L'homme qui assassina: Roman

Part 8

Chapter 83,817 wordsPublic domain

--Parce que, comme vous le dites si bien, Maria est fort malheureuse telle qu'elle est, et n'a que faire d'introduire dans sa pauvre vie des éléments de souffrance supplémentaire. Si vous l'aimiez, vous lui feriez mal.... Ne dites pas non: je suis trop vieille pour ne pas savoir ce qu'aimer veut dire. Oui, vous lui feriez mal. Eh bien, pour cette besogne-là, les ouvriers ne manquent pas: son chenapan de mari, sa vipère de cousine, son bébé, déjà ingrat, et le Cernuwicz, et tous les autres ... vrai, on peut se passer de vous!

Madame Érizian parle avec une énergie tout à fait bouillante. Cela me plaît: j'aime bien les gens qui aiment bien leurs amis.

--Soyez en repos, madame: je ne ferai point de mal à lady Falkland, ni de la façon que vous redoutiez, ni d'aucune autre. Mais à propos de lady Falkland, voulez-vous me donner le mot d'une énigme qui m'intrigue beaucoup? Voici: je comprends sans effort qu'il ne soit pas très gai d'être la femme de sir Archibald; mais je n'ai jamais compris comment il pouvait se faire que, l'étant, on ait à craindre de ne plus l'être.... Oui: d'après les on-dit, lady Falkland courrait le risque d'un divorce par lequel son fils lui serait arraché.--Je connais très mal la loi anglaise. Mais je ne suppose pas que cette loi puisse ôter un enfant à sa mère sans de valables raisons. Et en l'occurrence....

--En l'occurrence, sir Archibald, orgueilleux comme un paon, et baronnet jusqu'au bout des ongles, n'acceptera jamais d'être séparé du fils héritier de son nom. Il s'arrangera donc, n'importe comment, pour que le divorce, quand divorce il y aura, soit prononcé contre sa femme. Et il y aura divorce, car sir Archibald est puissant, et plus retors qu'on ne le croirait, à voir sa carrure. Maria, certes, pourrait se défendre; mais à condition d'attaquer: il faudrait qu'elle espionnât un peu chez elle, vît ce qui s'y passe, le fît constater, et demandât le divorce elle-même. Ce ne serait pas la mer à boire, et je vous jure bien que moi!... Mais la pauvre petite n'a pas l'énergie de cela. Ou plutôt, les scrupules de sa race l'arrêtent: espionner! elle ne veut pas. C'est une Latine pur sang; elle s'encombre d'un tas de préjugés élégants et néfastes ... et, même contre des assassins, elle refuse de se battre au couteau.

--Que voulez-vous, chère madame? nous sommes ainsi. Moi, Latin, je refuserais comme elle.

--Parce que vous n'avez jamais connu les batailles d'Orient, où tous les coups sont maîtres. Tenez, l'autre jour, Maria, l'éternelle folle, vous a donné rendez-vous dans Stamboul, pour une promenade en tête-à-tête. Eh bien, qu'un des espions du mari vous ait surpris tous deux, dans le cimetière de la grande muraille, peut-être que le prétexte du divorce était trouvé.

--Allons donc!

--Ah! vous ne connaissez pas ce pays. Enfin, je vous mets en garde. Vous voyez que ce n'est pas difficile, de faire du mal à lady Falkland--Arabadji, _dour!_

Le cocher arrête. Nous sommes à Péra, à l'entrée d'un de ces passages couverts qui se faufilent, au plus épais du quartier, de la rue Cabristan à la Grand'Rue. C'est là qu'habite madame Érizian.

--Venez donc bavarder parfois au coin de mon feu, l'après-midi. J'y suis toujours, et j'ai de bon thé. Cela vous amusera, vous, un civilisé, de voir une sauvage d'Arménie se débrouiller parmi l'eau chaude, la crème et le sucre?

--Une sauvage bien raffinée. Depuis combien de siècles votre famille a-t-elle quitté la tente natale?

--Combien de siècles? Ma mère y vivait, sous cette tente, entre Erzeroum et Erzinghian. Moi, j'y suis née, et je suis la première de mon sang qu'on ait transplantée à Constantinople, et qui y ait appris le français. La transformation s'est faite d'un seul coup, cher monsieur. Quand je vous le disais, que les Arméniennes sont les plus intelligentes de toutes les femmes!

