L'homme qui assassina: Roman

Part 7

Chapter 73,764 wordsPublic domain

--Voilà.... J'ai voulu vous montrer nos cimetières turcs. Voyez-vous, la Turquie avec son sultan absolu et son Coran despotique, est le seul pays libre de la terre. Les morts turcs eux-mêmes ne sont point enfermés comme les morts chrétiens. On ne les entoure pas de grands murs et de grosses grilles. Ils dorment où ils ont voulu dormir; et on ne charge pas de maçonneries leurs pauvres os fatigués....

Je n'ai pas soufflé mot depuis que nous avons quitté la cour cloîtrée de la Sélimié-Djami. Mais ce lieu-ci me semble favorable aux paroles qu'on hésite à dire:

--Madame ... je tiens à vous remercier....

--De quoi donc?

--Tout à l'heure, dans la cour de la mosquée, vous m'avez parlé comme vous ne parlez certainement pas au premier venu. Oui, quand vous avez fait une allusion à l'accueil pénible qui vous attend ce soir chez vous. Je suis profondément touché de la confiance que vous me marquez, et ... et vous avez raison de me traiter en ami.

Elle ne rougit pas, elle ne fait aucun geste, aucune simagrée. Elle me regarde tout droit, les yeux songeurs.

--C'est vrai: je ne sais pourquoi, mais j'ai confiance en vous....

Elle sourit, sans gaieté.

--Oh! n'allez pas croire que je vous fais une grande grâce en parlant devant vous, un peu librement, des tristesses de mon foyer. Ces tristesses-là, mon ami, il y a beau temps que tout Constantinople les sait par le menu et les commente, et les juge et s'en divertit. Vous-même, nouveau venu, vous n'en n'ignorez rien, avouez?

J'avoue, d'un signe. Et je me tais. Au bout d'une minute, elle pose sa main dans les miennes.

--Seulement, vous, vous ne commentez pas, vous ne jugez pas, vous ne raillez pas. Et c'est à moi de vous dire merci.

Elle se lève. Nous faisons quelques pas dans la plaine funèbre. Tout à coup, elle s'arrête et me montre une tombe.

Une tombe de femme: il n'y a pas de turban sculpté sur la stèle; une tombe d'au moins vingt ans; il n'y a plus du tout de peinture sur le marbre, ni d'or au creux de l'inscription.

--Vous la voyez.... Vous ne savez pas lire les lettres turques? Moi non plus, les chiffres seulement. Mais c'est assez pour démêler l'essentiel d'une épitaphe.... La femme qui dort là-dessous est morte en 1297 de l'hégire; elle a vingt-deux ans.... C'est l'année de la mort d'Aziyadé, et c'est l'âge qu'elle avait, je crois....

«Bien sûr, cette tombe n'est pas la tombe d'Aziyadé. La vraie tombe, personne ne sait où elle est,--heureusement!... Voyez-vous une agence Cook y conduisant des caravanes de touristes?--Mais, ici, dort une autre Turque, qu'Aziyadé a pu connaître, aimer, qui sait? Alors, moi qui ai pleuré tant de fois sur le sort douloureux de celle qui est morte sans avoir revu son ami, j'apporte ici, souvent, des fleurs; c'est pour les deux petites ombres; et je pense qu'au royaume où elles sont maintenant, elles se les partagent sans dispute....

Je n'ai pas du tout envie de sourire. Lady Falkland a pris quelques violettes piquées à son corsage, et les égrène au pied de la stèle.

--Les femmes s'entendent entre elles bien plus volontiers qu'on ne croît.... Excepté....

Elle hésite, puis me regarde, les sourcils froncés très bas, la lèvre relevée sur les dents qui apparaissent....

--Excepté quand il y en a une très méchante, qui veut, par orgueil et cupidité, voler le fils d'une autre....

* * * * *

Quand nous repassons la porte d'Andrinople, il est cinq heures passées. Trois arabas sont là, trois carrioles fort pouilleuses, et suspendues Dieu sait comment. Lady Falkland entame avec les arabadjis une discussion compliquée, où s'agitent, ce me semble, des questions de temps et de distance. Finalement, on tombe d'accord, et nous voilà, l'instant d'après, lancés à une allure folle sur le pavé raboteux des petites rues. La jante ferrée des roues y fait un fracas de marteau et d'enclume. Assourdie, lady Falkland serre ses mains contre ses oreilles. Je vois, à travers l'étamine des manches, le dessin pur de deux bras enfantins, fragiles.

