L'homme qui assassina: Roman

Part 6

Chapter 63,752 wordsPublic domain

Falkland laisse tomber un éclat de rire bref. Et, tout aussitôt:

--Waiter! Heidsieck monopole, rouge.

--Archibald, c'est une folie entêtée! Waiter, Pommery Greno, brut.

Ils m'obligent à boire. Leurs yeux flambent, leurs gestes deviennent fébriles. Cernuwicz maintenant me regarde fixement, l'air soudain féroce:

--Mais ... vous savez, monsieur le colonel, Donietz est un homme. Il n'est pas Polonais, il ne sait pas monter à cheval; cela, c'est la race, il n'y a rien à dire. Mais à pied, il est terrible. Et bientôt nous le nommerons consul en Macédoine, à Mitrovitza!

Fichtre! si les consuls russes de là-bas sont tous de cette trempe, je ne m'étonne plus que les Albanais, moins patients que les Turcs, leur cassent la tête quelquefois.

Ai-je souri? Je ne crois pas. Ce serait imprudent. Cernuwicz, ivre-furieux, me sauterait certainement à la gorge.... Non, il n'y a plus de danger; l'accès est passé. Voilà mon homme, sans transition, qui rit aux larmes. Il claque la table à tour de bras; les coupes s'écroulent.

--Oh! marquis! Je vous ai vu, ne dites pas non. Vous couchez avec les filles Kolouri. Ne dites pas non!

Je dis non, très net, m'attendant toutefois au pire. Point du tout: il se redresse, solennel, et me tend la main au-dessus de la verrerie en miettes:

--Vous êtes un gentilhomme. Il ne faut pas avouer, jamais. Non pour les filles Kolouri: cela ne compte pas; elles ne sont rien, seulement de petites _badanas_[2]. Mais pour aucune femme. Ici, trop d'hommes sont des mufles. Tenez, Karipoulo ... vous connaissez Karipoulo? Il prend neuf cents livres turques à la Dette[3]. Eh bien, je le rencontre hier Grand'Rue de Péra, et je lui dis: «Karipoulo, avec qui couchez-vous, cette semaine?» Il sourit, se tortille, fait un grand geste pour que les passants s'arrêtent, et, alors seulement, répond, de toute sa voix: «Prince, on ne peut rien vous cacher. La semaine dernière, c'était avec madame Bariteri; mais je n'avais que les restes des soldats turcs; alors, cette semaine, j'ai choisi madame Papazian. Je les ai toutes.» Voilà ce qu'il dit. Mais savez-vous? Il n'en a aucune. Il se vante. Il est Grec. Waiter! Pommery Greno, brut!

Mais, incident: le maître d'hôtel, le bras tendu vers le cartel du hall, explique qu'après une heure, la cave de l'hôtel est fermée.

--Hein! tu dis?

--Excellence, la cave....

--Fils de chien! porc!

Il l'injurie furieusement, mêlant cinq ou six langues pour d'effroyables invectives. Et soudain, à toute volée, il lui lance une bouteille vide à la figure. La bouteille d'ailleurs manque le but et fracasse deux lampes du lustre.

Cernuwicz, perdant lui-même l'équilibre, retombe assis. Il mâche ses dernières injures:

--Juif! Arménien!

Il se tourne vers moi, calmé:

--Je le connais, ce.... C'est le frère de mon portier. Je lui dois de l'argent, à mon portier: mille livres. Il prête à quatre cents pour cent.

Falkland, qui a tout écouté, impassible, s'émeut soudain:

--Staniel vous, un gentilhomme, vous empruntez à ce valet?

--Eh! Archie! que faire? L'argent, tout l'argent est dans leurs poches. Moi, je ne suis pas un Arménien, je ne sais pas prendre aux Turcs. Et je ne suis pas un Grec, je ne sais pas demander aux femmes[4].

--_You are a Pole_....

Ils entament en anglais je ne sais quel dialogue rapide. Cernuwicz s'agite et crie. Des mots russes et polonais jaillissent çà et là. Finalement, la dispute s'apaise tout d'un coup. J'en profite pour me lever.

--Bonsoir, messieurs.

Sir Archibald me secoue rudement la main. Cernuwicz, débordant de cordialité, improvise un discours d'adieu:

--Marquis, ce soir nous avons bu....

Oui, ce n'est pas niable.

