L'homme Qui Rit

Part 18

Chapter 18 3,822 words Public domain Markdown

Elle disait avec un air de profonde rêverie des paroles telles que celles-ci: «Aucun pair ne peut être couvert devant le roi, excepté Courcy, baron Kinsale, pair d’Irlande.» Elle disait: «Ce serait une injustice que mon mari ne fût pas lord-amiral, puisque mon père l’a été.»--Et elle faisait George de Danemark haut-amiral d’Angleterre, «and of all Her Majesty’s Plantations». Elle était perpétuellement en transpiration de mauvaise humeur; elle n’exprimait pas sa pensée, elle l’exsudait. Il y avait du sphinx dans cette oie.

Elle ne haïssait point le fun, la farce taquine et hostile. Si elle eût pu faire Apollon bossu, c’eût été sa joie. Mais elle l’eût laissé dieu. Bonne, elle avait pour idéal de ne désespérer personne, et d’ennuyer tout le monde. Elle avait souvent le mot cru, et, un peu plus, elle eût juré, comme Elisabeth. De temps en temps, elle prenait dans une poche d’homme qu’elle avait à sa jupe une petite boîte ronde d’argent repoussé, sur laquelle était son portrait de profil, entre les deux lettres Q. A.[1], ouvrait cette boîte, et en tirait avec le bout de son doigt un peu de pommade dont elle se rougissait les lèvres. Alors, ayant arrangé sa bouche, elle riait. Elle était très friande des pains d’épice plats de Zélande. Elle était fière d’être grasse.

[1] Queen Ann.

Puritaine plutôt qu’autre chose, elle eût pourtant volontiers donné dans les spectacles. Elle eut une velléité d’académie de musique, copiée sur celle de France. En 1700, un français nommé Fortcroche voulut construire à Paris un «Cirque Royal» coûtant quatre cent mille livres, à quoi d’Argenson s’opposa; ce Fortcroche passa en Angleterre, et proposa à la reine Anne, qui en fut un moment séduite, l’idée de bâtir à Londres un théâtre à machines, plus beau que celui du roi de France, et ayant _un quatrième dessous_. Comme Louis XIV, elle aimait que son carrosse galopât. Ses attelages et ses relais faisaient quelquefois en moins de cinq quarts d’heure le trajet de Windsor à Londres.

II

Du temps d’Anne, pas de réunion sans l’autorisation de deux juges de paix. Douze personnes assemblées, fut-ce pour manger des huîtres et boire du porter, étaient en félonie.

Sous ce règne, pourtant relativement débonnaire, la presse pour la flotte se fit avec une extrême violence; sombre preuve que l’anglais est plutôt sujet que citoyen. Depuis des siècles le roi d’Angleterre avait là un procédé de tyran qui démentait toutes les vieilles chartes de franchise, et dont la France en particulier triomphait et s’indignait. Ce qui diminue un peu ce triomphe, c’est que, en regard de la presse des matelots en Angleterre, il y avait en France la presse des soldats. Dans toutes les grandes villes de France, tout homme valide allant par les rues à ses affaires était exposé à être poussé par les racoleurs dans une maison appelée _four_. Là on l’enfermait pêle-mele avec d’autres, on triait ceux qui étaient propres au service, et les recruteurs vendaient ces passants aux officiers. En 1695, il y avait à Paris trente fours.

Les lois contre l’Irlande, émanées de la reine Anne, furent atroces.

Anne était née en 1664, deux ans avant l’incendie de Londres, sur quoi les astrologues--(il y en avait encore, témoin Louis XIV, qui naquit assisté d’un astrologue et emmaillotté dans un horoscope)--avaient prédit qu’étant «la sœur aînée du feu», elle serait reine. Elle le fut, grâce à l’astrologie, et à la révolution de 1688. Elle était humiliée de n’avoir pour parrain que Gilbert, archevêque de Cantorbéry. Être filleule du pape n’était plus possible en Angleterre. Un simple primat est un parrain médiocre. Anne dut s’en contenter. C’était sa faute. Pourquoi était-elle protestante?

Le Danemark avait payé sa virginité, _virginitas empta_, comme disent les vieilles chartes, d’un douaire de six mille deux cent cinquante livres sterling de rente, pris sur le bailliage de Wardinbourg et sur l’île de Fehmarn.

