L'homme qui assassina: Roman

Part 3

Chapter 33,803 wordsPublic domain

Plus de Calliope et plus de Christine: elles ont réintégré l'abri de leurs paravents respectifs. Sans doute, les y attendait-on avec impatience. Le salon derechef, semble désert en dépit du bourdonnement touffu des douze apartés. Derrière nos plantes vertes, madame Kolouri et moi sommes tout à fait seuls.

Madame Kolouri me sourit avec une extrême langueur. Elle s'est tournée vers moi de telle sorte que sa jambe droite touche ma jambe gauche de la cheville au genou, et tandis qu'elle cause, sa main frôle plus souvent mon pantalon que sa robe. Je ne bronche pas; il faut se conformer aux mœurs des pays qu'on traverse. Madame Kolouri n'est d'ailleurs pas vilaine du tout: elle a mieux que de beaux restes, et, vue ainsi à contre-jour, je lui donnerais tout au plus trente-neuf printemps.

Elle parle. Ses paroles sont d'ailleurs moins significatives que ses gestes. Sa voix est bien grecque--rauque à souhait.

--Ainsi, monsieur le marquis, vous arrivez de France? Avez-vous bien passé?

«Bien passé?» je traduis au jugé: Avez-vous fait un bon voyage?» Et je réponds oui. Je crois d'ailleurs être tombé juste.

--J'avais su votre arrivée par les gazettes. Et je désirais beaucoup vous connaître. Mais je pensais bien qu'un de nos amis vous amènerait enfin chez moi, et je faisais patience.

«Faire patience?» Allons, on parle ici un français très spécial.

J'en ai sur-le-champ une preuve de plus. Le septième paravent grouille impétueusement. Mademoiselle Calliope ... ou mademoiselle Christine? laquelle? vient de se lever avec de grands éclats de rire:

--Maman! figurez-vous que madame Philomène a divorcé sa vieille robe verte!

--Son mari brûlera, répliqua madame Kolouri en se levant.

Elle se dirige vers le septième paravent; et c'est un échange instantané: mademoiselle Calliope la remplace dans le shahnichir. Calliope et non Christine: j'ai posé la question sans vergogne, et l'on sourit:

--Oui, ma sœur et moi nous nous ressemblons beaucoup ... c'est même amusant quelquefois ... alors, vous arrivez de France; avez-vous bien passé?

Ça recommence. Pour ne pas rire, je regarde la main qui, sans doute par esprit de famille, vient de s'appuyer sur mon genou. C'est une jolie main, soignée, un peu grande; plus grande que ma main à moi; il est vrai que beaucoup de femmes seraient contentes d'avoir ma main à moi.

Mademoiselle Calliope a suivi mon regard:

--Oh! fermez vite les yeux! j'ai une patte affreuse. Mais le bras est assez bien, n'est-ce pas?

Elle me le met sous le nez pour que j'apprécie. Je ne puis guère me dispenser d'y poser ma bouche, discrètement. Elle porte une manche large, qu'elle a relevée jusqu'à l'aisselle.

Un baiser bref. Derrière je ne sais quel paravent le tumulte recommence. A travers la haie de phénix, mademoiselle Calliope voit ce que c'est.

--Oh, pardon! l'émir Chékib s'en va, il faut que je lui dise adieu....

Elle se précipite. Moi qui ne connais pas l'émir Chékib, je me détourne vers le vitrage. Par l'entre-deux des rideaux de toile, je vois un bout de rue, un mur, un jardin....

Déjà, voici revenue ma jeune personne aux bras délectables. Elle se rassied, repose sa main sur mon genou. J'achève le geste, et je reprends l'entretien où nous l'avions laissé,--un peu plus haut que la saignée. On ne résiste point, et on soupire.

--Mademoiselle Calliope....

--Non, pas Calliope ... Christine. Calliope, c'est ma sœur, avec qui vous étiez tantôt....

Fichtre! c'est encore bien plus drôle que je ne croyais.

VIII

30 août.

On commence à me rendre mes visites d'arrivée. Chaque jour, de cinq à sept, c'est un défilé international sous la petite ogive d'ébène sculpté qui réunit mes deux salons.--Je reçois dans le moins énorme des deux, et pour y parvenir il faut traverser l'autre.

