Part 14
... Cérémonie parfaitement banale. J'ai d'ailleurs l'imagination très courte, et durant qu'on chante l'office des trépassés, je ne parviens qu'à grand effort de raisonnement et de déductions à me persuader que cette botte vêtue de drap noir enferme ce qui fut Archibald Falkland, mon hôte de Canlidja, mon compagnon du Summer Palace et d'autres lieux....
Lady Falkland, son fils à côté d'elle, prie à genoux derrière le cercueil. Pour la première fois depuis des années, lady Edith se trouve remise à son rang--le troisième. Qui sait! quelques semaines ou quelques mois encore, et peut-être le long crêpe de veuve eût-il été pour elle,--et pour elle le douaire, et pour elle l'enfant à élever. Mais nous sommes sur la terre d'Allah, où veille l'archange Azraël.
* * * * *
On s'en va maintenant, en grande foule, saluer lady Falkland, debout près de la porte, et tenant son fils par la main.
Il est rigoureusement correct que j'y aille, moi aussi. J'y vais. A quelques pas, pourtant, je m'arrête,--je m'efface pour céder le pas à de vieilles gens....
Malgré le voile de deuil, je distingue le visage et les yeux de la veuve. Il y a une grande paix dans ces yeux-là, que j'ai connus si fiévreux et si angoissés.... Lady Falkland presse la menotte de son petit, et le serre tout entier contre elle.... Allons! Contemplons bien tout cela. Gravons-le profond en nous. Et puis, partons. Je ne saluerai pas lady Falkland. Je ne goûterai pas la douceur de son regard ami, tendre peut-être. Ce regard-là n'est pas pour moi. Demi-tour!
Allons dîner au cabaret, allons inviter une quelconque Carline. Je n'ai pas droit à mieux. C'est ma part.
XLI
5 décembre.
Je dîne au cabaret Tokatlian,--seul, je n'ai point trouvé de Carline. Peut-être même n'ai-je pas cherché....
Dans la porte, la haute stature de Mehmed Djaleddin pacha s'encadre. D'un coup d'œil, il inspecte toutes les tables.--Il me voit. Il vient à moi.
--Vous permettez que je dîne avec vous, monsieur le colonel?
--Votre Excellence ne peut pas me faire un plus vif plaisir.
Il s'assied. Je mange d'un pilaf aux abatis. Familièrement il me tend son assiette.
--Eh bien, monsieur le colonel, sir Archibald Falkland est enterré....
--De ce matin. J'y étais.
--Je sais. Moi, je n'y étais pas, naturellement. Mais j'attendais, à Canlidja, le retour de la famille.
--Ah? visite ... professionnelle?
--Oui.
Il regarde alentour. Les tables voisines sont inoccupées. On peut parler à peu près librement à condition de baisser la voix.
--Laide affaire, monsieur le colonel! Tout ce que nous redoutions, et pis.
--Quoi! lady Falkland?...
--Sa cousine l'accuse, formellement.
--L'accuse?... ah bah!... d'avoir tué?...
--D'avoir fait tuer.
--Ça, par exemple!... mais, fait tuer, par qui?
--Par le prince Cernuwicz.
Je me tais, abasourdi.
--Oui, répète Mehmed pacha. Par le prince Cernuwicz. Et voilà bien le ... comment dites-vous en français? le chiendent! Cernuwicz est incontestablement capable de tout; et lady Falkland a fort bien pu l'acheter....
--L'acheter?... Acheter le prince Stanislas Cernuwicz pour qu'il assassinât sir Archibald Falkland, qui était son meilleur ami?...
--Peut-être n'avait-il plus rien à tirer de cette amitié.
--Oh!... mais vous avez au moins interrogé le prince? que dit-il?
--Il nie. Il a même un alibi tout préparé, trop préparé. Je lui ai ri au nez, comme vous pensez bien.
--Pourquoi?
