Part 9
--Un matin,--commence Hamdi bey, Nasreddin hodja éveille sa femme dès la dernière étoile éteinte: «Femme, j'irai aujourd'hui dans la forêt, couper notre bois d'hiver.--Tu iras, dit la femme, _inshallah_ (s'il plaît à Dieu)!--«_Inshallah?_» riposte Nasreddin, frondeur, pourquoi, «_inshallah?_» J'irai, s'il me plaît, et non s'il plaît à un autre.--Soit, dit la femme dévote. Tu iras, s'il te plaît, mais aussi s'il plaît à Dieu: _inshallah!_--Il n'y a point d'_inshallah_ là-dedans», dit Nasreddin hodja. Et pour persuader sa femme, il la bat très fort. Après quoi il sort et s'en va dans la forêt. Mais, en chemin, il rencontre le vali qui va à la chasse. «Holà, Nasreddin, manant, viens rabattre notre gibier.--Excellence, je....--Tu répliques? Qu'on le batte, _inshallah!_, et qu'il vienne.» Tout le jour, et jusqu'à la première étoile allumée, Nasreddin hodja court les sentiers, rabat le gibier vivant et porte le gibier mort. On le congédie ensuite, sans backchich. A la nuit close, il frappe à sa propre porte, les mains vides, l'estomac creux et l'échine rompue. «Allah nous garde des djins! crie sa femme effrayée. Qui donc frappe si tard?» Et Nasreddin hodja, penaud, de dire: «C'est moi-même.... Ouvre.... _inshallah!!_»
Nous buvons maintenant un café admirable, dans des tasses à zarfs d'argent ancien. Et l'on apporte, non pas des narghilés vulgaires, mais des tchibouks d'autrefois, en bois de jasmin, longs comme les deux bras.
Le fumoir d'Atik Ali pacha est un atelier. Le vieux chef occupe ses loisirs en peignant, avec une minutie de petite fille, des aquarelles,--natures mortes ou paysages. Sur des étagères, une collection assez belle de verres turcs ou vénitiens met aux quatre murs une ribambelle d'arcs-en-ciel qui rehaussent agréablement le coloris un peu terne des œuvres d'Atik Ali pacha.
Cependant, les tchibouks sont fumés. On n'a parlé, sous le toit de mon hôte, ni politique, ni femmes. Et l'on n'a point médit du prochain.
Près de suivre Mehmed pacha, qui salue déjà son ancien général, je regarde une aquarelle: trois chênes gigantesques, dont la silhouette éveille en moi je ne sais quels souvenirs....
--Vous les reconnaissez?--dit Atik Ali, souriant.--Ce sont des arbres de France. Je les ai peints il y a très longtemps, dans la forêt de Fontainebleau. Autrefois, nous faisions nos stages d'application dans votre armée....
Il va prendre, dans une vitrine, un tout petit verre de cristal turc, rayé de bandes dépolies.
--Monsieur le colonel, acceptez ceci en souvenir d'un vieil homme auquel vous avez fait aujourd'hui beaucoup d'honneur. C'est un verre à vin d'Ismidt.... Vous savez? Le vin d'Ismidt que le Prophète nous a permis.--Et quand vous retournerez dans votre France, saluez de ma part les beaux chênes de la forêt de Fontainebleau.
[1] Quand la page ci-dessus fut écrite,--le 28 juin 1906--l'admirable roman de Pierre Loti: _Les Désenchantées_, n'avait pas encore paru. Et l'auteur ne croyait pas nécessaire d'appuyer davantage sur cette _vraie liberté_ que les mœurs turques consentent à la femme. Aujourd'hui, beaucoup de lecteurs l'accuseront peut-être d'avoir écrit très légèrement....
Il n'en est rien, pourtant. Qu'on veuille bien relire avec attention _Les Désenchantées_: on constatera que les dames turques, héroïnes de ce livre, sont _de très grandes dames_ appartenant, non seulement à l'aristocratie, mais à la Cour, et jouissant toutes d'au moins cent mille livres de rentes. Pour ces dames-là, oui, la loi de l'Islam est dure. Dans nul pays plus qu'en Turquie, fortune n'est synonyme d'esclavage. Fortune, cela veut dire: eunuques, suivantes, conak fermé, carrosse,--autant de geôliers, autant de geôles.--Mais l'immense majorité des femmes de Turquie n'ont point de nègres et vont à pied. Et celles-ci que le contact de l'Europe n'a pas encore détraquées trop profondément, vivent en vérité plus libres, plus maîtresses sous leur toit, que ne sont nos femmes à nous. Quel est, par exemple, le mari occidental qui accepterait d'abandonner complètement à sa femme l'éducation de ses filles, et même de ses fils, jusqu'à ce que celles-là soient femmes et ceux-ci adolescents?