Anne suivait, par conviction et par routine, les traditions de Guillaume. Les anglais, sous cette royauté née d’une révolution, avaient tout ce qui peut tenir de liberté entre la Tour de Londres où l’on mettait l’orateur et le pilori où l’on mettait l’écrivain. Anne parlait un peu danois, pour ses aparté avec son mari, et un peu français, pour ses aparté avec Bolingbroke. Pur baragouin; mais c’était, à la cour surtout, la grande mode anglaise de parler français. Il n’y avait de bon mot qu’en français. Anne se préoccupait des monnaies, surtout des monnaies de cuivre, qui sont les basses et les populaires; elle voulait y faire grande figure. Six farlhings furent frappés sous son règne. Au revers des trois premiers, elle fit mettre simplement un trône; au revers du quatrième, elle voulut un char de triomphe, et au revers du sixième une déesse tenant d’une main l’épée et de l’autre l’olivier avec l’exergue _Bello et Pace_. Fille de Jacques II, qui était ingénu et féroce, elle était brutale.

Et en même temps au fond elle était douce. Contradiction qui n’est qu’apparente. Une colère la métamorphosait. Chauffez le sucre, il bouillonnera.

Anne était populaire. L’Angleterre aime les femmes régnantes. Pourquoi? la France les exclut. C’est déjà une raison. Peut-être même n’y en a-t-il point d’autres. Pour les historiens anglais, Elisabeth, c’est la grandeur, Anne, c’est la bonté. Comme on voudra. Soit. Mais rien de délicat dans ces règnes féminins. Les lignes sont lourdes. C’est de la grosse grandeur et de la grosse bonté. Quant à leur vertu immaculée, l’Angleterre y tient, nous ne nous y opposons point. Elisabeth est une vierge tempérée par Essex, et Anne est une épouse compliquée de Bolingbroke.

III

Une habitude idiote qu’ont les peuples, c’est d’attribuer au roi ce qu’ils font. Ils se battent. A qui la gloire? au roi. Ils paient. Qui est magnifique? le roi. Et le peuple l’aime d’être si riche. Le roi reçoit des pauvres un écu et rend aux pauvres un liard. Qu’il est généreux! Le colosse piédestal contemple le pygmée fardeau. Que Myrmidon est grand! il est sur mon dos. Un nain a un excellent moyen d’être plus haut qu’un géant, c’est de se jucher sur ses épaules. Mais que le géant laisse faire, c’est là le singulier; et qu’il admire la grandeur du nain, c’est là le bête. Naïveté humaine.

La statue équestre, réservée aux rois seuls, figure très bien la royauté; le cheval, c’est le peuple. Seulement ce cheval se transfigure lentement. Au commencement c’est un âne, à la fin c’est un lion. Alors il jette par terre son cavalier, et l’on a 1642 en Angleterre et 1789 en France, et quelquefois il le dévore, et l’on a en Angleterre 1649 et en France 1793.

Que le lion puisse redevenir baudet, cela étonne, mais cela est. Cela se voyait en Angleterre. On avait repris le bât de l’idolâtrie royaliste. La Queen Ann, nous venons de le dire, était populaire. Que faisait elle pour cela? rien. Rien, c’est là tout ce qu’on demande au roi d’Angleterre. Il reçoit pour ce rien-là une trentaine de millions par an. En 1705, l’Angleterre, qui n’avait que treize vaisseaux de guerre sous Elisabeth et trente-six sous Jacques Ier, en comptait cent cinquante. Les anglais avaient trois armées, cinq mille hommes en Catalogne, dix mille en Portugal, cinquante mille en Flandre, et en outre ils payaient quarante millions par an à l’Europe monarchique et diplomatique, sorte de fille publique que le peuple anglais a toujours entretenue. Le parlement ayant volé un emprunt patriotique de trente-quatre millions de rentes viagères, il y avait eu presse à l’échiquier pour y souscrire. L’Angleterre envoyait une escadre aux Indes orientales, et une escadre sur les côtes d’Espagne avec l’amiral Leake, sans compter un en-cas de quatre cents voiles sous l’amiral Showell. L’Angleterre venait de s’amalgamer l’Ecosse. On était entre Hochstett et Ramillies, et l’une de ces victoires faisait entrevoir l’autre. L’Angleterre, dans ce coup de filet de Hochstett, avait fait prisonniers vingt-sept bataillons et quatre régiments de dragons, et ôté cent lieues de pays à la France, reculant éperdue du Danube au Rhin. L’Angleterre étendait la main vers la Sardaigne et les Baléares. Elle ramenait triomphalement dans ses ports dix vaisseaux de ligne espagnols et force galions chargés d’or. La baie et le détroit d’Hudson étaient déjà à demi lâchés par Louis XIV; on sentait qu’il allait lâcher aussi l’Acadie, Saint-Christophe et Terre-Neuve, et qu’il serait trop heureux si l’Angleterre tolérait au cap Breton le roi de France, pêchant la morue. L’Angleterre allait lui imposer cette honte de démolir lui-même les fortifications de Dunkerque. En attendant elle avait pris Gibraltar et elle prenait Barcelone. Que de grandes choses accomplies! Comment ne pas admirer la reine Anne qui se donnait la peine de vivre pendant ce temps-là?

