Part 5
Je m'étonnai: la côte d'Asie, au-dessus de Canlidja, n'est habitée que par des Turcs; il ne s'y trouve pas une seule maison où puisse loger un Européen. Du moins, c'est la croyance officielle de toutes les ambassades.
--Bah!--fit Mehmed en riant,--ne vous troublez pas pour si peu de chose. Une petite bicoque musulmane, trempant ses pilotis dans le Bosphore, cela vous plairait-il? La maison qu'habitait votre Pierre Loti, au temps d'Aziyadé?
--Si cela me plairait.
--Bon. Au revoir. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Et hier, un cavas hérissé de revolvers et de yatagans,--il faut bien obéir à la mode,--m'apportait en cérémonie la lettre que voici:
«Monsieur le colonel,
«Vous avez un caïque. Il vous attend à l'échelle de Top-Hané, la plus proche de votre rue de Brousse. Ayez seulement soin de dire aux caïkdjis, chaque soir, votre volonté pour le lendemain. C'est un caïque à deux paires de rames. Je vous l'ai choisi tel, parce que les caïques à deux paires passent partout sans être remarqués. Les Caïques à trois paires sont rares, et l'on ne peut pas s'en servir discrètement.
«Vos deux caïkdjis, dont l'un s'appelle Osman et l'autre Arif, sont Albanais, comme les miens. En toutes circonstances, tenez-les pour aveugles et sourds. Ils se feraient hacher plutôt que de souffler un mot de vos secrets, même à la police, même à moi. Ayez confiance en eux: tous les Albanais sont fidèles.
«Vous avez aussi une maison. Le caïque pourra vous y mener dès demain. Elle est en Asie, à Béicos, sur le Bosphore, en aval du village, et, par conséquent, juste en face de votre ambassade. Je me suis permis d'y mettre quelques vieux tapis qui encombraient mon conak de Yénimahallé.
«Les caïkdjis sont à vos gages. J'ai loué la maison en votre nom, vingt livres turques pour une année. Quant au caïque, c'est un présent que je vous prie de bien vouloir accepter de ma main, en souvenir de nos Eaux Douces d'Asie.
MEHMED DJALEDDIN PACHA.
Mon caïque est superbe, tout de bois verni, avec un large liséré noir,--pareil exactement au caïque de lady Falkland.--Ma maison fait partie d'une pittoresque rangée de petites cases serrées les unes contre les autres. On y accède par un perron de trois marches, qui descend dans le Bosphore, et aussi par une porte de derrière, qui donne sur un jardinet. Le rez-de-chaussée comprend deux pièces, mignonnes, et l'étage, trois, minuscules. Les tapis de Mehmed pacha les habillent toutes cinq magnifiquement. Entre les pilotis, un _caïk-hané_ permet de loger une ou deux barques. Les fenêtres sont grillées jusqu'à mi-hauteur par de petites lattes de frêne, comme la pudeur musulmane l'exige. Et j'ai pour voisins, à droite et à gauche, deux bons vieux Turcs à grandes barbes blanches, dont l'un est iman de mosquée. Tout cela fait un ensemble accompli, et je prends en grande pitié les pauvres gens qui couchent dans les auberges européennes d'en face, ou dans les épouvantables villas «art nouveau».
XIII
Jeudi, 15 septembre.
Hier soir, j'ai dîné à Buyukdéré, chez l'attaché militaire russe. Et naturellement, j'ai couché dans ma maison de Béicos. Ce matin, m'accoudant à ma fenêtre, et contemplant le Bosphore matinal, frais et lavé comme une aquarelle, je me suis avisé tout à coup que la grande maison aperçue là-bas, derrière un petit parc en bordure sur l'eau n'est autre que le home de sir Archibald Falkland.
«Là-bas,» c'est Canlidja. De Canlidja à Béicos, la côte d'Asie se courbe autour d'un large golfe, limité, en amont et en aval, par deux caps. Ma maison est sur le cap de Béicos, la maison du baronnet sur le cap de Canlidja.
De ma fenêtre, sa façade apparaît lointaine et violette, à demi-cachée par un groupe de grands cèdres. Le jardin trempe sa grille dans l'eau. Au coin de cette grille, un petit pavillon isolé, en forme de rotonde, surplombe, comme un shahnichir, au-dessus du Bosphore....
--Osman! _caïk, dokouz saat!_
C'est du turc, petit nègre, le seul que je sache ânonner jusqu'ici: «Osman, le caïque pour neuf heures....» (neuf heures à la turque, bien entendu). Mes caïkdjis, les nuits de Béicos, couchent sous mon toit.
