée à l’eau de chaux, on lisait ceci, écrit à l’encre et à la main:

«SEULES CHOSES QU’IL IMPORTE DE SAVOIR.

«Le baron pair d’Angleterre porte un tortil à six perles.

«La couronne commence au vicomte.

«Le vicomte porte une couronne de perles sans nombre, le comte une couronne de perles sur pointes entremêlées de feuilles de fraisier plus basses; le marquis, perles et feuilles d’égale hauteur; le duc, fleurons sans perles; le duc royal, un cercle de croix et de fleurs de lys; le prince de Galles, une couronne pareille à celle du roi, mais non fermée.

«Le duc est _très haut et très puissant prince_; le marquis et le comte, _très noble et puissant seigneur_; le vicomte, _noble et puissant seigneur_; le baron, _véritablement seigneur_.

«Le duc est _grâce_; les autres pairs sont _seigneurie_.

«Les lords sont inviolables.

«Les pairs sont chambre et cour, _concilium et curia_, législature et justice.

«Most honourable» est plus que «right honourable.»

«Les lords pairs sont qualifiés «lords de droit»; les lords non pairs sont «lords de courtoisie»; il n’y a de lords que ceux qui sont pairs.

«Le lord ne prête jamais serment, ni au roi, ni en justice. Sa parole suffit. Il dit: _sur mon honneur_.

«Les communes, qui sont le peuple, mandées à la barre des lords, s’y présentent humblement, tête nue, devant les pairs couverts.

«Les communes envoient aux lords les bills par quarante membres qui présentent le bill avec trois révérences profondes.

«Les lords envoient aux communes les bills par un simple clerc.

«En cas de conflit, les deux chambres confèrent dans la chambre peinte, les pairs assis et couverts, les communes debout et nu-tête.

«D’après une loi d’Edouard VI, les lords ont le privilège d’homicide simple. Un lord qui tue un homme simplement n’est pas poursuivi.

«Les barons ont le même rang que les évêques.

«Pour être baron pair, il faut relever du roi _per baroniam integram_, par baronie entière.

«La baronie entière se compose de treize fiefs nobles et un quart, chaque fief noble étant de vingt livres sterling, ce qui monte à quatre cents marcs.

«Le chef de baronie, _caput baroniae_, est un château héréditairement régi comme l’Angleterre elle-même; c’est-à-dire ne pouvant être dévolu aux filles qu’à défaut d’enfants mâles, et en ce cas allant à la fille aînée, _coeteris filiabus aliunde satisfactis_[1].

[1] Ce qui revient à dire: on pourvoit les autres filles comme on peut. (_Note d’Ursus_. En marge du mur.)

«Les barons ont la qualité de _lord_, du saxon _laford_, du grand latin _dominus_ et du bas latin _lordus_.

«Les fils aînés et puînés des vicomtes et barons sont les premiers écuyers du royaume.

«Les fils aînés des pairs ont le pas sur les chevaliers de la Jarretière; les fils puînés, point.

«Le fils aîné d’un vicomte marche après tous les barons et avant tous les baronnets.

«Toute fille de lord est _lady_. Les autres filles anglaises sont _miss_.

«Tous les juges sont inférieurs aux pairs. Le sergent a un capuchon de peau d’agneau; le juge a un capuchon de menu vair, _de minuto vario_, quantité de petites fourrures blanches de toutes sortes, hors l’hermine. L’hermine est réservée aux pairs et au roi.

«On ne peut accorder de _supplicavit_ contre un lord.

«Un lord ne peut être contraint par corps. Hors le cas de Tour de Londres.

«Un lord appelé chez le roi a droit de tuer un daim ou deux dans le parc royal.

«Le lord tient dans son château cour de baron.

«Il est indigne d’un lord d’aller dans les rues avec un manteau suivi de deux laquais. Il ne peut se montrer qu’avec un grand train de gentilshommes domestiques.

«Les pairs se rendent au parlement en carrosses à la file; les communes, point. Quelques pairs vont à Westminster en chaises renversées à quatre roues. La forme de ces chaises et de ces carrosses armoriés et couronnés n’est permise qu’aux lords et fait partie de leur dignité.

«Un lord ne peut être condamné à l’amende que par les lords, et jamais à plus de cinq schellings, excepté le duc, qui peut être condamné à dix.

«Un lord peut avoir chez lui six étrangers. Tout autre anglais n’en peut avoir que quatre.

«Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer de droits.

«Le lord est seul exempt de se présenter devant le shériff de circuit.

«Le lord ne peut être taxé pour la milice.

«Quand il plaît à un lord, il lève un régiment et le donne au roi; ainsi font leurs grâces le duc d’Athol, le duc de Hamilton, et le duc de Northumberland.

«Le lord ne relève que des lords.

«Dans les procès d’intérêt civil, il peut demander son renvoi de la cause, s’il n’y a pas au moins un chevalier parmi les juges.

«Le lord nomme ses chapelains.

«Un baron nomme trois chapelains; un vicomte, quatre; un comte et un marquis, cinq; un duc, six.

«Le lord ne peut être mis à la question, même pour haute trahison.

«Le lord ne peut être marqué à la main.

«Le lord est clerc, même ne sachant pas lire. Il sait de droit.

«Un duc se fait accompagner par un dais partout où le roi n’est pas; un vicomte a un dais dans sa maison; un baron a un couvercle d’essai et se le fait tenir sous la coupe pendant qu’il boit; une baronne a le droit de se faire porter la queue par un homme en présence d’une vicomtesse.

«Quatrevingt-six lords, ou fils aînés de lords, président aux quatrevingt-six tables, de cinq cents couverts chacune, qui sont servies chaque jour à sa majesté dans son palais aux frais du pays environnant la résidence royale.

«Un roturier qui frappe un lord a le poing coupé.

«Le lord est à peu près roi.

«Le roi est à peu près Dieu.

«La terre est une lordship.

«Les anglais disent à Dieu _milord_.»

Vis-à-vis cette inscription, on en lisait une deuxième, écrite de la même façon, et que voici:

«SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE A CEUX QUI N’ONT RIEN.

«Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui siège à la chambre des lords entre le comte de Jersey et le comte de Greenwich, a cent mille livres sterling de rente. C’est à sa seigneurie qu’appartient le palais Grantham-Terrace, bâti tout en marbre, et célèbre par ce qu’on appelle le labyrinthe des corridors, qui est une curiosité où il y a le corridor incarnat en marbre de Sarancolin, le corridor brun en lumachelle d’Astracan, le corridor blanc en marbre de Lani, le corridor noir en marbre d’Alabanda, le corridor gris en marbre de Staremma, le corridor jaune en marbre de Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le corridor rouge mi-parti griotte de Bohême et lumachelle de Gordoue, le corridor bleu en turquin de Gênes, le corridor violet en granit de Catalogne, le corridor deuil, veiné blanc et noir, en schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes, le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de toutes couleurs, dit corridor courtisan, en brèche arlequine.

«Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans le Weslmoreland, qui est d’un abord fastueux et dont le perron semble inviter les rois à entrer.

«Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron Lumley, vicomte de Waierford en Irlande, lord-lieutenant et vice-amiral du comté de Northumberland, et de Durham, ville et comté, a la double châtellenie de Stansted, l’antique et la moderne, où l’on admire une superbe grille en demi-cercle entourant un bassin avec jet d’eau incomparable. Il a de plus son château de Lumley.

«Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine de Holderness, avec tours de baron, et des jardins infinis à la française où il se promène en carrosse à six chevaux précédé de deux piqueurs, comme il convient à un pair d’Angleterre.

«Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans, comte de Burford, baron Heddington, grand fauconnier d’Angleterre, a une maison à Windsor, royale à côté de celle du roi.

«Charles Bodville, lord Robarles, baron Truro, vicomte Bodmyn, a Wimple en Cambridge, qui fait trois palais avec trois frontons, un arqué et deux triangulaires. L’arrivée est à quadruple rang d’arbres.

«Le très noble et très puissant lord Philippe Herbert, vicomte de Caërdif, comte de Monlgomeri, comte de Pembroke, seigneur pair et rosse de Candall, Marmion, Saint-Quentin et Churland, gardien de l’étanerie dans les comtés de Cornouailles et de Devon, visiteur héréditaire du collège de Jésus, a le merveilleux jardin de Willton où il y a deux bassins à gerbe plus beaux que le Versailles du roi très chrétien Louis quatorzième.

«Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-House sur la Tamise, qui égale la villa Pamphili de Rome. On remarque sur la grande cheminée deux vases de porcelaine de la dynastie des Yuen, lesquels valent un demi-million de France.