Cependant, sir Archibald s'apprête à partir aussi. Il vérifie l'addition. Son portefeuille est bien anglais, grand démesurément, et d'un cuir sang de bœuf qui hurle.

Le caïque Falkland attend à l'appontement de l'hôtel, à côté de mon caïque à moi. Nous embarquons. Le prince, qui demeure à Buyukdéré, gesticule sur la berge. Tout à l'heure, son cocher le mettra sans doute de force en voiture,--à la cosaque.

Nous poussons. Mes caïkdjis piquent en amont, pour gagner le courant. L'autre caïque, au contraire, se laisse dériver: Canlidja est loin en aval.

Derrière, la voix de Cernuwicz continue à déclamer vers nous, dans la nuit. Ma parole, il appelle maintenant les bons auteurs à son secours:

--Pour la dernière fois, adieu, seigneurs!

Comme ces nuits du Bosphore sont humides! Il me semble qu'on doit avoir bien froid, à dormir seule, au-dessus de l'eau, dans un pavillon qui surplombe....

[1] En turc, la négation s'exprime par la syllabe _me_: aimer: sevmek;--ne pas aimer: sev-me-mek. D'où les formules pérotes dont abusent mesdemoiselles Kolouri et leurs compatriotes: «intelligent, mintelligent....» (intelligent ou non). L'auteur saisit cette occasion d'exprimer à ses amis de Constantinople, toute sa reconnaissance pour l'excellent lexique français-pérote qu'il doit à leur collaboration.

[2] Sens obscène intraduisible. Le mot n'existe pas en France. La chose non plus.

[3] Il est employé à la Dette aux appointements de 900 livres (20.790 fr.);--locution pérote, que tout le monde, à Constantinople, emploie par contagion.

[4] Le prince Cernuwicz est ivre, et l'auteur lui laisse l'entière responsabilité des opinions injurieuses et téméraires qu'il a puisées au fond de ses quatre bouteilles d'extra-dry.

XV

J'ai passé le pont. J'ai tourné dans la première rue à droite. Et j'attends, comme il est convenu.

Donc, ceci est Stamboul. Désillusion. Je me figurais que, le pont franchi, Stamboul m'émerveillerait au premier coup d'œil. Il n'en est rien. La place d'Emin-Eunu, que voici, reproduit trait pour trait la place Karakeuy. Et la première rue à droite,--je ne sais pas comment elle s'appelle: pas plus de plaque que de numéros,--est laide. Pittoresque, je ne dis pas non: une sorte de boyau tortueux, magnifiquement, et grouillant d'une cohue bien bigarrée. Mais les ruelles de Galata, voire de Péra, sont pareilles.

Deux heures? Non. Je m'en doutais, je suis en avance. L'exactitude joue de bien vilains tours aux gens à rendez-vous. Je me souviens d'une histoire d'il y a vingt ans, comique: celle d'un petit lieutenant qui avait obtenu d'une personne fort blonde qu'elle passât, par hasard, à deux heures précises, à l'entrée de la passerelle qui relie la gare Saint-Lazare à l'hôtel Terminus. Le pauvre gosse, engrené dans une série noire d'accidents et de catastrophes, fiacre emporté, piétons écrasés, foule ameutée, police, arrestation, commissariat, toute la lyre!--n'arrive au lieu convenu qu'à deux heures vingt. Plus personne. Désespoir. Il s'en va. Et le soir, un petit bleu, l'informait que la dame, arrivée, elle, à trois heures moins dix, et repartie à quatre heures et quart, après quatre-vingt-cinq minutes d'attente chimérique, le tenait pour un goujat doublé d'un imbécile, et le priait de ne jamais reparaître à ses yeux.

... Cette première rue à droite doit héberger, le matin, un marché aux légumes. Je piétine une litière de feuilles de salade, et des parfums de choux flottent çà et là....

On me bouscule beaucoup. Les gens de ce quartier vont plus vite que les morts de la ballade. Ils courent, se coudoient et se heurtent, en criant à pleins poumons. Les harnais (portefaix) pullulent. Évidemment ce Stamboul-ci n'est pas le vrai: je suis trop près du port, trop près du pont, trop près de Galata, de Péra, de l'Europe....

Ah! une ombrelle blanche au bout de la rue, au-dessus du moutonnement des fez et des turbans.... Impossible! Il n'est même pas l'heure exacte; il s'en faut de dix minutes. Et pourtant, si.