XXII
Donc, monsieur de Sévigné, vous voilà tout féru des Turcs et de la Turquie, pour avoir mangé le pilaf et kébab d'un vieux férik à barbe blanche qui peint des aquarelles en collectionnant de la verrerie fêlée.
Madame Érizian m'offre, non pas de son thé anglais que je n'aime guère, mais d'un vin de Chypre agréablement âgé.
Elle fait d'ailleurs une maîtresse de maison parfaite. Je ne sais point de Française qui me tendrait mon verre avec plus de grâce; surtout de Française alourdie, comme est madame Érizian, par soixante-quatre printemps.
--Mais voyons, monsieur de Sévigné! ce sont des sauvages, ces Turcs. Comment vous, Européen, civilisé, pouvez-vous vous entendre avec eux?
Madame Érizian, Arménienne, s'irrite quelquefois de ma prédilection pour l'Islam, et m'en veut un peu des sentiments moins doux que je professe pour sa race à elle, trop amoureuse d'écus ou de pierreries, selon le sexe. J'ignore, hélas, le bel art de dissimuler mes moindres antipathies.
--Madame, vous avez raison quant aux Turcs: ce sont des sauvages. J'irai plus loin que vous; je ne crois pas qu'ils puissent jamais être civilisés. Mais vous vous trompez étrangement sur mon propre compte: je suis, moi, un sauvage comme eux. Songez donc que je m'appelle de Sévigné, que les Sévigné sont une souche bretonne vieille de neuf siècles, et que mes grands-pères, par entêtement de noblesse, ne se sont pas mésalliés trois fois en neuf cents ans. J'ai donc, bon gré mal gré, la cervelle d'un Celte de l'an mille. Et c'est bien autre chose que la cervelle d'un Osmanli des temps présents!
--Ta ta ta ta! Vos Osmanlis des temps présents, vous ne les connaissez guère. Je voudrais que vous fussiez Arménien, un jour de massacre.... Vous admettez le massacre, vous?
--J'admets très bien que ruiné, dépouillé, raclé jusqu'à l'os, et légalement désarmé contre les prêteurs et les rapaces, on se fasse justice soi-même.
--Par l'assassinat?
--Voilà un gros mot. Disons par le meurtre....
La porte s'ouvre. Un pas vif que je connais bien.... Lady Falkland entre et embrasse sa vieille amie.
Je ne manifeste pas tout l'étonnement diplomatique qui serait de circonstance. Pour ne pas mentir, la rencontre est préméditée. Lady Falkland et moi nous sommes promenés avant-hier, une heure, dans Stamboul, et rendez-vous a été pris pour aujourd'hui.... Il est vrai que madame Érizian n'est pas des gens dont il faut se défier.
Et d'ailleurs, en matière de diplomatie, lady Falkland en remontrerait à l'Alceste de Molière. Elle vient droit à moi, souriante, et me tend sa main à baiser,--pas le bout des doigts, le poignet.
--Bonjour! Savez-vous que c'est notre troisième rencontre de cette semaine?
Madame Érizian nous regarde l'un et l'autre:
--Encore ces maudites promenades en tête-à-tête, qui me font trembler pour vous, ma petite!
Lady Falkland se moque:
--Trembler!... vous tremblez toujours. Ah! les Turcs ont raison: Allah a fait le lièvre et l'Arménien....
--Hum! vous connaissez mal le proverbe, ou vous le citez trop poliment.... Les Turcs disent: «Allah a fait le lièvre, le serpent et l'Arménien....» Le serpent!... je suis peut-être peureuse ... et encore! les Arméniennes ont toujours été plus courageuses que leurs maris. Mais, avant tout, je suis prudente. Et vous, vous êtes folle!... Monsieur de Sévigné, ayez de la raison pour elle. A quoi cela vous avance-t-il tous les deux, je vous le demande, de courir Stamboul, bras-dessus, bras-dessous, comme deux amoureux que vous n'êtes pas, au risque de toute une ribambelle de catastrophes?