XIX

Octobre,

Je m'étais accoutumé de ma vie de septembre, moitié campagnarde et moitié citadine; je m'étais accoutumé aux longues traversées du Bosphore, aux heures nonchalantes de chirket-haïrié ou de caïque. Mais aujourd'hui que c'est fini de Thérapia et de Béicos, j'ai Stamboul pour les oublier. Et, ma foi, je les oublie.

Stamboul est la capitale délicieuse de l'oubli. Dans ces petites rues enchevêtrées et innombrables, qui, dès le premier jour m'ont conquis, on respire, parmi le soleil, le silence et la solitude, je ne sais quelle philosophie sereine qui se charge d'apaiser tous les troubles et de consoler tous les chagrins. Si le destin, au lieu de me confiner dans la monotonie des existences modernes, m'avait donné la tumultueuse carrière d'un héros de roman ou de tragédie, il me semble que, vieux, las, meurtri et rassasié de péripéties et de secousses, c'est dans Stamboul que je serais venu me reposer et m'endormir.

Mes matinées suffisent pour ma besogne quotidienne: un attaché militaire français n'a pas grand'chose à faire dans cette Turquie, trop inféodée à l'Allemagne. Je n'ai qu'un ami dans le monde officiel: Mehmed pacha. Et notre amitié doit même se contraindre à quelque réserve apparente. Nous sommes, bon gré mal gré, deux espions, et nous n'espionnons pas dans le même camp.

Mes soirées, plus encore ici qu'à Thérapia, sont accaparées par les corvées mondaines. Dîners ou cure-dents, tous obligatoires et inéluctables, je ne m'appartiens pas un soir sur sept....

Mais j'ai, bien à moi, tout le temps qui va du déjeuner au five o'clock. Et je déjeune, exprès, très tôt, et je n'entame les visites indispensables qu'à six heures passées, quand la nuit est venue. Et je puis à mon aise, longuement, lentement, par grandes flâneries fantasques, découvrir Stamboul entier, de la pointe du Sérail aux Murs, et de la Corne d'Or à la Marmara. Déjà, j'y ai mes coins préférés. D'abord, l'esplanade de la Suleïmanié-Djami, et la cour cloîtrée de la mosquée de Sélim, où m'avait conduit, le premier jour, lady Falkland. Et puis d'autres coins que je trouve un à un: une arche d'aqueduc tout habillée de lierre, qui enjambe une minuscule rue, à deux pas du fameux quartier d'Aboul Véfa: une vieille place dallée, où se dresse une mosquée décrépite, qu'on appelle la mosquée des Tulipes;--et le plus adorable des petits cafés turcs, celui de la Mahmoud pacha Djami, tout enseveli sous d'immenses platanes.

* * * * *

Deux fois en deux semaines j'ai repris le chemin de Canlidja, et lady Falkland m'a reçu dans son salon tapissé d'yorghès. Deux fois lady Edith, attentive à bien importuner sa cousine, ne nous a pas laissés seuls une minute. Mais nous avons pris de libres revanches: quatre promenades dans notre Stamboul, quatre longs tête-à-tête dans nos petites rues, dans nos grands cimetières ou sur les marches de nos mosquées. Tout d'abord je m'étais souvenu des paroles de madame Érizian, et j'avais loyalement objecté le danger de pareilles escapades....

--Oui, je sais,--m'a-t-on répondu.--Personne ne voit plus clair que moi dans le péril qui sans cesse me guette. Mais, mon pauvre ami, j'aime à jouer avec ce péril. Et je ne reprends un peu conscience de ma dignité de femme soi-disant libre, qu'à force de courage inutile et de volontaire témérité. Donc ne me demandez jamais d'être prudente.

Je n'ai point demandé. Le courage inutile me plaît. Les femmes n'ont pas, comme nous, le devoir d'honneur d'être braves, et quand elles le sont, surtout sans nécessité, leur bravoure deux fois luxueuse les pare fort élégamment.

XX

16 octobre.

Soirée diplomatique, hier à Péra, chez Sa Haute Excellence Piali bey, ministre des affaires étrangères.

Piali bey n'est pas musulman. Il est raya,--sujet chrétien, vassal.--Mais dans la pauvre Turquie d'aujourd'hui, l'Europe et le Christianisme commandent en maîtres. Et le Padischah lui-même, Khalife et Vicaire du Prophète, s'en remet à des giaours du soin d'administrer ses peuples.