Donc, attachés, secrétaires, conseillers et ministres, gens de la Dette, gens de la Banque, gens de la Régie, et financiers, ventres dorés de toutes races,--corbeaux, non, vautours de toutes envergures,--viennent chez moi faire salaam. Mon valet croate, chamarré d'or comme la mode l'exige, leur sert un café turc très luxueux, moins bon que celui qu'on paie dix paras,--un sou,--aux cafédjis des villages du Bosphore.

Eh bien, chaque visite m'apporte une désillusion nouvelle.... Vraiment, oui, je suis tout à fait déçu. Et ma déception ne laisse pas d'être un peu comique.

Voici ce que c'est: en somme, je suis ici dans la capitale d'un pays mis en coupe réglée, d'un pays tondu, raclé jusqu'à l'os, et pressuré, et dépecé. Et je vis au beau milieu du clan des exploiteurs--exploiteur moi-même, puisque fonctionnaire européen. En vertu de quoi j'espérais, naïf, que ces hommes à bec et serres différeraient en quelques points de mes relations parisiennes.... Oh! je n'attendais certes pas des allures ou des costumes à la corsaire. Aujourd'hui du cap Nord au Cap Horn, les hommes, Patagons, Latins ou Scandinaves, sitôt que leur bourse est assez pleine, mettent le soir des fracs identiques et baisent identiquement la main des femmes. Mais sous l'habit et le plastron à perles, je pensais voir transparaître un stigmate de la terrible profession de tous ces gens, préposés par l'Europe à la sucée du sang turc.... Que diable, le bout des tentacules devait passer!

Or, il n'en est rien. Tout au contraire. Mes visiteurs, gens de finance, bourreaux de la Turquie,--gens d'ambassade, chiens de garde des gens de finance,--sont uniformément gentils, bien élevés, bien nés même. Quelques-uns ont de l'esprit, d'autres de l'intelligence, tous de la culture. Leurs femmes sont aimables, et honnêtes quelquefois. Bref, mes vautours crochus et griffus sont sympathiques des pieds à la tête, et font figure d'hommes honorables, voire délicats, en ce siècle d'universelle goujaterie....

Voilà bien ma guigne! Au lieu de pirates, je trouve des gens du monde, pittoresques tout juste autant qu'un trottoir de bitume. C'est terne! Et dans Constantinople,--Stamboul, eau-forte, et le Bosphore, pastel,--et parmi cette foule bigarrée qui grouille sur le grand pont, ce tohu-bohu de quinze races baroques et de vingt religions fanatiques,--cela fait tache, tache blême.

* * * * *

_Exceptis exceptionibus_, comme disait le casuiste confesseur de ma tante grand....

IX

Dimanche 4 septembre.

Fichtre oui! excepté les exceptions. Je fais amende honorable aux corps diplomatique et financier. Le couple qui sort de chez moi fait peut-être tache dans le décor oriental, mais tache éclatante, comme feraient deux portraits de l'école vénitienne au milieu d'une tapisserie, fût-elle de soie.

Je dis couple, au masculin. Il ne s'agit pourtant pas d'un ménage,--_proh pudor!_ Mais je viens de consulter mon dictionnaire, lequel décrète «couple» du masculin «quand ce mot ajoute à l'idée du nombre deux celle d'une affection réciproque ou d'une communauté d'action». Or, il me semble que c'est le cas.

Le couple donc,--deux hommes,--a sonné tout à l'heure à ma porte, alors que, confiant dans la trêve mondaine du dimanche, j'étais plongé dans la lecture de _Baj'azet_, tragédie turque de M. Racine.

J'en étais à mon distique le plus aimé,

Ne désespérez point une amante en furie, S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie!...

quand mon Croate doré sur tranches interposa le plateau à cartes entre M. Racine et moi. Je lus:

SIR ARCHIBALD W. FALKLAND

Directeur anglais de la Dette Ottomane,

PRINCE STANISLAS CERNUWICZ

Deuxième secrétaire à l'ambassade de Russie.

Les deux cartes gravées en caractères identiques, sur deux identiques parchemins. (Très à la mode, ici, le parchemin, pour cartes de visite).

Je m'étonnai un peu: l'Angleterre et la Russie ne sont pas de si bonnes amies, surtout en pays levantin, que leurs principaux fonctionnaires aient coutume de s'associer deux par deux pour leurs corvées de politesse. Mais après tout, cela ne me regardait en rien.

Et je fis entrer.