--Bonjour! pas trop attendu?

Une poignée de main garçonnière. Lady Falkland tient un sac de papier jaune, dont je m'empare....

«Oui, portez ça. Ce sont de ces petites choses sucrées que vous aimez et que j'aime aussi. Comme mon chirket arrivait de bonne heure, j'ai, d'abord, fait escale chez Hadji-Békir.

--Hadji-Békir?

--Le confiseur turc à la mode. Les belles dames du quartier de Schah-Zadeh n'achètent pas une dragée ailleurs.--Non, pas par là. Tournons à gauche. J'ai horreur de ces rues grecques. Je vais vous mener où c'est joli.

Elle trotte, alerte à se dégager de la foule. Je la regarde relever sa jupe. Elle porte une robe de grosse étamine bise, et de solides petits souliers gris, qui n'ont pas peur de ce pavé pointu, redoutable.

* * * * *

Tiens? sitôt la rue--la première rue à droite,--quittée, voici la paix et le silence. Nous marchons entre deux murs au-dessus desquels se penchent de vieux figuiers. Le sol est raviné; des poules grattent la poussière. Trois maisons de bois, poudreuses, s'espacent parmi les figuiers; leurs shahnichirs, vitrés, grillés et voilés de rideaux blancs bien propres, n'ont pas l'air tout à fait solides, supportés tant bien que mal par de pauvres étais vermoulus, dont les clous cèdent. Un chat nous regarde venir, nullement craintif. Des chiens jaunes dorment au soleil, couchés sur le flanc, comme se couchent les loups. Pas un passant. On se croirait en pleine campagne. Ça, Stamboul, la capitaledu Commandant des Croyants? Jamais de la vie! un village, un hameau....

Lady Falkland se retourne, voit ma stupéfaction, éclate de rire:

--Vous voilà bien étonné, pas? Oui, c'est Stamboul. Je parie que vous pensez à un petit village. C'en est un très grand. Il faut marcher deux lieues pour arriver au bout. Mais tout le long du chemin, cela ressemble à ce que vous voyez ici.

Elle s'arrête. Le chat qui nous attendait se laisse flatter sans la moindre appréhension. Elle m'explique:

--Dans les quartiers turcs, les bêtes sont bien traitées et n'ont pas peur des gens.

Puis, enthousiaste:

--Pas, qu'il est beau, mon grand village? Il y a de l'air, du soleil, du silence et de la liberté partout: regardez les arbres, les maisons, les murs: tout ça pousse comme ça veut, où ça veut. Il n'y a pas de façades, pas d'alignement, rien de régulier, rien qui ennuie et qui donne le spleen. Ici, on est libre, libre....

Elle ne rit plus, et je revois sur son visage l'habituelle mélancolie qui retombe. Muette une minute, elle se baisse pour mieux caresser la bête ronronnante....

--Et puis, il y a des choses, dans mon grand village.... Venez, vous allez voir!

* * * * *

Non, tout de même: Stamboul entier ne ressemble pas à cette venelle campagnarde. Voici déjà qui varie: une vraie rue, bordée de maisons des deux côtés. Par exemple, ce n'est pas du tout une rue solennelle: elle est large comme la main, et toute tracée en sinusoïde, de sorte que le vent n'y souffle pas. Les maisons sont de bois, bien entendu, de beau vieux bois couleur de violette. Et comme nous passons, une porte s'entr'ouvre, laisse sortir une femme voilée, et se referme: La femme traverse, toque à la porte en face, et s'y glisse;--tout cela sans plus de bruit qu'un chat marchant sur la pointe des pattes.

On tourne à droite, on tourne à gauche. Nous arrivons à une petite ogive d'antiques pierres grises barrée d'une chaîne tendue qu'il faut enjamber: le bout du village, évidemment....

Oh!...

Je crois que j'ai crié de saisissement. Et je reste sous l'ogive, bouche bée.

Devant moi s'étend une place carrée, grande comme une plaine; et au centre de la place, une montagne de marbre et de pierre se dresse, sculptée, ciselée comme un colossal bijou. Des murs géants s'étayent de contreforts gothiques, dentelés, ourlés à jour. Des galeries, des cloîtres, des colonnades, des arceaux, des balustres, des perrons innombrables s'y adossent ou s'y accrochent de toutes parts. Au-dessus, un bouillonnement vertigineux de dômes et de coupoles s'élance vers le ciel et l'escalade, pareil à ces dunes de sable, que le simoun agglomère en grappes. Et quatre minarets minces et blancs comme des cierges, jaillissent des angles, et montent, plus hauts que tout.