A un certain point de vue, le règne d’Anne semble une réverbération du règne de Louis XIV. Anne, un moment parallèle à ce roi dans cette rencontre qu’on appelle l’histoire, a avec lui une vague ressemblance de reflet. Comme lui elle joue au grand règne; elle a ses monuments, ses arts, ses victoires, ses capitaines, ses gens de lettres, sa cassette pensionnant les renommées, sa galerie de chefs-d’œuvre latérale à sa majesté. Sa cour, à elle aussi, fait cortège et a un aspect triomphal, un ordre et une marche. C’est une réduction en petit de tous les grands hommes de Versailles, déjà pas très grands. Le trompe-l’œil y est; qu’on y ajoute le _God save the queen_, qui eût pu dès lors être pris à Lulli, et l’ensemble fait illusion. Pas un personnage ne manque. Christophe Wren est un Mansard fort passable; Somers vaut Lamoignon. Anne a un Racine qui est Dryden, un Boileau qui est Pope, un Colbert qui est Godolphin, un Louvois qui est Pembroke, et un Turenne qui est Marlborough. Grandissez les perruques pourtant, et diminuez les fronts. Le tout est solennel et pompeux, et Windsor, à cet instant-là, aurait presque un faux air de Marly. Pourtant tout est féminin, et le père Tellier d’Anne s’appelle Sarah Jennings. Du reste, un commencement d’ironie, qui cinquante ans plus tard sera la philosophie, s’ébauche dans la littérature, et le Tartuffe protestant est démasqué par Swift, de même que le Tartuffe catholique a été dénoncé par Molière. Bien qu’à cette époque l’Angleterre querelle et batte la France, elle l’imite et elle s’en éclaire; et ce qui est sur la façade de l’Angleterre, c’est de la lumière française. C’est dommage que le règne d’Anne n’ait duré que douze ans, sans quoi les anglais ne se feraient pas beaucoup prier pour dire le siècle d’Anne, comme nous disons le siècle de Louis XIV. Anne apparaît en 1702, quand Louis XIV décline. C’est une des curiosités de l’histoire que le lever de cet astre pâle coïncide avec le coucher de l’astre de pourpre, et qu’à l’instant où la France avait le roi Soleil, l’Angleterre ait eu la reine Lune.

Détail qu’il faut noter. Louis XIV, bien qu’on fût en guerre avec lui, était fort admiré en Angleterre. _C’est le roi qu’il faut à la France_, disaient les anglais. L’amour des anglais pour leur liberté se complique d’une certaine acceptation de la servitude d’autrui. Cette bienveillance pour les chaînes qui attachent le voisin va quelquefois jusqu’à l’enthousiasme pour le despote d’à côté.

En somme, Anne a rendu son peuple _hureux_, comme le dit à trois reprises et avec une gracieuse insistance, pages 6 et 9 de sa dédicace, et page 3 de sa préface, le traducteur français du livre de Beeverell.

IV

La reine Anne en voulait un peu à la duchesse Josiane, pour deux raisons.

Premièrement, parce qu’elle trouvait la duchesse Josiane jolie.

Deuxièmement, parce qu’elle trouvait joli le fiancé de la duchesse Josiane.

Deux raisons pour être jalouse suffisent à une femme; une seule suffit à une reine.

Ajoutons ceci. Elle lui en voulait d’être sa sœur.

Anne n’aimait pas que les femmes fussent jolies. Elle trouvait cela contraire aux mœurs.

Quant à elle, elle était laide.

Non par choix pourtant.

Une partie de sa religion venait de cette laideur.

Josiane, belle et philosophe, importunait la reine.