Stamboul est grand, grand à n'en plus finir! Voici de nouveaux quartiers, de nouvelles rues. Nous passons des marchés, des bazars; l'araba tour à tour se précipite dans de longs chemins silencieux et solitaires, puis ralentit au milieu d'une place ou d'un carrefour grouillant de gens enturbannés....

Au vol, j'entrevois une gigantesque mosquée, flanquée de minarets interminables....

* * * * *

Enfin, la voiture s'arrête. Mais ici, il n'y a rien à voir, ce me semble? Ni mosquée, ni tombeau monumental, ni petite rue extraordinaire. Rien qu'une masure de bois vermoulu et de pierres qui s'écroulent. Est-ce cela?...

C'est cela. Lady Falkland m'entraîne jusqu'à toucher cette ruine, qui n'est pourtant ni belle ni grande. Et, sa main serrant la mienne:

--Savez-vous un peu d'histoire turque? Suleïman, avant de connaître Roxelane, avait une épouse circassienne qui s'appelait Hasséki. Il eut d'elle deux fils, Mohammed et Dji-an-djir. Et c'étaient de beaux enfants et de bons princes. Mais Roxelane, par haine de Hasséki, les fit tuer l'un et l'autre, et leur mère en mourut de désespoir. Voilà pourquoi, tout à l'heure, je vous ai empêché d'entrer dans le mausolée de Roxelane. Et voilà pourquoi, maintenant, je vous amène au mausolée de Hasséki. Faites une prière.... Là! Maintenant, vite, il est tard!... Arabudji, Emin-Eunu!... chirket-haïrié!... Tchabouk, tchabouk!

XVI

25 septembre.

Singulières aventures: j'ai passé la nuit à Béicos: et ce matin, voici que je découvre, posé sur l'appui de mon shahnichir un bouquet de tubéreuses.

Qui l'a mis là? Le shanichir surplombe au-dessus du Bosphore.... Quelqu'un passant en caïque? Impossible: seule, une vitre latérale était ouverte. Il a fallu--oui, c'est l'unique explication,--il a fallu qu'on jette ces fleurs du shahnichir voisin. Mais c'est celui du vieil iman à barbe blanche! Baroque, en vérité.

... Narcisse Boucher, hier au soir, piqué d'une tarentule soudaine, a décidé de clore immédiatement la saison estivale, et de réintégrer le palais de Péra. On déménage tout à l'heure; et demain toute l'ambassade aura quitté le Haut Bosphore. J'ai donc probablement dormi ma dernière nuit de Béicos, sauf occurrences exceptionnelles.

Bah! ailleurs ou ici.... Je regrette ma maison turque.... Mais j'aurai Stamboul là-bas.--Stamboul.... Depuis que lady Falkland m'y a conduit, j'ai la nostalgie de toutes ces petites rues désertes et silencieuses, où tant de soleil brille sur les tombeaux et les maisons mêlés, où tant d'herbes poussent parmi le marbre jauni des mosquées hautaines....

Et puis, je ne la quitte pas, ma maison turque. Tout y va rester en ordre, et rien ne m'empêchera de revenir de temps en temps donner ici le coup d'œil du maître. L'été prochain, je n'aurai de la sorte rien oublié, je retrouverai chacune de mes habitudes, et le cher bruissement du Bosphore, et la barbe blanche de l'iman, mon voisin ... et peut-être encore une botte de tubéreuses sur l'appui de mon shahnichir....

Oui. Et j'aurai quarante-sept ans au lieu de quarante-six.

* * * * *

J'ai passé toute ma journée à flâner par la maison. Je ne veux retourner à Péra qu'au couchant du soleil, pour descendre le Bosphore à l'heure crépusculaire, qui est la plus douce. Il y a bien, là-bas, rue de Brousse, sur ma table à écrire, un rapport inachevé qui m'attend. Je crois même que le susdit rapport doit éclairer plusieurs ministres sur la réalité des préparatifs bulgares le long de la frontière ottomane. Allah patafiole les infidèles! mais, demain, je travaillerai double. Ce soir, je veux ne me soucier que de la paisible Turquie.

Ah! voici l'heure du repos pour les soldats de la caserne. Ils s'alignent sur deux rangs, face à la mer, et j'entends leurs clairons psalmodier de lentes sonneries qui ont l'air de pleurer. Une trompette reprend et finit en mineur. Je vois les mains droites, toutes ensemble, se lever pour le salut; et un grand cri s'élance:

--_Padischah'm tchok yacha!_ (Vive l'Empereur!)

