Part 4
Il se tait, et jette alentour son regard prompt et perçant. La rivière sinueuse coule maintenant au creux d'une vallée étroite et ombragée. Une foule d'embarcations grouille entre les deux rives. Les caïques foisonnent, moins nombreux cependant que les barques vulgaires,--économiques, car on y peut asseoir six promeneuses au lieu de deux. Çà et là se faufilent des yoles anglaises, jolies, mais dépaysées dans le cadre asiatique. Des misses rament, bras nus, sous le regard d'envie des dames turques condamnées à l'indolence....
Mehmed pacha, brusquement, pose sa main sur la mienne.
--Regardez! Ces Eaux Douces sont comme un résumé de toute notre ville: ici, les femmes d'Asie et les femmes d'Europe se frôlent, s'examinent, se comparent et se jalousent. Et rien n'est plus malsain pour les unes comme pour les autres. Mutuellement, elles s'enseignent à mal faire. Si bien qu'à Stamboul comme à Péra, le scandale court les rues. Nos dames musulmanes de Brousse ou de Koniah, mieux isolées, observent avec une autre exactitude la loi du Prophète! et je ne doute pas que vos dames chrétiennes ne soient vertueuses aussi dans leur pays. Mais ici ... monsieur le colonel, je suis chef du cabinet politique de Sa Majesté, et vous devinez qu'il n'y a guère de maison turque ou franque où les exigences de ma charge ne m'obligent à donner parfois un coup d'œil. Eh bien, quoique je fasse effort pour ne rien voir de ce qui n'intéresse ni l'Empire, ni l'Islam, trop souvent, voyant malgré moi, j'ai senti mes vieilles joues rougir!
Peste! cette rougeur mahométane ne manquerait probablement pas d'ahurir un préfet de police parisien....
Cependant Mehmed pacha baisse la voix:
--Oui, c'est bien malgré moi que j'ai vu. Tenez au centre de Stamboul, il est un grand quartier qu'on nomme Aboul Véfa. Jadis, ce quartier ressemblait à tous les autres. Aujourd'hui, j'aime mieux ne pas vous dire ce qui s'y passe. Voilà où l'imitation de l'Occident mène la Turquie. Et cependant, monsieur le colonel, si notre Stamboul se corrompt au contact de votre Europe, croyez-en ma parole: vos Européens implantés chez nous font pis que de s'y corrompre; et votre Péra tout entier vaut peut-être encore moins cher que le quartier d'Aboul Véfa.
* * * * *
Nous sommes maintenant au plus bel endroit des Eaux Douces. Les deux rives sont devenues des prairies en pente, toutes plantées d'arbres merveilleux, platanes, cèdres, chênes, saules, cyprès hauts comme des flèches de cathédrales. Et sous ces ombrages plus riches en verts de toutes nuances et de toutes valeurs qu'une toile de Corot, j'aperçois quantité de femmes turques assises par groupes sur l'herbe. Leurs robes de soie unie ou moirée, couleur de rose, de jasmin, de lilas, de mauve, de bluet, de pivoine, de bouton d'or, de jonquille, de violette, de pervenche ou de pensée, sont comme de grandes fleurs éclatantes qui pavoisent les prés. Et c'est tout à fait joli, ces robes-fleurs éparses sous les arbres. Les dames turques campagnardes s'habillent d'une grande pièce de soie qui les enveloppe de la nuque aux chevilles, et leurs cheveux se cachent dans de petits capuchons de la même soie; si bien que toutes ressemblent aux saintes Vierges des images pieuses. Du milieu de la rivière, j'en aperçois une multitude. Elle ne remuent guère, et je ne les entends pas parler. Elles regardent, pensives et recueillies, l'eau brillante, les caïques vernis, les robes claires et les ombrelles, et le lointain velouté des bois.
* * * * *
Notre caïque, cependant, aborde. Mehmed pacha saute à terre et m'offre de l'imiter.
--J'ai une petite affaire à régler, à deux pas d'ici. S'il vous convient de marcher un peu.
Ma foi, non, il ne me convient pas. Je me trouve trop à mon aise dans le grand caïque moelleux, entre la fraîcheur de l'eau courante et le parfum léger de toute cette verdure. Oh! l'indicible douceur des soirs d'été sur le Bosphore....
Il faudra que j'aie mon caïque à moi, sans retard. Il n'y a ni voiture ni traîneau qui vaille un caïque....