Lady Falkland, arrêtée comme moi, regarde comme moi, muette, religieuse. Enfin, brusquement, elle saisit mon poignet.

--Dites? Il a quelquefois des airs de capitale, mon Stamboul? même des airs de Mille et une Nuits?...

Nous avançons sur la grande place. Nous contournons l'immense édifice. A son pied, un jardin carré, clos d'une muraille basse percée de fenêtres, enferme par milliers des tombes turques, simples et belles.

--Si j'étais un guide raisonnable et patenté, je ne vous aurais pas mené ici. Je vous aurais infligé la promenade classique pour étrangers: Sainte-Sophie, l'Hippodrome, la Sublime Porte et le Grand Bazar. Vous auriez vu plein d'Anglaises à voile vert, plein d'Allemands à barbe sale; vous auriez acheté la selle authentique du cheval de Tamerlan (fabriquée l'année dernière à Trébizonde), et vous auriez piétiné toute votre journée dans des rues à tramways, plus laides que Péra. Mais moi, je vous montre ceci.

Ceci: la Suleïmanié Djami, la mosquée de Suleïman le Magnifique; «la perle et le diamant», disent les Turcs....

Nous passons sous une porte pointue, taillée à facettes, harmonieuse comme un fragment du Parthénon.

* * * * *

Dedans, c'est une nef de cathédrale, la plus splendide que j'aie jamais vue. Des piliers prodigieux portent des arcs de marbre noir et blanc, qui enjambent d'incroyables vides. Des vitraux couleur de lait ou d'algues tamisent une clarté grave. Point de chapelles, point de niches à saints, point de confessionnaux, rien qui rapetisse. L'autel est un portique de marbre gris, muré, sur le fronton duquel, en lettres d'or, la parole du Prophète est écrite.

Il y a quatre colonnes de granit, énormes. Lady Falkland me les désigne:

--Elles proviennent d'une église de Byzance, disparue. Plus anciennement, elles ont porté le temple de Diane, à Ephèse. Plus anciennement, un autre temple, on ne sait pas où. Elles ont déjà vu quatre dieux. Et combien encore à venir.

... Çà et là, des Musulmans prosternés prient en silence. Deux petites filles, libres et joyeuses, se battent pour rire et se roulent sur les grands tapis. Un iman à longue barbe de neige les considère, indulgent.

* * * * *

Au milieu du jardin carré, où se pressent les tombes, lady Falkland me fait admirer un grand mausolée, en forme de kiosk, qu'entoure une galerie octogonale, d'aspect italien. C'est le turbeh de Suleïman. On peut y entrer. Et je songe qu'en notre Europe, soi-disant tolérante, l'accès des mausolées de papes et d'empereurs n'est pas offert à tout venant.

Dans la salle ronde, aux murs revêtus de faïences de Perse, trois majestueux catafalques, habillés de satins et de brocarts, s'alignent côte à côte, flanqués d'énormes cierges de cire jaune, et couronnés de hauts turbans. Suleïman dort là, entre deux sultanes de sa race. A leurs pieds, plusieurs sultanes dorment aussi, sous de pareils brocarts et de pareils satins. Bien de saisissant comme ces catafalques turcs, qui font en quelque sorte visible et tangible la présence du mort.

Une curiosité me prend:

--Roxelane, la fameuse favorite, est-elle dans ce mausolée?

Lady Falkland hésite trois secondes. Il semble que ma question lui déplaise. Elle répond cependant:

--Non. Venez.

Nous sortons. Dans le jardin, elle étend le bras vers un autre turbeh, proche, semblable, un peu plus petit.

--Roxelane est là.

--Nous visitons?

--Si vous voulez. Mais vous seul. Je n'entrerai pas.

--Ah?...

Elle n'en dit pas plus long, et regarde fort attentivement la pointe de ses souliers. Je n'ai garde d'insister, et je ne regarde pas le tombeau de Roxelane.