--Un alibi russe, à Constantinople! qu'est-ce que cela vaut? Ces gens-là ont autant de complices que de coreligionnaires, de protégés et de clients.... Ils sont chez eux.... D'ailleurs, je ne tiens pas du tout à ce que Cernuwicz ait tué Falkland de ses mains.... Il lui aura bien plutôt dépêché un gredin à gages: les _comitadjis_ bulgares pullulent à Péra. Enfin tous les alibis de la terre ne prévaudront point contre ceci: que lady Falkland et Cernuwicz se sont vus, seule à seul lundi soir, et qu'ils ont pu s'entendre;--que Cernuwicz a été libre de ses mouvements, toute la journée de mardi;--et que, mardi, au coucher du soleil, Falkland, juste à point, est mort.
Mehmed pacha épie, au fond de mes yeux, l'effet de sa dialectique. Je réfléchis:
--Vous tenez donc beaucoup, monsieur le maréchal, à établir un rapport direct entre le divorce projeté et l'assassinat?
--Donnez-moi une autre hypothèse?
--On a pu tout bonnement tuer Falkland pour le voler.
--Des voleurs n'auraient pas été l'attendre sur le quai d'Iédi-Koulé. Comment prévoir qu'il y passerait? Comment deviner le jour et l'heure? Cernuwicz savait cela; nul autre que lui.
--Pourtant il y a eu vol. Le cadavre a été dépouillé.
--Du portefeuille où étaient les pièces nécessaires au divorce! Oui, je sais, ce portefeuille contenait aussi quelques livres turques. Mais il fallait bien égarer les soupçons.... D'ailleurs, croyez-vous que Cernuwicz, qui doit mille livres à son portier, fasse fi d'un petit bénéfice?
--Oh! monsieur le maréchal! un secrétaire d'ambassade! un gentilhomme!
--De la boue.... Tenez, monsieur le colonel, voilà même, en tout ceci, la seule chose qui m'étonne: que cette pauvre lady Falkland n'ait pas su trouver mieux, pour champion. Il est vrai que les femmes sont toujours aveugles de naissance....
Il se tait une minute, et reporte toute son attention au menu. Je reviens à la charge:
--Ainsi, monsieur le maréchal, vous persistez à voir la volonté de lady Falkland dans ce meurtre?
--Oui.
--Puis-je vous demander, alors, quelles sont vos intentions?
Il me regarde:
--Je n'ai point d'intentions, monsieur le colonel. Je rendrai compte de ma mission à Sa Majesté; rien de plus.
--Mais après?
--Après, nous saisirons les ambassades anglaise et russe. Et nous nous laverons les mains du reste. Que les Infidèles s'assassinent entre eux, c'est leur affaire. Il suffit que l'honneur osmanli soit bien sauf.
--Mais les ambassades acceptent-elles vos conclusions?
--Oh! les présomptions sont déjà lourdes. Bon gré, malgré, l'Angleterre engagera le procès.
--Quel scandale, pourtant!
--Oui, mais la justice anglaise est courageuse. Soyez sûr qu'elle ne reculera pas. D'ailleurs, lady Edith est là, pour pousser à la roue. Allez, lady Falkland est perdue.
--Si elle est innocente, il faudra bien qu'on l'acquitte, faute de preuves.
--A la rigueur. Mais elle sortira du procès déshonorée, et c'est pis qu'une condamnation.
* * * * *
... Oui....
* * * * *
--Monsieur le maréchal, il me semble que vous n'avez pas envisagé toutes les hypothèses. Voyons donc un peu.... Admettez un assassin qui, du lundi soir au mercredi matin n'aurait pas vu, n'aurait pas pu voir, prouverait qu'il n'a pas vu lady Falkland! Eh bien! Lady Falkland, du coup, serait bien innocente, puisque l'assassin, forcément, aurait agi à son insu?
Mehmed pose son couteau et sa fourchette, et oublie le fruit qu'il pelait.