... Ce cri, je l'ai entendu déjà, au Sélamlick, et ailleurs. Et j'ai tressailli du frisson contagieux qui secoue les hommes de l'Islam, acclamant leur Khalife.... Hélas! ces gens ont une foi. Et je les envie. S'il leur faut un jour tuer ou mourir, ils sauront pourquoi, ou du moins croiront le savoir.

Maintenant, le soleil baisse. Le caïque est sorti du caïk-hané, et Osman l'accoste au perron, agrippant les pilotis de sa petite gaffe à croc de cuivre.

Ho! un choc mou dans le shahnichir.... Par exemple! c'est un second bouquet pareil au premier.... Le voilà à mes pieds, et il fleure fort l'haleine sensuelle des tubéreuses....

Évidemment, c'est le shahnichir voisin qui bombarde. Sa vitre latérale est grande ouverte. Toutefois personne n'apparaît. Sans doute la prudence s'impose-t-elle.... Je ramasse le bouquet, en prenant soin de ne pas trop me montrer.

C'est bien ce que j'attendais. Un billet est épingle, parmi les fleurs. Un billet très drôle, griffonné sur ce papier à dentelle d'or que les bébés emploient pour leur lettre du jour de l'an:

«Quatre fois, j'ai levé mon voile en me penchant à la fenêtre, et vous ne m'avez pas regardée. Pourtant, je pleurerai quand votre caïque partira....»

Ah bah!

C'est écrit en français, sans la moindre faute. Mon voisin l'iman aurait donc une fille,--pourvue de ses brevets? Au fait, les petites Turques de toutes castes, sont généralement plus instruites que nos jeunes filles de France....

Voyons, que faire? La galanterie, en tout cas, veut que je réponde.

Une feuille de mon carnet? C'est bien inélégant. Tant pis. A la guerre comme à la guerre:

«Je reviendrai bientôt et souvent. Montrez-vous au shahnichir quand je monterai en caïque.»

Voilà. L'épingle maintenant. Le premier bouquet est encore là, véhicule propice.... Un, deux, trois! Le poulet fleuri, lancé à tour de bras, s'engouffre dans la fenêtre ouverte. A Dieu vat!

Bon. Le caïque est accosté. Il fait encore grand jour. Je descends. Je ferme bruyamment la porte. J'embarque.

Au shahnichir du vieil iman, une forme voilée se penche. Je regarde: le tcharchaf se lève.

Une frimousse espiègle apparaît, des yeux tendres sourient; une bouche enfantine mime un baiser. Et le courant, rapide, m'éloigne.

... Donc, les petites filles turques, elle aussi, flirtent parfois avec les Infidèles. O Mehmed pacha, vos yeux voient clair!

* * * * *

Quand même, flirt pour flirt, j'aime mieux la manière musulmane que celle des Calliope et des Christine, dans leurs salons à paravents.

La nuit tombe. Voici Canlidja. Voici la grille. Voici le petit pavillon au bord de l'eau. Le caïque passe tout près, invisible sur l'eau sombre.

Les fenêtres sont éclairées. Je vois une ombre mince derrière les vitres lumineuses....

XVII

Monsieur Carazoff, Persan, tient à Stamboul, au premier étage d'une maison peinte en rouge, une boutique fort achalandée, où l'on trouve cent mille choses hétéroclites,--notamment, des turquoises et des tapis. Aujourd'hui, j'ai rendu visite à M. Carazoff, désireux que j'étais d'embellir mes salons de la rue de Brousse par quelques curiosités agréables, choisies dans son assortiment.

M. Carazoff est un courtois personnage, tout vêtu de noir et coiffé d'astrakan, comme il sied aux gens de sa nation. La politesse de M. Carazoff est à la fois raffinée et noble. Les Juifs sont obséquieux; les Grecs sont familiers; ce qui ne les empêche, ni les uns ni les autres, d'être des marchands ingénieux et vite enrichis. Mais les Persans, plus ingénieux et plus riches, savent n'être familiers ou obséquieux que juste ce qu'il faut. Et leur tact en affaires dépasse considérablement tout ce que nous imaginons en Occident.