Les yoles, les barques de toutes sortes continuent d'aller et de venir. Cela ne fait pas de bruit; cela glisse mollement, voluptueusement. Sous les ombrelles, à travers les tcharchafs diaphanes, je vois de gracieuses figures, d'adorables yeux....
Là-bas, au pied d'un platane, à cent pas de la berge, la tunique bleue de Mehmed pacha me tourne le dos. Face au maréchal, deux soldats sont alignés, raides. Mehmed pacha griffonne un ordre sur un papier qu'il tient dans le creux de sa main gauche, à la mode turque....
Ah! un caïque à deux paires, très élégant, qui remonte la rivière et qui va passer tout près de moi.... Un caïque d'ambassade ou de finance: sur la poupe, un cavas est accroupi, un cavas rouge et or, à bonnet pointu et à grand cimeterre;--livrée anglaise, ou je me trompe fort.--Il approche, ce caïque. Le voici. Une dame est assise dans la chambre d'arrière, une dame que je ne vois pas encore à cause de son ombrelle ouverte. Mais le soleil s'est caché derrière les grands arbres, et, juste à point, l'ombrelle se ferme....
Oh! la délicieuse apparition! Elle est toute jeune, la dame du caïque, et très belle, malgré je ne sais quel voile de mystérieuse mélancolie jeté sur tout son pur visage. Elle tient dans ses bras, serré contre elle, un beau petit garçon à grandes boucles brunes. Je n'ai guère le temps d'en voir davantage. Pourtant, au vol, je saisis le regard de deux yeux bruns, très fiers et très pensifs. Et déjà le caïque a passé.
Une brusque secousse: Mehmed pacha, revenu, saute au milieu des coussins, d'un bond à pieds joints, et se rassied à côté de moi.
--Monsieur le maréchal, vous avez vu ce caïque anglais? qui est-ce, la dame?
--Vous ne connaissez pas? c'est de votre monde, pourtant, monsieur le colonel! Lady Falkland, la femme du directeur anglais de la Dette.
--Ho! j'ouvre la bouche toute ronde.... Comment, il est marié, mon dogue écossais, étrangleur d'ours et de Boërs? Et marié à cela, à cette duchesse de Van Dyck ou du Titien? Non!
Mehmed pacha me regarde avec curiosité. Mais un Turc n'interroge jamais. Tout à mon aise, je puis tourner la tête et m'efforcer de voir le caïque à deux paires, déjà loin en amont. Justement, le voilà qui fait demi-tour. C'est l'heure où l'on quitte les Eaux Douces. Encore un moment, et le soleil se couchera derrière les coteaux d'Europe. Et tout de suite, les soldats et les policiers, gardiens des vertus de l'Islam, forceront les robes-fleurs assises sur l'herbe à réintégrer sans retard leurs barques ou leurs voitures, et leurs harems.
Le caïque à la livrée rouge nous dépasse, car nos caïkdjis rament tout doucement; il range de près la rive; il accoste. Un marchand de sucreries est là, qui s'apprête à refermer sa grande boîte de verre. Lady Falkland appelle d'une jolie voix bien timbrée:
--_Helvadji!_
Le marchand se précipite. Je vois le beau petit garçon à grandes boucles tendre des menottes ravies. Et la mère, avec des mines et des gestes joyeux, emplit ces menottes de gaufrettes au miel, larges et rondes comme des crêpes, et qu'on plie en quatre pour les manger. Ce n'est pas tout. L'homme a déployé son plus grand papier, et, dans ce papier, voilà qu'on met des loukoums aux pistaches, des pâtes d'abricots de Damas et un énorme morceau de helva;--le helva turc est une sorte de crème solide, amalgamée de miel et d'amandes.--Toutes ces excellentes choses prennent place dans le caïque, sur les genoux du grand cavas à bonnet pointu. C'est une maman très tendre que lady Falkland.
Enfin, les emplettes sont payées, et le caïque anglais pousse. Un des caïkdjis déborde la berge, d'une petite gaffe qui plie en arc. Notre caïque à nous continue sa lente retraite. Encore une fois, dans un embarras de barques, lady Falkland passe tout près de nous. Elle sourit à Mehmed pacha, qui l'a saluée à la turque, la main au front.
Quel singulier sourire, enfantin et amer tout ensemble! Elle sourit, la bouche entr'ouverte, comme une petite fille; mais ses traits ne se détendent pas.... Oui, je me figure: ça ne doit pas être drôle tous les jours d'avoir sir Archibald Falkland pour époux.