L'Anglais passa le premier. Du fond de mon grand salon, je le vis venir, et il me parut qu'il venait seul. Sous ma petite ogive d'ébène, il dut se baisser: cet homme est un géant;--mais si justement proportionné et équilibré, qu'on ne s'aperçoit pas d'abord de sa stature: il faut un terme de comparaison,--une porte ou un plafond trop bas.

A quatre pas de moi, il s'arrêta, me salua cérémonieusement et se nomma. Puis, d'un pas de côté, il démasqua son compagnon, jusqu'alors rigoureusement invisible derrière lui. Et je fus tellement ahuri de cette apparition quasi-fantastique, que le prince Cernuwicz eut le temps de me saluer à son tour et de se nommer avant que j'eusse bien recouvré mes esprits.

Je me rendis compte toutefois, dès cet instant même, du trait essentiel qui caractérise ce personnage si habile à s'escamoter lui-même: sa souplesse physique et morale, une souplesse de pantin élastique. Derrière l'autre,--le colosse qui ne passe pas sous les portiques,--lui s'était insinué plus silencieux qu'un traître de mélodrame: je ne l'avais vu qu'après qu'il eût bien voulu se laisser voir. Et alors, sans transition aucune, son salut, sa présentation avaient été pareils, exactement, au salut et à la présentation de l'Anglais: même coup de tête brusque et raide, même pointe d'accent britannique marquée par intervalles. Ça représentait un joli tour de force, pour ce Slave à échine de chat, le calque minutieux de ce Saxon charpenté de fer!

Je leur montrai des sièges. Ils s'assirent, et tout aussitôt, s'excusèrent du négligé de leur tenue.--C'est-à-dire que Cernuwicz présenta les excuses de la communauté, Falkland se bornant à approuver de la tête.--Ils étaient en veston et culotte de cheval: mais c'est qu'ils allaient jouer au polo, à Buyukdéré. Et ils n'avaient cependant pas voulu différer davantage le plaisir de me connaître.

--Nous avons tellement regretté d'avoir manqué votre visite, l'autre jour, à la Dette et à l'ambassade! nous étions allés chasser en Asie.

Sur quoi, silence. La politesse est satisfaite. Tous deux, muets, me dévisagent avec la plus grande attention. Leurs yeux sont à remarquer: ceux de Falkland étonnamment fixes et presque incolores, ceux de Cernuwicz vifs et verts comme des yeux de félin: ils doivent luire la nuit....

Drôles de bonshommes, et qui tranchent singulièrement sur l'élégante grisaille des gens de la Carrière! Rien que leurs vêtements de sport suffisent à les classer à part. Ils ont bien l'air, l'un et l'autre, de messieurs à ne point s'embarrasser outre mesure dans l'étiquette et dans les protocoles. Là s'arrête leur analogie: j'ai rarement vu deux êtres plus dissemblables. Le Falkland peut avoir une quarantaine d'années, et tout en lui concourt à renforcer l'impression de puissance et de dureté qu'on reçoit tout d'abord de sa taille gigantesque. Sa face large comme un mufle s'achève en un menton carré, vigoureux comme une mâchoire de matin. Le fauteuil où je l'ai fait asseoir est trop étroit pour ses reins, et ses deux mains, qui se serrent l'une l'autre, ressemblent à deux étaux. Le Cernuwicz, au contraire, mince comme un fleuret, et ramassé sur sa chaise comme une bête prête à bondir, semble fragile autant que souple. Son visage très jeune, agrémenté d'une longue moustache soyeuse, me fait songer à ces figures de pages qu'on voit dans les tableaux florentins. C'est gracieux, câlin et cynique. Et si j'étais femme, je m'en méfierais comme du feu.

Le silence se prolonge. Mon Dieu, je ne suis guère facile à intimider. Mais ce dogue et ce chat-tigre forment un assemblage si étrange que je ne sais que leur dire. Je me lève, je sonne pour le café turc, je me rassieds. Durant ces trois secondes, et sans que je l'aie vu ni entendu,--ça devient de la prestidigitation,--le page florentin s'est emparé de mon Racine, et le feuillette.

--Ah! _Bajazet_ ... je devinais bien que vous étiez un lettré....

Aïe! Le charme est rompu, et je contiens une furieuse envie de rire. Mais il continue, et, ma foi, ce qu'il dit devient moins bête:

--Il faut être un lettré pour goûter Racine ... et un lettré d'Occident, un homme des vieilles races. Nous, les Polonais, nous sommes les Occidentaux de l'Orient, vous savez.