Dès mon entrée chez lui, M. Carazoff me le prouve à l'évidence. Le temps de me saluer, de m'offrir un fauteuil et de frapper dans ses mains pour que son commis nous apporte le thé, il m'a jaugé d'un seul coup d'œil, et sait avec certitude la sorte de client que je suis. Français,--Français de l'Ambassade,--et riche suffisamment.--Or donc, M. Carazoff se garde de m'offrir une babiole indigne de ma bourse, non plus qu'aucune horreur très cher réservée «pour goût américain». Mais tout de suite les tapis anciens, pliés et empilés dans toute l'arrière-boutique, roulent du haut de leurs tas carrés, et déploient à mes yeux leurs splendeurs soyeuses.

--Ceci, Siné: beau comme une tapisserie. Ceci Boukhara: beau comme du velours. Ceci, Tchaoutchaghan: miniature, monsieur, miniature véritable? Ceci, Mir: pièce de Musée. Ceci. Soumack: double face, et souple! un mouchoir, un mouchoir de poche.

M. Carazoff, la dextre levée, les doigts joints, parle bas comme dans un temple. Deux serviteurs, reculés à bonne distance, étalent les magnifiques tissus, les froissent, et font jouer la lumière dans les plis. Il semble que du soleil soit mêlé à la laine....

--Bonjour, monsieur Carazoff.

C'est une vieille dame à cheveux tout blancs. M. Carazoff, la main sur le cœur, salue jusqu'à terre.

--Je vois que vous êtes en affaires. Continuez, je vous en prie. J'attendrai dans ce fauteuil, et monsieur votre neveu va m'apporter de cet excellent thé persan que je bois sans sucre....

Elle parle français sans le moindre accent. Je me lève:

--Madame, permettez-vous à quelqu'un qui n'est jamais pressé de vous céder son tour? J'achète des tapis, je ne m'y connais pas du tout, et mon choix sera bien lent....

Petite révérence à la française:

--Je permets très volontiers. Qui remercierai-je, monsieur?

--Le colonel de Sévigné.

--Je m'en doutais un peu. Je suis madame Érizian, et quelqu'un m'a parlé de vous, pas en mal: lady Falkland....

Madame Érizian? J'ai entendu ce nom déjà. Une Arménienne, veuve, sans enfants, qui vit assez retirée, quoique allant parfois dans le monde diplomatique.

Cependant M. Carazoff apporte, dans une coupe, une poignée de turquoises persanes,--petites, mais bien bleues.

--Non, monsieur Carazoff. Aujourd'hui, j'ai envie de perles. Avez-vous une jolie perle très ronde, blanche ou légèrement rosée?

Elle se tourne vers moi:

--Nous autres. Arméniennes, nous raffolons des bijoux, vous savez: c'est la faute à nos pères et à nos maris, qui aiment beaucoup, beaucoup l'argent ... trop peut-être.... Cet amour-là déteint sur nous. Mais nous, femmes, sommes plus raffinées, et au lieu de chérir grossièrement les écus, nous chérissons leur quintessence: les pierreries.

M. Carazoff, avec des gestes de dévotion, présente une autre coupe, plus petite, où se mêlent des perles et des opales. Madame Érizian se tait, s'arme d'une loupe, et regarde de tout près. Moue désappointée.

--Il n'y a rien ici, monsieur Carazoff. Allons, cherchez mieux. Ces perles sont méprisables. Mais je parie qu'au fond de vos tiroirs....

Troisième coupe. Quatre perles seulement y luisent, douillettement couchées dans du papier de soie.

--Ah! nous y sommes. Celle-ci ... non, elle a un défaut. Parfaitement, un défaut. Ne vous indignez pas: j'ai de bons yeux, monsieur Carazoff.... Et celle-là est jaune. Mais cette autre me plaît assez ... quoique!... enfin!... le prix, monsieur Carazoff?

--Madame, toute la maison est à vous. Cette perle ... ce n'est rien. Rien. Un cadeau.

--Monsieur Carazoff, vous êtes le plus courtois des Persans. Mais il est déjà cinq heures à la franque. Et nous n'avons pas le temps d'échanger toutes les politesses qui conviendraient. Donc, dites-moi sans tarder: combien?

--Rien! je vous supplie. La perle est unique, sans prix. Ronde comme la lune, et brillante! Cela ne se paie pas. Tout ce que j'ai ici, les tapis, les cuivres, les laques ... rien ne vaut cette perle. Je vous la donne.

--Que vous êtes aimable, monsieur Carazoff! Mais parlons sérieusement. Pensez-vous que six livres turques?...