La rivière s'élargit un peu; les caïkdjis allongent leur nage. A gauche, voici la prairie qui entoure le kiosk impérial; à droite, les tours en ruines d'Anatoli-Hissar, et les maisonnettes de bois qui s'adossent à leur pied. Et le Bosphore s'ouvre.
Maintenant, nous filons à toute vitesse vers Stamboul. Le soleil s'est couché, et l'horizon, d'abord tout barbouillé d'ocre, de pourpre et de vert émeraude, commence de revêtir sa vraie couleur turque, ce carmin sombre qu'on ne voit qu'ici et sur lequel Stamboul profile si fantastiquement sa longue échine bleuâtre, toute hérissée de minarets....
--Monsieur Le maréchal, lady Falkland, quelle femme est-ce?
--Monsieur le colonel, lady Falkland est la femme d'un triste mari. Sir Archibald Falkland, directeur anglais de la Dette Ottomane, est un drôle, qui, non content d'entretenir une maîtresse sous le toit conjugal, se propose d'épouser cette maîtresse en se débarrassant par un divorce de la femme que vous venez de voir, et en lui volant le fils unique qu'elle adore à genoux. En attendant ce dénouement inévitable et proche, lady Falkland vit en étrangère dans sa propre maison, où la maîtresse de son mari, recueillie par charité, commande à sa place et l'abreuve d'humiliations. Je suis maréchal osmanli et prince en Circassie, et je ne salue pas souvent les femmes sans voile, qui ne sont pas de la foi. Mais je salue lady Falkland.
XI
Dimanche 11 septembre.
Hier soir, bal au Summer Palace de Thérapia,--mon premier bal à Constantinople.--Et, péripétie: j'ai été présenté à lady Falkland.
(Le Summer Palace est l'hôtel select du Haut-Bosphore: une très grande bâtisse à cinq étages, laide, mais sans ostentation, à cause d'un bouquet de pins parasols qui lui voile la face. Autre circonstance atténuante: cette bâtisse est pourvue d'une large terrasse, haute juste comme il faut pour que la vue sur le Bosphore en soit très belle).
Chaque samedi d'été, le Summer Palace offre à ses hôtes, ainsi qu'aux personnes de marque des environs, une soirée très peu fermée, mais suffisamment élégante, en raison de la qualité sociale des étrangers en villégiature ici. La diplomatie, d'ailleurs, ne manque pas de s'y rendre au grand complet, et contribue à l'éclat ou du moins à la correction de l'ensemble. Bref, les samedis du Summer Palace sont acceptables et suivis.
Hier, j'y étais. Je vais volontiers au bal,--en pèlerinage mélancolique vers mes souvenirs de jeunesse.--Bien entendu, je ne danse pas: j'ai quarante-six ans. Mais il me plaît de regarder un sein nu, ou une épaule, et d'admirer la belle ligne d'une taille souple qui ploie en valsant. Parfois, d'ailleurs, on consent, sans trop se faire prier, à flirter avec moi dans un coin du balcon.... Oui, je sais que je suis ridicule. Mais il faut bien passer leurs manies aux vieux.
Tenez, hier même, le flirt est venu au-devant de moi! Il est vrai que c'était sous la forme de Christine Kolouri,--ou de Calliope; je n'ai pas osé poser la question, cette fois.--Oui, on m'a pris le bras quasi par force, et entraîné tambour battant vers l'angle le plus noir de la grande terrasse. Faute de paravent, n'est-ce pas?... Entre parenthèses, je n'ose guère me dissimuler,--après mûres réflexions,--que mesdemoiselles Kolouri sont plutôt des demi-vertus que des vertus tout entières: celle d'hier, comme je lui proposais, à la hussarde, de l'enlever sur l'heure dans le premier caïque venu, n'a pas trouvé de plus belle réponse qu'un: «Ne me tentez pas!» qui m'a glacé d'épouvante.
Mais il y avait mieux que mesdemoiselles Kolouri, au bal du Summer.
J'avais remarqué, au milieu de la terrasse, un groupe diplomatique, assis en rond dans des rockings et dans des guérites d'osier. Narcisse Boucher s'y trouvait, et nombre d'autres Excellences; plusieurs femmes aussi, bien emmitouflées d'écharpes et de burnous, car la nuit était fraîche. Quand j'eus décemment ramené à sa mère l'ingénue si tendre à la tentation, je revins sur la terrasse, et m'en fus présenter mes devoirs à mon ambassadeur.