--Ça nous avance à faire l'école buissonnière! Ma vieille amie, ne grondez pas. Nous nous amusons comme nous pouvons, et nos escapades sont bien innocentes. Voyez-vous, M. de Sévigné et moi, nous nous ressemblons beaucoup: nous sommes deux bêtes en cage; ma cage à moi, la cage conjugale, est la plus étroite; mais sa cage à lui, la cage diplomatique et mondaine, n'est pas bien large non plus. Alors, vous comprenez notre rage de grand air! Dans le beau Stamboul désert, si grand qu'il n'en finit plus, nous galopons comme des poulains échappés; et, une pauvre petite heure durant, nous nous donnons l'illusion d'être libres, d'avoir cassé nos laisses et rompu nos colliers. Allez, cette illusion-là vaut bien qu'on risque quelque chose.... Et puis, quelle chose? vous avez des yeux arméniens, des yeux immenses! vous voyez trop large. «Des catastrophes!» quelles catastrophes?
--Avec ça que le jour où un espion de votre mari vous pincera toute seule au bras de ce colonel-là, vous ne serez pas à la merci d'un bon scandale, et forcée de mettre les pouces pour éviter le pire! Vous savez dans quel pays nous vivons, et vous savez que le tribunal consulaire anglais, requis par sir Archibald, se contenterait de modestes preuves....
Lady Falkland hoche la tête. Elle sait tout cela,--et moi comme elle. Oui, certes, ma responsabilité serait lourde, si jamais....
Mais soudain, lady Falkland, d'un geste de la main, donne la volée à son souci. Et je revois l'habituel sourire qui me plaît tant,--le sourire enfantin qui n'efface pas tout à fait le pli triste de la bouche:
--Figurez-vous, monsieur de Sévigné, que mon fils, ne vous ayant pas vu de toute la semaine, m'affirmait hier que votre grand ami le maréchal Mehmed Djaleddin avait dû vous coudre dans un sac et vous jeter au fond du Bosphore....
XXIII
26 octobre.
C'est le jour des manifestations féminines; deux femmes m'ont fait ce matin l'insigne honneur de s'apercevoir que j'existe.... Je n'ai, bien entendu, pas la moindre envie de consigner dans ces notes tous mes faits et gestes; et je préfère omettre spécialement certaines aventures très vulgaires auxquelles bien peu d'hommes ont le courage de se dérober, mais que seuls les jeunes gens peuvent avouer avec élégance. Un amoureux de quarante-six ans risque d'être souvent ridicule, et un amant de même âge risque parfois d'être répugnant.
Néanmoins, je m'en voudrais de passer sous silence les anecdotes d'aujourd'hui; car l'une est ma foi, jolie, et l'autre joyeuse à souhait.
J'étais donc, tout à l'heure, attelé à l'étude des récentes cartes de Macédoine qu'a dressées, je ne sais par quel sortilège, le grand état-major autrichien, quand mon cavas Achmet vint, avec quelque mystère, m'informer qu'une vieille femme insistait pour me parler à moi-même.
Intrigué, je fis entrer; et je vis une Arménienne propre et pauvre, toute vêtue de noir, l'air digne et décent. Elle me salua d'une révérence quasi monacale, puis entr'ouvrant son grand châle, en sortit une gerbe de tubéreuses qu'elle me présenta. Après quoi elle s'en fut, sur une deuxième révérence. Le tout, sans avoir ouvert la bouche.
Je demeurais, les fleurs en main, un peu ahuri, quand j'avisai une lettre, très cachetée, qu'on avait insinuée parmi les tiges. Je l'ouvris et, du premier coup d'œil, je reconnus le papier à dentelle d'or de ma petite voisine de Béicos. Seigneur! voilà plus d'un mois.... J'avais tout à fait oublié cette histoire.
La lettre est charmante, et la jeune personne bien ingénue,--ou tout le contraire:
«Vous n'êtes pas revenu, malgré votre promesse. Et bientôt nous quitterons Béicos à notre tour. Déjà nous préparons le départ. Ma mère passe toutes ses journées en ville, et elle y reste parfois la nuit. Ces nuits-là, je m'accoude au shahnichir, sous les étoiles, et j'attends que votre caïque vous ramène près de moi.»