Encore les petites rues turques. Maintenant, cela n'a plus trop l'air d'un village;--d'une vieille petite ville monastique, plutôt. J'ai vu, dans l'Italie du Nord, ces larges pavés encadrés d'herbes, et ces murs de pierres grises, percés de fenêtres à barreaux, sans vantaux ni vitrage. Le regard plonge, ici, comme là-bas, dans des cloîtres nus ou dans des jardins incultes. Mais ici, les jardins sont des cimetières, où d'innombrables stèles s'éparpillent parmi les buissons et se cachent sous le lierre, à l'ombre des saules et des cyprès mêlés.

--Elles vous plaisent, ces rues?

--Bien plus que je ne saurais dire.... Où allons-nous par là?

--Très loin. Vous m'avez donné toute l'après-midi, n'est-ce pas? Eh bien, je veux vous mener d'abord vers une autre mosquée que j'aime; et puis plus loin encore, jusqu'à la grande muraille byzantine qui entoure Stamboul. Après, nous reviendrons ... par un autre chemin.

Un carrefour, deux carrefours, trois carrefours. Les petites rues s'enchevêtrent tant qu'elles peuvent, et se courbent et se recourbent sans nul souci d'aucune direction. Comment peut-on trouver son chemin, dans un pareil labyrinthe? Et pas une surface plane: rien que des montées ou des descentes. Byzance, comme Rome, était la ville aux sept collines....

Lady Falkland s'arrête. Une femme en haillons, voilée, se tient accroupie dans un coin de porte, un bébé souffreteux sur les genoux. Elle ne demande pas l'aumône, et nous regarde, silencieuse, à travers son tcharchaf de grosse étamine.

Lady Falkland prend une pièce dans sa bourse, et veut la donner. Mais la pauvresse, fière, refuse et retire sa main. On n'accepte pas ainsi la pitié des Infidèles! Lady Falkland alors, se penche et pose la pièce dans la menotte du petit. La mère hésite. Je m'en mêle, et dans l'autre menotte, je mets une autre pièce. On ne résiste plus, cette fois. Et l'on prend un sourire de courtoisie avec quelques mots brefs et doux. Je demande, tandis que nous nous éloignons:

--Qu'a-t-elle dit?

--C'est presque intraduisible. Un remerciement turc. Voici le sens, tant bien que mal: «Partez en souriant».

* * * * *

Que de rues! Il y a plus d'une heure que nous marchons. Lady Falkland ne s'embrouille jamais, va, et va, de son petit pas vif. Stamboul est tout ce qu'on veut, sauf monotone. Les quartiers succèdent aux quartiers: ceux-ci absolument déserts et morts, avec d'interminables cheminements entre deux murs, et sous l'ombre changeante des acacias et des figuiers;--ceux-là peuplés, bâtis d'une foule de petites cases de bois, d'où l'on voit sortir quelques femmes voilées, silencieuses et quasi furtives, beaucoup de vieilles gens qui vont cahin-caha. De loin en loin, dominant le mur sur la maison, un cyprès surgit, poussé on ne sait d'où, un minaret se hausse, une coupole de mosquée ou de medersah s'arrondit. Et, tous les cent pas, un cimetière minuscule, serré entre deux logis, entasse les unes sur les autres ses trois douzaines de vieilles tombes. Les morts et les vivants voisinent.

* * * * *

--Il ne manque pas de grandes places, de mosquées pompeuses et de larges voies triomphales. Mais je vous ai montré la Suleïmanié Djami. Et maintenant, je veux vous montrer d'autres choses différentes.

* * * * *

Notre rue débouche au coin d'un jardin carré, gigantesque;--pas un square d'Europe, élégant et peigné: un verger-potager, où poussent en bel ordre quelque cent mille choux, agréablement mêlés de carottes, d'oignons et d'asperges, tout cela bien abrité d'arbustes en quinconces,--pêchers, cerisiers, abricotiers.--Le jardin est en contre-bas, et solidement entouré d'une sorte de digue maçonnée à la romaine, laquelle digue monte jusqu'au niveau de la rue.

--Une ancienne citerne byzantine.... Assez curieux, oui. Mais venez par ici.

Nous passons le long d'une dizaine de jolies maisonnettes presque neuves, d'un sapin frais qui sent la résine. Et une placette s'ouvre, plantée de trois platanes, et bornée par un mur très haut. Derrière le mur, et plus haut que lui, une coupole apparaît; et plus haut que la coupole, deux minarets s'étirent parmi les cyprès géants.

--Une grande mosquée?

--Oui. La Sélimié Djami. Entrons dans la cour.