--Bonsoir, colonel! asseyez-vous donc. Tenez, ici; il y a un fauteuil.
Narcisse Boucher déployait toutes ses grâces. En audience privée, je ne vaux pas grand'chose à ses yeux: un soldat, peuh! mais en public, autre guitare: je suis le marquis de Sévigné, et l'on peut faire sonner mon nom en me présentant.
Par malheur, j'avais déjà été présenté à tout le cercle. Il n'y avait guère là que des gens de la Carrière, et deux ou trois hauts barons de la Régie ou de la Banque. Je pris place à côté du vieux duc de Villaviciosa, l'ambassadeur d'Italie, et j'oubliai promptement beaucoup de choses, à savourer la causerie de ce bonhomme, le plus spirituel peut-être et le plus courtois des grands seigneurs d'Europe.
Tout à coup, il fallut élargir le rond: deux nouveaux venus arrivaient: sir Archibald Falkland et le prince Stanislas Cernuwicz. Je les revoyais l'un et l'autre pour la première fois depuis leur visite rue de Brousse. Forcément, ce fut tout à fait cordial. Quand même, le jugement de Mehmed pacha me trottait par la tête, et malgré moi, ma main resta inerte dans la main du baronnet.
Le prince, lui, s'installa entre Villaviciosa et moi, et m'entreprit immédiatement sur Racine.
Je ne crois pas qu'il y ait grand'chose de plus ridicule qu'une controverse littéraire dans un salon où les femmes babillent. Je coupai court. Le vieux duc vint à mon aide en questionnant Cernuwicz sur ses dernières chasses en Asie. Mais déjà la conversation générale entraînait les apartés. Madame Kerloff, cette Russe, liseuse de Bourget, qui se saoule trois fois par semaine, criait du haut de sa tête pour obtenir de chaque personne présente «une définition de l'amour».
--Voyons, monsieur l'ambassadeur de France, vous ne m'avez pas répondu. Qu'est-ce que l'amour?
Narcisse Boucher, goguenard, haussa les épaules:
--Si quelqu'un le sait ici, c'est bien vous, madame!
Boum! Pavé. Les aventures de Kerloff ont souvent manqué de discrétion et personne à Constantinople n'en ignore. Heureusement qu'avec les Russes, on peut pousser l'ironie très loin: ils comprennent malaisément. Madame Kerloff crut à un compliment, et minauda:
--Duc, à votre tour, définissez!
Villaviciosa souriait.
--Madame, je suis bien vieux. L'amour? J'ai peut-être su ce que c'était, il y a trente ans ... mais j'ai oublié.
Elle ne se découragea pas:
--Prince?
Cernuwicz, sarcastique, leva ses yeux de chat.
--L'amour, madame! C'est un malentendu entre une dame et un monsieur, un malentendu qui se prolonge.
--Hein?
--Oui: dès que le malentendu se dissipe, dès que la dame sait à quoi s'en tenir sur le compte du monsieur, et le monsieur sur le compte de la dame, fuitt!
Il parlait encore, quand il y eut un nouveau mouvement de chaises. Cette fois, Narcisse Boucher lui-même se leva pour saluer, et offrit son rocking.
C'était l'ambassadrice d'Angleterre, et, lui donnant le bras, lady Falkland, que je reconnus du premier coup d'œil. L'ambassadrice accepta le rocking; puis, de sa vieille voix cassée:
--Nous avons interrompu le prince Cernuwicz. Voyons, prince?
Cernuwicz n'hésita pas une seconde:
--Madame,--déclara-t-il, aussi suave qu'il avait été acide l'instant d'avant,--la baronne Kerloff nous interrogeait sur l'amour. Et je donnais mon humble avis, à savoir, que l'amour, pour les âmes tant soit peu nobles, sert de revanche contre toutes les tristesses et toutes les laideurs de la vie....
Et allez donc! autres oreilles, autres chansons. Cinq minutes plus tôt, j'aurais bien ri! Mais je n'y songeai même pas. Une idée soudaine m'était venue.
Je me levai, je traversai le cercle, et, debout devant sir Archibald:
--Faites-moi l'honneur de me nommer à lady Falkland, voulez-vous?