Pour une reine laide, une jolie duchesse n’est pas une sœur agréable.

Il y avait un autre grief, la naissance _improper_ de Josiane.

Anne était fille d’Anne Hyde, simple lady, légitimement, mais fâcheusement épousée par Jacques II, lorsqu’il était duc d’York. Anne, ayant de ce sang inférieur dans les veines, ne se sentait qu’à demi royale, et Josiane, venue au monde tout à fait irrégulièrement, soulignait l’incorrection, moindre, mais réelle, de la naissance de la reine. La fille de la mésalliance voyait sans plaisir, pas très loin d’elle, la fille de la bâtardise. Il y avait là une ressemblance désobligeante. Josiane avait le droit de dire à Anne: ma mère vaut bien la vôtre. A la cour on ne le disait pas, mais évidemment on le pensait. C’était ennuyeux pour la majesté royale. Pourquoi cette Josiane? Quelle idée avait-elle eue de naître? A quoi bon une Josiane? De certaines parentés sont diminuantes.

Pourtant Anne faisait bon visage à Josiane.

Peut-être l’eût-elle aimée, si elle n’eût été sa sœur.

VI

BARKILPHEDRO

Il est utile de connaître les actions des personnes, et quelque surveillance est sage.

Josiane faisait un peu espionner lord David par un homme à elle, en qui elle avait confiance, et qui se nommait Barkilphedro.

Lord David faisait discrètement observer Josiane par un homme à lui, dont il était sûr, et qui se nommait Barkilphedro.

La reine Anne, de son côté, se faisait secrètement tenir au courant des faits et gestes de la duchesse Josiane, sa sœur bâtarde, et de lord David, son futur beau-frère de la main gauche, par un homme à elle, sur qui elle comptait pleinement, et qui se nommait Barkilphedro.

Ce Barkilphedro avait sous la main ce clavier: Josiane, lord David, la reine. Un homme entre deux femmes. Que de modulations possibles! Quel amalgame d’âmes!

Barkilphedro n’avait pas toujours eu cette situation magnifique de parler bas à trois oreilles.

C’était un ancien domestique du duc d’York. Il avait tâché d’être homme d’église, mais avait échoué. Le duc d’York, prince anglais et romain, composé de papisme royal et d’anglicanisme légal, avait sa maison catholique et sa maison protestante, et eût pu pousser Barkilphedro dans l’une ou l’aulre hiérarchie, mais il ne le jugea point assez catholique pour le faire aumônier, et pas assez protestant pour le faire chapelain. De sorte que Barkilphedro se trouva entre deux religions l’âme par terre.

Ce n’est point une posture mauvaise pour de certaines âmes reptiles.

De certains chemins ne sont faisables qu’à plat ventre. Une domesticité obscure, mais nourrissante, fut longtemps toute l’existence de Barkilphedro. La domesticité, c’est quelque chose, mais il voulait de plus la puissance. Il allait peut-être y arriver quand Jacques II tomba. Tout était à recommencer. Rien à faire sous Guillaume III, maussade, et ayant dans sa façon de régner une pruderie qu’il croyait de la probité. Barkilphedro, son protecteur Jacques détrôné, ne fut pas tout de suite en guenilles. Un je ne sais quoi qui survit aux princes déchus alimente et soutient quelque temps leurs parasites. Le reste de sève épuisable fait vivre deux ou trois jours au bout des branches les feuilles de l’arbre déraciné; puis tout à coup la feuille jaunit et sêche, et le courtisan aussi.

Grâce à cet embaumement qu’on nomme légitimité, le prince, lui, quoique tombé et jeté au loin, persiste et se conserve; il n’en est pas de même du courtisan, bien plus mort que le roi. Le roi là-bas est momie, le courtisan ici est fantôme. Être l’ombre d’une ombre, c’est là une maigreur extrême. Donc Barkilphedro devint famélique. Alors il prit la qualité d’homme de lettres.

Mais on le repoussait même des cuisines. Quelquefois il ne savait où coucher.--Qui me tirera de la belle étoile? disait-il. Et il luttait. Tout ce que la patience dans la détresse a d’intéressant, il l’avait. Il avait de plus le talent du termite, savoir faire une trouée de bas en haut. En s’aidant du nom de Jacques II, des souvenirs, de la fidélité, de l’attendrissement, etc., il perça jusqu’à la duchesse Josiane.