Ah! il est Polonais. Je m'explique mieux sa souplesse serpentine, et cet air traître et caressant répandu sur tous ses traits:

--Ce Racine, c'est le premier de tous les poètes. C'est le plus insinuant, le plus inquiétant, le plus...

Il complète sa pensée d'un geste en spirales. J'écoute. Si je m'attendais à une conférence sur Racine, par exemple!

--C'est le plus délicieusement immoral, celui qui passe le mieux l'éponge sur toutes les petites horreurs de la vie, sur les adultères, les incestes, les assassinats, les trahisons, les guets-apens ... n'est-ce pas? Tenez, cet excellent Bajazet, si sympathique, c'est, à dire le vrai mot, un ... (Il dit le vrai mot, que je n'ose pas écrire.) Dame! il vit par les femmes, ce monsieur. Sans sa Roxane, il y a belle lurette qu'il serait réduit à pas grand'chose. Ajoutez que, pour comble, c'est un ... (le mot ci-dessus) malpropre: il n'a même pas l'honnêteté de la profession. Il refuse de payer sa ... marmite ... en nature! Bien pis, il ne refuse pas carrément, il se dérobe, hypocrite, derrière les faux prétextes, et il prodigue les bonnes paroles:

Peut-être, avec le temps, j'oserai davantage, Ne précipitons rien, et daignez commencer Par me mettre en état de vous remercier ...

«Bref: aboule le pognon, on causera ensuite,--peut-être ...--Hein? la crapule! Bubu de Montparnasse n'aurait jamais fait ça.»

Ma parole, il déclame de mémoire, le livre fermé. Et il déclame bien, d'une voix juste... Attention, le voilà qui s'enthousiasme!

--Racine, Monsieur, c'est un pervers et un raffiné, un homme comme nous, un sang bleu. Vous êtes de bonne noblesse, monsieur de Sévigné, et cela nous fait grand plaisir, à Falkland et à moi, parce que les gens de notre caste sont rares dans ce pays. Bon pays, d'ailleurs, intéressant: beaucoup d'aventuriers, beaucoup de gredins. Mais pas de relations possibles. Moi, je m'appelle Cernuwicz, vous savez; il y a eu cinq rois dans ma famille.

Belle conclusion, et digne de l'exorde. Je gage que Racine, tout le premier, en resterait bleu. Mais j'ai oublié sir Archibald W. Falkland, silencieux dans son fauteuil. Or, aux mots noblesse, caste et roi, voici le muet qui parle:

--Oui, nous nous réjouissons de votre venue. Moi, je ne suis pas comme le prince: la poésie, cela m'est égal. Mais je m'entends aux choses du blason. Au Transvaal, je passais mes soirées de bivouac à relire le livre de votre Nicolas Berey, vous connaissez? Curieux. Vous portez écartelé de sable et d'argent, je sais. Moi, d'argent aux deux léopards de sinople, lampassés de gueules. Je suis des Falkland d'Écosse, du comté de Fife. Les gens d'Oxfordshire ne sont pas nos parents. Treize guerriers de mon sang sont tombés à Homildon, en l'an 1402, et Robert Bruce avait un Falkland pour porter sa bannière, le jour de Bannoc'kburn. En outre, c'est dans notre château qu'est mort le roi Jacques V. Malgré quoi, nous sommes baronnets seulement et non lords.

Il parle en bon français, mais lentement. Il est clair que ce n'est point lui l'orateur de l'association. Mais quand il s'agit d'armoiries, sa langue se délie. Il s'anime et rougit, de cette rougeur anglaise, orgueilleuse et insolente, qui exaspère si facilement nos nerfs de Latins. Il rougit, et les taches de son qui lui criblent tout le visage prennent des tons de brique.

... Ainsi donc, cette puissante brute aux mains d'étrangleur occupe ses loisirs à repasser _le Jeu du Blazon_, de messire Nicolas Berey, héraut....

--Vous avez vécu au Transvaal, sir Archibald?

--Pas vécu. J'ai seulement suivi le raid Jameson.

A la bonne heure! Voleur de grand chemin, cela le complète. Il achève, très simplement:

--J'aime chasser. Ici, le prince et moi, nous chassons le sanglier et l'ours, sur la terre d'Abraham-pacha et dans la forêt d'Alemdagh.