«En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a Temple-Newsham où l’on entre par un arc de triomphe, et dont les larges toits plats ressemblent aux terrasses morisques.

«Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchieret Lovaine, a, dans le Leicestershire, Staunton-Harold dont le parc en plan géométral a la forme d’un temple avec fronton; et, devant la pièce d’eau, la grande église à clocher carré est à sa seigneurie.

«Dans le comté de Northampton, Charles Spencer, comte de Sunderland, un du conseil privé de sa majesté, possède Althrop où l’on entre par une grille à quatre piliers surmontés de groupes de marbre.

«Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey, New-Parke, magnifique par son acrotère sculpté, son gazon circulaire entouré d’arbres, et ses forêts à l’extrémité desquelles il y a une petite montagne artistement arrondie et surmontée d’un grand chêne qu’on voit de loin.

«Philippe Slanhope, comte de Chesterfield, possède Bredby, en Derbyshire, qui a un pavillon d’horloge superbe, des fauconniers, des garennes et de très belles eaux longues, carrées et ovales, dont une en forme de miroir, avec deux jaillissements qui vont très haut.

«Lord Cornwallis, baron de Eye, a Brome-Hall qui est un palais du quatorzième siècle.

«Le très noble Algernon Capel, vicomte Malden, comte d’Essex, a Cashiobury en Hersfordshire, château qui a la forme d’un grand H et où il y a des chasses fort giboyeuses.

«Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlesex où l’on arrive par des jardins italiens.

«James Cecill, comte de Salisbury, à sept lieues de Londres, a Hartfield-House, avec ses quatre pavillons seigneuriaux, son beffroi au centre et sa cour d’honneur, dallée de blanc et de noir comme celle de Saint-Germain. Ce palais, qui a deux cent soixante-douze pieds en front, a été bâti sous Jacques Ier par le grand trésorier d’Angleterre, qui est le bisaïeul du comte régnant. On y voit le lit d’une comtesse de Salisbury, d’un prix inestimable, entièrement fait d’un bois du Brésil qui est une panacée contre la morsure des serpents, et qu’on appelle _milhombres_, ce qui veut dire _mille hommes_. Sur ce lit est écrit en lettres d’or: _Honni soit qui mal y pense_.

«Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a Warwick-Castle, où l’on brûle des chênes entiers dans les cheminées.

«Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville, baron Buekhurst, vicomte Cranfeild, comte de Dorset et Middlesex, a Knowle, qui est grand comme une ville, et qui se compose de trois palais, parallèles l’un derrière l’autre comme des lignes d’infanterie, avec dix pignons à escalier sur la façade principale, et une porte sous donjon à quatre tours.

«Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron Varminster, possède Long-Leate, qui a presque autant de cheminées, de lanternes, de gloriettes, de poivrières, de pavillons et de tourelles que Chambord en France, lequel est au roi.

«Henry Howard, comte de Suffolk, a, à douze lieues de Londres, le palais d’Audlyene en Middlesex, qui le cède à peine en grandeur et majesté à l’Escurial du roi d’Espagne.

«En Bedforshire, Wrest-House-and-Park, qui est tout un pays enclos de fossés et de murailles, avec bois, rivières et collines, est à Henri, marquis de Kent.

«Hampton-Court, en Hereford, avec son puissant donjon crénelé, et son jardin barré d’une pièce d’eau qui le sépare de la forêt, est à Thomas, lord Coningsby.

«Grimsthorf, en Lincolnshire, avec sa longue façade coupée de hautes tourelles en pal, ses parcs, ses étangs, ses faisanderies, ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces, ses mails, ses futaies, ses parterres brodés, quadrillés et losangés de fleurs, qui ressemblent à de grands tapis, ses prairies de course, et la majesté du cercle où les carrosses tournent avant d’entrer au château, appartient à Robert, comte Lindsay, lord héréditaire de la forêt de Walham.

«Up Parke, en Sussex, château carré avec deux pavillons symétriques à beffroi des deux côtés de la cour d’honneur, est au très honorable Ford, lord Grey, vicomte Glendale et comte de Tankarville.

«Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux viviers quadrangulaires, et un pignon avec vitrail à quatre pans, est au comte de Denbigh, qui est comte de Rheinfelden en Allemagne.

«Wythame, dans le comté de Berk, avec son jardin français où il y a quatre tonnelles taillées, et sa grande tour crénelée accostée de deux hautes nefs de guerre, est à lord Montagne, comte d’Abiegdon, qui a aussi Rycott, dont il est baron, et dont la porte principale fait lire la devise: _Virtus ariete fortior_.