* * * * *
J'ai mis les tubéreuses dans un vieux vase de cuivre niellé, que M. Carazoff m'a vendu l'autre jour: «Travail de Damas, monsieur le marquis! Beau comme une lampe de mosquée!...» Et j'ai fait, avec le papier à dentelle, une infinité de petits papillons que je noierai, ce soir, du haut du grand pont, dans la Corne d'Or.
Cependant, je m'étais remis à mes cartes autrichiennes. Et le cavas Achmet, tout à coup, frappa encore, m'informant cette fois, qu'une jeune dame insistait, etc. Voir plus haut.
La première surprise m'avait aguerri. Et je faillis trouver toute naturelle l'apparition, sous ma petite ogive d'ébène, de Calliope Kolouri en personne;--de Calliope; elle se nomma en entrant;--de Calliope toute seule; sans le plus léger chaperon.
Elle-même, en dépit de l'aplomb considérable qu'elle possède en propre, et dont sa visite me donnait une preuve superflue, mais forte, fut décontenancée du sourire placide qui l'accueillait et du geste aisé qui lui désigna un fauteuil. Assise, ses yeux un peu incertains braqués sur les miens, elle hésita presque une minute avant de me débiter les diverses excuses qu'elle avait évidemment préparées tout le long du chemin qu'il y a de chez elle ici:
--Figurez-vous ... je passais sous vos fenêtres, par hasard. Alors, j'ai songé que vous viviez dans cette grande maison.... J'étais si curieuse de voir votre chez vous. Je n'ai pas résisté....
Je la laissai s'en dépêtrer comme elle put. Elle finit par des mines confuses, puis contempla mes quatre murs l'un après l'autre, religieusement:
--Comme c'est bien! Comme on sent le goût français!
Elle feignait une admiration excessive et invraisemblable: mes deux salons, simples jusqu'à la nudité, et seulement parés de grands tapis persans, couleur de pourpre sombre, n'ont pas de quoi plaire aux yeux d'une petite Grecque de Péra, affolée de bibelots. Mais parmi ses oh! et ses ah! je cherchais vainement la vraie raison de sa visite. Et je ne trouvais pas....
Je n'ai d'ailleurs pas trouvé encore. Une idée m'est bien venue, mais tellement absurde!...
Voici le fait: les salons inspectés en détail, mademoiselle Kolouri réclama, non sans rougir très fort, une petite promenade dans le reste de l'appartement. La salle à manger ne la retint qu'une minute. Et, comme à la porte suivante, je l'avertissais loyalement que nous arrivions à ma chambre, elle entra comme un trait, non sans bredouiller, très vite:
--Vraiment, je ne sais pas si je puis....
Apparemment, elle pouvait. Elle pouvait même à ce point, qu'après être demeurée un instant debout entre la chaise et le fauteuil, elle se décida soudain à s'asseoir sur le sommier.
Je la regardai faire, un peu gêné.... Mais sans doute qu'un lit n'est pas pour lui faire peur.
--Oh! dit-elle, avec un sourire de coin, vous avez un très bon sommier....
Je ne bronchai pas. Elle continua, enhardie et bavarde:
--Vous devez me juger bien sévèrement.... Entrer ainsi dans la chambre d'un monsieur.... Mais je sais que les Français respectent les jeunes filles....
Elle fixait le bout de ses bottines avec la plus soigneuse attention.
--Jamais je n'oserais entrer de la sorte chez un jeune homme d'ici.... («Jeune homme!» peste! je suis flatté.) C'est que vous connaissez une définition de l'amour? (Aïe! où est l'excellente madame Kerloff?) «L'échange de deux fantaisies, et le contact....» Comme jeune fille, je ne peux naturellement que m'en tenir à l'échange ... et les jeunes gens d'ici exigent le contact.... C'est très difficile, pour une jeune fille, de flirter à Péra....
Je riposte, malgré moi:
--Mais alors, puisque c'est si difficile ... les jeunes filles qui flirtent doivent être extrêmement habiles?
Elle rit d'un petit rire nerveux, très aigu:
--Oh!... pas tant que vous croyez ... mais tout de même ... elles savent des choses....
Ses yeux se baissent, hésitent, puis me regardent derechef, avec une sorte de résolution, de--défi.
Ah bah? est-ce que? Mais c'est vrai, que les Français respectent instinctivement les jeunes filles. Je recule jusqu'au fauteuil, et je m'assieds.
* * * * *
Mademoiselle Calliope Kolouri est sortie de chez moi, dix minutes plus tard, tout à fait intacte. Et, bien entendu, je n'admets pas un seul instant que cette jeune fille ait eu, sous mon toit, la moindre arrière-pensée.