Josiane prit en gré cet homme qui avait de la misère et de l’esprit, deux choses qui émeuvent. Elle le présenta à lord Dirry-Moir, lui donna gîte dans ses communs, le tint pour de sa maison, fut bonne pour lui, et quelquefois même lui parla. Barkilphedro n’eut plus ni faim, ni froid. Josiane le tutoyait. C’était la mode des grandes dames de tutoyer les gens de lettres, qui se laissaient faire. La marquise de Mailly recevait, couchée, Roy qu’elle n’avait jamais vu, et lui disail: _C’est toi qui as fait l’Année galante? Bonjour_. Plus tard, les gens de lettres rendirent le tutoiement. Un jour vint où Fabre d’Églantine dit à la duchesse de Rohan:

--_N’es-tu pas la Chabot?_

Pour Barkilphedro, être tutoyé, c’était un succès. Il en fut ravi. Il avait ambitionné cette familiarilé de haut en bas.

--Lady Josiane me tutoie! se disait-il. Et il se frottait les mains.

Il profita de ce tutoiement pour gagner du terrain. Il devint une sorte de familier des petits appartements de Josiane, point gênant, inaperçu; la duchesse eût presque changé de chemise devant lui. Tout cela pourtant était précaire, Barkilphedro visait à une situation. Une duchesse, c’est à moitié chemin. Une galerie souterraine qui n’arrivait pas jusqu’à la reine, c’était de l’ouvrage manqué.

Un jour Barkilphedro dit à Josiane:

--Votre grâce voudrait-elle faire mon bonheur?

--Qu’est-ce que tu veux? demanda Josiane.

--Un emploi.

--Un emploi! à toi!

--Oui, madame.

--Quelle idée as-tu de demander un emploi? tu n’es bon à rien.

--C’est pour cela.

Josiane se mit à rire.

--Dans les fonctions auxquelles tu n’es pas propre, laquelle désires-tu?

--Celle de déboucheur de bouteilles de l’océan.

Le rire de Josiane redoubla.

--Qu’est-ce que cela? Tu te moques.

--Non, madame.

--Je vais m’amuser à te répondre sérieusement, dit la duchesse. Qu’est-ce que tu veux être? Répète.

--Déboucheur de bouteilles de l’océan.

--Tout est possible à la cour. Est-ce qu’il y a un emploi comme cela?

--Oui, madame.

--Apprends-moi des choses nouvelles. Continue.

--C’est un emploi qui est.

--Jure-le moi sur l’âme que tu n’as pas.

--Je le jure.

--Je ne te crois point.

--Merci, madame.

--Donc tu voudrais?... Recommence.

--Décacheter les bouteilles de la mer.

--Voilà une fonction qui ne doit pas donner grande fatigue. C’est comme peigner le cheval de bronze.

--A peu près.

--Ne rien faire. C’est en effet la place qu’il te faut. Tu es bon à cela.

--Vous voyez que je suis propre à quelque chose.

--Ah çà! tu bouffonnes. La place existe-t-elle? Barkilphedro prit l’attitude de la gravité déférente.

--Madame, vous avez un père auguste, Jacques II, roi, et un beau-frère illustre, Georges de Danemark, duc de Cumberland. Votre père a été et votre beau-frère est lord-amiral d’Angleterre.

--Sont-ce là les nouveautés que tu viens m’apprendre? Je sais cela aussi bien que toi.

--Mais voici ce que votre grâce ne sait pas. Il y a dans la mer trois sortes de choses: celles qui sont au fond de l’eau, _Lagon_; celles qui flottent sur l’eau, _Flotson_; et celles que l’eau rejette sur la terre, _Jetson_.

--Après?

--Ces trois choses-là, Lagon, Flotson, Jetson, appartiennent au lord haut-amiral.

--Après?

--Votre grâce comprend?

--Non.

--Tout ce qui est dans la mer, ce qui s’engloutit, ce qui surnage et ce qui s’échoue, tout appartient à l’amiral d’Angleterre?

--Tout. Soit. Ensuite?

--Excepté l’esturgeon, qui appartient au roi.

--J’aurais cru, dit Josiane, que tout cela appartenait à Neptune.

--Neptune est un imbécile. Il a tout lâché. Il a laissé tout prendre aux anglais.

--Conclus.

--Les prises de mer; c’est le nom qu’on donne à ces trouvailles-là.

--Soit.