C'est triste, et comique à la fois. Dans le plus somptueux des salons de Piali bey, ministre ottoman, est encadré, à la place d'honneur, un parchemin papal: _Piali bey Sokili et madame Sokili, son épouse, humblement prosternés aux pieds de Sa Sainteté, implorent avec humilité, foi et ferveur, le secours spirituel de sa bénédiction apostolique_.... Où sont les vizirs d'autrefois!

Piali bey reçoit, en frac, et le plastron barré du grand cordon vert. N'était le fez obligatoire, on prendrait Piali bey pour n'importe quelle Excellence d'Occident. Et madame Sokili, visage, bras et gorge nus, fait les honneurs de sa maison, et se mêle aux hommes, comme une Infidèle qu'elle est. Cela sent la fin de l'Islam.

Tout de même, hier soir, le héros de la fête fut un Croyant. J'étais arrivé depuis une demi-heure, et je faisais ma cour à une ambassadrice d'âge canonique, quand un remous soudain se produisit. Piali bey, le premier, fendant la foule de ses hôtes, se précipitait au-devant d'un nouveau venu. Et madame Sokili, plantant là tout un lot de dames importantes, traversait le bal presque en courant. Ahuri, je regardai la porte, m'attendant à voir un souverain.

Ce fut Mehmed Djaleddin pacha qui entra. Piali bey le conduisait, lui prodiguant révérence sur révérence. De toutes parts, les gens s'empressaient. Deux ambassadeurs accoururent et saluèrent bas. Le vieux duc de Villaviciosa, dont les soixante-quinze ans ne se dérangent guère que pour des princes, vint du fond du salon tendre la main au maréchal.

Mehmed pacha souriait, avec quelques haussements d'épaules. Je vis alors qu'il portait une décoration très rare, et que le Sultan ne donne habituellement qu'aux Altesses: l'Imtiaz en brillants. Narcisse Boucher, à cet instant, s'approchait. Je me joignis à mon chef, et je m'inclinai après lui devant Mehmed, et je bredouillai à tout hasard:

--Je félicite Votre Excellence....

Mais, me voyant, il protesta:

--Ah non, monsieur le colonel! pas entre soldats. Vous en auriez fait autant, et cela ne vaut pas la peine.

Intrigué, je questionnai Narcisse Boucher....

--Comment, vous ne savez pas? Mais c'est l'histoire du Sélamlick d'hier, la bagarre des zouaves de la garde.

--Une bagarre?

--Eh oui! Le Sultan, trois fois de suite, s'est fait escorter au Sélamlick par les sergents du régiment albanais. Le régiment arabe, furieux, a voulu donner l'assaut à la caserne favorisée. Les Albanais ont riposté à coups de fusil tirés par les fenêtres, et, leurs adversaires reculant pour attendre du renfort, ils sont à leur tour descendus dans la rue. Aussitôt bataille rangée, blessés et morts. Le colonel arabe, plus excité que personne, poussait ses soldats au lieu de les retenir. Les casernes, vous le savez, sont à cinq cents mètres d'Yildiz. Le Sultan, entendant le vacarme, s'inquiète. En grande hâte, il donne l'ordre au ministre de la guerre d'aller imposer la paix aux batailleurs. Mais le ministre est mal reçu. On tire même sur lui, et il doit tourner bride. Mehmed Djaleddin était au Palais. «Voulez-vous que j'y aille?» dit-il au Sultan. Le Sultan s'empresse d'accepter. Mehmed part tout seul à cheval, dans l'uniforme où vous le voyez, et commence par traverser le champ de bataille, au pas, sous une grêle de balles, histoire d'être bien vu et reconnu. Après quoi par le flanc gauche! Il marche droit au colonel arabe, et lui brûle la cervelle au milieu de son régiment. Une douche d'eau froide n'aurait pas si bien calmé tous ces bougres. La seconde d'après, on aurait entendu voler une mouche. Ils connaissent Mehmed, ils l'ont vu sur les champs de bataille de Thessalie. Les casernes ont été réintégrées dare-dare. Et le Sultan a trouvé que ça valait l'Imtiaz.

Moi aussi, je le trouve. Et je retournai vers le maréchal:

--Votre Excellence excusera ma sottise de tout à l'heure: je suis devenu tellement bon Turc que je vis à Stamboul bien plus qu'à Péra; et j'ignorais encore, il y a cinq minutes, comment cette plaque-là était venue sur votre poitrine. Mais maintenant que je n'ignore plus, vous me permettrez de vous renouveler, à bon escient, mon hommage. M'est avis que c'est surtout un soldat qui a le droit de vous féliciter....