Je veux, dès aujourd'hui, aller à Canlidja.
* * * * *
Neuf heures à la turque, cela fait, aujourd'hui, trois heures et demie à la franque. C'est bien tôt pour une visite. Mais bah! à la campagne?
La grille des Falkland est coupée, en son milieu, par une porte grande ouverte. Un perron d'accostage descend dans l'eau. A droite, je reconnais le petit pavillon isolé, qui surplombe comme un shahnichir. Il a l'air fort délabré, ce petit pavillon.
Je traverse le jardin. Ah! voici les grands cèdres qu'on voit de Béicos. La maison a bonne mine. C'est une façon d'ancien palais turc en bois un peu vermoulu; mais ces vieilles demeures, simples et amples, ont vraiment grand air. Par exemple, on y entre comme dans un moulin: ni heurtoir, ni sonnette. Je pousse et le battant cède sans plus de façon.
Tout de même, le moulin est habité. Voici une livrée: le cavas rouge des Eaux Douces, si je ne me trompe.
--Lady Falkland?
Muet, il baisse la tête: c'est oui, selon la mimique du Levant. Il me précède. Me voilà dans un salon plus vaste que ceux de la rue de Brousse; plus beau aussi. Tout le mur du fond est revêtu de tapis d'Yorghès, doux à regarder comme des pastels anciens....
Le salon est vide. J'attends. Les yorghès sont des merveilles. Un surtout, d'une couleur mouvante et floue, dont on ne saurait dire si elle est jaune ou verte;--la couleur du sable qu'on entrevoit au fond d'un bassin, sous l'eau; des taches mauves, pareilles à des iris flottants, complètent la ressemblance....
--Bonjour, monsieur.
Je tressaille et me retourne. Mais ... ce n'est pas lady Falkland!
--Je suis charmée de vous connaître. Mon cousin m'a fort parlé de vous. Je suis lady Edith.
Ah! c'est la cousine. Oui, je me la figurais assez bien telle qu'elle est: longue, mince jusqu'à la maigreur, et blanche comme nacre; les pommettes seules montrent un peu de sang anglais rose cru. Le visage est curieux: les traits précis, presque durs, contrastent avec le teint délicat. Les yeux sont beaux, quoique trop gris pour mon goût; et la bouche parfaitement dessinée, mais sèche et pâle, tombe aux coins. Où ai-je déjà vu ce menton net et ce regard froid, et ces cheveux très blonds lissés en bandeaux? Je me souviens d'un portrait de Selvatico, à Milan....
--C'est tellement aimable à vous d'être venu _me_ voir. Il y a bien loin, de Péra jusqu'ici....
«_Me_ voir?» est-ce dit exprès? Et cette affectation de ne pas souffler mot de sa cousine.... J'ai pourtant demandé lady Falkland! Après tout, je ne sais pas ce qu'a répété le cavas.
J'improvise des formules polies, et réservées. Être aimable tout à fait, non. D'abord, cette usurpation de pouvoirs me déplaît. Et puis, l'usurpatrice elle-même.... Je la trouve un peu moderne pour moi, cette fiancée avant le divorce.
Pas jeune fille pour un sou, d'ailleurs. Comme ça marque, sur une femme, une première chute à plat dos! Je ne saurais pas que celle-ci a un amant que je le devinerais rien qu'à la voir.
--Vous vous plaisez, à Constantinople? Péra n'est pas ennuyeux, n'est-ce pas?... Le Bosphore est un peu monotone; mais nous autres Anglais, aimons la campagne, vous savez. Nous demeurons toute l'année à Canlidja, dans notre cottage.
Oh, mais elle m'agace. «Nous autres Anglais ... notre cottage....» J'ai envie de lui demander des nouvelles de son frère d'Écosse, et du cottage d'où il l'expulsa jadis....
Grâce à Dieu, voici une diversion. La porte se rouvre, et cette fois, enfin, c'est lady Falkland.
--Oh! monsieur de Sévigné! quelle bonne surprise!
Elle vient droit à moi, prompte. Un sourire de franc plaisir détend l'amertume de sa bouche. Le temps de baiser la main douce, je classe dans ma tête deux théorèmes et un corollaire:--A: Elle est vraiment contente de me revoir.--B: Elle ne savait pas que j'étais là.--B: Ses domestiques la traitent en quantité négligeable, et ne l'informent même pas des gens en visite.--C'est charmant.