XXIV
27 octobre.
Très singulière soirée, hier; quatre heures douteuses et troubles, qui me laissent un dégoût et presque une salissure....
J'ai dîné au cabaret Tokatlian, à Péra. La visite matinale de Calliope m'avait tourné l'esprit vers des idées d'un ordre folâtre, et je m'étais décidé à ne pas achever la journée chez moi, tout seul. Chez Tokatlian, la salle basse était cependant trop claire et trop bruyante pour mon goût. Je montai donc au restaurant du premier étage, plus discret, plus aimable aussi, car souvent dînent en ce lieu des dames solitaires, chapeautées très somptueusement. L'une d'elles, qu'on nomme Carline, a déjà consenti, à diverses reprises, à s'asseoir en face de moi. Or, Carline n'était point là. Et par contre, deux convives s'y trouvaient, dont la vue me contraria: sir Archibald Falkland, et son inséparable Cernuwicz....
Le Polonais m'aperçut tout de suite, et m'interpella. Je ne crois pas être beaucoup plus sympathique à sir Archibald que lui-même à moi. Sa femme est entre nous, et il a trop de sagacité, sous ses dehors de brute, pour ne pas sentir fortement que nous ne pouvons être, lui et moi, qu'ennemis. Mais Cernuwicz, que je n'aime guère plus, et pour qui mon antipathie se double d'une répugnance quasi peureuse, me prodigue au contraire en toutes rencontres une cordialité sans bornes, dont je suis encombré et gêné.
Hier, notamment, il n'eut point de cesse que je n'eusse accepté de dîner à leur table. Je n'avais d'ailleurs aucun motif poli à refuser. Falkland, correct toujours, m'avait accueilli très courtoisement.
Je dînai donc avec eux: Cernuwicz fit tous les frais et bavarda si bien que je pus garder à peu près le silence. Cependant je songeai à me libérer promptement de cette compagnie fort différente de celle que j'avais cherchée et le dessert expédié, je me levai.
--Marquis! fit Cernuwicz, vous ne nous quitterez pas si tôt? Je parie que vous allez, de ce pas, voir des filles. Hein, ne dites pas non! Nous aussi, nous irons. Demeurez donc avec nous.
J'essayai une excuse.
--Ah bah! vous, un Français, vous reculez devant une petite fête? Allons, il faut s'encanailler de temps en temps. Encore non? Mais nous allons croire que c'est par fidélité d'amour.... Ah! ah! marquis, vous voulez nous faire honte, et spécialement à Falkland, qui est marié. Vous vous gardez à la dame de vos pensées.... Et qui est-elle? Nous allons deviner, attendez un peu!
Ce verbiage me portait terriblement sur les nerfs. Mais je m'avisai que le plus simple était, tout bien pesé, de rester avec eux. Un instinct me le conseillait comme un acte de prudence.... Les plaisanteries polonaises de Cernuwicz me causaient un malaise confus, et il m'eût été très désagréable de donner un corps à son soupçon, et de le laisser en tête-à-tête avec le mari de lady Falkland, cherchant l'un et l'autre, parmi les femmes de notre monde, laquelle pouvait bien servir de raison à ma fuite.... Je restai.
Oui, soirée singulière.... Falkland et moi, également taciturnes; Cernuwicz, exagérant son exubérance....
Nous avons bu, comme de rigueur; d'abord, l'extra-brut classique, avant de nous lever de table; puis, au buffet du Cirque (c'était mercredi, gala diplomatique: le Cirque était obligatoire), un autre extra-brut, qui ressemblait à s'y méprendre au plus médiocre des whisky and soda; et enfin, çà et là, des mixtures diverses.
Péra n'est qu'une sous-préfecture: l'incognito y est impossible. Les jeunes Pérotes, très gourmés dans leurs immenses faux-cols, et scintillants de breloques et de bagues, nous regardaient avec un respect curieux: nous étions «des ambassades!» Mais il n'importait guère d'être ou non reconnus: une fête correcte,--smoking ou habit, cravate noire,--cela n'est pas mal porté dans la carrière.
... Le Cirque, d'abord. Ensuite, Concordia, le boui-boui le moins malpropre de la Grand'Rue....
Nous buvions, tous trois seuls à une table ronde. Des femmes nous frôlaient en rôdant. Mais le décorum ne permettait pas de les inviter dans un lieu aussi public.