J'étais tout sucre et tout miel. Il me regarda, et, ma foi, j'eus une sensation désagréable sous la pression glaciale de ces yeux fixes, qui me scrutaient sans bienveillance. Il n'y avait pas de jalousie dans ce regard; non, il y avait autre chose: de l'étonnement, du soupçon et de la défiance, avec tout un arrière-fond de haine et de férocité que je sentais sourdre....
Cependant, il me présenta,--d'une phrase assez singulière que que je rapporte mot pour mot:
--Mary! le marquis de Sévigné, qui est mon ami.
Son ami?... s'il y tient beaucoup!
D'ailleurs, peu m'importait, et je m'occupai, sans plus de souci, de lady Falkland. Vendredi, aux Eaux Douces, je l'avais vue un peu rapidement. Elle vaut un examen moins bref: c'est une véritable beauté, et si peu anglaise! Une peau mate, dorée par-ci, par-là; des cheveux couleur de nuit; des mains toutes petites; et ces magnifiques yeux sombres qui m'avaient ébloui déjà, l'autre jour: des yeux qui vivent et qui pensent;--pas du tout les simples escarboucles grecques ou syriennes, qui ne savent que briller.
Seulement, une petite chose me déconcerta: aux Eaux Douces, ce qui m'avait d'abord frappé, quand j'avais vu lady Falkland, c'était la lourde mélancolie qui pesait alors sur tout son visage. Et hier, je ne retrouvais rien de semblable. Lady Falkland riait et bavardait aussi franchement que n'importe laquelle des femmes présentes. Elle railla joliment, avec de fines phrases légères, la sentimentale Kerloff, nantie déjà de quatre cocktails, et qui s'entêtait à poursuivre son enquête sur l'amour; elle égaya de son mieux l'ambassadrice anglaise qui est une très vieille femme, à qui la vie a été lourde: elle accepta de bonne humeur les plaisanteries toujours massives de Narcisse Boucher; et, à mes compliments, qu'elle sentit sincères, et que je partageais sournoisement entre elle-même et le beau petit garçon que je rappelais avoir vu dans le caïque, elle sut répondre avec une grâce et un charme dont je fus, ma foi, tout émerveillé. Mais pas une fois je ne la surpris distraite, songeuse ou assombrie. Et j'en arrivais à douter de mon souvenir....
Mais tout à coup,--il était plus de minuit, et les soirées du Summer ne se prolongent guère au delà,--un couple arriva de la salle de danse, et vint faire salaam: le petit Jean Terrail, l'enseigne de vaisseau du stationnaire, et sa femme, cette délicieuse poupée française. Ils ont quarante ans à eux deux, sont mariés depuis six mois, et s'adorent à bouche perdue.
--Tiens!--fit Narcisse Boucher,--on ne tourne donc plus là-bas, que voilà les chevaux de bois revenus?
Jean Terrail sourit, et pressa le bras de sa femme, toute rose et moite.
--On ne danse plus, monsieur l'ambassadeur. C'est fini.
Je remarquai alors que lady Falkland s'était tue, et qu'elle regardait avec une étrange fixité les deux jeunes gens debout, appuyés l'un sur l'autre, presque enlacés.
--Monsieur Terrail, plaisanta le vieux Villaviciosa, si j'avais à moi une aussi jolie femme, je crois bien que je ne lui permettrais pas de danser ainsi, toute une soirée, avec n'importe qui....
--Comment, avec n'importe qui? protesta la petite. Monsieur l'ambassadeur, ce soir, justement, je n'ai dansé qu'avec mon mari!
A cet instant, j'entendis, parmi les rires, un léger bruit de chaise: lady Falkland, discrètement, se levait, s'échappait, et s'allait accouder tout au bout de la terrasse, face à la mer.
Une curiosité me poussa. Il y a là-bas un escalier qui permet de sortir par les jardins. Je saluai promptement tout le monde et je m'en fus de ce côté. La silhouette de lady Falkland, immobile, apparaissait de loin comme un mince fantôme, bleuâtre sous le clair de lune.
Près de la surprendre, j'eus un scrupule, et je fis craquer mes souliers sur les dalles. Mais je crois qu'elle n'entendit pas.
--Madame, dis-je, j'ai l'honneur de prendre congé de vous....
Elle tressaillit, se tourna vers moi. Et je vis, je vis distinctement deux sillons de larmes qui brillaient tout le long de ses joues. Elle ne me répondit pas. Sa gorge crispée, à grand effort, avalait un sanglot.
Devant une femme qui pleure, un homme qui n'est ni son ami, ni son amant, n'a qu'à faire l'aveugle.