Maintenant, les voilà toutes deux assises en face de moi, l'épouse et la maîtresse. Décidément, j'ai fait mon choix: je suis contre celle-ci, et pour celle-là.
Et en avant! je n'aime pas les alliances platoniques.
--Madame, est-il vrai que vous passiez l'hiver ici, comme l'été? Vous devez vous y trouver terriblement seule!
Ses yeux bruns m'examinent deux secondes. Elle a vite fait de sentir un allié.
--Oui, seule. D'autant plus qu'en hiver, le Bosphore est assez sinistre. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas, à le voir tout bleu et blond, comme à présent? Mais quand souffle le vent de la mer Noire, de vraies tempêtes de grêle et de neige s'abattent sur nous, et vous n'imaginez pas à quel point ces vieilles maisons turques gémissent et tremblent sous les rafales. Oui. Mais cela m'est égal. Même, elles ne me déplaisent pas, ces nuits d'hiver, noires de nuages bas, blanches de flocons, et zébrées d'éclairs....
L'autre hausse ses épaules fuyantes:
--N'exagérez pas, Mary. La maison ne tremble pas tellement. Et si vous n'aviez pas cette étrange manie de dormir dans le pavillon du bord de l'eau....
Je regarde lady Falkland qui sourit:
--Car j'ai bel et bien cette étrange manie, monsieur. J'ai fait ma chambre de ce petit pavillon, parce que cela m'amuse, la nuit d'entendre le Bosphore couler sous ma fenêtre, et d'écouter tous les bruits de l'eau, le sifflement des loutres qui traversent, le battement des rames lointaines, et quelquefois, contre la grille même du jardin, le cliquetis des crochets de fer par lesquels se halent le long des quais les grands caïques-bazars....
Mieux que chambre à part: maison à part! Voilà qui est caractéristique.... N'importe, il me semble que, moi aussi, je goûterais ces nuits suspendues sur l'eau.
Une pensée vient, qui m'est déjà venue plusieurs fois:
--Vous n'êtes pas Anglaise, madame?
--Moi! jamais de la vie. Je suis ... tout ce que vous voudrez, Espagnole, Française, créole: je suis née à la Havane.
--Je me doutais bien que ces yeux-là, et ces cheveux.... Mais vous vous appelez Mary....
--Marie! Maria ... Maria de Grandmorne. Vous voyez si c'est anglais!... Mais jamais sir Archibald n'a su prononcer Maria, à l'espagnole, ou Marie, comme j'aime....
L'Écossaise, qui se sent exclue de notre causerie, fait un effort:
--Vous prendrez du thé, n'est-ce pas, monsieur?
--Non ... miss Edith.
(J'ai dit: miss, résolument. C'est d'une impertinence folle: elle est fille de _earl_, donc lady. Il faut l'appeler lady Edith. Je ne l'ignore pas, j'ai vécu quinze mois à Londres. Mais elle n'est pas forcée de connaître ma biographie. Et puis, si elle la connaît, tant mieux!...)
Et je me retourne vers lady Falkland.
--J'aime beaucoup le thé, mais seulement le thé de Chine ou de Perse, les trois gorgées d'eau parfumée qu'on boit sans sucre, sans crème, sans cake, sans toast.... Et quant à la dînette anglo-saxonne de _five o'clock_, je n'ai jamais pu m'y faire. Je suis un bébé trop vieux pour goûter entre mes repas.
Lady Edith plisse sa lèvre mince. Lady Falkland rit.
--Oh! vous trouverez du thé persan dans tous les petits cafés de Stamboul. Et il est délicieux. Mais, en attendant, je veux vous faire essayer quelque chose de turc: une don-dourma. N'ayez pas peur, ce n'est pas exagérément nutritif....
--Mary, vous êtes malade!... vous allez infliger au colonel cette sale mixture que vend le marchand des rues?
J'interviens vigoureusement:
--Le helvadji?... madame, quelle idée charmante! Figurez-vous que j'adore toutes ces petites choses sucrées que les enfants grignotent....
Elle sonne. Une femme de chambre grecque entre, écoute l'ordre de sa maîtresse, et s'en va, non sans un regard interrogateur vers lady Edith. Ah çà? Est-ce qu'il faut que lady Edith ratifie?
La don-dourma ne vient pas tout de suite. Et le helvadji me fait songer aux Eaux Douces.
--Madame, si l'on vous en priait beaucoup, feriez-vous venir le beau petit garçon que j'ai tant admiré l'autre jour, dans votre caïque?