Il a bien l'air de trouver que cette chasse-ci ne vaut pas l'autre, celle de Jameson, la chasse au Boër. Je soupçonne que sa vocation le portait vers la piraterie. Si je l'interrogeais là-dessus?... Mais il n'est plus temps, ils se lèvent. Le Polonais reprend la parole:

--C'est l'heure du polo. Excusez-nous. A bientôt, cher monsieur: nous reparlerons de Racine.

Deux poignées de mains, l'une rude, l'autre insinuante, quoique vigoureuse aussi. Ce Slave mince, à moustaches de soie, ne manque ni de muscles, ni de nerfs.

Ils s'en vont. Sous l'ogive d'ébène, sir Archibald se baisse, comme tout à l'heure. Derrière lui, Cernuwicz glisse à pas muets.

Partis. Je les ai regardés par la fenêtre. La rue de Brousse me semble moins terne. J'ai envie de sortir, de marcher dans la cohue, de coudoyer les Arméniens à nez crochu, les Juifs pouilleux, les Grecs bavards, et d'admirer les quelques Turcs, égarés dans Péra, qui y promènent leurs hautes mines graves.

X

Vendredi 9 septembre.

Ce matin, j'ai voulu retourner au Sélamlick. Vraiment, cette parade militaire est belle. Les Turcs sont d'admirables soldats, je le savais. Mais trop souvent,--en Thessalie ou en Macédoine, par exemple,--je les avais vus déguenillés, loqueteux, et tellement privés de tout qu'ils faisaient peine à voir, et n'étaient guère plus soldats--en apparence--que par leurs armes toujours nettes et leurs regards toujours fiers. La garde impériale, que je vois ici, montre, avec autant de fond, plus de forme: les souliers ont des semelles et les uniformes n'ont pas de trous. Si bien que c'est presque aussi brillant que chez nous, et plus solide.

Je voulais revoir ces soldats. Et je voulais aussi revoir le plus beau d'entre eux, mon grand Tcherkess brodé d'or, le maréchal Mehmed Djaleddin pacha.

Je l'ai revu. Mehmed pacha, informé de ma présence, est venu, comme le mois dernier, me serrer la main dans le salon des ambassadeurs.

Par les fenêtres ouvertes, le soleil entrait à larges rayons. La mosquée Hamidié, toute de marbre blanc, aveuglait comme un palais de neige. Au loin, le Bosphore, bleu et blond, s'épanouissait entre Skutari et Stamboul.

--Beau temps, monsieur le colonel; l'adieu de l'été, qui finit tout d'un coup, dans notre Turquie. Peut-être sera-ce aujourd'hui le dernier vendredi aux Eaux Douces d'Asie. Vous y êtes allé déjà? non? alors, voulez-vous accepter ce soir la moitié de mon caïque?

J'accepte, enchanté.

Je sais que les Eaux Douces d'Asie sont une petite rivière où se donnent rendez-vous, les vendredis d'été, tous les caïques élégants du Bosphore. Je n'ai pas encore eu le loisir de voir ce défilé. Et ce me sera double plaisir d'y prendre part en compagnie de ce Turc, décidément plus sympathique qu'aucun autre personnage d'ici. Il n'est ni vautour ni corbeau, lui!

* * * * *

Le caïque de Mehmed pacha est un superbe caïque à trois paires de rames, long d'une douzaine de mètres, large juste assez pour qu'on puisse s'y asseoir à deux;--une sorte de grande pirogue, merveilleusement effilée, toute en bois verni, avec sculptures et dorures. Les caïkdjis sont trois Albanais, à nez droit, à rudes moustaches, habillés de mousseline blanche. On s'assied là-dedans, on s'y couche plutôt, sur des tapis de Perse qui recouvrent des coussins moelleux comme un lit. Et cela glisse sur l'eau sans la moindre secousse, avec une vitesse inimaginable. Nous sommes partis de Dolma-Bagtché, l'échelle la plus proche d'Yildiz, à dix heures à la turque (deux heures avant le coucher du soleil).--Et le soleil est encore haut, que déjà nous voici à l'entrée de la petite rivière. Nous avons fait trois lieues en trois quarts d'heure, et le courant était dur contre nous.