--Pour avoir essuyé un peu de fusillade, comme c'est le devoir strict de notre métier?

--Pour avoir essuyé la fusillade de vos propres soldats, un jour de vulgaire émeute, et risqué d'être abattu par mégarde, sans gloire ni grandeur.

Il rit, et ses yeux étincelèrent:

--Allons donc, monsieur le colonel! Les vrais soldats, dont je suis et dont vous êtes, savent mourir ou tuer n'importe où et n'importe comment. Il n'est pas besoin de drapeaux ni de musique!

Piali bey revenait, accaparant son hôte. Je traversai les salons. Il n'y avait là aucune femme qui valût selon moi qu'on causât avec elle. Lady Falkland n'était pas venue; et je n'aperçus en fait de Française que la petite Terrail, qui dansait avec son mari, comme de juste.

Les toilettes étaient élégantes, voire bien portées. Le monde diplomatique, minutieusement copié par le «Tout-Péra», maintient ici le goût féminin à un niveau acceptable. En outre, Piali bey ne reçoit pas la simple bourgeoisie. Mais son bal, s'il y gagnait en brillant, y perdait en pittoresque. Je n'eus pas le plaisir d'apercevoir mesdemoiselles Kolouri, ni d'entendre le français spécial qui se parle dans le milieu grec. A peine si je pus saisir au vol cette phrase d'une fort belle dame, originaire de ce milieu, mais acclimatée dans les sphères officielles, depuis que son mari, banquier, a gagné force millions dans je ne sais quelle spéculation audacieuse: «Mademoiselle Une Telle? Dieu sait ce qu'elle aura de dot: n'oubliez pas que sa mère a déjà trois autres enfants, et _un cinquième dans la rue_». Je sais que cela veut dire «en route». Mais cette rue métaphorique me comble toujours de joie.

N'importe. Les salons n'offraient aucune attraction bien notable. Le fumoir, par contre, était intéressant. Dès que j'y entrai, Narcisse Boucher, assis au milieu d'un groupe, me fit signe d'approcher et d'écouter.

Un gros homme à mine de juif allemand, constellé de croix et de bagues, prenait toute la terre à témoin d'une injustice déplorable, dont il se prétendait la victime.

--Ah! larmoyait-il, je puis bien attester le bon Dieu et ses saints que j'ai fait le possible et l'impossible! Quatre heures d'horloge, j'ai tenu le premier secrétaire de Sa Majesté comme je vous tiens, par le bouton de l'habit! Mais autant discuter avec une borne. Des sourires et des compliments, tant qu'on en veut. D'argent, point. Et à tous les raisonnements, la même réponse: «Je suis bien de votre avis; mais Sa Majesté ne peut pas donner une livre de plus.» Quand il s'agit de restituer aux trois quarts de l'Arabie toute sa prospérité antique!

Il s'épongeait le front. Narcisse Boucher, bonhomme, compatit:

--C'est vrai que la garantie kilométrique n'est pas exorbitante. Mais enfin, n'est-ce pas? vous avez la concession. C'est le principal.

--C'est le principal ... pour l'Arabie, oui! Le chemin de fer sera fait. Mais nos pauvres actionnaires ne s'engraisseront pas de leurs dividendes.

--Bah! ils sont déjà gras....

Narcisse Boucher se levait, et je le suivis dans l'embrasure d'une fenêtre:

--Vous l'avez entendu? me chuchota-t-il, goguenard. C'est Frederlow le Prussien, l'homme des wagons et des rails. Vous êtes au courant de son affaire? Il veut relier la Mecque et Mascate, à travers cinq cents lieues de sables et de cailloux. Naturellement, ça ne rapportera jamais un centime: il n'y a pas un habitant sur tout le parcours, et d'ailleurs, le transit par mer coûtera trois fois moins. Mais le Sultan paiera la garantie kilométrique, et le bénéfice sera tout de même coquet.

--Mais Frederlow se plaint du chiffre?

--Vous êtes jeune, vous! Écoutez un peu, vous allez rire!

Et Narcisse Boucher se retourna vers l'Allemand:

--A propos, vos études sont finies, je suppose? quelle sera la longueur totale de la ligne?

Le gros homme leva les deux bras au ciel:

--Seigneur! c'est bien là le pire: nous comptions sur deux mille neuf cents kilomètres; mais ce désert de Dalma est criblé de précipices; et la faible contribution du gouvernement ne nous permet pas d'entamer de trop grands ouvrages d'art....