Elle s'épanouit, toute joyeuse:
--Vrai, cela vous fera plaisir? Oh! je veux bien.... Attendez.
Elle est déjà dehors, prompte comme une bergeronnette. Étrange femme! Par moments je ne lui donnerais pas vingt ans; quand elle rit, quand elle court; sa jeunesse alors jaillit de tous ses gestes, et la transfigure. Mais la seconde d'après, le sceau lourd de la mélancolie retombe sur elle et l'écrase; elle apparaît soudain morne, lasse, vieille.... Trente ans? davantage? On ne sait plus.
La voici, poussant l'enfant devant elle. Solennel, gentleman déjà, le petit vient me tendre sa menotte. Il est joli. Sa mère lui a donné ces longues boucles brunes, et ce teint mat, et cette bouche charnue. Mais les yeux gris, déjà fixes et froids, reflètent l'Écosse, et ses lacs, et ses brumes. C'est un Falkland, ce bébé. Et j'ai peur que plus tard, il ne fasse, lui aussi, pleurer les pauvres yeux qui le regardent avec tant de tendresse, tant d'adoration....
La don-dourma, c'est une sorte de glace dont la pulpe feuilletée crisse sous la langue. C'est très bon, et je ne suis pas seul de cet avis: le marmot, apprivoisé, accepte sans façon la moitié de ma soucoupe. Lady Falkland en rit, et lady Edith, une fois de plus, plisse une lèvre mécontente. Ce n'est sans doute pas son opinion de gâter les enfants.
... Il y a bien longtemps que je suis là, et le jour baisse.
--Vous partez déjà? vous savez qu'à la campagne, les longues visites sont de rigueur.
--Sir Archibald rentre souvent de bonne heure ... il sera désolé de vous avoir manqué.
C'est l'Écossaise qui parle ainsi. Tant pis pour elle, je ne retiens pas ma réplique:
--Dites-lui bien, mademoiselle, que j'en suis moi-même tout navré, et que je vous ai chargée, vous personnellement, de mille amitiés pour lui.
Si tu ne comprends pas, ma fille, c'est que tu es bête. A l'autre maintenant.
--Madame, je suis infiniment touché de votre gracieux accueil, et je vous assure que je m'arrache à grand regret de chez vous. Mais Stamboul est loin, et mon caïque n'est qu'à deux paires.
--Vous rentrez à Stamboul?
--A Péra, seulement, hélas; le protocole me condamne à y habiter. Mais je dis Stamboul par euphémisme: c'est tellement caricatural, Péra!
--Oh! comme nous sommes d'accord là-dessus! Et vous aimez Stamboul, naturellement?
--Je me figure que je l'aimerai. Je ne le connais pas encore. Songez à tout ce qu'il m'a fallu faire, en arrivant à Constantinople?
--C'est vrai. Mais, maintenant que vous êtes acclimaté, dépêchez-vous de passer le pont. C'est si beau, Stamboul!
Cette fois, je m'en vais. Lady Edith, digne, demeure au salon. Lady Falkland m'accompagne à travers le jardin. Mon caïque, qui dérivait à cent pas du perron, s'approche à force de rames.
Je regarde tout à coup lady Falkland:
--Madame, on m'a très souvent reproché d'être d'une franchise regrettable. Ça ne vous déplaît pas trop? Alors, je me risque. Vous avez un ... garde du corps ... bien attentif. Est-ce tout à fait impossible de bavarder une heure avec vous, seule?
Elle m'écoute, un peu étonnée, pas mécontente. Ses yeux bruns réfléchissent, indécis, mais confiants. J'insiste.
--Oui, une heure de tête-à-tête? J'aimerais vous questionner à mon aise, sans gêneur, sur cette Turquie que nous aimons tous deux....
Elle prend son parti, bravement:
--Ce n'est pas très commode; mais tout de même.... Voyons, quand irez-vous vous promener dans Stamboul, pour la première fois?
--Je ne sais pas ... lundi, par exemple.
--Lundi? oui, c'est possible. Eh bien, voulez-vous que je vous serve de guide?
--Si je veux!...
--Alors, à lundi.... Où? C'est juste, vous ne connaissez pas la ville turque.... Écoutez: vous passerez le pont, et vous tournerez dans la première rue à droite. Vous m'attendrez là. J'y serai vers ... vers deux heures.
--Merci....