Mehmed pacha, assis à ma droite,--dans les caïques, la place d'honneur est à gauche,--n'a point dit trois paroles depuis notre embarquement. La côte d'Europe et la côte d'Asie ont défilé le long de notre route. Il regardait, silencieux. A peine s'il m'a nommé, au passage, les plus beaux palais des deux rives,--Tchéraghan, où mourut le Sultan Mourad V; Beylerbey, où habita l'impératrice Eugénie, qu'aimait le Sultan Abdul Aziz.--Les Turcs contemplatifs. Et celui-ci, volontiers bavard dans le salon diplomatique d'Yildiz, entre la table d'acajou et les rideaux de damas rouge, devient muet devant les belles collines vêtues de grands arbres et de petites maisons. Cependant, voici le cap derrière lequel s'enfoncent les Eaux Douces d'Asie,--une rivière très étroite, qui coule parmi des roseaux. Nous entrons. A droite, une prairie entoure un kiosk de marbre; à gauche, quelques maisonnettes de bois s'adossent à quatre vieilles, vieilles tours enlierrées.

--Anatoli-Hissar, le château d'Asie: Mehmed Fatih....

Bon. J'ai compris. C'est le château fort que le Conquérant planta sur la rive asiatique, avant d'enjamber le Bosphore pour l'assaut de 1453. J'adore les explications courtes.

Un premier caïque nous croise, chargé de trois dames européennes à ombrelles.--La troisième est assise en lapin, peu confortablement. Cela manque d'élégance.--Plusieurs caïques se laissent dépasser, moins rapides que nous. J'aperçois beaucoup de belles Turques, gracieusement voilées du tcharchaf en tulle noir. Je dis qu'elles sont belles, et ce n'est pas seulement sur la foi de leur taille fine et de leurs admirables mains, plus minces et plus diaphanes qu'aucunes mains françaises ou espagnoles: les tcharchafs sont des voiles complaisants, fort analogues à nos voilettes tout à fait transparentes, et je distingue à mon aise d'adorables minois, chiffonnés et spirituels, où luisent de forts grands yeux noirs ou de très doux yeux bleus. Cette beauté turque, délicate et jolie par essence, me change le plus agréablement du monde des Vénus pérotes, style Kolouri, lesquelles sont toujours un peu massives et quasi bestiales. Je ne puis m'empêcher de faire un compliment à Mehined pacha, pensant d'ailleurs flatter son patriotisme. Mais je tombe mal; Mehmed pacha est un Croyant:

--Oui, me réplique-t-il d'un ton bref, nos femmes turques sont belles; mais je les aimerais mieux plus décentes, et moins effrontément dévoilées.

Naturellement, je me le tiens pour dit et ne souffle plus mot.--Mehmed pacha, courtois, irréprochablement, demeure néanmoins très maréchal; et, malgré notre intimité qui croît, la hiérarchie militaire garde entre nous toute sa force.

Une minute de silence. Mehmed pacha parle de nouveau, moins rude.

--J'ai tort, d'ailleurs, d'en vouloir à ces pauvres petites, qui ne sont coupables que d'avoir cédé à la contagion de l'Occident. Oui, monsieur le colonel, ce sont vos femmes chrétiennes qui ont entamé, par leur exemple, la vertu des nôtres. Comment voulez-vous qu'une musulmane revienne de bon cœur au vieux yachmak épais, quand elle coudoie, chaque jour, des dames de Péra, nues des cheveux aux épaules, et qu'elle voit vous et moi leur rendre hommage!

Je risque une objection sceptique:

--Monsieur le maréchal, croyez-vous sincèrement que la vertu des femmes se mesure à l'épaisseur de leurs voilettes ou de leurs voiles?

Il ne sourit pas. Même ses yeux s'attristent.

--La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands plateaux chargés de verreries que les montreurs d'ours tiennent en équilibre sur la pointe d'un sabre. N'importe quel sabre, n'importe quel plateau font l'affaire; mais, une fois le plateau sur le sabre, ne touchez plus à rien, ou gare la casse! Nos femmes vivent voilées, les vôtres, la bouche et les joues nues. En revanche, vos petites filles grandissent ignorantes d'une foule de secrets dont nos petites filles à nous sont instruites dès leurs quatre ans. Quelle importance à cela? Aucune. Mais je crois fortement qu'il serait très dangereux pour vos petites filles d'apprendre, en même temps que leur alphabet, comment elles feront des fils plus tard, et très dangereux pour nos femmes d'aller par les rues sans tcharchaf. Les femmes et les enfants n'ont guère de raison, et pour les guider le long de la vie, il faut sans cesse les amuser de quelque hochet.