--Bref, combien?

--Trois mille six cents, sept cents....

Narcisse Boucher ricana en sourdine:

--Hein, colonel? vous admirez le truc: on accepte le chiffre du sultan, pour la garantie kilométrique; mais on ajoute des kilomètres en proportion. En fin de compte, on y gagne. Sans parler de l'économie qu'on réalise sur les viaducs, réduits à leur plus simple expression. Il ne coûtera pas cher d'établissement, le chemin de fer de Mascate. Ces braves Turcs, hein? Ils en ont, une laine de mouton!

Candidement, je m'indignai:

--Mais comment le Sultan accepte-t-il?...

--Le Sultan? mon pauvre colonel! derrière Frederlow, il y a l'ambassadeur allemand; et derrière l'ambassadeur allemand, l'Allemagne. Il faut bien avaler la sauce, allez!

Dans la porte s'encadra la haute stature de Mehmed Djaleddin. Frederlow, l'ayant vu, s'était tu soudain.

Mehmed vint à moi:

--Monsieur le colonel, je voudrais vous transmettre une invitation....

--Je suis à vos ordres, monsieur le maréchal.

Il me prit à part:

--Je n'use pas de diplomatie, vous le savez. Voici: je ne veux pas que vous jugiez notre pays sur des réceptions comme celle de ce soir.... Oh! à Dieu ne plaise que je juge mes hôtes! mais ils sont chrétiens,--et les chrétiens de Turquie ne sont pas de vrais Osmanlis. Alors, acceptez-vous de venir déjeuner, mardi prochain, chez un de mes amis, musulman? Je ne puis vous avoir chez moi, vous savez pourquoi....

--Je sais....

--Mais mon vieux compagnon le général Atik Ali pacha, qui n'a pas, lui, l'honneur redoutable d'entrer chaque matin au palais d'Yildiz, sera joyeux d'accueillir à sa table mon convive. Voulez-vous?

--Certes!

--Bon. Chez Atik Ali pacha, je vous promets au moins--bref regard vers l'homme au chemin de fer--que vous ne rencontrerez pas d'Allemand. A vous, Français, cela doit plaire.

XXI

Atik Ali pacha habite au cœur de Stamboul, à deux pas du Séraskiérat, un conak austère en bordure sur une route tout à fait silencieuse.

Le conak lui-même n'est pas moins silencieux. Atik Ali pacha est un vieil homme, grave et doux, comme le sont la plupart des Osmanlis. Les parents qui vivent sous son toit,--l'hospitalité turque n'a point de bornes,--sont vieux comme leur hôte, et vieux aussi les domestiques, tous anciens soldats ou paysans. Seul, le fils d'Atik Ali, Hamdi bey, amène parfois dans la maison calme le rire sonore de ses camarades de régiment: Hamdi bey est capitaine aux hussards; et Atik Ali pacha, fier de ce bel officier qui est son fils, accueille avec amitié les jeunes hommes qui portent le même dolman vert et le même tarbouch d'astrakan. D'ailleurs, souvent empli de sabres et de hausse-cols, le conak n'en est guère plus brillant: car la jeunesse turque a gardé intact le respect qu'on rendait jadis aux barbes blanches. Et l'on contient sa voix devant Atik Ali pacha.

Nous déjeunons dans une salle vaste et fraîche, plafonnée à la turque de peintures aux vives couleurs. Et je goûte le contraste de ces deux hommes: Atik Ali, Mehmed Djaleddin. Atik Ali pacha, plus vieux que Mehmed de vingt ans, n'est que général--_fékir_;--et l'on devine vite, à voir ses yeux pensifs et ses cheveux de neige, que les intrigues de palais n'ont jamais été le fait de ce vieillard. Mehmed Djaleddin pacha, maréchal et tout-puissant favori de Sa Majesté, a jadis fait ses premières armes sous le commandement d'Atik Ali, déjà chef d'escadron. Mais Mehmed, né de race princière, et page au harem impérial pour ses débuts, était, avant même d'avoir porté l'épée, désigné pour une carrière rapide et éclatante.