J'appuie ce merci avec ma bouche, sur son poignet. Et je songe, un peu triste, qu'autrefois,--il y a vingt ans,--une jeune femme ne se serait pas si facilement confiée à moi, sans arrière-pensée ...
XIV
Samedi, 17 septembre.
Tout à l'heure, je marchais le long du Bosphore, sur le quai de Thérapia, tout au bord de l'eau....
Le quai de Thérapia, le plus déplorablement select des environs, me plaît pourtant à cause d'un remous de courant qui s'y brise avec de vraies vagues clapotantes et bouillonnantes:--les seules vagues de tout le Bosphore.
... D'ailleurs, pour peu qu'on y marche, comme je fais, à toucher l'eau, on n'est point forcé de voir les villas en bordure, ni la valetaille sur le pas des portes, ni les équipages piaffant: il suffit de détourner la tête.
Donc, je regardais mes vagues, quand tout à coup, dans mon dos, la phrase horripilante:
--Bonjour, monsieur le marquis.
«Monsieur le marquis». Il n'y a pas à lutter: les gens de Péra s'entêtent à se prendre pour mes domestiques.
En l'occurence, c'étaient mesdemoiselles Kolouri,--Calliope et Christine, sans chaperon,--qui promenaient leurs costumes tailleur, un peu ridicules, pas trop.
Tout de suite, je fus submergé de bavardage.
--Comme on vous voit peu!
--Mais oui, vous ne venez jamais à Yénikeuy.
--C'est que sans doute vous vous plaisez davantage ailleurs....
--Est-ce vrai que vous avez pris maison à Béicos, «chez les Turcs»?
--Et puis, on vous a vu l'autre jour à Canlidja.
--Chez la belle madame Falkland.
--Il y a des gens qui prétendent que vous la traitez.... _(sic)_.
--Mais non, Calliope. Le marquis allait voir sir Archibald.
--Vous êtes tout à fait amis, n'est-ce pas?
--Moi, je crois que je deviendrai amoureuse de sir Archibald! C'est un homme tellement intelligent! Je tombe petite devant lui ... (_re-sic_).
--Intelligent, mintelligent[1] (_re-re-sic_), il ne me plaît pas, à moi. Je trouve son ami, le prince Cernuwicz, bien plus séduisant.
--Oh, celui-là, il faut toujours qu'il fasse pêle-mêle! (_re-re-re-sic_). Qu'est-ce qu'il manigance dans cette maison?
--Christine, le marquis ne s'inquiète pas de cela. Dites, monsieur le marquis, vous serez au Summer, ce soir? Peut-être est-ce le dernier bal.
--Nous flirterons avec vous, il faut venir.... Et patati et patata. J'ai filé par la tangente.
Maintenant, je suis dans ma maison de bois. J'y ai dîné tout seul, à la turque. Mon caïkdji Osman m'a servi du pilaf aux pois chiches et du kébad rissolé. Il fait nuit. En me penchant à la fenêtre, j'essaie de distinguer, parmi la rangée lointaine des lumières de Canlidja, la lumière des Falkland.
A droite et à gauche, les maisons turques voisines de la mienne, silencieuses et comme désertes jusqu'au coucher du soleil, s'animent maintenant et babillent. On a relevé les grillages de bois des shahnichirs. Et vaguement, à la clarté des étoiles, j'entrevois des formes blanches accoudées, j'entends des gazouillis et des rires.
* * * * *
J'ai commandé mon caïque pour dix heures, dix heures à la franque. Cela m'ennuie bien de traverser l'eau, d'aller là-bas, dans ce palace qui fait tapage avec son électricité criarde ... tapage, oui: cette illumination crue, dans la douceur nocturne du Bosphore seulement pointillé de lampes et de lanternes pâles comme les étoiles, me blesse les oreilles autant que les yeux.
Oui; mais il faut aller au bal. Lady Falkland y doit être, comme samedi dernier. Et je lui demanderai si ça tient toujours, pour lundi, notre promenade turque.
Dix heures.... Attendons encore un peu.
* * * * *
Deux heures du matin.
Je reviens de là-bas. J'ai la tête lourde et les tempes qui battent....
Je suis arrivé tard à ce bal. On ne dansait plus. La terrasse était vide. La fraîcheur humide de minuit avait chassé les épaules nues.
Beaucoup de femmes étaient parties déjà. Les Kolouri, d'autres.... Mais dans le hall, j'ai trouvé sir Archibald et Cernuwicz qui buvaient, assis à une table, seul à seul. Cernuwicz m'a vu de loin:
--Oh! le marquis!... Admirable!... Marquis, venez boire avec nous.