--Madame, dis-je, oserai-je vous demander la permission d'aller vous rendre mes hommages chez vous? Vous avez peut-être un jour?
Le sanglot était avalé. La voix fut pourtant un peu rauque, très peu.
--Non, je n'ai pas de jour. Mais je ne sors presque jamais, et je reçois quand j'y suis. Bonsoir, monsieur, et, s'il vous plaît, à bientôt.
J'ai baisé la main, soyeuse à miracle. En m'en allant, j'ai vu Cernuwicz, qui s'approchait à son tour, sans doute par ordre du mari....
Donc, l'insouciance de tout à l'heure, et l'esprit, et la gaieté, et la coquetterie légère,--ce n'est qu'un vêtement, un vêtement autour de l'âme nue, pour que le monde ne voie pas l'âme?
Eh bien! j'aime cela. Le vêtement est beau. Elle s'habille bien, lady Falkland. Courageusement.
XII
Oui, certes, j'irai présenter mes hommages à lady Falkland, chez elle. Et je ne tarderai guère. Je suis trop curieux de cette maison, où deux femmes, épouse et maîtresse, rivales implacables, vivent enfermées comme deux reines abeilles dans une seule ruche, et, quand même, doivent obligatoirement maintenir entre elles le semblant d'intimité que crée le cousinage.
Je me suis informé de cette cousine, qui m'intrigue par avance. C'est, m'a-t-on dit, une assez jolie fille de vingt-cinq ans, orpheline de père et de mère, et sœur cadette d'un comte écossais,--_earl_--parent éloigné des Falkland. Ce frère aîné, riche autant que sa sœur est pauvre, s'était d'abord chargé d'elle, et se proposait de la doter convenablement. Mais, à la suite de je ne sais quelle petite infamie maladroite, dont elle avait, par avance, récompensé ce brave homme, il la jeta littéralement à la rue, et refusa de plus jamais entendre parler d'elle. Lady Falkland, à cette époque, insista auprès de son mari pour qu'il recueillît la proscrite. Charité vraiment bien placée, s'il est réel que cette ingénieuse personne ait formé le projet de supplanter sa bienfaitrice, et de lui souffler mari, fortune, enfant.
En attendant, diversion: depuis hier, je possède un caïque, et depuis ce matin une maison. Cela s'est fait un peu comme d'un coup de baguette. Bien entendu, le magicien s'appelle Mehmed pacha.
L'autre soir, je le remerciais, sans songer à mal, de l'exquise promenade qu'il m'avait fait faire aux Eaux Douces.
--Ah?--me dit-il, l'air content.--Vous aimez nos caïques turcs?
--A tel point, monsieur le maréchal, que je suis décidé à en acheter un, le plus tôt possible.
--Cela se trouve. Laissez-moi faire, je m'en occuperai pour vous.
Je protestai de toutes mes forces; mais il me ferma la bouche:
--Monsieur le colonel, souvenez-vous de la _Feuille de Rose!_
Je souris et je haussai les épaules. Il les haussa plus haut que moi:
--Songez d'ailleurs à ceci: que bien des choses difficiles ou compliquées pour vous, étranger, sont un simple jeu pour moi, et ne me coûtent ni temps ni peine. D'ailleurs, peu importe: vous êtes, en Turquie, mon hôte; et je vous préviens que je me tiendrai pour offensé, si jamais, dans n'importe quelle affaire, vous avez recours à un autre que moi.
Il avait pris son air le plus maréchal. Or, justement, j'avais une affaire en tête: la semaine dernière, j'ai dû, quatre fois, dîner dans le Haut Bosphore, et coucher par conséquent à l'hôtel, les chirket haïrié ne fonctionnant pas la nuit. Ces coucheries dans un lit étranger m'exaspèrent, et je m'étais informé d'un pied-à-terre quelconque à louer là-bas.
Mehmed pacha m'écouta fort attentivement.
--Avez-vous trouvé selon vos goûts?
--Je n'ai rien trouvé du tout. Il n'y a pas, de Yénikeuy à Buyukdéré, une seule petite villa disponible. Beaucoup sont d'ailleurs tellement laides que je n'en aurais pas voulu: j'aurais craint d'y attraper un cauchemar chronique. Le modern style sévit beaucoup sur cette côte d'Europe, monsieur le maréchal.
--Oui. Mais sur la côte d'Asie?
--D'Asie?