Partout ailleurs qu'en Turquie, je crois bien qu'entre deux officiers si différents par leur destin, un abîme existerait, qu'aucune amitié ne pourrait combler. Mais la Turquie est la seule terre au monde d'où l'envie soit exclue, parce que les Turcs sont les seuls vrais démocrates que je sache. (J'ai vu hier, à la porte du Séraskiérat, le ministre de la guerre faire attendre son carrosse pour qu'un décrotteur de la rue lui cirât les souliers; le décrotteur et le ministre se traitaient l'un et l'autre d'_effendi,_ et se saluaient avec une affabilité égale.) Aussi Atik Ali n'en veut pas du tout à Mehmed d'être maréchal et de n'avoir pas cinquante ans. Et c'est Mehmed qui s'incline bas devant son ancien chef et qui le nomme «son père», car la vieillesse seule est vénérée sur la terre d'Allah.

Nous mangeons à la turque, naturellement. Rien de trop exotique, d'ailleurs. La cuisine turque est proche parente de la cuisine française. Du mouton rissolé à la broche--_chich kébab_;--du mouton en sauce--_orman kébab_;--des légumes d'Europe; du riz; un irréprochable pilaf; des feuilles de vigne farcies; des laitages; le _yohourt_ acidulé, et le célèbre _kaïmak_, pour lequel on enferme les bufflesses dans des étables obscures. Enfin des fruits: l'admirable raisin d'Anatolie, plus gros que les _panses_ provençales, et plus savoureux que le chasselas de Fontainebleau.

Bien entendu, point de femmes à table. Atik Ali pacha est marié, et Hamdi bey de même, et Mehmed Djaleddin aussi. Mais les dames musulmanes ne paraissent pas dans le logis des hommes, dans le _sélamlick_. Le _haremlick_, muré et grillé, voilà leur part. Elles en sortent d'ailleurs comme bon leur semble, pour se promener, faire leurs emplettes, rendre visite à leurs amies, et bavarder comme il leur plaît dans les cours de mosquées. Même, à tout bien peser, les mœurs turques donnent peut-être aux femmes plus de vraie liberté que nos mœurs d'Occident[1]: un mari français n'accepterait probablement pas certaines prérogatives que s'arrogent les harems, et auxquelles nul mari de l'Islam ne voit rien à reprendre. Mais en revanche, la maison conjugale est ici partagée en deux, et l'époux seul a le droit de franchir la cloison-frontière.

Nous sommes dix convives, tous soldats. C'est en l'honneur de Mehmed Djaleddin pacha, décoré de l'Imtiaz, qu'est donné le repas. Mais nul compliment indiscret ou balourd n'est infligé au maréchal. Être brave, cela est tout simple pour des Turcs. Et seulement, à l'entrée, chacun des officiers présents a salué Mehmed un peu plus bas qu'il n'est de règle.

On cause familièrement, sans étiquette. Un capitaine d'état-major, frais arrivé d'Allemagne, où il achevait, dans un régiment d'artillerie, son stage réglementaire, donne en quatre mots son impression sur l'armée prussienne:

--Excellents officiers. Exécrables soldats.

Mehmed pacha me regarde:

--Monsieur le colonel, voilà peut-être qui vous étonne. Vos écrivains militaires français vous rebattent les oreilles des vertus miraculeuses du soldat allemand. Nous, Osmanlis, qui faisons en Allemagne nos études théoriques et nos stages d'application, sommes d'un avis différent.

Le vieil Atik Ali hoche la tête: de son temps, c'était à Paris, non à Berlin, que les Turcs apprenaient l'art de la guerre.

--Izzet bey, vous entendez le pacha: expliquez à monsieur le colonel pourquoi vous jugez avec tant de sévérité les hommes de là-bas?

Izzet bey s'exécute de très bonne grâce. Bien entendu, tout l'état-major turc parle français comme s'il sortait de Saint-Cyr.

--Mon colonel, les Allemands sont des mécaniques. Ça obéit magnifiquement, surtout aux ordres appuyés de coups de bottes. Mais ça n'est propre qu'à obéir. Point d'initiative, point d'intelligence; et presque pas de bravoure. Nos paysans d'Anatolie, que Nasreddin hodja disait pareils à leurs buffles, sont, en comparaison, subtils et délurés.

J'interroge:

--«Nasreddin hodja»?

Tous rient. Atik Ali pacha m'explique:

--Nasreddin hodja est, après Karagheuz, le philosophe national des Osmanlis.

--Moitié Ésope, moitié Socrate, ajoute Mehmed pacha.--Un peu Sancho quelquefois. Ses mille et une aventures sont un trésor. Hamdi bey, vous qui êtes un conteur, réjouissez le colonel.