En France, on sait faire la fête. La fête française est élégante, spirituelle, lumineuse: elle se souvient des soupers du XVIIIe siècle, des marquis pailletés et des petites maisons; elle sait n'être jamais vulgaire ni crapuleuse; elle déguise l'obscénité en libertinage; elle pimente la galanterie d'épigrammes et de madrigaux. J'ai vu des nuits de Paris et de Nice où il se prodiguait plus de grâce et plus de verve, entre quatre viveurs et quatre courtisanes, que tout le reste de l'Europe n'en dépense dans une année. Mais ailleurs, à Berlin, à Vienne même, les fêtards, toujours, irrémédiablement, ont l'air d'ivrognes en rut, et leurs maîtresses de putains.
Et, hier, c'était brutal et morose....
Assez tard, nous avons quitté les lieux où l'on a le droit d'être vu, pour d'autres qui exigent le mystère. Rue Linardi, Cernuwicz nous a conduits dans une maison assez ignoble, où des créatures soi-disant artistes ont dansé nues devant nous. J'ai l'horreur de ces trémoussements qui n'ont pas de beauté et ne sont que lubriques. Mais je voyais à côté de moi la face de sir Archibald rougir, et les veines de ses tempes enfler.
Après cette maison, une autre; et puis une autre encore. Entre temps, nous avons marché dans la Grand'Rue, moins laide quand il fait nuit, et quasi romantique, à cause de ses maisons irrégulières et hautes. Finalement, et selon le protocole de toute orgie pérote, nous avons frappé à la porte de madame Artémise. Madame Artémise est une vieille Grecque assez digne, qui accepte que, sous son toit hospitalier, des hommes du monde et de jolies filles qui n'en sont pas fassent connaissance. Des Grecques, des Arméniennes, voire des Slaves ou des Roumaines, fréquentent là très assidûment. On ne leur demande rien que d'être bien faites, et d'avoir au moins douze ans....
Or, ici se place un incident assez curieux.
Nous étions, en galante compagnie, dans le salon de madame Artémise, et j'essayais, à grand renfort de compliments lourds comme des massues,--les trottins d'ici n'en comprendraient point d'autres,--de dérider ces pauvres fillettes, qui avaient trop visiblement la mine d'être là par obligation professionnelle. Ce n'est pas gai à voir une prostitution qui se résigne.
Sir Archibald, au fond d'un fauteuil, m'écoutait parler, et regardait Cernuwicz, en train de flirter, plus brutalement, avec une gamine à jupe courte, en rupture d'école maternelle. La porte se rouvrait par intervalles, pour l'entrée d'une nouvelle venue, introduite en cérémonie. Tout à coup, sir Archibald se leva.
Madame Artémise amenait par la main une retardataire,--une fille assez belle, grande, mince, blonde et blanche, coiffée en bandeaux:--un type inattendu, parmi le petit bétail levantin à la peau mate, aux crins noirs.... Un souvenir de portrait italien me passa dans l'esprit: cette toile de Selvatico, vue à Milan.... Et je songeai soudain que la femme qui était là ressemblait, beaucoup, par tout l'essentiel de son corps et son visage, à lady Edith, cousine et maîtresse de sir Archibald Falkland....
Lui, à n'en pas douter, y songeait aussi. Debout, pâle, il regardait fixement l'image vivante. Et je voyais ses poings puissants trembler.
Brusquement, il fit trois pas, saisit le bras de la jeune femme, et, sans un mot, l'entraîna. Ils disparurent.
Il y eut un ricanement. Cernuwicz, très ivre, s'esclaffait, le bras tendu vers la porte. Il déclama tout de suite, racinien:
--J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné; Ma blessure trop vive aussitôt a saigné ...
Puis, se reprenant, et de cet air soudain féroce qui caractérise ses accès d'alcoolisme:
--Mais vous savez, monsieur le colonel français, je ne plaisante pas à propos de ces choses! Mon honorable ami, sir Archibald Falkland, est un homme libre....
Comme je ne bronchais pas, il s'attendrit:
--Et aussi, un homme sentimental. Et c'est pourquoi, lui, le géant, est épris des plus pures et des plus frêles, et couche avec elles, délicatement....
Au fait, tous ces boxeurs, couleur de bœuf cru, s'éprenaient des modèles de Romney et de Hoppner. Et ce doit être pour cela....