La porte est en plein cintre, et bien vieille. La cour est carrée, tout à fait pareille à une cour de cloître, avec arcades et colonnes. Mais les colonnes sont d'un marbre ancien, que les siècles ont usé jusqu'à le rendre jaune et transparent comme l'onyx; et, sous les arcades, des faïences persanes enluminent les quatre murs de leur bariolage éternellement vif et frais.

Au milieu, il y a une fontaine d'ablutions, et, alentour, les cyprès qu'on voit du dehors. La mosquée proche étend son ombre. Il fait doux et calme infiniment.

Lady Falkland s'assied sur une marche, au pied d'une colonne, et me reprend le sac de papier jaune.

--Voici des dattes farcies, et des dragées aux pistaches, et je ne sais quoi.... Êtes-vous las? Nous avons fait beaucoup de chemin, et le pavé est très dur.

Je ne suis point las. Nous grignotons, et le silence tombe entre nous. Il me semble que je resterais des heures et des jours assis dans cette ombre tiède, au milieu de ce cloître musulman qui n'a ni grille ni serrure.

Lady Falkland a posé son coude sur son genou, et sa joue sur son poing fermé. Et je ne distingue pas la couleur des pensées qui passent sous ce front....

* * * * *

Tout à coup, elle se relève, et cherche sa petite montre:

--Mon Dieu! quatre heures déjà. Allons, vite en route....

Je m'inquiète:

--A quelle heure part donc le dernier chirket? Il faut que vous retourniez à Canlidja?

--Naturellement, il le faut. Le dernier bateau part à douze heures quinze ... à peu près six heures et quart à la franque, aujourd'hui. Encore ne toucherait-il pas à Canlidja: il suit la côte d'Europe.

--Mais alors?

--Alors, j'irai à Yénikeuy, et je traverserai en barque. J'arriverai très tard, et je n'aurai guère qu'un quart d'heure pour m'habiller. Vous savez que nous dînons toujours décolletées à la maison.... Un quart d'heure, je ne pourrai pas. On commencera sans moi, et quand je ferai mon entrée, on m'accueillera par des mots désagréables. Mais j'ai prévu tout cela dans mon programme d'aujourd'hui: donc inutile de vous apitoyer.

Nous trottons, et le Sélimié-Djamï est déjà loin. Devant nous, les éternelles petites rues s'allongent, plus villageoises que jamais. Maintenant, les maisons s'espacent davantage, séparées par des jardins.

--J'espère bien, murmure lady Falkland, que nous trouverons une voiture à Edirneh-Kapou....

Edirneh-Kapou,--la porte d'Andrinople,--la voici précisément: une grande voûte délabrée, qui perce une maçonnerie énorme, mal entrevue derrière beaucoup de maisons à boutiques, entassées. Nous passons sous la voûte. Des soldats, assis au seuil d'un corps de garde, contemplent leur petit jardin où poussent des soleils et des volubilis.

Dehors un chemin de ronde, un fossé, un talus, toutes ces choses tellement anciennes qu'on les distingue à peine les unes des autres. Et, au delà, une plaine vallonnée, plantée de cyprès, immense, indéfinie....

La grande muraille de Stamboul est maintenant derrière nous. Les formidables ruines de créneaux et de tours s'éloignent vers le nord et s'éloignent vers le sud, jusqu'à l'horizon....

--Venez, venez ... il est tard.

C'est vers la plaine aux cyprès qu'il faut venir. Nous franchissons le fossé sur un pont dallé, nous descendons le talus d'herbe poudreuse. Et voici la plaine.

C'est un cimetière. Au pied des arbres raides que le vent fait à peine vibrer, des tombes, des tombes par milliers et par millions, des tombes jeunes peintes de frais et dorées, des tombes vieilles, blanchies, noircies par les soleils et par les pluies, des tombes antiques, usées, rongées, renversées, se serrent et se confondent dans une mêlée immobile. Les stèles, droites, obliques, couchées, ressemblent à des soldats innombrables pétrifiés tout d'un coup, en pleine bataille.

Nous avançons sous les cyprès. Nous enjambons les dalles et les cippes. L'herbe pousse haute, et je trébuche parfois contre un obstacle invisible.

Une stèle centenaire, inclinée jusqu'à toucher le sol de son turban, s'appuie au tronc d'un térébinthe. Lady Falkland s'y assied comme sur un banc, et me fait place à côté d'elle.