--Six livres!!... Madame, vous plaisantez avec une bonne humeur qui réjouit mes vieux os. Nous sommes d'anciens amis; il m'est doux de voir que la gaieté ne vous quitte pas. Je le dirai à ma fille, qui s'informe souvent de votre santé.

--Je vous rends grâce, monsieur Carazoff. Mais je ne plaisante pas. Six livres me paraissent un juste prix....

--Juste prix!... Ne parlons plus de cela, madame. Il ne faut pas donner à monsieur le colonel, que voilà, de fausses idées sur la valeur des choses. Exactement, cette perle me coûte, à moi, vingt-deux livres. Je vais vous montrer mes papiers d'achats....

--N'en faites rien, monsieur Carazoff. Vos papiers sont écrits en persan, et je ne sais pas lire cette langue poétique. Mais je vois que nous ne ferons pas affaire ensemble aujourd'hui. Car je n'ai absolument que sept livres dans ma bourse....

--Il y a, marqué sur le papier d'achat, vingt livres. Je songeais, pour prix de ma peine, à gagner le dix pour cent. Mais il faut y renoncer. La vie est devenue bien dure pour les marchands. N'importe. Mon grand-père vendait à votre grand'mère, et je sens, en y réfléchissant bien, que ce bénéfice pris sur madame Érizian m'aurait porté malheur. Voici la perle. Elle est à vous. Un cadeau. Vous ne me paierez que les vingt livres turques.

--Oh non! c'est tout à fait impossible. J'ai dit huit livres. Et vous savez que les Arméniennes ne cèdent jamais d'une piastre....

--Madame, écoutez. Ne parlons plus de vingt livres. Faisons des prix exacts. Tout cela n'était que badinage. Mais il faut plaisanter pendant un temps, et parler gravement ensuite. Je vous donne maintenant ma parole d'honneur! A quinze livres turques, je ne gagne pas le prix d'un mouchoir de soie.

--Monsieur Carazoff, à dix livres turques, vous gagnez de quoi vêtir de satin tout le joli corps de votre jeune fille. Et je ne suis pas assez riche pour....

--Seigneur! dix livres! Kondjé-Gul, venez ici!

Une gentille fillette apparaît, soulevant une portière.

--Madame, sur la tête de cette enfant, qui est ma chair et mon sang,--M. Carazoff étend la main sur les cheveux lisses,--je vous jure qu'à dix livres je perds!

--Monsieur Carazoff, je vous crois sur votre serment. Approchez, mignonne, qu'on vous embrasse. Là!... Et dites à votre papa qu'il faut pourtant qu'il me cède la perle à neuf livres turques parce que je suis une cliente très vieille, têtue, et parce qu'une autre fois, il gagnera beaucoup plus sur moi.... Eh bien, monsieur Carazoff?

--Onze livres, madame, je vous supplie!...

--Allons, neuf et demie.

--Ah! madame.... Toute la maison est à vous.

--La perle, qu'est-ce? rien. Un cadeau. Neuf livres et demie, soit.

XVIII

Monsieur de Sévigné, écoutez une légende d'ici.--Au commencement, Allah créa tous les peuples. Puis, désirant qu'ils fussent tous justes et intègres, il mit cuire de l'honnêteté dans une belle marmite. Au bout de sept ans, l'honnêteté fut cuite à point. Allah l'avait brassée comme il fallait avec sa grande cuillère d'or. «Va, maintenant,--dit-il à l'Archange,--et amène-moi ceux que j'ai créés.»

L'Archange s'en fut les chercher par le monde.

Les Croyants vinrent les premiers, parce qu'ils habitent plus près de Dieu. «Voici pour vous, hommes fidèles!» dit Allah, qui leur versa, sans mesurer, une pleine cuillerée de la précieuse drogue. Et ils s'en allèrent, honnêtes à tout jamais.

Les Franks vinrent à leur tour. «Voici pour vous!» dit Allah. Et ce fut une deuxième ration, aussi large que la première.

Vinrent enfin les Idolâtres. «Voici, pour vous, pauvres gens!» Et la troisième cuillerée tomba.

Il ne restait plus grand'chose dans la marmite....

«Seigneur, Seigneur!--cria tout à coup l'Archange,--voici les Juifs et les Persans, que nous avions oubliés!» Allah, pris de court, retourna la marmite; mais, même en grattant le fond et en récurant les bords, il ne put emplir qu'une seule et dernière cuillerée. «Tant pis!--dit-il.--Les Juifs et les Persans se partageront cela.»