Je me suis approché pour m'excuser. Mais ils étaient ivres l'un et l'autre, et ils ont insisté si bruyamment que je me suis assis. Quatre bouteilles vides étaient sur la table. Falkland appelait un maître d'hôtel et commandait:
--Heidsieck monopole, rouge.
Cernuwicz protesta.
--Archibald! je vous prie!... votre Heidsieck est une horreur. Le marquis est Français, Archibald. Laissez-moi!... Waiter! Pommery Greno, brut.
Conciliant, l'homme apporta les deux bouteilles. Je dus prendre une coupe de chacune. Ils burent le reste.
Je demandai des nouvelles de lady Falkland,--et de lady Edith. Moins maître de lui qu'à jeun, le baronnet fronça les sourcils sans répondre. Le prince, au contraire, plus prolixe que jamais, m'expliqua qu'une migraine déplorable avait retenu _at home_ la jeune fille et la jeune femme. Mais on ne savait au juste laquelle était souffrante, et laquelle garde-malade. Sur ce point, «le vieil ami» refusait tout renseignement, car il ne croyait pas aux migraines féminines, et les tenait pour de simples comédies, ficelles ou balançoires:
--Il n'est pas nerveux, et il n'entend rien aux femmes. Voilà la vérité. Old Archie, vous n'entendez rien....
--Stanie!...
Les yeux gris lançaient un éclair bref. Le Polonais, souple comme un gant, éclatait de rire et parlait d'autre chose.
Il se jetait dans la chronique scandaleuse. En cinq minutes, je sus avec détails toutes les coucheries illégitimes de la semaine. Usant d'un tact vraiment slave, il n'épargna ni mon ambassade, ni la sienne. S'il eût été dans sa raison, je l'aurais rabroué. Mais que dire à un ivrogne? Je pouvais du moins l'écouter sans scrupule. Et parfois, il devenait drôle:
--Vous avez remarqué, Archie, le nouveau sautoir de madame Nidjni? Non?... Vous l'avez vu, vous, marquis? cet écheveau de petites, petites perles ... joli, n'est-ce pas? Elle vous a dit qui le lui a donné? Non? Vous êtes le seul. Elle répète à tout le monde que c'est le petit Vanescu, le Roumain. Et c'est vrai. Parce qu'elle a ... comment faut-il dire? inauguré Vanescu. Alors, le petit, qui n'a que dix-sept ans, et qui n'est pas bien élevé, lui, a donné les perles, comme vous donneriez à une grue. Mais elle, elle a trouvé que c'était très bien, et elle montre le sautoir partout, en disant que Vanescu lui devait une discrétion. Hein? une discrétion ... indiscrète!
Il rit violemment, enchanté de son mot. Et, sans reprendre haleine:
--Une chose tout à fait comique! Il y a trois jours, Donietz, le Russe, était avec sa femme dans leur villa, à Buyukdéré. Vous savez, ils sont nouveaux mariés, et s'aiment beaucoup. Il était minuit, et ils étaient en pyjama et en chemise. Voilà qu'ils avaient à la maison un nouveau vodka. Ils boivent, et ils deviennent ivres. Madame Donietz, tout à coup, prétend que ce vodka n'est pas du vodka; que c'est du whisky,--irish. Bien entendu, c'était du vodka. Donietz commence par rire. Mais comme elle s'entête, il se fâche. Il prend son fouet pour chiens. Elle se défend, le griffe, lui casse une bouteille sur la figure: il porte la marque. Mais avec le fouet, il est le plus fort. Il la knoute. Elle saute par la fenêtre. Il la poursuit à travers le parc; chasse à courre, tayaut!... Elle hurlait, il y avait des raies de sang sur sa chemise. Enfin, elle trouve la grille ouverte, enfile la route au grand galop, et vient s'abattre dans un petit café où une douzaine de vieilles barbes turques fumaient encore le narghilé, en buvant la dernière tasse de café. Donietz se précipite, empoigne sa femme par les cheveux, la jette par terre et tape. Seulement, vous savez, les Turcs n'aiment pas qu'on tape les femmes. Alors, ils ont sauté sur Donietz, lui ont arraché la pauvre diablesse et l'ont roué de coups, lui. Si bien que, quand la police est venue, Donietz était presque aussi abîmé que sa femme. On les a rapportés chez eux. Mais le plus drôle, c'est que le lendemain, ils ne se souvenaient absolument de rien!