«William Cavendish, duc de Devonshîre, a six châteaux, dont Chaltsworth qui est à deux élages du plus bel ordre grec, et en outre sa grâce a son hôtel de Londres où il y a un lion qui tourne le dos au palais du roi.

«Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en Irlande, a Burlington-house en Picadily, avec de vastes jardins qui vont jusqu’aux champs hors de Londres; il a aussi Chiswick où il y a neuf corps de logis magnifiques; il a aussi Londesburgh qui est un hôtel neuf à côté d’un vieux palais.

«Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux châteaux gothiques et un château florentin; il a aussi Badmington en Glocester, qui est une résidence d’où rayonnent une foule d’avenues comme d’une étoile. Très noble et puissant prince Henri, duc de Beaufort, est en même temps marquis et comte de Worcester, baron Raglan, baron Power, et baron Herbert de Chepstow.

«John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a Bolsover dont le donjon carré est majestueux, plus Haughton en Nottingham où il y a au centre d’un bassin une pyramide ronde imitant la tour de Babel.

«William, lord Craven, baron Graven de Hampsteard, a, en Warwickshire, une résidence, Comb-Abbey, où l’on voit le plus beau jet d’eau de l’Angleterre, et, en Berkshire, deux baronnies, Hampstead Marshall dont la façade offre cinq lanternes gothiques engagées, et Asdowne Park qui est un château au point d’intersection d’une croix de routes dans une forêt.

«Lord Linnœus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie assise sur le château de Clancharlie, bâti en 914 par Edouard le Vieux contre les Danois, plus Hunkerville-house à Londres, qui est un palais, plus, à Windsor, Corleone-lodge, qui en est un autre, et huit châtellenies, une à Bruxton, sur le Trerit, avec un droit sur les carrières d’albâtre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe, Trenwardraith, Hell-Kerters, où il y a un puits merveilleux, Pillinmore et ses marais à tourbe, Reculver près de l’ancienne ville Vagniacoe, Vinecaunton sur la montagne Moil-enlli; plus dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et tout le pays de Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte à sa seigneurie quarante mille livres sterling de rente.

«Les cent soixante-douze pairs régnant sous Jacques II possèdent entre eux en bloc un revenu de douze cent soixante-douze mille livres sterling par an, qui est la onzième partie du revenu de l’Angleterre,»

En marge du dernier nom, lord Linnœus Clancharlie, on lisait cette note de la main d’Ursus:

--_Rebelle; en exil; biens, châteaux et domaines sous le séquestre. C’est bien fait._--

IV

Ursus admirait Homo. On admire près de soi. C’est une loi.

Être toujours sourdement furieux, c’était la situation intérieure d’Ursus, et gronder était sa situation extérieure. Ursus était le mécontent de la création. Il était dans la nature celui qui fait de l’opposition. Il prenait l’univers en mauvaise part. Il ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce soit. Faire le miel n’absolvait pas l’abeille de piquer; une rosé épanouie n’absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du vomito negro. Il est probable que dans l’intimité Ursus faisait beaucoup de critiques à Dieu. Il disait:--Évidemment, le diable est à ressort, et le tort de Dieu, c’est d’avoir lâché la détente.--Il n’approuvait guère que les princes, et il avait sa manière à lui de les applaudir. Un jour que Jacques II donna en don à la Vierge d’une chapelle catholique irlandaise une lampe d’or massif, Ursus, qui passait par là, avec Homo, plus indifférent, éclata en admiration devant tout le peuple, et s’écria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin d’une lampe d’or que les petits enfants que voilà pieds nus n’ont besoin de souliers.