Et les Juifs et les Persans s'en allèrent, moitié plus fourbes et voleurs que ne sont les Idolâtres, les Franks et les Croyants. Il ne restait plus une goutte d'honnêteté dans la marmite. Et c'est alors, hélas! qu'arrivèrent, déplorablement en retard, les Arméniens.

Madame Érizian, non sans quelque fierté plaisante, proclame ainsi la douteuse réputation des gens de sa race. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre: tout à l'heure, l'intervention de ma nouvelle amie, et sa tactique, m'ont précieusement servi contre M. Carazoff, et je n'ai guère payé mes tapis que le double de ce qu'ils valent.

En remerciement, j'ai cru pouvoir offrir à madame Érizian la moitié de mon araba; et madame Érizian, sans façons, l'a acceptée.

Et nous roulons au-dessus de la Corne d'Or, sur l'immense pont de bois, qui monte et qui descend, comme une piste de montagnes russes.

Madame Érizian a de beaux yeux arméniens, longs et vifs, qu'elle vous braque en plein visage avec un aplomb tranquille de vieille femme.

--Savez-vous? je suis contente du hasard d'aujourd'hui. J'avais envie de vous connaître, après tout ce que m'a dit Maria.

--Lady Falkland?

--Oui ... je l'appelle Maria, parce que je l'ai connue haute comme ça ... ou presque: elle venait de se marier quand elle est arrivée à Constantinople. Il y aura huit ans en décembre.... Elle était plutôt jeunette, alors. Là-bas, aux Antilles, on les marie dès qu'elles sont sevrées. Pauvre petite, va!

J'ai tout à fait la sensation d'écouter une douairière d'entre Loire et Seine. A tel point, que je ne me tiens pas d'interrompre.

--Vous avez vécu longtemps en France?

--Moi? je n'y ai jamais mis les pieds.... C'est mon français qui vous étonne? Mais tout le monde parle français à Constantinople....

--Pas le même français que vous.

--Ah! vous avez fréquenté chez les Grecs. Oui, ils ont un tas d'idiotismes assez pittoresques. C'est que leurs femmes ouvrent rarement un bouquin. Nous autres, Arméniennes, nous lisons.

--Cela vous réussit.

--Mon Dieu, oui!... Je ne sais pas faire la modeste, je vous en préviens. Nos maris ne sont que les plus habiles tripoteurs d'argent du monde. Mais nous, je crois, sans nous vanter, que nous sommes les plus intelligentes de toutes les femmes.

Je me sens l'âme de saint Jean Bouche d'Or.

--Est-ce par jalousie, alors, que les Turcs vous massacrent de temps en temps?

Elle répliqua, sans l'ombre d'un embarras?

--Non ... c'est par instinct de conservation. La loi de Darwin, tout bonnement. S'ils ne nous assommaient pas quelquefois, nous les ferions mourir de faim. Nous sommes trop modernes, et eux pas assez. Il n'y a pas de notre faute, ni de la leur. Et ce n'est pas gai, cette nécessité de s'entre-tuer....

Elle songe une minute. Notre araba escalade, d'un trot ralenti, la côte en zigzag qui contourne Yuksek-Kaldirim.

--Au fait, nous dévions. J'avais une question sur le bout de la langue: vous êtes un peu amoureux de Maria, n'est-ce pas?

Je tombe de mon haut,--sincèrement.

--Moi, madame? par grâce, daignez regarder la couleur de mon poil.... J'ai quarante ... j'ai plus de quarante ans.

--Oh! dites le chiffre! ça m'est égal, j'ai, moi, soixante-quatre ans! Peu importe d'ailleurs: vous paraissez encore très jeune. Et l'âge ne fait rien à l'affaire. Donc, vous êtes amoureux de Maria....

--Mais jamais de la vie! J'ai pour lady Falkland une sympathie très vive, mais tout amicale. Lady Falkland est charmante, simple et bonne de la tête aux pieds, et fort malheureuse, si je ne me trompe....

--Dieu non, vous ne vous trompez pas! Enfin, pour en finir, vous n'êtes pas amoureux d'elle. Ça va bien, c'est ce qu'il faut. N'allez pas le devenir, par exemple!

--N'ayez pas peur. Cependant,--simple curiosité,--pourquoi, chère madame, cette éventualité vous paraît-elle à ce point déplorable?