--Admettez, par exemple, monsieur le maréchal, un témoin, un simple témoin de tout ce différend tragique qui était entre lady Falkland et son mari;--oui, un témoin honnête homme, qui ait vu clairement de quel côté était le droit, et de quel côté l'injustice; un témoin brave, qui n'ait pas voulu rester neutre, et qui, délibérément, ait pris parti pour le faible, contre le fort? Eh bien, monsieur le maréchal?
Il garde un long silence. Il se lève enfin:
--C'est à peser.
Il a pris sa bourse pour paver l'addition. Je me lève à mon tour, prompt:
--Monsieur le maréchal, laissez-moi faire.
--Mais....
--Je vous en prie! Votre Excellence va comprendre pourquoi ...
Très lentement, je tire de mon smoking un grand portefeuille écarlate....
--Ah! je me trompe. Ce portefeuille....
(Je le pose sur la table, en évidence, sous les yeux de Mehmed pacha.)
--... Ce n'est pas là qu'est mon argent....
Et je paie avec une livre turque sortie de mon gousset.
Mehmed pacha, debout et muet, regarde le portefeuille écarlate, et me regarde, moi. Ses yeux percent mes yeux.
J'attends sa volonté, une, deux, trois minutes. Alors, je m'incline et je prends congé, en silence. Il me rend mon salut, grave.
--Monsieur le colonel, la protection d'Allah soit sur vous!
XLII
Vendredi 16 décembre.
La gare de Sirkédji. L'Orient-Express, prêt à partir.
Je quitte Stamboul et la Turquie, pour n'y jamais revenir. J'ai sollicité mon congé annuel, en attendant qu'un successeur me soit nommé à l'ambassade. Je rentre dans le rang, et j'ambitionne pour tout potage de commander un régiment, dans un trou de province française;--sur la frontière de l'Est, s'il se peut.
J'ai serré beaucoup de mains, sur le quai de la gare. Maintenant, c'est fini. Les fâcheux m'ont laissé. Je suis seul dans la petite cabine capitonnée,--ma prison pour trois jours.
Cette Turquie d'où je m'exile, elle tient à mon cœur comme ma chair tient à mes os. Je pars pourtant.... Je ne puis, n'est-ce pas? je ne puis rester là où sir Archibald Falkland est mort ... là où sa veuve va vivre désormais, libre....
J'ai attendu quinze jours pour ... pour être bien assuré que toute accusation fût abandonnée contre elle. C'est fait. Tout est donc bien.--Très bien.
Ah! le coup de sifflet. C'est comme un arrachement de tous mes nerfs....
* * * * *
Hors de la gare.--A gauche, voici la Marmara, ruisselante de soleil. A droite, le Vieux Sérail, et ses kiosks de marbre épars dans le bois de cyprès, et sa muraille rousse dont les créneaux s'effritent.
Et Stamboul immense....
* * * * *
--Monsieur le colonel, j'ai le plaisir d'être votre compagnon de voyage.
Mehmed Djaleddin pacha, debout dans le couloir du wagon, me salue.
--Ah bah! monsieur le maréchal, quelle surprise! Vous dans l'Orient-Express?
--Oui. Mission officielle: Sa Majesté Impériale m'envoie à Berlin, négocier l'achat d'artillerie.
--L'achat d'artillerie! Oh!... mes félicitations!... Voilà une brillante faveur.... Mais vous êtes obligé de remettre le cabinet politique?
--Non. Sa Majesté m'a comblé: même absent, je conserve le cabinet. Mon premier secrétaire fait l'intérim.
--Mes félicitations encore!... Et vous partez sur un coup d'éclat. Je n'ai pas encore eu l'honneur de complimenter Votre Excellence à propos de l'affaire Falkland. L'innocence de cette pauvre femme a été bien promptement établie.
--Oui, mais je n'y suis pour rien. Tout a été fait par le Sultan lui-même.
--Comment?
--J'ai simplement transmis les pièces à Sa Majesté. En même temps, j'ai sollicité la grâce d'une audience immédiate, qui m'a été accordée.
--Alors?