De telles preuves de sa «loyauté» et l’évidence de son respect pour les puissances établies ne contribuèrent probablement pas peu à faire tolérer par les magistrats son existence vagabonde et sa mésalliance avec un loup. Il laissait quelquefois le soir, par faiblesse amicale, Homo se détirer un peu les membres et errer en liberté autour de la cahute; le loup était incapable d’un abus de confiance, et se comportait «en société», c’est-à-dire parmi les hommes, avec la discrétion d’un caniche; pourtant, si l’on eût eu affaire à des alcades de mauvaise humeur, cela pouvait avoir des inconvénients; aussi Ursus maintenait-il, le plus possible, l’honnête loup enchaîné. Au point de vue politique, son écriteau sur l’or, devenu indéchiffrable et d’ailleurs peu intelligible, n’était autre chose qu’un barbouillage de façade et ne le dénonçait point. Même après Jacques II, et sous le règne «respectable» de Guillaume et Marie, les petites villes des comtés d’Angleterre pouvaient voir rôder paisiblement sa carriole. Il voyageait librement, d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre, débitant ses philtres et ses fioles, faisant, de moitié avec son loup, ses mômeries de médecin de carrefour, et il passait avec aisance à travers les mailles du filet de police tendu à cette époque par toute l’Angleterre pour éplucher les bandes nomades, et particulièrement pour arrêter au passage les «comprachicos».

Du reste, c’était juste. Ursus n’était d’aucune bande. Ursus vivait avec Ursus; tête-à-tête de lui-même avec lui-même dans lequel un loup fourrait gentiment son museau. L’ambition d’Ursus eût été d’être caraïbe; ne le pouvant, il était celui qui est seul. Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation. On est d’autant plus seul qu’on est errant. De là son déplacement perpétuel. Rester quelque part lui semblait de l’apprivoisement. Il passait sa vie à passer son chemin. La vue des villes redoublait en lui le goût des broussailles, des halliers, des épines, et des trous dans les rochers. Son chez-lui était la forêt. Il ne se sentait pas très dépaysé dans le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des arbres. La foule satisfait dans une certaine mesure le goût qu’on a du désert. Ce qui lui déplaisait dans cette cahute, c’est qu’elle avait une porte et des fenêtres et qu’elle ressemblait à une maison. Il eût atteint son idéal s’il eût pu mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.

Il ne souriait pas, nous l’avons dit, mais il riait; parfois, fréquemment même, d’un rire amer. Il y a du consentement dans le sourire, tandis que le rire est souvent un refus.

Sa grande affaire était de haïr le genre humain. Il était implacable dans cette haine. Ayant tiré à clair ceci que la vie humaine est une chose affreuse, ayant remarqué la superposition des fléaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la peste sur la guerre, la famine sur la peste, la bêtise sur le tout, ayant constaté une certaine quantité de châtiment dans le seul fait d’exister, ayant reconnu que la mort est une délivrance, quand on lui amenait un malade, il le guérissait. Il avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des vieillards. Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et leur jetait ce sarcasme;--Te voilà sur tes pattes. Puisses-tu marcher longtemps dans la vallée de larmes! Quand il voyait un pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu’il avait sur lui en grommelant:

--Vis, misérable! mange! dure longtemps! ce n’est pas moi qui abrégerai ton bagne.--Après quoi, il se frottait les mains, et disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux.

Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l’arrière, lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite à l’intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses lettres: URSUS, PHILOSOPHE.

II

LES COMPRACHICOS

I

Qui connait à cette heure le mot _comprachicos?_ et qui en sait le sens?

Les comprachicos, ou comprapequeños, étaient une hideuse et étrange affiliation nomade, fameuse au dix-septième siècle, oubliée au dix-huitième, ignorée aujourd’hui. Les comprachicos sont, comme «la poudre de succession», un ancien détail social caractéristique. Ils font partie de la vieille laideur humaine. Pour le grand regard de l’histoire, qui voit les ensembles, les comprachicos se rattachent à l’immense fait Esclavage. Joseph vendu par ses frères est un chapitre de leur légende. Les comprachicos ont laissé trace dans les législations pénales d’Espagne et d’Angleterre. On trouve ça et là dans la confusion obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux, comme on trouve l’empreinte du pied d’un sauvage dans une forêt.

Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol composé qui signifie «les _achète-petits_».

Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.

Ils en achetaient et ils en vendaient.

Ils n’en dérobaient point. Le vol des enfants est une autre industrie.

Et que faisaient-ils de ces enfants?

Des monstres.

Pourquoi des monstres?

Pour rire.

Le peuple a besoin de rire; les rois aussi. Il faut aux carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon. L’un s’appelle Turlupin, l’autre Triboulet.

Les efforts de l’homme pour se procurer de la joie sont parfois dignes de l’attention du philosophe.

Qu’ébauchons-nous dans ces quelques pages préliminaires? un chapitre du plus terrible des livres, du livre qu’on pourrait intituler: l’_Exploitation des malheureux par les heureux._

II