--C’est inépuisable. Il y a toujours quelque chose qui flotte, quelque chose qui aborde. C’est la contribution de la mer. La mer paie impôt à l’Angleterre.

--Je veux bien. Mais conclus.

--Votre grâce comprend que de cette façon l’océan crée un bureau.

--Où ça?

--A l’amirauté.

--Quel bureau?

--Le bureau des prises de mer.

--Eh bien?

--Le bureau se subdivise en trois offices, Lagon, Flotson, Jetson; et pour chaque office il y a un officier.

--Et puis?

--Un navire en pleine mer veut donner un avis quelconque à la terre, qu’il navigue en telle latitude, qu’il rencontre un monstre marin, qu’il est en vue d’une côte, qu’il est en détresse, qu’il va sombrer, qu’il est perdu, et coetera, le patron prend une bouteille, met dedans un morceau de papier où il a écrit la chose, cachette le goulot, et jette la bouteille à la mer. Si la bouteille va au fond, cela regarde l’officier Lagon; si elle flotte, cela regarde l’officier Flotson; si elle est portée à terre par les vagues, cela regarde l’officier Jetson.

--Et tu voudrais être l’officier Jetson?

--Précisément.

--Et c’est ce que tu appelles être déboucheur de bouteilles de l’océan?

--Puisque la place existe.

--Pourquoi désires-tu cette dernière place plutôt que les deux autres?

--Parce qu’elle est vacante en ce moment.

--En quoi consiste l’emploi?

--Madame, en 1598, une bouteille goudronnée trouvée par un pêcheur de congre dans les sables d’échouage d’Epidium Promontorium fut portée à la reine Elisabeth, et un parchemin qu’on tira de cette bouteille fit savoir à l’Angleterre que la Hollande avait pris sans rien dire un pays inconnu, la nouvelle Zemble, _Nova Zemla_, que cette prise avait eu lieu en juin 1596, que dans ce pays-là on était mangé par les ours, et que la manière d’y passer l’hiver était indiquée sur un papier enfermé dans un étui de mousquet suspendu dans la cheminée de la maison de bois bâtie dans l’île et laissée par les hollandais qui étaient tous morts, et que cette cheminée était faite d’un tonneau défoncé, emboîté dans le toit.

--Je comprends peu ton amphigouri.

--Soit. Élisabeth comprit. Un pays de plus pour la Hollande, c’était un pays de moins pour l’Angleterre. La bouteille qui avait donné l’avis fut tenue pour chose importante. Et à partir de ce jour, ordre fut intimé à quiconque trouverait une bouteille cachetée au bord de la mer de la porter à l’amiral d’Angleterre, sous peine de potence. L’amiral commet pour ouvrir ces bouteilles-là un officier, lequel informe du contenu sa majesté, s’il y a lieu.

--Arrive-t-il souvent de ces bouteilles à l’amirauté?

--Rarement. Mais c’est égal. La place existe. Il y a pour la fonction chambre et logis à l’amirauté.

--Et cette manière de ne rien faire, combien la paie-t-on?

--Cent guinées par an.

--Tu me déranges pour cela?

--C’est de quoi vivre.

--Gueusement.

--Comme il sied à ceux de ma sorte.

--Cent guinées, c’est une fumée.

--Ce qui vous fait vivre une minute nous fait vivre un an, nous autres. C’est l’avantage qu’ont les pauvres.

--Tu auras la place.

Huit jours après, grâce à la bonne volonté de Josiane, grâce au crédit de lord David Dirry-Moir, Barkilphedro, sauvé désormais, tiré du provisoire, posant maintenant le pied sur un terrain solide, logé, défrayé, renté de cent guinées, était installé à l’amirauté.

VII

BARKILPHEDRO PERCE

Il y a d’abord une chose pressée; c’est d’être ingrat.

Barkilphedro n’y manqua point.

Ayant reçu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n’eut qu’une pensée, s’en venger.

Ajoutons que Josiane était belle, grande, jeune, riche, puissante, illustre, et que Barkilphedro était laid, petit, vieux, pauvre, protégé, obscur. Il fallait bien aussi qu’il se vengeât de cela.

Quand on n’est fait que de nuit, comment pardonner tant de rayons?

Barkilphedro était un irlandais qui avait renié l’Irlande; mauvaise espèce.

Barkilphedro n’avait qu’une chose en sa faveur; c’est qu’il avait un très gros ventre.