--Alors, j'ai exposé à Sa Majesté tout ce que je savais. Plusieurs certitudes, que j'avais acquises au cours de l'enquête, ne figuraient point dans les rapports écrits. Je m'en expliquai. Et, loyalement, je nommai celui que je croyais l'assassin. Le Sultan,--personne en Europe ne connaît le Sultan, monsieur le colonel, personne! Vous-même, qui lui avez été présenté un vendredi, après le Sélamlick, et qui avez mangé l'_iftar_ au Palais, un soir de Ramazan, vous ne soupçonnez pas l'homme qu'il est....--le Sultan m'écouta en silence, puis pria. Et Allah l'éclaira de sa lumière. J'étais à genoux.
«--Relève-toi et va, me fut-il dit. Tu t'es trompé. L'homme qui assassina n'est pas celui que tu as nommé, lequel est un juste. L'homme qui assassina est un brigand que nos soldats ont arrêté hier, près de la muraille, et qui s'appelle Ismaïl ben Tahir....» Or, monsieur le colonel, en vérité, cet Ismaïl était le coupable: car il avoua.
--Il avoua?
--Oui. En ma présence. Le Sultan voulut l'interroger lui-même. Ismaïl ben Tahir fut amené, et se prosterna devant Sa Majesté. Le Sultan dit: «Tu as péché, et la géhenne t'attend. Mais Allah permet que tu puisses encore racheter ton âme noire. Parle: c'est toi qui, tel jour, à telle heure, as tué le Frank qui profanait le cimetière au delà de la muraille? Avoue que c'est toi, et je te le dis en vérité, et je te le promets au nom de Dieu,--moi le padischah,--l'aveu te sera compté au Jour du Jugement.» Ismaïl ben Tahir toucha la terre de son front et avoua.
--Mais cet homme sera condamné à mort?
--Et exécuté. C'est un brigand qui a commis plus de meurtres qu'il n'a vécu de saisons. Soyez tranquille, monsieur le colonel: pour faire tomber cette tête, il n'était pas besoin du cadavre de sir Archibald Falkland.
Mehmed pacha se tait, et regarde par la portière, les maisons de bois et les mosquées de marbre qui défilent. Je me penche aussi.
--Ah! monsieur le colonel! qui a bu l'eau de Béicos revient tôt ou tard au Bosphore. Je n'ai jamais quitté Stamboul sans pleurer.
--Je le quitte douloureusement, monsieur le maréchal. Mais je ferai mentir le proverbe. J'ai bu l'eau de Béicos, et je ne reviendrai pas.--Jamais.
Il se redresse, et me regarde aux yeux:
--Jamais? des gens vous regretteront? pourtant, ici?
--Jamais.
--Ah!--Bien.
Un sourire satisfait passe sur son visage.
--«Au fait, je sais que vous ne reviendrez pas. Si vous reveniez, vous ne seriez plus vous.»
... Stamboul s'en va. Koum-Kapou, Yéni-Kapou, la plaine de Vlanga-Bostan, tout s'enfuit derrière le train qui accélère son allure. Voici les petites maisons de Psammatia, voici la gare d'Iédi-Koulé.
... Et la muraille, et le cimetière au delà de la muraille. Les cyprès géants....
Je regarde le cimetière, Mehmed pacha, prompt, se penche au-dessus de moi, et détourne mes yeux vers les créneaux grandioses qui ceignent la ville fuyante.
--Voyez, voyez là-bas, monsieur le colonel. Et songez à tout le sang qu'il a fallu, pour cimenter ces hautes pierres. En cette vie, nous ne faisons rien de grand sans rougir nos mains.
Une seconde, il me force à ne voir que la muraille sanglante. Puis il prononce, grave:
--Nous tous ne sommes rien que les doigts de la main d'Allah. Qu'importe, si l'un de ces doigts est armé d'un ongle de fer? Sur les pages du Livre, tout est écrit.
_Méditerranée, an 1324 de l'hégire._